ce qu'il vous plaira, et je vous en remercie à l'avance; mais
promettez-moi de me laisser en dehors de ces renseignements hâtifs,
que ma conscience d'écrivain réprouve. Je désire simplement vous être
agréable, à vous et à M. Magnard.
Cordialement.
=A Gustave Geffroy.=
Médan, 22 juillet 1885.
Vous êtes très aimable, mon cher confrère, et j'ai à vous remercier de
la belle étude que vous ayez bien voulu me consacrer. Ce sont par des
critiques amies et pénétrantes comme la vôtre, que la vérité se fera
enfin sur moi; car on a beau noircir à mon sujet des rames de papier,
je suis encore dans la légende pour le plus grand nombre.
Vous avez raison, je crois qu'il faut avant tout chercher dans mes
œuvres une philosophie particulière de l'existence. Mon rôle a été
de remettre l'homme à sa place dans la création, comme un produit de
la terre, soumis encore à toutes les influences du milieu; et, dans
l'homme lui-même, j'ai remis à sa place le cerveau parmi les organes,
car je ne crois pas que la pensée soit autre chose qu'une fonction de
la matière. La fameuse psychologie n'est qu'une abstraction, et en tous
cas elle ne serait qu'un coin restreint de la psychologie.
Merci mille fois d'avoir indiqué cela dans mon œuvre. J'ai été très
touché des bonnes choses cordiales que j'ai senties entre les lignes de
vos deux articles. Et je vous prie de me croire votre bien dévoué et
bien reconnaissant.
=A Coste.=
Médan, 25 juillet 1885.
Mon cher Coste, je m'étonnais un peu de votre long silence, et je vous
aurais écrit, si moi-même je n'étais toujours très bousculé. J'avais
appris la mort de votre sœur, mais trop tard, de sorte que j'ai eu la
crainte de raviver votre douleur, en vous envoyant mes condoléances.
J'ignorais les détails douloureux de sa fin. Mon pauvre ami, nous
sommes tous sous la continuelle menace des catastrophes et du deuil.
Enfin, c'est décidé: nous partons le 8 pour le Mont-Dore, et nous
serons à Aix dans les premiers jours de septembre. De là, nous filerons
jusqu'à Nice avec les Charpentier, qui doivent nous rejoindre à
Marseille, Mais nous vous donnerons toujours une semaine. Seulement,
je vous en prie, ne soufflez mot de ce voyage, car je tremble à l'idée
des fâcheux.--Alexis et Cézanne, qui sont chez moi en ce moment, se
trouveront là-bas en même temps que nous.--D'ailleurs, je vous écrirai
du Mont-Dore.
Rien de nouveau, en attendant.--Je travaille, c'est l'éternelle
chanson. Je lis vos lettres du _Sémaphore_, dont certaines
m'intéressent et me plaisent beaucoup.--Comme vous, je souffre de la
chaleur, qui n'est pas très forte en ce moment. Mais nous «jouissons»
d'une sécheresse extraordinaire pour le pays: depuis un mois, il n'a
pas plu, mon jardinier se désespère.--Et rien autre.
A bientôt, mon cher Coste, préparez-vous à nous offrir à déjeuner à
votre bastide.--Ma femme vous envoie ses amitiés, et j'ajoute une
vigoureuse poignée de main.
=A Henry Céard.=
Mont-Dore, 23 août 1885.
Non, certes, mon ami, vous ne m'avez pas fait de la peine. Où et
comment auriez-vous pu m'en faire? Votre lettre me chagrine. Je vous y
vois seul et désespéré, plus que je ne l'aurais cru. Il n'y a que le
travail, créez-vous quelque grosse besogne, donnez-vous un but; c'est
le seul oubli possible de la vie. Mais dites-vous bien que nous nous
connaissons trop et que nous nous aimons trop maintenant pour jamais
nous blesser.
Voici les raisons de ma paresse à vous écrire:
Nous avons eu ici, cette année, un début déplorable. Ma femme a dû
prendre froid en chemin de fer; si bien qu'elle est arrivée avec un
gros rhume et qu'elle a gardé le lit deux jours. Me voyez-vous, dans
la banale chambre d'hôtel, avec la terreur inavouée d'une fluxion
de poitrine, au milieu de l'indifférence des bonnes et du tapage
épouvantable des autres voyageurs! Nous occupons la chambre du premier
au coin de la place et de la rue Ramond, et vous n'avez pas la moindre
idée du vacarme: les chevaux, les ânes, les voitures, les cris des
marchands, le tout accompagné par les volées de cloche des hôtels, le
hurlement des chiens et la trompette exaspérante de l'omnibus de La
Bourboule. Ayez une malade chère dans un lit, et jugez de la cruauté
de ce Mont-Dore, où l'on vient payer de tant de soucis une illusion de
santé.--Je me hâte d'ajouter que ma femme va beaucoup mieux, et que le
traitement, qui la fatigue extrêmement cette année, paraît pourtant
avoir de bons résultats.
Mon second empêchement a été le travail. J'avais laissé à Paris les
sept premiers tableaux de _Germinal_ et j'ai voulu abattre les cinq
derniers. Ils sont finis d'hier. C'est un gros ennui de moins. Je
serais très content, si j'avais la moindre illusion sur les gifles que
mon travail va recevoir au Châtelet. Ainsi j'ai donné à la foule un
rôle important qui sautera évidemment aux répétitions, car il faudrait
que je perdisse moi-même deux mois pour tâcher de mettre sur pied cette
tentative. On m'a déjà fait remarquer avec effroi que des figurants
à vingt sous la soirée «ne pouvaient pas jouer». C'est dommage, il y
aurait là quelque chose de très saisissant à tenter.
Et voilà, mon ami, j'allais vous écrire enfin lorsque j'ai reçu votre
lettre. J'allais vous dire que nous menons ici une existence de petits
bourgeois de province. On ne nous a pas encore vus au Casino, ni dans
un café, et nous n'avons pas fait une seule promenade en voiture. Je me
suis procuré une lampe, et nous passons les soirées dans notre chambre,
comme à Médan, à prendre notre thé, que nous faisons nous-mêmes.
Pourtant, comme notre séjour s'avance, nous allons nous remuer un peu,
aller à La Bourboule, que nous avions négligée l'année dernière.
Notre voyage dans le Midi avec les Charpentier est flambé. Ils m'ont
écrit une lettre, pleine de terreur du choléra. Irons-nous là-bas tout
seuls? C'est peu probable, notre médecin ici nous le déconseille. Il
est à croire que nous partirons le 3 septembre, que nous flânerons
jusqu'au 10, pour rentrer ensuite à Médan. Je vous écrirai, je vous
ferai signe, lors de notre passage à Paris, pour que tous veniez manger
la soupe avec nous.
J'ai beaucoup regretté pour vous la disparition du _Télégraphe_. Mais
c'était fatal, j'avais flairé la chose, et c'était pourquoi j'hésitais
tant à conclure pour mon roman. J'en suis revenu au train-train
ordinaire, j'ai traité pour vingt mille francs avec _Le Gil Blas_,
car _Le Figaro_ m'a décidément effrayé, j'ai vu le bâillement d'ennui
des lecteurs devant ce bouquin de pure physiologie artistique et
passionnelle.
Travaillez, travaillez, mon ami. Je vous jure que l'oubli est là, même
quand le travail est lourd, même quand il est ingrat. Et dites-vous
que vous avez des amis qui vous aiment et qui veulent vous savoir
heureux[53].
Une bonne poignée de main de nous deux.
=A Coste.=
Mont-Dore, 1er septembre 1885.
D'après vos nouvelles, et d'après celles des journaux, je pense comme
vous, mon cher ami, que nous pourrions très bien nous risquer à Aix.
Mais nous reculons au dernier moment: à quoi bon risquer un millionième
de mauvaise chambre, dans un voyage de simple plaisir? Je préfère
organiser autre chose, un séjour là-bas de deux ou trois mois, cet
hiver peut-être, ou à coup sûr dans le courant de l'année prochaine;
car ma femme est décidément très souffrante des bronches, et je pense
que le Midi lui ferait plus de bien que le Mont-Dore où le climat est
très âpre.--Vous nous dites: à bientôt; ce n'est pas à bientôt, mais à
quelques mois certainement.
Nous allons donc rentrer à Médan, sans trop nous presser. Le pis est
que je suis en retard, pour mon bouquin, dont le quart à peine est
écrit. Puis, _Germinal_ au Châtelet va me tracasser, malgré mon désir
de m'en occuper le moins possible. Moi qui avais espéré quinze beaux
jours de vacances, à manger des oursins et de la bouillabaisse!
Je lis vos lettres dans _Le Sémaphore_, et je vois en effet que vous
nagez en pleine politique. Comme vous le dites, cela est quand même
intéressant pour les gaillards sans ambition, qui s'amusent à regarder
la farce humaine. Prenez des notes, et tâchez donc de nous faire
quelque chose, une étude bien vivante.--C'est à l'Odéon qu'Alexis a
fait recevoir deux actes, adaptés de l'anglais. Je sais en effet que
Cézanne est à Gardanne, Et quant à Baille, il a raison de voir la vie
en rose.
Amitiés de nous deux.
=A Antony Valabrègue.=
Médan, 8 octobre 1885.
Oui, mon cher Valabrègue, nous sommes de retour à Médan, et nous serons
très heureux de vous avoir à déjeuner le jour qu'il vous plaira.
Comme je vais assez souvent à Paris, prévenez-moi par un mot deux
jours à l'avance, pour que vous ne trouviez pas la maison vide. Nous
ne déjeunons qu'à une heure, vous pouvez ne prendre que le train de
dix heures cinquante, mais choisissez un beau jour, car il vous faut
descendre à la station de Villennes, et il y a vingt-cinq bonnes
minutes pour se rendre chez nous. Tout le monde vous indiquera la route.
En attendant votre bonne visite, promise depuis si longtemps et
amicalement attendue, nous vous envoyons notre vieux et bon souvenir.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 1er novembre 1885.
Merci, mon bon Guillemet, de votre poignée de main si cordiale. Je vous
réponds en toute hâte, au milieu des lettres qui pleuvent chez moi et
des réponses que je suis forcé de faire.
Hein? Quelle aventure bête! Mais je les crois touchés sérieusement,
cette fois. Si le pauvre _Germinal_ n'est pas joué, il aura été tout de
même une fameuse pierre dans le jardin des imbéciles.
Donc, vous vous plaignez du temps, et vous n'avez pas fait grand'chose.
J'en ai autant à votre service, mon roman est très en retard, je vais
être forcé de rester ici jusqu'aux premiers jours de mars. Mais, à un
de mes voyages à Paris, si je trouve un moment, j'irai vous serrer la
main et voir vos études.
Ma femme ne va pas bien du tout. Le Mont-Dore, cette année, lui a été
très défavorable. Il est à croire que je la mènerai simplement dans le
Midi, l'année prochaine. Elle embrasse petit Jean[54], et envoie ses
amitiés à votre femme.
Bon courage, mon ami, bonne santé, et travaillez loin des crétins:
c'est le bonheur.
Cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 11 novembre 1885.
Merci, mon bon ami. Je reçois ce matin votre paquet de journaux, et
vous êtes bien gentil de vous être donné toute cette peine.
Les résultats de la campagne n'ont pas été douteux pour moi une
seconde. J'irai jusqu'au bout, et lorsque la Chambre aura voté le
maintien de la Censure, vous verrez de quelle façon je me séparerai de
la littérature française. C'est une honte, cette lâcheté. Et ce qui
m'indigne surtout, c'est la solitude où je me sens. A part le brave
Geffroy, mon vieil Alexis, deux ou trois autres enfants perdus, pas un
mot de soutien, pas une solidarité de talent et de courage. Ah! les
lâches, tous! même nos amis!
Et vous qui parlez de demander la suppression du Ministère des
Beaux-Arts! Mais, mon bon ami, tous nos confrères se mettraient à plat
ventre pour lécher les bottes des chefs de bureau!
Moi, toute cette ignominie me donne l'envie de faire des chefs-d'œuvre.
Je me porte très bien et je travaille comme un ange.--Merci, merci
encore et venez donc nous surprendre, un jour que la boue de Paris vous
montera à la gorge.
Affectueusement à vous.
=Au même.=
Médan, 16 novembre 1885.
Mon bon Céard, permettez-vous à ma vieille amitié et à mon titre
d'aîné, de vous dire que c'est vous qui êtes le grand enfant dans
toute cette affaire? Si vous avez compté que quelque chose d'utile
aux lettres ou à moi peut sortir d'une décision de la Chambre, c'est
que vous avez encore des illusions. Je garde votre lettre et nous en
causerons un jour ensemble: vous en rirez.
Maintenant, laissez-moi dire que je ne suis pas engagé du tout, que
M. Laguerre m'a été amené et que je n'ai pu le consigner à ma porte,
que je lui ai dit mon engagement avec Clemenceau, qu'il a été entendu
que Clemenceau seul déciderait, que l'affaire est entre les mains de
ce dernier. En effet, il a été question d'une interpellation, qui ne
serait sans doute que du bruit inutile; mais soyez persuadé qu'un
projet de loi sera un enterrement de troisième classe. Cela m'est égal
du reste, interpellation, projet de loi, ce qu'on voudra. Il me faut
simplement quelque chose, puisque j'ai annoncé qu'il y aurait quelque
chose.
J'ai déjà écrit à Clemenceau. Je lui écris encore en même temps qu'à
vous, pour lui répéter ce que je lui ai déjà dit, que je le laisse seul
maître de la situation! Je n'agirai certainement en dehors de lui que
lorsqu'il m'aura averti lui-même de n'avoir plus à compter sur ses bons
offices.
Et maintenant, pardonnez-moi de vous avoir fourré là-dedans. Il m'était
si facile d'en porter toute la responsabilité, qui m'est légère!
Bien affectueusement à vous.
=Au journal _Le Figaro_.=
9 décembre 1885.
LOUIS DESPREZ[55].
Je l'ai connu et je l'ai aimé.
C'était un pauvre être, mal poussé, déjeté, qu'une maladie des os de la
hanche avait tenu dans un lit pendant toute sa jeunesse. Il marchait
péniblement avec une béquille, il avait une de ces faces blêmes et
torturées des damnés de la vie, sous une crinière de cheveux roux.
Mais, dans ce corps chétif d'infirme, brûlait une foi ardente. Il
croyait à la littérature, ce qui devient rare. Il avait le plus haut
des courages, le courage intellectuel; que d'hommes de grand talent
sont des lâches dans l'ordre des idées! C'était en le sentant brave et
croyant que je m'étais mis à l'aimer. Fils d'un universitaire, il avait
dû rompre avec sa famille, il vivait d'une petite rente, à l'écart; et
cet enfant de vingt et quelques années, si faible, rêvait les grandes
luttes, s'exténuait au travail, déjà marqué pour le martyre.
Lorsqu'il eut publié _Autour d'un Clocher_, et qu'on lui fit ce procès
imbécile dont il allait mourir, je fus pris d'une pitié inquiète
devant sa faiblesse. Il m'avait demandé mon avis, je le conjurai de
plier l'échine, d'implorer la clémence par une attitude soumise. Mais
il ne m'écouta point; on se souvient peut-être qu'il voulut plaider
lui-même son cas, réclamer à voix haute la liberté des lettres, ce qui,
naturellement lui valut un mois de prison. N'était-ce pas fatal? La
loi inepte[56] qu'on a votée pour empêcher le trafic malpropre d'une
douzaine de polissons, ne devait elle pas égorger d'abord un pauvre
enfant qui promettait un écrivain de race? Toujours l'effroi de la
liberté, cet effroi qui, un de ces beaux matins, nous mettra au cou le
carcan d'un dictateur.
Voilà le malheureux à Sainte-Pélagie, car il refusa encore de
m'entendre lorsque je le suppliai de solliciter la grâce de faire son
mois dans une maison de santé. Il s'obstinait crânement à faire sa
peine, an nom de la littérature outragée en lui. Et le martyre passa
ses espérances, car on le mit avec les voleurs, dans l'enfer du droit
commun; oui, pour avoir écrit un livre, pour quelques pages libres,
comme il y en a cent dans nos vieux auteurs! Nous allâmes le voir,
Daudet et moi, et je me souviendrai toujours de son entrée, dans le
petit parloir: effaré, hâve, ses cheveux rouges dressés sur son front
livide, n'ayant pas même pu se laver depuis cinq jours, si sale qu'il
ne voulut point nous donner la main. M. Camescasse, alors préfet de
police, a été particulièrement odieux dans cette affaire. Vainement,
des hommes de lettres s'en mêlèrent, il fallut qu'un homme politique,
M. Clemenceau, intervînt. C'était dans l'ordre, ces gens au pouvoir
nous dédaignent, mais pas autant que nous les méprisons.
Eh bien! ils l'avaient assassiné, simplement. Quand il sortit, il
vint me voir, traînant sa jambe avec plus de peine, et il me dit: «Je
crois bien qu'ils m'ont achevé; je vais m'enterrer à la campagne, pour
tâcher de me remettre». En arrivant là-bas, dans la petite maison qu'il
possédait au fond de la Champagne, il dut prendre le lit et il ne l'a
plus quitté; des souffrances atroces, la jambe immobilisée dans un
appareil, et un rhume, aggravé par Sainte-Pélagie qui se tournait en
bronchite aiguë. Hier, il en est mort.
J'avoue que je n'ai pas mon sang-froid. Tout à l'heure, en apprenant la
nouvelle, je me suis senti soulevé de colère. Mes mains en tremblent
encore, c'est une rage d'indignation. Et le pauvre enfant me hante, il
se dresse continuellement devant mes yeux, il semble attendre quelque
chose de moi. Oui, c'est son dernier vœu que j'ai à remplir, j'aurais
un éternel remords si je ne protestais pas à voix haute, de toute ma
douleur. Je le dois à lui, à moi-même, à la littérature qui est ma
vie. En ce moment, je ne veux plus savoir si, dans cet assassinat,
il y a eu un tribunal, des jurés, un préfet de police; j'ai l'unique
et invincible besoin de crier: «Ceux qui ont tué cet enfant sont des
misérables!»
=A Alphonse Daudet.=
Médan, 15 décembre 1885.
Certes, oui, mon ami, nous voulons être tous les deux de la fête. Mais
n'envoyez pas les places ici, de peur qu'elles ne se croisent avec
nous; remettez-les à Charpentier, chez qui nous devons dîner, le soir
de _Sapho_. Et merci.
Je viens de recevoir _Tartarin_. Il a bon air et sent bon. Les extraits
que j'ai lus dans les journaux sont d'une bien jolie verve. Nous
allons, ce soir, commencer le vrai régal, et nous en causerons, comme
vous dites.
Rien de nouveau ici, naturellement. Je travaille à en être malade,
bousculé par ce diable de _Gil Blas_, qui m'a fait accepter une date
trop rapprochée. Je souhaite ardemment les deux jours de repos que je
vais prendre.
Bonne santé à Mme Daudet, un gros succès à vous, mon ami, et nos vives
amitiés à vous tous.
Les journaux me renseigneront, épargnez-vous la dépêche, à moins d'une
aventure exceptionnelle.
=A Henry Céard.=
Médan, 23 février 1886.
Mon cher Céard, je n'ai fini _L'Œuvre_ que ce matin. Ce roman, où mes
souvenirs et mon cœur ont débordé, a pris une longueur inattendue. Il
fera soixante-quinze à quatre-vingts feuilletons du _Gil Blas_. Mais
m'en voici délivré, et je suis bien heureux, très content de la fin,
d'ailleurs.
J'ai bien reçu les numéros du _National_ et de _La Justice_, et je vous
remercie. J'ai envoyé une carte à M. Millot. Hein? faut-il peu de chose
pour les mettre en branle? On aurait le temps, qu'on pourrait vraiment
s'amuser à les exaspérer. Du reste, cette affaire d'Amérique s'annonce
comme très intéressante. Je prépare d'autres coups.
Nous ne rentrerons pas à Paris avant le 10 mars. J'ai ici à surveiller
encore des ouvriers, et je désirerais d'autre part en finir avec les
épreuves de _L'Œuvre_, pendant que je suis tranquille. Puis, j'avoue
que, en dehors de mes quelques amis, Paris me tente peu, d'autant plus
que je n'ai pas, cette fois, de notes à y prendre. Me voilà déjà mordu
par mon roman sur les paysans[57]. Il me travaille, je vais me mettre
tout de suite à la chasse aux notes et au plan. Je veux m'y donner tout
entier.
Et vous, mon vieil ami, vous me paraissez morose, malgré le gain de
votre procès. Pourquoi donc ne vous donnez-vous pas à une œuvre? Je
vous assure que, dans le néant de tout, c'est encore l'inutilité la
plus passionnante.
Enfin, à bientôt, et nous recauserons de ça. C'est un crime, avec vos
facultés, de vous soustraire comme vous le faites. Nous vous le disons
tous. Il faudra finir par nous écouter.
Une vigoureuse poignée de main, et les bonnes amitiés de ma femme.
=Au même.=
Châteaudun, 6 mai 1886.
Mon cher Céard, après une journée à peu près inutile passée à Chartres,
je suis ici depuis hier, et je tiens le coin de terre dont j'ai besoin.
C'est une petite vallée à quatre lieues d'ici, dans le canton de
Cloyes, entre le Perche et la Beauce, et sur la lisière même de cette
dernière. J'y mettrai un petit ruisseau se jetant dans le Loir,--ce
qui existe d'ailleurs; j'y aurai tout ce que je désire, de la grande
culture et de la petite, un point central bien français, un horizon
typique, très caractérisé, une population gaie, sans patois. Enfin le
rêve que j'avais fait.--Et je vous l'écris tout de suite, puisque vous
vous êtes intéressé à mes recherches.
Je retourne demain à Cloyes, d'où j'irai revoir en détail ma vallée et
ma lisière de Beauce. Après-demain, j'ai rendez-vous avec un fermier,
à trois lieues d'ici, en pleine Beauce, pour visiter sa ferme. J'aurai
là toute la grande culture. Aujourd'hui, je suis resté à Châteaudun,
pour assister à un grand marché de bestiaux. Tout cela va me prendre
quelques jours, mais je rentrerai avec tous mes documents, prêt à me
mettre au travail.
Et voilà. Un temps merveilleux, un pays charmant, je ne parle pas de la
Beauce, mais des bords du Loir.
A bientôt, n'est-ce pas? Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés,
et je vous serre bien affectueusement la main.
Nous serons sans doute à Médan mardi.
=Au même.=
Médan, 16 juin 1886.
Mon ami, n'auriez-vous pas autour de vous, dans des paperasses, les
armes de Dourdan (Seine-et-Oise) et celles de Médan: je parle des
écussons, avec l'indication des couleurs héraldiques? J'aurais besoin
de ces documents pour ma nouvelle salle de billard. Les armes de Médan
seraient-elles de la famille qui a possédé le château: les Médan de
Beaulieu, je crois. A l'église nous n'avons malheureusement que des
armoiries détruites.--Enfin, voyez donc ça. Ici, je ne sais où frapper.
Autrement, rien de nouveau. Je me suis mis cahin-caha à l'écriture de
mon bouquin. Le premier chapitre est terminé: cela s'annonce assez
largement, sans le sublime que ma sacrée caboche ne peut s'empêcher de
rêver.
Et vous, êtes-vous content? avez-vous des nouvelles de l'Odéon? Je ne
vois rien dans les journaux, je commence à partager vos inquiétudes,
bien qu'il me semble toujours impossible qu'on ne vous joue pas.
A bientôt, et affectueusement pour nous deux.
Je cherche également les armoiries de Corfou, une des Iles Ioniennes
appartenant à la Grèce. Ma grand'mère paternelle y était née.--Vous
n'avez pas de rapports avec des Grecs[58]?
=Au même.=
Médan, 25 juin 1886.
Merci mille fois, mon bon ami. J'ai reçu ce matin les petits croquis,
et grâce à vous, j'ai même de quoi choisir. Ces documents sont plus que
suffisants.
Vous avez bien fait de rejeter les armes si compliquées de Venise, qui
eussent été inexécutables ici. Du reste, Cameroni, à qui j'avais écrit
en même temps qu'à vous, m'a envoyé le lion ailé de Saint-Marc sur
azur, d'un très joli effet. Voilà qui complète le tout.
Maintenant, vous seriez bien aimable de me dire comment je pourrais
reconnaître l'obligeance de votre collègue à Carnavalet, qui a dessiné
les croquis. Puis-je lui envoyer un de mes livres, quand j'irai à
Paris, ou quoi?
Rien de nouveau. Je travaille, je surveille mes ouvriers, et c'est tout.
Bien affectueusement.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Juin 1886.
... Je travaille encore au plan de mon prochain roman _La Terre_, je
ne me mettrai à écrire que dans une quinzaine de jours; et ce roman
m'épouvante moi-même, car il sera un des plus chargés de matière,
dans sa simplicité. J'y veux faire tenir tous nos paysans avec leur
histoire, leurs mœurs, leur rôle; j'y veux poser la question sociale
de la propriété; j'y veux montrer où nous allons, dans cette crise de
l'agriculture, si grave en ce moment. Toutes les fois maintenant que
j'entreprends une étude, je me heurte au socialisme. Je voudrais faire
pour le paysan, avec _La Terre_, ce que j'ai fait pour l'ouvrier avec
_Germinal_.--Ajoutez que j'entends rester artiste, écrivain, écrire
le poème vivant de la terre: les saisons, les travaux des champs, les
gens, les bêtes, la campagne entière.--Et voilà tout ce que je puis
vous dire, car il me faudrait autrement entrer dans des explications
qui dépasseraient mon courage. Dites que j'ai l'ambition démesurée de
faire tenir toute la vie du paysan dans mon livre, travaux, amours,
politique, religion, passé, présent, avenir; et vous serez dans le
vrai. Mais aurai-je la force de remuer un si gros morceau? En tout cas,
je vais le tenter...
=Au même.=
(FRAGMENT)
Le 19 juillet 1886.
... Je suis en plein travail, pour mon roman _La Terre_. Mais c'est
une besogne terrible, je ne compte pas être prêt avant mars, et je
doute que je publie cette fois l'œuvre en feuilletons. Pourtant, rien
n'est décidé. Je ne suis pas mécontent des quelques chapitres faits,
seulement le sujet me déborde; il est si vaste! Car j'y veux faire
tenir toute la question rurale en France: mœurs, passions, religion,
politique, patrie, etc., etc. Enfin, je ne puis que me donner tout
entier, et c'est ce que je fais; le reste est hors de ma puissance...
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 22 août 1886.