encore eu pour un roman; et cela sans grand espoir d'être récompensé.
C'est un de ces livres qu'on fait pour soi, par conscience.--Nous
irons au Mont-Dore dans les derniers jours de juillet seulement; et,
à ce propos, écrivez-moi quel hôtel nous devons choisir entre les
trois hôtels de premier ordre qu'on me désigne: Hôtel Chabaury aîné,
Hôtel de Paris et Grand Hôtel. Quel est celui qui est le plus près de
l'établissement thermal et où nous serons le mieux? Tachez aussi de
savoir les prix comparés de la pension par jour. Merci à l'avance.
Voilà.--Je pense que vous travaillez bien de votre côté. Je viens de
lire un tas de livres très médiocres. Fin de saison encombrée, mais à
part _Chérie, Sapho_ et _A Rebours_, rien de fort.--J'ai vu Huysmans,
lors de mon dernier voyage à Paris, et il m'a promis de s'entendre avec
vous, pour venir dans les premiers jours de juillet.
Nos souhaits d'une meilleure santé aux vôtres, et nos vives amitiés à
tous.
=Au même.=
Mont-Dore, 12 août 1884.
Grâce à vous, mon bon ami, nous avons fait un bon voyage jusqu'à
Clermont. Mais nos douze lieues, de Clermont au Mont-Dore, ont été
égayées par un terrible orage qui a crevé sur nous, au delà de
Randanne, lorsque nous commencions à gravir les pentes, en face des
Monts-Dômes. Notre cocher n'a eu que le temps de fermer le landau;
et nous voilà en plein désert, en pleine montagne, sous un déluge
accompagné de grêlons énormes, au beau milieu des coups de foudre
qui frappaient les arbres autour de nous. Une jolie musique, je
vous assure, et qui a duré une bonne heure. Nos chevaux aveuglés ne
marchaient plus qu'au pas. Enfin, nous avons aperçu, au bord de la
route, une maison isolée, où nous nous sommes abrités un instant.
Jusque-là, je l'avoue, le paysage m'avait médiocrement touché. Mais,
lorsque la pluie a cessé, en me retournant, j'ai été très ému de
l'étrangeté grandiose de ces Monts-Dômes, dominés par le Puy-de-Dôme.
Chacun, pris à part, n'est qu'une bosse ronde, de hauteur médiocre;
seulement, la succession de tous ces cratères éteints, ce défilé au
fond de la plaine nue et inculte, m'a saisi d'étonnement comme en face
d'un paysage lunaire.--Très belles aussi les gorges où l'eau file
pendant trois lieues, avant le Mont-Dore; d'autant plus belles ce
jour-là, que l'orage avait fait de toutes les hauteurs des cascades,
et que nous galopions au milieu des torrents, avec l'accompagnement
lointain de la foudre, car le tonnerre a grondé jusqu'au soir. Même des
cantonniers avaient averti notre cocher qu'à un certain endroit nous ne
passerions pas: nous avons passé, mais nos chevaux ont dû traverser une
véritable rivière. Vous voyez que, pour un brave homme de naturaliste,
voilà un voyage d'un romantisme échevelé.
Et depuis une semaine bientôt, nous sommes ici, brisés de fatigue
sans cause aucune, désorientés par la vie d'hôtel, ahuris de ne pas
trouver nos habitudes. Je crois bien que nous ne nous sommes pas encore
éloignés de deux kilomètres, sur les routes. Nous avons en projet
l'excursion de Murols, celle de Latour et une ou deux autres encore;
mais ces orages quotidiens nous bloquent dans notre fond de cuvette,
sans compter que la chaleur est accablante. Ajoutez que le médecin qui
soigne ma femme me défend de la fatiguer, et il paraît avoir la haine
des déplacements inutiles: symptôme d'un esprit sage. Il m'a tout à
fait dégoûté du Sancy en m'affirmant que je m'y enrhumerais. Pourtant,
il faudra voir si le temps se rafraîchit un peu.
Ma pauvre femme se lève à quatre heures du matin, pour arriver une
des premières à l'inhalation; simple précaution de propreté. Jusqu'à
présent, le traitement se résume à cela et à un bain de pieds,
accompagné de deux verres d'eau seulement. Les grands bains et les
douches viendront plus tard. Notre jeune médecin m'a l'air assez
intelligent. Il est, d'autre part, d'une grande prudence, et il nous
a avertis qu'il ne fallait s'attendre à aucun soulagement immédiat:
dans deux mois, peut-être, le bon effet se fera-t-il sentir. Je lui
sais gré de cette modestie. Il nous a pris d'ailleurs en amitié, et il
nous a fait voir au microscope le bacille de la phtisie: spectacle peu
rassurant dans ces hôtels où il doit pulluler.
Voilà toutes les nouvelles, mon bon ami. Depuis huit jours, je n'ai
pas touché une plume, et je viens de faire un gros effort, honteux de
vous négliger. J'ai reçu tout à l'heure une lettre de Daudet, qui est à
Néris et qui nous invite à aller le voir. Peut-être irons-nous si nous
finissons la saison les premiers.--Quoi encore? Je viens de lire _Jean
de la Roche_, de George Sand, dont le dénouement, au sommet du Sancy,
est une des choses les plus extraordinaires que je connaisse.
Ma femme, en somme, ne va pas mal. Elle est simplement fatiguée. Mais
elle assure qu'elle avalerait toute leur eau, sans en être dérangée en
bien ni en mal. Elle vous envoie ses bien vives amitiés.
Moi, mon bon ami, je vous souhaite de bonnes vacances. Si nous étions
à Médan, je vous dirais de venir bavarder un peu. Enfin, nous y serons
le mois prochain. Le pays est très beau, ici; mais l'espace manque. Il
faudrait monter sur tous ces puys pour voir ce qu'il y a derrière, et
ce serait un exercice bien fatigant pour un gros homme rouillé comme
moi.
Tous nos compliments à votre mère, et une bonne poignée de main pour
vous. Je n'ai pas encore vu votre guide. J'attends que la fureur des
excursions nous prenne.
=Au même.=
Mont-Dore, 24 août 1884.
Décidément, nous n'avons pas de chance avec le Sancy, mon brave Céard.
Votre lettre nous avait déterminés malgré les menaces de notre médecin,
qui nous prédisait pour le moins un coup de soleil ou un rhume de
cerveau, ayant expérimenté, disait-il, que sur dix de ses malades, huit
lui en revenaient dans un état fâcheux. Donc, bravant tout, j'étais
allé voir votre guide, Gras Roux, qui m'a eu l'air d'un brave homme,
et les chevaux étaient commandés pour le lendemain, lorsqu'un orage
épouvantable qui a éclaté vers trois heures nous a forcés de rester
chez nous: la foudre grondait encore à huit heures du matin, l'eau
tombait par averses terribles. Deux autres fois, nous avons projeté
l'ascension, et deux fois ou la pluie, ou le vent, ou les nuages se
sont mis à la traverse. Ajoutez que le temps n'est plus certain, qu'il
commence à faire froid, et que j'hésite à risquer ma femme sous les
ondées. Enfin, nous guettons le ciel; et s'il y a une éclaircie, nous
monterons là-haut, autant par devoir de touriste que par curiosité.
Nous sommes allés à Murols, de l'autre côté de la montagne de l'Angle.
Cinq lieues superbes, c'est ce que j'ai vu ici de plus saisissant. Le
col de Diane, lorsqu'on redescend sur l'autre pente, du côté du lac
Chambon, est d'une grandeur sauvage. Ajoutez que ma gourmandise a été
flattée, car j'ai mangé à Murols des truites fraîchement pêchées, d'une
délicatesse inconnue. Les ruines du château sont fort intéressantes,
des salles entières s'y trouvent conservées, envahies de ronces, les
cheminées obstruées par les arbres, qui ont poussé là comme des bûches
oubliées. Au retour, nous avons eu l'orage obligé, un orage qui nous
a surpris, dans notre landau, tandis que nous remontions le col de
Diane. Comme nous atteignions le point culminant (quinze cents mètres,
je crois), nous étions en plein dans la nuée orageuse, le tonnerre
grondait au-dessous de nous.
Vous avez tort de dédaigner Latour, car la route qui y conduit est
certainement la plus agréable et la plus belle du Mont-Dore. Je la
préfère même à celle de Clermont. Le vallon de la Scierie est un
enchantement de verdure et de grands ombrages; la Roche Vendeise, en
face de La Bourboule, m'a paru fort curieuse; je ne connais nulle
part d'aussi beaux sapins et d'aussi beaux hêtres que ceux du bois
de la Charbonnière, dans lequel on monte pendant près d'une heure.
Enfin, il y a l'immensité qui se déroule du plateau de Latour, quatre
départements aperçus. Ce jour-là pas d'orage, par un oubli du ciel: un
temps charmant.
J'aime moins les cascades, sauf celle du Queureilh. Toutes se
ressemblent. Je les trouve un peu tableaux à pendule. Toujours des
coins adorables de verdure, d'ailleurs. En somme, un beau pays, mais
qui ne dit pas grand'chose à ma littérature. C'était bon pour les
romantiques, qui l'ont tous raté, du reste, tellement ils avaient
peu de conscience. Je crois que notre banlieue parisienne fait plus
notre affaire, à nous, qui cherchons de l'humanité dans les horizons.
Ici, il n'y a que des rochers et des arbres: l'âme du pays m'échappe,
elle est historique.--C'est comme ce monde qui m'entoure, je le
vois très mal, je n'ai aucune des sensations dont vous me parlez.
Sont-ils mélancoliques, sont-ils même malades? du diable si j'en ai
la conscience nette! Je crains de les voir à travers des idées, il
faudrait les fréquenter, et les pénétrer davantage, pour en parler sans
mentir. Bref, jusqu'à présent, tout cela ne m'a rien dit, pas même pour
une nouvelle. On pourrait y mettre le chapitre d'un roman, si on avait
un héros phtisique, ce qui serait très élégant.
Ma femme suit héroïquement son traitement, qui s'est agrémenté de bains
et de douches. Elle ne va pas mal, elle irait même mieux, si l'on osait
se prononcer. Il est fort possible maintenant que nous revenions faire
une saison l'armée prochaine.
Voilà les nouvelles, mon bon. Nous resterons certainement ici jusqu'au
28, puis nous vagabonderons pendant cinq ou six jours, avant de
retourner à Paris. Je vous ferai signe: si vous y êtes, nous nous
verrons, pour conclure sur ce pays.
Nos vifs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main du
ménage pour vous.
Nous allons, ce soir, voir jouer _Mam'zelle N'y-Touche_ au
Casino!--Vallès est ici avec sa secrétaire. Il traîne, lamentable, au
café! Je le crois fichu.
=Au même.=
Mont-Dore, 25 août 1884.
Eh bien! nous y sommes montés, à ce fameux Sancy, et c'est tout un
drame qu'il faut que je vous raconte.
D'abord, sachez que nous avons ici notre voisin de Villennes, le
docteur Magitot. Il s'est empressé, a voulu venir avec nous, a loué des
chevaux et arrêté un guide; ce qui fait que nous n'avons pas usé du
vôtre, faute grave dont nous nous sommes repentis.
Nous voilà donc à cheval, vendredi à midi. Je vous confesse maintenant
que dans nos hésitations, la peur du cheval entrait pour beaucoup.
Jamais nous n'avions monté, ni ma femme ni moi; et cinq heures de
selle, même au pas, une ascension de sept cents mètres, sont un début
un peu gros pour des cavaliers absolument novices. Ajoutez que nos
bêtes étaient lamentables, équipées avec des débris de harnais, et que
le guide, très âgé, avait l'infirmité d'être sourd et le vice d'être
têtu. Quand nous avons aperçu cet équipage, nous aurions certainement
refusé le tout, si nous n'avions eu peur de blesser le docteur Magitot.
Nous voilà donc tous les trois en selle, moi assez branlant et le
docteur à peu près aussi mal d aplomb que moi, mais nous tenant
quand même l'un et l'autre, sans trop de ridicule. C'était ma pauvre
femme qui allait moins bien, tellement sa selle était mauvaise et la
blessait. A deux kilomètres du Mont-Dore, j'ai bien cru que nous ne
pourrions pousser plus loin. Pourtant, après être descendue, elle
est remontée et s'est trouvée mieux. Nous voilà du coup très gais,
traversant la Dordogne, enfilant les lacets de la montagne, arrivant en
haut, après une bonne heure et demie de cavalcade laborieuse. Je remets
à plus tard l'ascension du cône final et les impressions de nature.
Il était trois heures environ, lorsque nous nous sommes remis à cheval.
Comme je craignais un peu la descente, je dis au guide de prendre la
tête, avec le cheval de ma femme, et de ne pas lâcher la bride, par
peur qu'il ne trottât. Les choses d'abord marchent fort bien. Mais
bientôt le guide, gêné de marcher ainsi contre la bête, dans l'étroit
sentier, lâche la bride et se met à cueillir des fleurs. Deux ou trois
fois, ma femme l'appelle, mais il répond toujours avec entêtement et
tranquille: «N'ayez crainte!» Et le pis était que, de temps à autre,
il allongeait un coup de canne sur la croupe du cheval, une sacrée
rosse qui s'arrêtait parfois tout court. Enfin, nous étions presque
en bas, à peu près à la hauteur de la cascade du Serpent, lorsque la
catastrophe s'est produite. Sous un coup de canne plus violent, la
rosse a pris subitement le trot, et naturellement à la pente la plus
raide des lacets. Ma femme s'est mise à crier et, perdant la tête, elle
est tombée comme une masse à la renverse, d'une façon si singulière,
que l'étrier s'est trouvé ramené sur le dos du cheval, et qu'elle est
ainsi restée pendue par un pied, la tête en bas. Heureusement, dans
sa chute, elle avait dû tirer sur les guides, ce qui avait arrêté la
bête. Vous voyez notre épouvante. J'ai sauté de mon cheval, je ne sais
comment, par-dessus la tête, je crois, et je suis accouru, tandis que
le docteur Magitot arrivait aussi. Le guide avait toutes les peines du
monde à dégager le pied de l'étrier. Je tenais ma femme entre les bras,
nous tremblions que le cheval ne fit un mouvement, car elle se trouvait
entre ses pieds, et il l'aurait broyée. Enfin, nous l'avons eue.
Et c'est miracle, mon bon ami. Rien, pas une blessure, pas un
froissement. Elle n'a qu'une légère égratignure et deux petites bosses,
dont elle ne s'est aperçue que le lendemain. Tout de suite, nous avons
plaisanté, mais pendant deux jours j'en ai gardé un grand tremblement
intérieur. Je ne pouvais fermer les yeux, sans la voir tomber à la
renverse et se casser la tête.
J'achève. Le guide pleurait en répétant qu'il en avait le cœur malade.
Pour la consoler, il voulait que nous remontions en selle. Mais nous
avons refusé énergiquement, et nous avons fait gaillardement à pied les
cinq kilomètres qui nous séparaient du Mont-Dore. Le soir, pour montrer
notre force d'âme, nous sommes allés entendre _Le Domino noir_, une
œuvre profonde sans doute, car nous nous demandons encore ce qu'elle
signifie.
Et voilà qui prouve qu'on ne devrait jamais faire ce qu'on ne sait pas
faire. Le guide, à la vérité, a manqué de précautions, et ma femme
assure que la selle était beaucoup trop petite pour elle. Il est vrai
aussi que, si le cheval n'avait pas été une rosse, peut-être serait-il
arrivé un grand malheur.
Pour revenir brièvement au Sancy, je n'ai pas éprouvé le saisissement
que j'attendais. La route est fort belle, d'une belle solitude sauvage,
par moments. Mais le panorama, en haut, montre l'étroitesse de ces
Monts d'Auvergne, qui en somme ne tiennent guère que seize lieues sur
huit lieues de pays. Le temps était superbe, il y avait bien, dans les
fonds, une légère brume de chaleur, mais elle ne gênait guère. Il faut
vous dire que j'ai toujours mes sacrées montagnes du Midi dans la tête,
et que les verdures fleuries de ces pays auvergnats n'arrivent même
pas à me désarmer. Je trouve ces bosses bêtes, l'horreur de leur Val
d'Enfer et de leur gorge de Chaudefour me semble une horrible bergerie,
lorsque je me rappelle certains coins de là-bas. Il faudrait voir les
Monts-Dore avec de la neige.
Nous partons samedi, mais nous ne serons pas à Paris avant mercredi.
Nos meilleurs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main
pour vous.
=A Ernst Ziégler.=
(FRAGMENTS)
14 septembre 1884.
... J'écris à X***, pour rassurer ces pudiques Allemands, en comptant
que vous voudrez bien ménager vous-même leurs dames de la meilleure
société. A ce propos, vous savez que je vous ai donné le droit de
trancher dans ma prose, car je ne vous ai pas promis un roman de
petites filles...
7 octobre 1884.
... Je vous autorise de nouveau à supprimer les passages qui vous
sembleraient trop vifs. Ils sont peu nombreux et ne tiennent pas
essentiellement à l'action...
=A Georges Charpentier.=
(FRAGMENT)
Médan, 13 janvier 1885.
... Je vous envoie deux nouveaux chapitres de _Germinal_, en un paquet
recommandé. Ce diable de roman me donne un mal de chien. J'ai encore
les deux derniers chapitres à vous envoyer. Ils ne seront pas finis
avant douze ou quatorze jours. Mais je suis content, cela suffit...
=A Henry Céard.=
Médan, 18 janvier 1885.
Mon cher Céard,
J'écris à Piégu que je ne puis prendre un engagement formel, mais que
j'accepterai volontiers son hospitalité, le jour où j'aurai quelque
chose à dire.--Dans tout cela, ce qui me charme, c'est que vous avez
enfin une place où écrire. Il est bon de pouvoir se soulager le cœur.
Non, _Germinal_ n'est pas fini. J'ai encore cinq ou six jours de
travail. Ce diable de roman m'a donné beaucoup de mal. Mais je suis
très content, surtout de la seconde moitié, et c'est l'essentiel.--Vous
avez tort de lire ça dans _Le Gil Blas_, car le feuilleton déforme tout.
Nous ne rentrerons guère à Paris que du 12 au 14. Je désire me
débarrasser ici de mes dernières épreuves, et j'ai un tas de papiers
à ranger. Paris me tente très peu d'ailleurs, et je crois bien que je
n'y mettrais pas les pieds sans les quelques amis que je puis y avoir
encore. Je n'ai soif que de travail.
Nos bons souhaits de santé à votre mère, et une vigoureuse poignée de
main pour vous.
=A Georges Charpentier.=
Médan, 25 janvier 1885.
Enfin, mon bon ami, _Germinal_ est terminé! Je vous en envoie les deux
derniers chapitres, et je vous prie de m'écrire deux lignes, pour me
dire que vous les avez reçus, ce qui me tranquillisera. Veuillez prier
l'imprimerie de me composer et de m'envoyer cette fin tout de suite,
car mes traducteurs se fâchent et je veux me débarrasser des placards
avant de rentrer à Paris.
La longueur de ce sacré bouquin me désespère pour vous. Nous
dépasserons seize feuilles.
Et rien autre, si ce n'est que je suis enchanté. Ah! que j'ai besoin
«d'un peu de paresse»!
=A Ferdinand Fabre.=
Médan, 5 février 1885.
Comme je suis en retard, mon cher confrère, pour vous remercier et pour
vous féliciter de votre _Lucifer_. J'étais enfoncé dans le dénouement
de mon dernier livre, je ne voulais rien lire, et je vous avais mis
de côté, en attendant d'avoir la tête libre. Et je vous achève à
l'instant; je trouve que vous n'avez jamais été plus solide ni plus
grand. Je sais d'ailleurs que votre œuvre a beaucoup de succès. C'est
une grâce des dieux lorsqu'on n'épuise pas trop tôt la popularité et
qu'on monte jusqu'au dernier jour dans l'admiration de son époque.
Cordialement.
=A Georges Montorgueil.=
Paris, 8 mars 1885.
J'ai à vous remercier bien vivement, Monsieur et cher confrère, de la
très belle et très sympathique étude que vous avez bien voulu consacrer
à _Germinal_.
Ma joie est grande de voir que ce cri de pitié pour les souffrants a
été bien compris de vous. Peut-être cessera-t-on cette fois de voir en
moi un insulteur du peuple. Le vrai socialiste n'est pas celui qui dit
la misère, les déchéances fatales du milieu, qui montre le bagne de la
faim dans son horreur! Les bénisseurs du peuple sont des élégiaques
qu'il faut renvoyer aux rêvasseries humanitaires de 48. Si le peuple
est si parfait, si divin, pourquoi vouloir améliorer sa destinée? Non,
il est en bas, dans l'ignorance et dans la boue, et c'est de là qu'on
doit travailler à le tirer.
Merci encore, et bien cordialement à vous.
=A Zevort[51].=
Paris, 21 mars 1885.
Mon cher Zevort,
Je me souviens parfaitement, je me souviens de tout. Tu me tends si
cordialement la main, que j'en suis très heureux, et que je te la serre
bien volontiers. Les gamins d'autrefois ont grandi, en effet, séparés
par tout un monde, dans des idées sans doute différentes. Mais il
suffit d'avoir été jeunes ensemble, cela noue un lien que rien ne peut
rompre.
Bien cordialement à toi.
=A Édouard Rod.=
Paris, 27 mars 1885.
Merci, mon cher Rod, de votre aimable note sur _Germinal_. Vous
me faites la part superbe. Mais je défends mes Hennebeau. Comment
n'avez-vous pas compris que cet adultère banal n'est là que pour me
donner la scène où M. Hennebeau râle sa souffrance humaine en face
de la souffrance sociale qui hurle! Sans doute, je me suis mal fait
entendre. Il m'a semblé nécessaire de mettre au-dessus de l'éternelle
injustice des classes l'éternelle douleur des passions.
Merci encore, et bien à vous.
=A Francis Magnard.=
4 avril 1885.
Cher Monsieur Magnard,
Merci d'abord au _Figaro_ des études sympathiques qu'il a bien voulu
consacrer à _Germinal_. L'écrivain est tiré d'affaire, et certes avec
beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite. Mais l'observateur, le
simple collectionneur de faits, souffre, depuis l'apparition du livre,
de voir contester l'exactitude de ses documents. Et, tout en sachant
253]combien de telles discussions sont inutiles, je ne puis résister au
besoin de maintenir absolument la vérité générale des mineurs que j'ai
mis en scène.
Je lis ce matin l'article de M. Henry Duhamel. Il me reproche d'avoir
imaginé une femme travaillant au fond de la mine, lorsque lui-même
établit que jusqu'en 1874 le fait a eu lieu en France, comme il a lieu
encore aujourd'hui en Belgique. Or, mon roman se passe de 1866 à 1869.
Dès lors, n'étais-je pas libre d'utiliser le fait existant pour les
nécessités de mon drame? Il prétend, il est vrai, que le roman n'a pas
sa vraie date, que ma grève est la grève qui a éclaté l'année dernière
à Anzin. C'est là une erreur profonde, et il suffit de lire: j'ai pris
et résumé toutes les grèves qui ont ensanglanté la fin de l'empire,
vers 1869, particulièrement celles d'Aubin et de La Ricamarie. On n'a
qu'à se reporter aux journaux de l'époque. Au demeurant, puisque M.
Duhamel accorde que deux cents femmes descendaient encore en 1868, il
me semble que j'avais bien le droit d'en faire descendre au moins une
en 1866.
Même réponse au sujet des salaires. Nous sommes vers la fin de
l'empire, et en temps de crise industrielle. J'affirme que les
salaires, à ce moment, étaient bien ceux que j'ai indiqués. J'ai entre
les mains les preuves, qu'il serait trop long de donner ici.
Mais j'arrive à la fameuse accusation d'avoir traité les mineurs comme
un ramassis d'ivrognes et de débauchés. M. Duhamel défend la propreté
et la moralité des corons. Je ne puis que le renvoyer à mon livre. J'ai
dit que les corons étaient tenus par les ménagères avec une propreté
flamande, sauf les exceptions: voilà pour le reproche de saleté
exagérée.
Quant à la promiscuité, à l'immoralité qui tient aux conditions mêmes
de l'existence, j'ai dit que sur dix filles six épousaient leurs
amants, quand elles étaient mères; et j'ai dit encore que, dans les
ménages où l'on prenait un pensionnaire, un «logeur», il arrivait une
fois sur deux que l'aventure tournât au ménage à trois. Telle est la
vérité, que je maintiens. Qu'on ne me contredise pas avec des raisons
sentimentales; qu'on veuille bien consulter les statistiques, se
renseigner sur les lieux, et l'on verra si j'ai menti.
Hélas! j'ai atténué. La misère sera bien près d'être soulagée, le jour
où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances et dans ses
hontes. On m'accuse de fantaisie ordurière et de mensonge prémédité
sur de pauvres gens, qui m'ont empli les yeux de larmes. A chaque
accusation je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que
je calomnie les misérables? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels
que notre société les fait, et soulever une telle pitié, un tel cri de
justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition
d'une poignée de politiciens, pour s'occuper de la santé et de la
richesse de ses enfants.
Bien cordialement à vous.
=A Jean Richepin[52].=
Paris, 20 avril 1885.
Votre lettre me cause une bien vive joie, mon cher confrère, et j'en
suis très touché, très fier, d'autant plus fier qu'il y a eu parfois
quelque aigreur entre nous. Tout cela est loin, il y a toujours place
pour de l'estime et de l'admiration entre travailleurs. Merci pour
votre crânerie à me tendre la main, que je serre bien affectueusement.
=A Charles Chincholle.=
Paris, 6 juin 1885.
Mon cher confrère,
Je crains bien qu'on ne vous ait trompé, car Roybet n'est pas du tout
mon héros. Vers la fin de mon roman, je dirai simplement un mot de
la génération actuelle, des peintres à hôtel, opposés aux artistes
passionnés et pauvres de ma jeunesse; mais ce n'est là qu'une note, le
drame est ailleurs, dans le combat d'un génie incomplet avec la nature,
dans la lutte d'une femme contre l'art. Ceci est passablement obscur,
n'est-ce pas? C'est que je désire n'être pas plus clair, tout en vous
évitant des erreurs trop grosses.
Autre malheur, je n'ai pas encore trouvé un titre dont je fusse
content. Le seul possible jusqu'à présent est: _L'Œuvre_, et je le juge
bien gris.