vous êtes aux antipodes. Votre lettre tombe chez moi comme une grosse
surprise.
Mon Dieu! non, je ne connais personne à Saint-Pétersbourg, si ce n'est
M. Stassulewitch, le directeur du _Messager de l'Europe_, et encore pas
assez intimement pour me permettre de vous adresser à lui. Je regrette
bien ma sauvagerie qui me rend si réfractaire aux relations nouvelles.
Mais vous devez déjà avoir là-bas des amis, car vous êtes cosmopolite,
vous vous trouvez partout chez vous. Et, puisque la Russie vous
surprend et vous émeut, je compte bien que vous m'en causerez
longuement à votre retour. En mars, nous serons à Paris, que vous ne
traverserez pas, je l'espère, sans venir nous demander à dîner.
Moi, je suis encore ici pour un mois, plongé dans la fin de mon roman.
Depuis juin, je n'ai pas bougé, et j'avoue que je suis très las. Mais
que voulez-vous? ma besogne est lourde, il me faut cet effort pour la
mener à bien.
C'est le cas de vous souhaiter un bon et beau voyage, mon cher ami.
Ma femme est très sensible à votre souvenir, et moi, je vous serre
cordialement la main.
=A Alphonse Daudet.=
Médan, 10 janvier 1883.
Mon cher Daudet,
Pourquoi attendrais-je l'envoi du volume pour vous parler de
_L'Évangéliste_, que j'ai lue dans _Le Figaro_, et bien lue?
Laissez-moi vous écrire tout de suite que c'est, à mon sens, votre
étude la plus soutenue et la plus pénétrante. J'entends que je n'ai
aucune réserve à faire, que je n'y ai pas trouvé, un de ces gâteaux de
miel destinés au public, et qui, personnellement, me sont amers.
Votre sujet était bien beau, bien humain, mais terriblement mal
commode. Soyez sûr que vous avez fait un tour de force en intéressant
le public à cette histoire sombre, qui ne remue que des idées grises.
J'ai remarqué que le protestantisme, en littérature, porte malheur.
Et vous en avez triomphé, c'est bien beau cela! Vous devez une fière
chandelle à votre don de la vie.
Nous recauserons du livre. Mais je vous signale tout de suite les
passages qui m'ont le plus empoigné: la course affolée de la mère
cherchant sa fille, à Petit-Port; le serment d'Aussandon et le refus
de communion, la page la plus grande du livre, tout à fait superbe;
enfin le dénouement, d'une simplicité déchirante. Vous avez un Antheman
inoubliable, bien qu'il traverse à peine le livre. Votre Lorie vaut
votre Delobelle, dans une note que je trouve même plus délicate. Madame
Ebsen est d'une grande justesse, sans trop de maternité sentimentale,
ce qui était l'écueil.--Et, çà et là, que de jolies choses en quelques
lignes, des échappées de campagne, des horizons de Paris, des choses
qui nous ravissent, nous les poètes de l'observation.--Enfin, tout cela
m'a plu, et je vous le dis en hâte, sachant que je suis un de ceux pour
qui vous écrivez, comme vous êtes un de ceux auxquels je songe.
Nos vives amitiés à Mme Daudet, et bien affectueusement à vous.
=A Frantz Jourdain.=
Paris, 24 mars 1883.
C'est donc vous, mon cher confrère, qui signez «Spiridion» dans _Le
Phare de la Loire!_ Voici plusieurs années que je me savais un ami
inconnu dans ce Spiridion, sans pouvoir mettre un nom sous le masque.
Et voilà que vous vous découvrez seulement aujourd'hui. C'est mal de
m'avoir fait tant attendre.
Merci donc, et pour le passé et pour le présent: vous êtes un de mes
vieux défenseurs. Votre nouveau plaidoyer m'a beaucoup touché, car
vous tâchez de faire un peu de vérité sur l'homme en moi, qui est en
effet bien mal connu. Je n'accepte pas tous vos éloges, mais vous
avez raison, je me crois au moins un brave homme, et c'est la seule
«réclame» que je voudrais répandre.
Merci encore, et bien à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 10 mai 1883.
J'achève votre _Art moderne_, mon cher Huysmans, et je veux vous dire
les bonnes heures que vous venez de me faire passer.
Je crois bien que, sur les opinions, nous ne nous entendrions pas
toujours ensemble. Je n'en suis pas à jeter Courbet aux démolitions
et à proclamer Degas le plus grand artiste moderne. Plus je vais et
plus je me détache des coins d'observation simplement curieux, plus
j'ai l'amour des grands créateurs abondants qui apportent un monde. Je
connais beaucoup Degas, et depuis longtemps. Ce n'est qu'un constipé du
plus joli talent.
Mais ce qui me fait du bien, dans votre livre, ce qui m'a ravi et ce
dont je vous remercie comme d'une amabilité personnelle, c'est votre
haine furibonde de la sottise, c'est votre campagne sans pitié contre
le faux et le bête. Soyez sûr que votre livre restera par cette belle
indignation. Vous nous avez tous soulagés.
Rien, ici; je travaille, j'ai déjà abattu le premier chapitre de mon
bouquin. Le printemps était d'une douceur charmante, mais voici la
pluie, et tout se gâte.
Bonne santé, bon travail, et bien affectueusement à vous.
Vos pages sur le fer dans l'architecture et sur les albums anglais sont
particulièrement réussies.
=A Théodore Duret.=
Médan, 16 juin 1883.
Mon cher Duret,
Je regrette de ne pas vous avoir eu à Médan, mais je suis heureux
des nouvelles que vous me donnez, au sujet de la vente de Manet. Je
vous avouerai que je n'étais pas sans inquiétude, et je reste même un
peu inquiet: en vente publique, les tableaux de Manet n'ont jamais
été sérieusement poussés; d'autre part, tout un an de délai laissera
refroidir l'émotion qui s'est produite au lendemain de la mort. Enfin,
il faut avoir bon espoir.
A l'hiver prochain donc, puisqu'on ne peut vous avoir. Je crois bien
que nous allons partir le mois prochain pour la Bretagne.
Ma femme se joint à moi, et nous vous envoyons nos amitiés.
=A Gustave Geffroy.=
Médan, 30 juin 1883.
Certes, oui, mon cher confrère, on va commettre une douloureuse
injustice, et je comprends que tous les cœurs littéraires battent
d'indignation[43]. Mais que faire contre la bêtise d'une ville et la
mauvaise foi d'une coterie? Si je prenais la parole, comme vous m'y
invitez, on crierait encore que je bats la grosse caisse pour mon
compte sur les épaules de Balzac. Je suis réduit à l'impuissance.
C'est à vous, les jeunes, de protester. Et puis, la punition est dans
cette statue de Dumas qui pèsera lourd, au vingtième siècle, sur la
conscience de Paris.
Cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Bénodet (Finistère), 1er juillet 1883.
Mon cher Céard,
Arrivée tragique que la nôtre. D'abord un voyage extrêmement fatigant,
vingt-quatre heures à traîner dans les wagons, dans les voitures, dans
les hôtels. Puis, en débarquant enfin, la déception de ne pas trouver
la mer sous nos fenêtres, mais seulement un bras de mer, quelque chose
qui ressemble à Charentonneau, avec une Seine géante. Nous étions
atterrés.
Voici huit jours de cela, et notre impression a bien changé. Le pays
est superbe, d'une sauvagerie inquiétante. A quinze minutes, nous avons
une plage de sable d'une lieue, du sable à perte de vue, sans une
pierre. Et une mer formidable. Ajoutez que notre isolement est absolu,
il faut aller chercher les provisions et la correspondance en barque,
comme si nous étions dans une île. Vous savez que je travaille partout,
eh bien! l'air est tellement autre ici, que je ne sens plus mes phrases
d'aplomb.
Je vous attends. Si vous prenez un laissez-passer, demandez-le pour
Brest, et vous bifurquerez ensuite sur Quimper. Pouvez-vous me fixer
dès maintenant l'époque de votre arrivée, car j'ai envie de vous
attendre pour faire la grande excursion que je médite à la pointe du
Raz.
Toutes nos vives amitiés, à vous et à votre famille.
=Au même.=
Bénodet, 4 septembre 1883.
Merci, mon bon ami, de la pensée qui vous a fait m'envoyer une dépêche
pour m'annoncer la mort de notre brave Tourguéneff. Mais que faire?
Il m'est difficile de partir d'ici sur-le-champ; peut-être même
arriverais-je trop tard. Puis, je ne connais aucune des personnes qui
sont à Bougival, ni les parents, ni les amis, à ce point qu'il ne m'est
pas même permis d'envoyer une lettre de regret. Je viens bien de songer
à écrire quelques lignes d'adieu, que j'aurais données au _Figaro_ ou
au _Gil Blas_, mais j'ai peur qu'on ne comprenne pas cet adieu public.
Ce que je regrette, c'est de ne pas collaborer en ce moment à un
journal d'une façon régulière, car il serait tout naturel alors que je
vide mon cœur dans mon prochain article.
Comme je vous l'ai télégraphié, je pense que je dois attendre.
L'occasion se présentera sans doute un jour; je dirai combien j'ai aimé
Tourguéneff et toute la reconnaissance que je lui garde pour ses bons
services en Russie. Je crois qu'il avait de l'affection pour moi, je
perds un ami, et la perte est grande.
Affectueusement à vous.
=Au même.=
Médan, 10 octobre 1883.
Mon cher Céard,
Cela me fera très grand plaisir, de vous voir et de voir Thénard. Mais
ne pouvez-vous pas remettre votre visite à la semaine prochaine, le
vendredi ou le samedi, ou encore le dimanche, si cela vous est plus
commode personnellement?
Imaginez-vous que je veille chaque soir jusqu'à deux heures du matin
pour mettre sur pied les trois premiers actes de _Pot-Bouille_, que
j'ai formellement promis de donner à l'Ambigu dans dix jours. J'ai un
mal de chien, je vous expliquerai cela. Et, comme je ne veux pas lâcher
mon roman le matin, de façon à m'en débarrasser et à rentrer à Paris,
je travaille à la pièce le soir, ce qui me prend mes journées entières.
Ce n'est d'ailleurs que le coup de collier d'un moment.
Si Thénard avait besoin de sa lettre pour Marpon tout de suite, je
pourrais la lui envoyer. Elle n'aurait qu'à me dire dans quel sens je
dois l'écrire. Mais je pense que huit jours de retard ne la gêneront
pas. Vous m'avertirez du jour de votre visite, et vous dînerez avec
nous, n'est-ce pas?
Excusez-moi et faites des vœux pour me retrouver avec tout mon bon
sens. Je suis dans le caca jusqu'au cou.
Cordialement.
=A Gustave Geffroy.=
Médan, 10 novembre 1883.
Mon cher confrère,
Vous êtes le seul qui ayez osé dire la vérité dans la presse, à propos
du crime de lèse-littérature qui vient d'être commis. Ce colossal
Dumas[44] de bronze est une honte pour le Paris de notre siècle. Merci
de votre article qui m'a un peu soulagé. Il faudra revenir sur ce
soufflet que nous avons tous reçu. Je sens, moi, que je ne pourrai
toujours me taire.
Et comme vous avez raison aussi dans votre article sur les filles! La
critique est ignorante et de mauvaise foi. Ce qu'elle regrette, c'est
le vice excusé, comme vous l'avez, très bien dit. Ah! que n'êtes-vous
une dizaine ayant vos idées et votre courage! vous feriez enfin de la
bonne besogne.
Merci encore et bien à vous.
=A Léon Hennique.=
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Hennique,
Enfin, je puis vous écrire et vous dire ma grande admiration pour votre
livre que j'achève à peine. Imaginez-vous une telle bousculade de
travail, que j'ai dû passer une nuit pour vous lire.
Cette fois, vous voilà hors de pair. La lecture du volume entier
m'a fait une impression énorme, de beaucoup supérieure à celle
des chapitres détachés que vous m'aviez lus. Il y a là-dedans une
originalité qui s'affirme, un sens très curieux de la bêtise humaine.
Votre adultère est d'une imbécillité vraie à donner des frissons. Les
conversations amoureuses sont surtout stupéfiantes comme cruautés
photographiques. Et je ne parle pas de certaines pages d'analyse,
absolument supérieures.
Parmi les passages très bons: tous les rendez-vous de votre madame
Hébert et de son capitaine, surtout celui où elle succombe, avec
l'accompagnement de l'exercice voisin, d'un comique excellent; puis,
les grands tableaux, la revue, le feu d'artifice, le dîner sur l'herbe,
et la fausse couche, et surtout le dernier chapitre, cette fin si
simple, d'un effet si grand. Jusqu'aux personnages secondaires qui sont
merveilleusement plantés, les officiers, les magistrats, la vieille
mère raide et noire.
Je ne sais ce qu'on en dira, mais soyez très content, mon ami, car vous
faites là une rentrée superbe, vous nous apportez une œuvre qui est une
belle réponse à toutes les vilenies qui traînent dans les journaux.
Quant à moi, je suis très fier de votre dédicace, je vous remercie
d'avoir mis mon nom à votre première page, car il est très honoré
d'être là.
Nous rentrons demain à Paris. Venez donc un matin à dix heures, si
vous êtes libre: nous causerons, je vous parlerai de votre roman plus
longuement. Les répétitions de _Pot-Bouille_ vont me prendre toutes mes
après-midi.--Ma femme envoie toutes ses amitiés à la vôtre, et bien
affectueusement à vous.
=A Paul Bourget.=
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Bourget,
J'achève seulement votre volume[45], et je vous prie de m'excuser si
j'ai mis un si long temps à le lire, car je viens d'être terriblement
bousculé par la fin de mon roman et par la pièce de l'Ambigu.
Vous avez écrit là de la critique bien spéciale et bien intéressante.
Nous n'avons certainement pas le crâne fait de même, et ma nature
exigerait plus de chair, plus de matérialité solide. Mais je n'en
goûte pas moins beaucoup ces mélodies critiques, au dessin parfois si
ingénieux, aux raffinements presque maladifs. Votre cas personnel est
aussi curieux que les cas des écrivains soumis à votre analyse. Il faut
un âge bien troublé, pour en venir à ces complications du jugement, à
ces nervosités de la compréhension.
Si je vous rencontrais, nous causerions longuement. Aujourd'hui, je ne
veux vous envoyer qu'un grand merci et qu'une bonne poignée de main.
Faites-nous de la belle critique bien claire et bien juste, nous avons
tant besoin de quelque grand porte-lumière!
Cordialement à vous.
=Au Dr Maurice de Fleury.=
Médan, 30 décembre 1883.
Monsieur,
J'ai un remords dont il faut que je me débarrasse avant la fin de cette
année: le remords de ne pas vous avoir répondu.
Je retrouve vos deux lettres dans mes papiers, et je veux vous dire
que je n'aurais pas pris en effet la responsabilité de diriger votre
conscience en matière religieuse; mais je désire que vous sachiez
combien votre sympathie si jeune et si franche m'a touché au fond.
C'est à vous de vous faire une croyance, je suis déjà troublé de vous
avoir donné le tourment du vrai.
Bien cordialement à vous.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 30 décembre 1883.
Mon cher Guillemet,
Je lance ma réponse au hasard. Il a fallu que je me réfugie ici, pour
trouver le temps de répondre à l'avalanche de lettres qui m'est tombée
sur la tête.
Hélas! je crois que vous ne verrez pas _Pot-Bouille_. Le succès a été
très gros, mais la bourgeoisie boude, et c'est la bourgeoisie qui paie.
Nous ne faisons pas d'argent, ces gaillards-là refusent de lâcher leurs
écus pour s'entendre dire des choses désagréables, ce que je comprends
du reste. Cette fois-ci, nous aurons travaillé pour l'honneur. Au
demeurant, je suis très satisfait.
J'espère que vous vous portez bien, vous et les vôtres. J'attends votre
retour, pour aller tailler une bonne bavette. Nous ne rentrerons à
Paris que le 8.
Bonne année au ménage et à Jeanne: ma femme vous envoie à tous ses
bonnes amitiés. Et à bientôt, n'est-ce pas? et bien affectueusement à
vous.
=A Simon[46].=
Médan, 7 janvier 1884.
Cher Monsieur Simon,
Vous êtes bien aimable, votre lettre me fait grand plaisir, et je vous
remercie de toutes les bonnes choses qu'elle contient.
Mon seul et grand regret sera que notre pièce ne vous ait pas
récompensé, sous le rapport des recettes, de toute l'intelligence et de
toute la sympathie que vous et vos artistes avez mises à la présenter
au public. Je suis bien certain que vous ferez l'impossible pour la
soutenir, je ne saurais vous dire combien je suis touché de vos efforts
pour sauver cette partie compromise.
Je vais rentrer à Paris et j'irai vous serrer la main, le premier soir
où je serai libre.
Dites bien à Mme Kolb que nous parlons souvent du talent qu'elle a
dépensé dans le rôle ingrat de Berthe, et que nous sommes navrés de la
voir si mal récompensée, elle aussi.
Enfin, il faut payer ses audaces. J'ai encore plus d'ennemis que je ne
croyais.
A bientôt, et encore merci.
Cordialement.
=A Frantz Jourdain.=
Paris, 13 mars 1884.
Merci, mon cher confrère, de la pensée qui vous a fait songer à moi.
Mais si vous connaissiez mon horreur de tout spectacle, si vous saviez
combien j'exècre payer de ma personne, vous vous expliqueriez et vous
me pardonneriez mon refus.
Entre nous, ces banquets me semblent si inutiles et si pleins de
banalité! Je les repousserais pour moi de toute ma force, et je n'ai
jamais eu le courage d'aller à ceux des autres. Cela vient sans doute
de ma nature de solitaire.
Enfin, excusez-moi, et merci encore d'avoir cru qu'on pouvait avoir
besoin de moi, lorsque tant d'autres sont de bonne volonté partout où
il y a du bruit.
Cordialement à vous.
=A Ferdinand Fabre.=
Paris, 13 mars 1884.
Merci, mon cher confrère, pour l'aimable envoi du _Roi Ramire_, que je
suis en train de lire. Il y a là une originalité très puissante, cette
bonne senteur du terroir que vous possédez à un si haut point. Ce que
j'aime surtout dans vos livres, c'est leur solidité, une qualité qui ne
court pas les rues.
Bien à vous.
=A Édouard Rod.=
Paris, 16 mars 1884.
Merci, mon bon ami, de votre excellent article du _Fanfulla_, que
j'avais lu avant de recevoir le numéro envoyé par vous. Mon orgueil, si
j'en avais, y trouverait trop de fleurs, et pourtant j'aurais discuté
volontiers vos restrictions sur Lazare[47], si je vous avais tenu là.
Jamais de la vie je n'ai voulu en faire un métaphysicien, un parfait
disciple de Schopenhauer, car cette espèce n'existe pas en France. Je
dis au contraire que Lazare a «mal digéré» la doctrine, qu'il est un
produit des idées pessimistes telles qu'elles circulent chez nous.
J'ai pris le type le plus commun, pourquoi voulez-vous que je me sois
lancé dans l'exception en construisant de toutes pièces le philosophe
allemand selon votre cœur? Nous en recauserons du reste.
Votre article, je le répète, ne m'en est pas moins allé au cœur, et
merci encore, merci toujours.--Si vous venez le mois prochain, ce
n'est pas à Paris que vous nous verrez, mais à Médan, si votre congé
vous le permet. J'ai tous mes documents pour un roman socialiste[48]
et je vais m'enfermer aux champs dès la fin de la semaine.--Rien
de nouveau, du reste. J'ai donné votre adresse à Huysmans qui vous
enverra prochainement _A Rebours_. Les autres camarades vont bien, mais
me paraissent travailler sans grand enthousiasme. Il faut que vous
nous reveniez avec un beau roman, puisque vous êtes si libre et si
tranquille.
Ma femme répondra prochainement à la vôtre, à laquelle, en attendant,
nous envoyons nos bien vives amitiés.
Bonne Angleterre et bon travail, mon cher ami, et cordialement à vous.
Envoyez-moi votre nouvelle adresse, le mois prochain.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 3 avril 1884.
Mon cher Guillemet,
Votre lettre est tombée dans notre déménagement, et je vous réponds
d'ici, très ennuyé de n'avoir pu disposer d'une matinée pour aller vous
serrer la main rue Clauzel.
Enfin, j'enregistre votre promesse. Si le temps n'est pas trop mauvais
et si vous êtes libre, il faudra nous venir voir.
Moi, je me suis remis au travail, à un grand coquin de roman qui a pour
cadre une mine de houille et pour sujet central une grève. Je crains
qu'il ne me donne beaucoup de mal. Mais, que voulez-vous faire? il faut
labourer son champ.
Vous n'avez vraiment pas de chance, au milieu de tous vos soucis de
santé. Nous espérons que votre femme se sera reposée et qu'elle va
mieux. Enfin, bon courage, bon travail, et à bientôt, j'espère.
Nos amitiés à toute la maison.
=A Ernst Ziégler.=
(FRAGMENT)
16 avril 1884.
... Je crois pouvoir vous promettre que mon prochain roman
n'effarouchera pas les dames. Ce sera un pendant à _L'Assommoir_, mais
sans les crudités de ce dernier.
Le roman ne roule pas sur des questions physiologiques, et je crois
qu'il n'alarmera pas trop la pudeur des lectrices. Mais je n'ai jamais
écrit pour les pensionnats.
=A Auguste Barrau[49].=
Médan, 18 avril 1884.
Monsieur et cher confrère,
Votre lettre est tombée dans ma réinstallation à la campagne, et je
vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas répondu plus tôt.
Vous me demandez une préface, et le pis est que j'ai fait serment de
n'en écrire aucune, après certaines grosses contrariétés. Soyez donc
plus fier! comme le disait le grand Flaubert. Marchez tout seul, au
lieu de vous appuyer à l'épaule d'un aîné. Cela n'avance à rien, croyez
moi, d'être présenté au public le plus souvent en phrases menteuses.
Ayez le courage de ne rien devoir qu'à vous-même, dans votre début.
Et croyez que je parle ici en ami, en homme d'expérience. Si vous ne
devez être personne, à quoi bon vous mettre sous mon pavillon? Si vous
devez être quelqu'un, pourquoi vous coller dans le dos mon étiquette,
qui vous gênerait certainement un jour.
Réfléchissez, vous me remercierez plus tard.
Cordialement à vous.
=A Georges Renard[50].=
Médan, 10 mai 1884.
Monsieur,
Un ami m'envoie seulement aujourd'hui votre étude sur _Le Naturalisme
contemporain_, et je veux vous dire avec quel intérêt je l'ai lue.
C'est certainement la première qui paraisse en France si juste et si
logique. Plusieurs dans cet esprit ont été publiées en Autriche, en
Allemagne, en Russie, en Italie. Mais, je le répète, chez nous, je
n'en connais pas une encore de cette conscience et de cette rigueur de
méthode.
Presque partout je suis avec vous. Un seul reproche: vous nous voyez
trop enfermés dans le bas, le grossier, le populaire. Personnellement,
j'ai au plus deux romans sur le peuple, et j'en ai dix sur la
bourgeoisie petite et grande. Vous avez cédé là à la légende, qui nous
fait payer certains succès bruyants en ne voyant plus de notre œuvre
que ces succès. La vérité est que nous avons abordé tous les mondes, en
poursuivant dans chacun, il est vrai, l'étude physiologique.
Maintenant, je n'accepte pas sans réserve votre conclusion. Nous
n'avons jamais chassé de l'homme ce que vous appelez _l'idéal_, et il
est inutile de l'y faire rentrer. Puis, je serais plus à l'aise si
vous vouliez remplacer ce mot d'idéal, par celui d'_hypothèse_, qui en
est l'équivalent scientifique. Certes, j'attends la réaction fatale,
mais je crois qu'elle se fera plus contre notre rhétorique que contre
notre formule. C'est le romantisme qui achèvera d'être battu en nous,
tandis que le naturalisme se simplifiera et s'apaisera. Ce sera moins
une réaction qu'une pacification, qu'un élargissement. Je l'ai toujours
annoncé. Peut-être est-ce cela que vous avez voulu dire, mais j'ai été
gêné par cet idéal qui arrive à la dernière page, comme le rêve d'un
cœur jeune, démentant le jugement porté sur le siècle et la rigueur
scientifique de tout le reste.
Merci, Monsieur, du grand plaisir que vous m'avez fait, et veuillez me
croire votre confrère dévoué.
=A Édouard Rod.=
Médan, 21 mai 1884.
Mon cher Rod,
Je voulais vous répondre longuement, puis la paresse me gagne: d'autant
plus que c'est toute une discussion à avoir. Donc, je vous attends.
Nous resterons à Médan jusqu'au 15 juillet.
Rien de nouveau, beaucoup de travail. La littérature est remuée à Paris
depuis le livre de Goncourt: les romans tombent drus comme grêle, je
crois à un gros succès pour Daudet et à un grand ébahissement pour
Huysmans.
Pourquoi diable êtes-vous allé à Londres? Je n'ai pas encore avalé ça.
Nos bonnes amitiés à votre femme, et une vigoureuse poignée de main
pour vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 14 juin 1884.
Merci mille fois, mon bon ami, d'avoir songé à m'avertir; mais je
laisserai vendre. Si j'arrêtais ces lettres, on les regarderait comme
des documents terribles, tandis qu'au contraire je ne suis pas fâché
qu'elles viennent appuyer l'histoire vraie du _Bouton de Rose_, déjà
contée par moi.--Je n'ai pas de secrets, les clefs sont sur les
armoires; on peut publier mes lettres un jour, elles ne démentiront ni
une de mes amitiés, ni une de mes assertions.