arguments qui seront soumis au tribunal. Il faut que le tribunal
sache de quel coup terrible il atteindra les romanciers, le jour
où il décidera qu'ils commettent un vol en prenant un nom réel. La
question est de régler judiciairement s'il y a simple tolérance
lorsqu'on nous laisse tranquilles, ou si nous pouvons passer outre aux
menaces qu'on nous adresse. Il existe un précédent pour le théâtre,
m'assure-t-on; mais j'ignore dans quelles conditions on a pu condamner
un auteur dramatique à changer un nom, et j'estime, du reste, qu'il est
nécessaire de fixer la législation pour le roman, au grand jour. Si le
tribunal me condamne, je m'inclinerai; mais, je le dis encore, car je
ne saurais trop insister, il condamnera avec moi tous les romanciers
contemporains, et il aura, du coup, rendu impossible notre roman
moderne d'observation et d'analyse.
Cordialement à vous.
=Au même.=
Médan, 9 février 1882.
Mon cher Directeur,
Aujourd'hui jeudi, je reçois seulement _Le Gaulois_, à midi passé, au
fond de ma solitude, et c'est avec une stupéfaction douloureuse que je
lis les débats de mon procès.
Mettons de côté, encore une fois et pour toujours, l'honorable
M. Duverdy. Il ne me connaît pas, je ne le connais pas, nous ne
nous connaîtrons jamais: voilà qui est réglé. Mais je me trouve à
cette heure devant une autre personnalité, je me trouve devant M.
Rousse, avocat et académicien. Et, ici, l'affaire prend une tournure
personnelle que je n'accepte pas. Comme il n'y a pas de tribunal pour
la juger, je suis bien forcé de la juger moi-même.
Avez-vous remarqué qu'ils sont tous très distingués. dans ce procès?
Mon avocat, avec un tact dont je le remercie, a couvert mes adversaires
de fleurs. Il a épuisé les formules polies: M. Duverdy est un homme des
plus remarquables et des plus sympathiques; M. Rousse est éminent et
même illustre. Il n'y a que moi qui suis un pleutre. On me marchande
jusqu'à la propreté de mes mains. J'aurais assassiné quelqu'un, qu'on
se serait exprimé sur mon compte avec plus de ménagement. M. Rousse,
après un début de galant homme, s'est échauffé peu à peu et m'a
carrément jeté dans la boue.
Ainsi, voilà la tournure que prend l'affaire. J'ai mis très ingénument
dans mon œuvre le nom de M. Duverdy, et en cela je ne lui ai porté
aucun dommage réel, je n'ai pas même commis un délit qui tombe sous
une loi. Puis, lorsque je me suis laissé faire un procès pour fixer
une question de principe, un avocat est arrivé qui, sans provocation
aucune, s'est rué sur mes quinze années de travail, m'a dénoncé au
mépris des honnêtes gens, m'a sali et m'a diffamé, le tout simplement
pour se tirer d'une mauvaise cause. Et c'est moi qui suis accusé
d'avoir nui à mon semblable! et c'est contre moi qu'on réclame le
respect de la dignité d'autrui! Il paraît que cela s'appelle la justice.
Le cas de M. Rousse est bien simple. Il s'est aperçu que tout craquait
sous lui; la question de droit se dérobait, au point qu'il en a
convenu lui-même: force lui a été de se réfugier dans cette invention
stupéfiante, en matière juridique, que certains noms peuvent être pris
par les romanciers, tandis que d'autres ne sauraient l'être. Alors,
délibérément, lâchant le principe, il s'est attaqué à moi. Moi seul
me suis trouvé en cause, au-dessus ou au-dessous de la loi, comme on
voudra. M. Rousse a déclaré qu'il est permis à des auteurs privilégiés,
tels que MM. Sandeau et Feuillet, ses collègues de l'institut, de
choisir des noms dans la vie réelle, mais que moi, personnellement, je
ne saurais le faire sans me rendre coupable du pire des crimes. En un
mot, par un tour d'escamotage, c'est ma littérature qui a été mise sur
la sellette.
On appelle cela plaider «la ficelle». Rien de plus commode, et l'effet
est certain. Ni _L'Assommoir_ ni _Nana_ n'ont à intervenir dans
l'affaire: on les y introduit. Toutes les passions que j'ai pu exposer
en quinze ans de bataille littéraire sont exploitées méchamment. On
ramasse les vilenies qui traînent sur mon compte dans la basse presse,
on répète les sottises courantes. Et l'on va plus loin, on tâche
d'ameuter la bourgeoisie, on insinue aux bourgeois qui détiennent le
pouvoir: «Vous avez laissé dire la vérité sur le peuple et sur les
filles; la laisserez-vous dire sur votre compte?» Et, ce qui est tout
à fait odieux, on profite de ce qu'on se trouve devant un tribunal,
pour exciter la magistrature à la rancune; oui, on prétend que je
vais charger en noir le personnage de Duverdy, qui «au tort d'être
bourgeois, joint le crime d'être magistrat». Comment voulez-vous que
les juges ne fassent pas ensuite leur querelle personnelle d'une
affaire présentée ainsi?
Voyons donc la morale, dans mon roman, puisque c'est à la morale de mes
œuvres qu'on fait ce procès extraordinaire.
Je crois aller au Palais pour régler un point de droit, et pas du tout:
un coup de théâtre se produit, on veut me convaincre d'être un écrivain
immonde. Comme l'avocat de M. Duverdy ne saurait alléguer aucun tort
réel porté à son client, comme il ne trouve même pas, jusqu'à présent,
dans le personnage dont il me demande de changer le nom, un trait qui
puisse alarmer la susceptibilité la plus délicate, il s'en prend à
l'œuvre entière. Et de quelle façon, grand Dieu!
D'abord il n'a pas lu tous les feuilletons publiés, cela est clair.
On lui a remis des notes, on lui a entouré au crayon rouge certains
passages, ceux qu'il a apportés à l'audience. En effet, il confond
tout, met le magasin de Mme Hédouin dans la maison de la rue de
Choiseul, prend Octave pour Trublot, change les locataires d'étages.
Voilà au point de vue de la conscience. Et ensuite, que dire de ce
système d'extraits? Parbleu! je suis bon à pendre, si vous lisez les
scènes séparément, sans établir la déduction qui les amène, sans
indiquer la portée morale que j'en dégage.
Voici, par exemple, mon Saturnin. Maître Rousse l'appelle «un fils
idiot, bestialement amoureux de sa sœur». Où a-t-il pris cela? C'est
faux! J'ai voulu peindre, dans Saturnin, l'état d'un de ces pauvres
êtres que les familles sacrifient et qui restent enfants. Allez
demander aux médecins, aux spécialistes, l'état de ces cerveaux et
de ces cœurs: ils vous en diront les affections souffrantes, les
tendresses dévoyées. Mais rien de ce que j'ai écrit, ni dans ce qui a
paru, ni dans ce qui doit paraître, ne justifie l'incroyable accusation
d'inceste qui m'est lancée si ridiculement à la face.
Prenons Marie Pichon, maintenant. C'est vrai, celle-là cède à un
amant. Mais est-ce que mon intention morale,--entendez-vous! je dis
«morale»--ne saute pas à tous les yeux? Je soutiens que certaines
éducations cloîtrées sont dangereuses, en supprimant la personnalité de
la femme. J'ai des documents plein les mains à ce sujet. Le tableau est
brutal, j'en conviens.
Pour qui me connaît, pour qui a lu mes œuvres, il est évident que je
l'ai voulu ainsi, afin de donner au fait une puissance de logique
décisive. Il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui nient en moi
la volonté du moraliste, et qui s'entêtent à y voir je ne sais quel
honteux calcul de spéculateur.
Continuons, arrivons à l'épisode de la petite Angèle et de la bonne
Lisa. En vérité, ici, je cesse de comprendre. Comment! personne ne
se souvient donc du procès abominable de Bordeaux, de cette bonne
souillant les deux enfants confiés à sa garde? A ce moment-là, les
journaux étaient pleins du terrible problème de la domesticité. Dans
ces temps derniers encore, on étudiait la question; on cherchait la
façon de moraliser la cuisine et l'antichambre. Et voilà que, le jour
où je dramatise le fait dans un roman, où je dis aux familles: «Prenez
garde, vous croyez la jeune fille à l'abri parce qu'elle ne sort
pas; mais il y a là les bonnes qui peuvent la corrompre!» voilà que,
ce jour-là, on me lance le marquis de Sade à la tête! A la fin, se
moque-t-on de moi? Ai-je, oui ou non, le droit de prendre les problèmes
sociaux tels qu'il se présentent et de les poser comme je l'entends?
Faut-il que je m'excuse encore de l'oncle Bachelard et de ses deux
nièces, de cette scène où j'ai voulu montrer l'appétit de l'argent dans
un milieu besogneux? Faut-il que je commente chaque page de mon roman
en disant: «Ici, vous croyez que j'ai été sale à plaisir; eh bien! non,
j'ai voulu simplement indiquer cette plaie, condamner ce vice!» Faut-il
enfin que je sois sans cesse là à expliquer mes intentions les plus
nettes, à me révolter contre les sous-entendus que les imaginations
lubriques me prêtent? Je ne peux plus publier un roman sans que, dès le
deuxième feuilleton, on veuille me convaincre, je ne dis pas seulement
d'imbécillité, mais encore de scélératesse. Eh! attendez au moins que
l'œuvre ait paru!
Je suis fait à cette guerre, il est vrai. Que les chroniqueurs à bout
d'esprit vivent sur moi comme certains insectes sur un fruit; que les
roquets d'un grand homme tombé m'aboient rageusement aux jambes, parce
que j'ai prédit la chute; cela, en somme, n'a pas d'importance. Mais,
lorsqu'un avocat comme M. Rousse, un avocat doublé d'un académicien,
très écouté au Palais, m'assure-t-on, reprend à son compte toutes
les calomnies de mes rivaux littéraires, le jeu finit par devenir
dangereux, et je me plains d'être diffamé. Que dire du rôle de cet
avocat qui lit devant un tribunal des extraits tronqués et dénaturés,
sans expliquer pourquoi ni comment ils sont dans mon œuvre, en
affectant même de les croire de simples ordures auxquelles je me suis
plu par perversité? Moi, je dis qu'un pareil rôle est indigne de M.
Rousse.
Oui, indigne! Toutes les armes sont peut-être bonnes pour l'avocat.
On sauve comme on peut un client dont la cause est mauvaise, quitte à
salir la partie adverse.
Seulement, si M. Rousse l'avocat ne me devait rien, pas même la vérité,
j'estime que M. Rousse l'académicien, presque mon confrère, était tenu
de me traiter comme je le mérite, en travailleur convaincu, en homme
qui a donné sa vie tout entière aux lettres. Je puis me tromper, je ne
soulève pas ici de discussion littéraire. Seulement, qui osera ne pas
rendre justice à mon labeur et à ma bonne foi?
Je l'ai dit, il n'y a pas de tribunal auquel je puisse demander
réparation des attaques injustifiables de M. Rousse. Lui qui plaide
pour le dommage illusoire dont se plaint M. Duverdy, il vient de
m'en causer un des plus réels, qui échappe à toute appréciation. Si,
pourtant, il est un tribunal, et c'est lui qui jugera en dernier
ressort: je veux parler de nos enfants. Ceux-là seront dégagés des
passions actuelles; ils décideront si je suis un écrivain immonde, ou
si M. Rousse est un calomniateur. Cette plaidoirie qu'il a laissée
tomber, je la ramasse. Je la publierai, je l'afficherai. Il faut
qu'elle vive. M. Rousse a osé parler du procès fait à _Madame Bovary:_
ignore-t-il donc que le réquisitoire de M. Pinard, où il semble avoir
pris ses phrases sur notre littérature contemporaine, est devenu un
document d'impérissable drôlerie?
Cela doit suffire. J'avais simplement à cœur de qualifier la mauvaise
action littéraire de M. Rousse l'académicien. Je voulais, en outre,
établir ici la moralité de mon œuvre, mise en question d'une façon si
imprévue, et dont le tribunal civil n'a pas à juger.
Maintenant, il faut conclure. Pas une page, pas une ligne de
_Pot-Bouille_ n'a été écrite par moi sans que ma volonté fût d'y mettre
une intention morale. C'est sans doute une œuvre cruelle, mais c'est
plus encore une œuvre morale, au sens vrai et philosophique du mot.
Et on la défigure dès les premiers feuilletons, et on va en lire des
passages à voix basse devant des juges, comme si on lisait un livre de
provocation obscène!
Je proteste de toute mon indignation d'écrivain, j'en appelle à ma
situation d'écrivain littéraire gagnée vaillamment, hautement, et que
les imbéciles seuls méconnaissent. Encore un coup, cela est vilain,
cela est indigne d'un esprit lettré; cela dépasse les droits honnêtes
de la défense, surtout lorsqu'on n'a pas été attaqué. Je n'ai rien fait
à M. Rousse ni à son client: pourquoi se permet-il de m'avilir?
Quant au reste, quant au point de droit, il sera fixé, je m'en remets
avec confiance à la sagesse du tribunal. Mon avocat, M. Davrillé des
Essarts, l'a établi avec un talent et une force de logique qui ont
certainement fait la conviction dans tous les esprits.
Cordialement à vous.
=Au même.=
Médan, 14 février 1882.
Mon cher Directeur,
Eh bien! voilà qui est jugé. L'honorable M. Duverdy va disparaître de
mon roman et nous le remplacerons par M. Trois-Étoiles. Je choisis ce
nom, espérant qu'il n'est pas très porté. Cependant, s'il existait
quelque vieille famille dont il fut l'honneur, je supplie cette famille
de m'adresser sa réclamation au plus tôt.
Il paraît que le jugement rendu par la première chambre du tribunal
civil est plein de finesses juridiques. Je n'y entends rien.
Est-ce à dire que M. Duverdy n'aurait pas eu à réclamer, si le
personnage avait offert un heureux mélange de toutes les vertus unies à
tous les héroïsmes? Est-ce à dire que mon crime est d'avoir un Duverdy
conseiller à la Cour d'appel, lorsque le vrai Duverdy est avocat à
la même Cour? Est-ce à dire enfin que l'auteur de _L'Assommoir_ et
de _Nana_ se trouve hors la loi, comme l'a déclaré l'académicien M.
Rousse? Autant de points à discuter, car les considérants laissent la
porte ouverte à toutes les interprétations imaginables. Sans doute, le
tribunal n'a pas voulu chômer de procès.
Des amis me poussent à aller en appel. Ils prétendent qu'on pourrait
peut-être y obtenir quelque clarté. Je n'en ferai pourtant rien. Et
voici mes raisons:
Je suis trop seul. Il me suffit que l'honorable M. Rousse m'ait dénoncé
aux tribunaux comme un écrivain dont la société devrait se débarrasser.
Traîné dans la boue par certains adversaires, couvert d'injures par les
feuilles de M. Gambetta, qui tâchent d'atteindre par-dessus ma tête
la direction politique du _Gaulois_, j'estime que je serais un grand
niais de jouer plus longtemps le rôle d'un don Quichotte littéraire.
Je désirais faire régler une question de droit, et l'on a répondu en
voulant m'étrangler. C'est bien, j'ai assez de l'expérience pour le
moment.
Certes, la question demeure. Je souhaite qu'un romancier agréable au
tribunal, M. Sandeau ou M. Feuillet par exemple, la reprenne un de
ces jours. Ils restent à cette heure le seul espoir de la littérature
contemporaine, traquée par les huissiers.
Cordialement à vous.
=Au même.=
17 février 1882.
Mon cher Directeur,
Je reçois la lettre ci-jointe, et je m'incline. Remarquez que le
signataire, M. Louis Vabre, porte non seulement le nom d'un de
mes personnages, mais qu'il en a encore le prénom. Du coup, si je
résistais, je craindrais que le tribunal ne me fît jeter dans une
basse-fosse.
M. Louis Vabre s'adresse à ma courtoisie. Il a bien tort. Le galant
homme en moi ne lui accorde rien. C'est le condamné qui se soumet.
Donc, j'avertis mes lecteurs que les Vabre, dans notre feuilleton,
s'appelleront désormais les Sans-Nom. L'illusion y perdra certainement
un peu; mais, comme l'a énergiquement jugé le tribunal, périsse la
littérature, pourvu que la propriété sacrée du nom patronymique soit
respectée!
En vérité, le métier d'écrivain devient bien difficile. On m'apprend
qu'il se forme une société d'honorables bourgeois dans le but
d'assigner Molière devant le tribunal civil, afin de le forcer à
supprimer de ses pièces leurs noms, qu'il a rendus ridicules ou odieux.
Ce sont MM. George Dandin, Jourdain, Josse, Guillaume, Dubais, Lépine,
Ribaudier, Harpin, Bobinet, Fleurant, Loyal, Robert, etc., etc. Deux
dames se joignent même aux plaignants, la comtesse d'Escarbagnas et Mme
Pernelle. Molière va, dit-on, confier sa défense à son ami, M. Rousse.
Cordialement à vous.
=Au même.=
Médan, 21 février 1882.
Mon cher Directeur,
Je trouve ce matin, dans ma correspondance, quatre réclamations
nouvelles: trois Josserand et un Mouret, qui me demandent d'effacer
leurs noms de _Pot-Bouille_.
Les Josserand en question sont: M. Eugène Josserand, 28, rue des
Feuillantines; M. Josserand, 2, rue de Poissy, et M. H. Josserand,
employé de commerce à Rethel.
Le Mouret est M. Mouret, employé au ministère de la guerre.
Eh bien! je refuse très catégoriquement de faire droit à leurs
réclamations. Même je déclare que je vais rétablir le nom de Vabre, que
j'ai remplacé par «Sans-Nom», pour montrer à quelles œuvres ridicules
nous conduirait l'interprétation absolue du jugement rendu contre moi
par le tribunal civil. En un mot, je préviens les homonymes de mes
personnages que je ne supprimerai leurs noms de mon roman que contraint
par la justice. Ils peuvent m'envoyer du papier timbré. Autant de
réclamations, autant de procès.
En faisant cela, je cède au seul désir de voir enfin s'établir une
jurisprudence nette. Dans l'affaire Duverdy, il paraît qu'on a cru à
une vengeance politique de ma part. L'opinion, au Palais, est que les
juges ont voulu se prononcer sur un cas particulier, sans régler à
jamais le point de droit. Voilà pourquoi je tiens à retourner devant
le tribunal, de façon à ce que la question soit posée sur toutes ses
faces et résolue d'une façon définitive. Si cette question ne peut
être éclaircie, comme on le prétend, que par une série d'arrêts, il
est nécessaire que ces arrêts soient rendus le plus tôt possible, car
les romanciers ne sauraient travailler longtemps sous la menace du
précédent Duverdy.
Qu'on nous dise tout de suite ce qu'on désire faire de nous. Si l'on
entend tuer le roman moderne, il ne restera plus aux romanciers qu'à
s'adresser au pouvoir législatif, pour lui demander une loi formelle
qui décide de leur sort.
Par exemple, prenez la réclamation de M. Mouret. N'est-elle pas la
plus stupéfiante du monde? En 1869, j'ai publié, dans _Le Siècle_, _La
Fortune des Rougon_, premier roman de mon Histoire des Rougon-Macquart:
et c'est là que j'ai employé pour la première fois le nom de Mouret.
Depuis cette époque, depuis treize ans, ce nom de Mouret est revenu
dans tous les romans qui ont suivi, particulièrement dans _La Conquête
de Plassans_. Enfin j'ai écrit _La Faute de l'abbé Mouret_, dont la
vingtième édition est en vente. C'est aujourd'hui qu'un Mouret se
produit pour exiger la suppression de son nom, lorsque l'œuvre a treize
ans de date et compte dix volumes. Voyez-vous un tribunal me condamner
à enlever ce nom, condamner par là même mon éditeur à mettre au pilon
une cinquantaine de mille francs de marchandises, condamner enfin mon
œuvre entière? Cela n'est pas admissible.
Et toutes ces réclamations viennent du jugement Duverdy. Les plaignants
ne s'en cachent pas, ils s'appuient sur la chose jugée, ils me somment
d'obéir. Plus j'obéirai, plus les exigences redoubleront. Cette
situation est intolérable. J'avoue que je suis absolument effaré.
Ajoutez que mon éditeur n'ose pas tirer _Pot-Bouille_, et, comme le
livre est composé, rien ne l'empêche de m'attaquer, lui aussi, devant
les tribunaux. J'attends donc les procès; après un, un autre, et
jusqu'à ce que je sache clairement ce qui m'est permis et ce qui ne
m'est pas permis.
Bien cordialement à vous.
=A Édouard Rod.=
Médan, 27 avril 1882.
J'ai fini _Côte à côte_ hier soir, mon cher Rod, et je veux vous dire
brièvement que j'ai été en somme très satisfait.
D'abord, quelques restrictions. Votre Juliette n'est pas très d'aplomb,
je crois; ou tout au moins vous n'avez pas assez expliqué en elle la
crise, entre le dégoût que son mari finit par lui inspirer, et la
tendresse dont elle se prend pour le pasteur Planel. Comment la femme
froide du début devient-elle la femme passionnée de la fin? et surtout
comment les rapports qu'elle a dû cesser avec son mari, par santé,
peuvent-ils être repris impunément avec un amant. D'autre part, je
regrette que vous n'ayez pas tiré tout le parti dramatique désirable
de Marthe, la fille de la bonne. La présence de cette enfant dans le
ménage aurait dû, je pense, déterminer certaines choses au dénouement.
En somme, quoique bien construit, le roman aurait pu donner davantage,
car le sujet est très beau.
Mais vous avez des choses tout à fait bien. Votre George se tient d'un
bout à l'autre, et l'étude de sa déchéance est bien menée. Très bonnes
pages chez la sage-femme. Excellente également, quoique un peu trop
brusque, la rupture définitive du ménage. Tout cela est loin d'être
gris; ce sont vos personnages secondaires qui donnent à l'œuvre des
fonds gris. Et j'aime aussi beaucoup le dénouement, bien qu'il soit un
peu voulu; car, malheureusement, les George, à moins d'être très vieux,
tombent de gueuse en gueuse, et jusqu'au fond de l'égoût.
Ce dont je vous complimente encore, c'est de la forme, qui est simple
et nette. Vous voilà dans une bonne voie.
Tout ceci au courant de la plume, pour vous dire que je vous ai lu.
Mais je suis trop paresseux, j'attends de vous voir pour causer plus
sérieusement de votre œuvre.
Cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 29 avril 1882.
Mon cher Céard,
Merci de la peine que vous avez prise pour me renseigner sur l'état de
Manet. Je l'ai toujours senti très grave, je suis très inquiet.
Vous ne me verrez pas au vernissage. Je n'irai donner un coup d'œil
au Salon que le jour de l'ouverture. Nous avons rendez-vous avec les
Daudet et les Charpentier. Si vous êtes là, nous nous verrons sans
doute.
Rien autre. Nous voilà réinstallés ici. Dès mercredi, j'ai attaqué
l'écriture de mon roman. Je tâche de me désintéresser des grands
effets, je voudrais le faire bonhomme.--Et, à ce propos, tâchez donc de
me savoir quels sont les livres d'études que les étudiants en médecine
possèdent, la première année et la seconde.
J'ai oublié d'emporter ce renseignement dont je vais avoir besoin.
Merci à l'avance et bien affectueusement à vous de la part du ménage.
=A Frantz Jourdain.=
Médan, 18 mai 1882.
Il me faut pourtant vous remercier, cher monsieur, au risque de vous
contrarier. Vos notes sont fort claires et me seront d'un grand
secours. Seulement, vous avez raison, il est préférable que je cause
avec vous. Votre rêve superbe d'un grand bazar moderne ne s'applique
pas entièrement à mon magasin[42]. D'abord, mes scènes se passent
avant 1870, et je ne puis faire d'anachronisme, sans ameuter toute la
critique. Ensuite, je suis forcé de rester davantage dans le déjà fait,
le déjà vu. Je vous expliquerai tout cela et, en relisant vos notes
ensemble, nous arrêterons le relatif dont j'ai besoin. Ah! quel beau
décor je ferais avec votre bazar, si je n'étais tenu par mes scrupules
d'historien!
Comme je n'ai pas besoin tout de suite de ces notes, je n'irai pas vous
voir avant quelques semaines. Je me permettrai, deux ou trois jours
à l'avance, de vous donner un rendez-vous chez vous. Ce sera le plus
simple et le plus commode.
Merci encore, dussiez-vous m'en garder rancune.
Cordialement à vous
=A Ivan Tourguéneff.=
Médan, 25 octobre 1882.
Mon cher ami,
Votre lettre me rend bien heureux, car elle confirme les bonnes
nouvelles qu'on m'avait données sur votre santé. Vingt fois, j'ai voulu
aller vous voir; puis, la crainte de vous fatiguer, et aussi, il faut
bien le dire, la fuite continuelle de la vie, m'ont empêché de réaliser
mon projet. Enfin, dès votre réinstallation à Paris, j'irai vous serrer
les deux mains et causer avec vous.
L'affaire de Russie me plaît infiniment. Je peux très bien donner une
copie de mon manuscrit à l'avance. Seulement, il faut qu'on se presse,
car le roman doit paraître dans _Le Gil Blas_ à partir du 10 décembre.
Le mieux est de m'envoyer tout de suite la personne; qu'elle prenne le
train de 2 heures à la gare Saint-Lazare, qu'elle descende à la station
de Villennes où on lui indiquera Médan. Et tout de suite.
Seulement, je vous prie de me dire courrier par courrier quelle est la
plus forte somme que je puis demander. Vous connaissez la situation
mieux que moi, dites-moi le prix que cela peut valoir.
Bonne santé, et bien affectueusement à vous, de ma part et de celle de
ma femme.
=Au même.=
Médan, 10 décembre 1882.
Mon cher Tourguéneff,
J'avais tort de désespérer. J'ai reçu ce matin les quinze cents francs,
et je viens d'envoyer la suite du manuscrit directement à M. Pawlovski,
pour vous éviter le souci de le lui transmettre. D'ailleurs, il me le
demandait en hâte.
Donc, tout va très bien, et il ne me reste qu'à vous remercier encore
de votre bon intermédiaire, ce que j'irai faire d'ailleurs de vive voix
vers le 20, car je compte aller vers cette époque à Paris et monter
vous serrer la main.
Ici, je suis au bout du monde, sans nouvelles des vivants. Nous avons
failli être inondés. Un morceau d'île que je possède est couvert de
deux mètres d'eau. J'ai craint un instant d'être coupé de Paris. Enfin,
la rivière baisse. Puis, je suis tellement enfoncé dans la fin de mon
roman, que rien ne me touche des cataclysmes de la terre.
Merci encore, et bien affectueusement à vous.
=A Théodore Duret.=
Médan, 22 décembre 1882.
Mon cher Duret,