Paul[33] est toujours ici avec moi. Il travaille beaucoup, et il compte

toujours sur vous pour ce que vous savez. Il m'a conté l'excellente

matinée que vous avez passée ensemble. Et je suis chargé de vous

envoyer toutes ses tendresses.

Voilà, mon cher ami. Je suis plus chiche de ma prose que vous,--parce

que peut-être je la vends. Mais cela ne m'empêche pas d'être bien

heureux de votre amitié. Tout mon petit monde ici se porte bien et vous

envoie ses compliments, à vous et aux vôtres.

Une bonne poignée de main de votre dévoué.

=A Henry Céard[34].=

Aix, 20 octobre 1880.

Mon ami,

J'arrive et je trouve une foule qui m'attend à la gare. C'est ce que

je redoutais. Il me faut subir encore une fois l'effroyable douleur

d'une cérémonie religieuse; on m'affirme que je ne puis éviter cela.

Ce qui me console, c'est que le caveau est dans un état parfait de

conservation et que tout sera fini demain. Mais ma femme est tellement

brisée que nous ne reviendrons sans doute qu'à petites journées.

Donnez ces nouvelles à nos amis.

Dès mon retour, je vous écrirai.

Merci encore, et affectueusement.

=A J. Camille Chaigneau[35].=

Médan, 5 novembre 1880.

Monsieur,

J'ai lu votre longue lettre avec bien de l'intérêt, et je veux que vous

sachiez combien vous m'avez fait plaisir en me discutant.

Naturellement, vous ne m'avez pas convaincu. J'estime que l'influence

d'Hugo a été désastreuse sur ma génération, et comme rhétoricien,

et comme déiste. Aujourd'hui, le seul terrain solide est celui de

l'observation et de l'expérience. J'attendrai donc que des faits

prouvés donnent raison aux rêveries lyriques d'Hugo. Seulement, je

crains d'attendre très longtemps.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments de bonne

confraternité.

=A Jules Claretie.=

Paris, 28 mars 1881.

Mon cher confrère,

Je vous remercie bien vivement de l'aimable envoi de vos _Amours d'un

interne_, dont j'ai commencé la lecture avec un vif intérêt. Vous savez

que les questions physiologiques me passionnent, et je trouve dans

votre livre des documents très intéressants.

Merci aussi pour votre article du _Temps_, dont nous avons déjà causé.

J'ai été très heureux de la poignée de main que nous avons échangée à

Rouen, dans une bien triste circonstance[36]. Mais croyez qu'il n'est

jamais entré une hostilité personnelle dans mes sévérités de critique,

sans doute passionnées. Je me bats pour des idées, et non contre des

confrères.

Cordialement.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 6 juin 1881.

Mon cher Huysmans,

Merci pour vos bons renseignements[37], mais je vais vous importuner

encore en précisant.

Mon architecte, d'une importance médiocre, habite Paris, rue de

Choiseul sans doute, et se trouve être de la paroisse de Saint-Roch. Si

j'en ai fait l'architecte du diocèse d'Évreux, par exemple, pourrai-je

l'employer à des réparations dans l'église Saint-Roch? Ce serait

sans doute lui donner une trop grande situation que de le prendre

pour Paris. Voyez pourtant s'il n'y aurait pas moyen, s'il n'existe

pas à Paris des architectes de paroisse, et quels seraient alors

leurs appointements, leurs occupations, etc. Autrement, si je dois

m'en tenir à mon diocèse d'Évreux, voyez à m'avoir quelques détails

complémentaires, sur les voyages à faire, les rapports avec le clergé,

etc. Mais je préférerais mille fois Paris.

Vous m'avez parlé d'un pauvre diable d'employé qui copiait la nuit des

cours, pour les élèves de l'École centrale, je crois. Pourriez-vous

m'envoyer quelques détails précis? Quels sont ces cours, et pourquoi

faut-il les faire recopier?

Enfin, puisque vous avez été collectionneur de timbres-poste,

pourriez-vous m'en décrire trois ou quatre rares (timbres du Cap) et

trois ou quatre ordinaires? C'est pour compléter les notes que vous

m'avez déjà données.

Et mille fois merci à l'avance. Ici rien de nouveau, naturellement. Je

travaille, j'ai fini d'arrêter mon plan, dont je suis très satisfait,

chose rare. Prochainement, dès que j'aurai toutes mes notes, je vais me

mettre à l'écriture.

Bien affectueusement à vous, et bons souhaits de travail.

=A Ferdinand Fabre.=

Médan, 14 juin 1881.

Merci pour votre _Monsieur Jean_, mon cher confrère. Je l'achève,

ravi et très touché. Ceci, c'est de la grâce dans la force. Vous avez

l'idylle, vous qui nous avez donné le drame, et le plus profond, le

drame du prêtre.

Cordialement.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 25 juin 1881.

Mon cher Huysmans,

Merci pour vos bonnes notes sur Saint-Roch. J'avais l'extérieur

des deux maisons, mais je n'osais trop me risquer, relativement à

l'intérieur. Ce que vous me dites me suffira à rêver le reste. Pourtant

si, par hasard, votre ami vous lâchait des détails plus précis sur la

vie de ce petit monde, vous me donneriez cela de vive voix, lorsque

vous me ferez le plaisir de venir me voir.

Je fais mes trois petites pages par jour, ce qui est mon train-train

habituel. Si je vais passer à la mer les mois d'août et de septembre,

je tâcherai d'abattre de la besogne. Et vous, vous voilà réduit au

séjour de la campagne, que vous n'aimez guère, je crois. Le déplacement

sera ennuyeux, mais vous travaillerez mieux peut-être. Rien de nouveau,

d'ailleurs. Je trouve l'été mélancolique, voici pour moi la saison

noire.

Merci encore. Toutes les amitiés de ma femme et de votre bien

affectueux.

=A Édouard Rod.=

Grand-Camp, 24 août 1881.

Mon cher Rod,

Vous me posez une question à laquelle il m'est bien difficile de

répondre. Je n'ai ici aucune nouvelle de Daudet. Sans doute, comme

chaque année aux vacances, il doit être parti pour un court voyage. Je

doute donc que vous le trouviez à Paris. Ce que vous avez de mieux à

faire, ce serait de lui écrire 3, avenue de l'Observatoire: la lettre

le suivrait toujours.

Vous voilà donc dans la bataille. Dois-je en avoir des remords, puisque

vous y êtes un peu par ma faute[38]? Enfin, travaillez bien: quand vous

aurez beaucoup de talent, vous aurez tout à fait raison.

Ma femme est toujours assez mal portante. Moi, je travaille bien. Je

n'ai plus que trois articles à faire pour _Le Figaro_[39], et c'est

une grande joie. Au demeurant, nous ne savons si nous resterons ici

jusqu'au 15 septembre ou jusqu'au 1er octobre. Le temps est très froid,

il pleut presque continuellement.

A bientôt, n'est-ce pas? Écrivez-moi. En tout cas, je vous ferai

connaître notre retour. Puis, si j'oubliais, ne vous gênez pas pour

tomber chez nous.

=A Antoine Guillemet.=

Grand-Camp, 24 août 1881.

Mon cher Guillemet,

Tous les jours, je regarde de ma fenêtre les coups de pluie que je vois

fondre sur Saint-Vaast, et je me dis: «Encore un orage pour Guillemet!»

Hein? en tombe-t-il! Nous sommes ici dans une continuelle tempête. Quel

pays! et un froid de chien, et une mer glacée à vous couper le ventre!

N'importe! nous ne sommes pas trop mal, et j'espère toujours que ma

femme en sortira plus solide, bien que les commencements n'aient pas

été fameux.

Combien je regrette votre mal aux genoux; d'abord parce que ce n'est

pas drôle pour vous; et ensuite parce que cela nous a privés de

votre arrivée à Grand-Camp sur un navire de l'État. Cela aurait fait

rejaillir sur moi une considération extraordinaire.

Le travail ne va pas mal. Nous tâcherons de tenir le coup jusqu'à la

fin de septembre. Remettez-vous vite et travaillez bien, faites-nous de

la bonne peinture.

Toutes mes amitiés chez vous, et une bonne poignée de main de votre

vieil ami.

=A Henry Céard.=

Grand-Camp, 24 août 1881.

Mon cher Céard,

Merci de votre dépêche. Je viens de terminer l'article et je le crois

assez gai. J'ai eu raison d'attendre, l'aventure est devenue plus drôle.

Ma femme va cahin-caha, mieux un jour, pis le lendemain. Je veux

pourtant m'entêter ici le plus possible, espérant toujours. Cependant,

si les temps froids continuaient, il serait possible que nous

retournions à Médan vers le 15 septembre.

Je travaille toujours dans un bon équilibre. Mon roman n'est décidément

qu'une besogne de précision et de netteté. Aucun air de bravoure, pas

le moindre régal lyrique. Je n'y goûte pas de chaudes satisfactions,

mais il m'amuse comme une mécanique aux mille rouages dont il s'agit de

régler la marche avec un soin méticuleux. Je me pose cette question:

quand on croit avoir la passion, est-ce bien adroit de la refuser ou

même de la contenir? Si un de mes livres reste, ce sera à coup sûr le

plus passionné. Enfin, il faut bien varier sa note et essayer de tout.

Tout ceci est simplement histoire de s'éplucher le cerveau; car, je le

répète, je suis très satisfait de _Pot-Bouille_, que j'appelle: mon

_Éducation sentimentale_.

Et vous, êtes-vous aussi un producteur bien portant? J'attends votre

roman avec beaucoup d'impatience. Vous savez que je n'aime guère plus

la _Vie involontaire_ que la _Vie réflexe_.

Nos compliments chez vous et bien affectueusement.

=A Coste.=

Médan, 5 novembre 1881.

Mon cher Coste,

Votre lettre me trouve à Médan, où depuis mon retour de la mer je me

suis enterré pour finir mon roman[40] qui paraîtra dans _Le Gaulois_

en janvier. Je n'irai guère à Paris qu'en février et pour six semaines

au plus. Actuellement je ne suis plus qu'un romancier, j'ai quitté _Le

Figaro_ et ne suis pas d'une façon effective au journal de Lanessan,

contre lequel je me débats comme un beau diable pour ne pas donner

d'articles. Voilà la situation.

Je serais heureux si Baille réussissait. Cela fait toujours plaisir de

voir sa génération triompher. J'ai eu Paul ici pendant huit jours. Il

est parti pour Aix, où il doit vous voir. Moi, malgré mon vif désir,

je ne pourrai aller dans le Midi de quelque temps, et mon envie d'un

bastidon, là-bas, s'est refroidie; ce qui ne m'empêche pas de vous

remercier de votre offre obligeante.

Écrivez-moi dès votre retour, et si vous n'avez pas peur de la neige,

venez nous voir à Médan.

Ma femme vous envoie ses bonnes amitiés, et je vous serre bien

cordialement la main.

=A Jules Troubat.=

Médan, 5 novembre 1881.

Mon cher confrère,

Merci de votre bonne lettre. Je suis rentré ici, où je vais m'enfermer

tout l'hiver pour terminer un roman. J'ai quitté la presse et

j'espère n'y point rentrer. Dans les derniers temps, j'ai senti que

je m'encanaillais. En somme, je me suis assez battu, que d'autres me

remplacent. Moi, je vais tâcher de créer.

Vous remarquerez que j'ai enlevé l'histoire contée par Mme Colet[41],

non que je la juge absolument fausse, mais parce qu'il suffit que vous

me l'ayez signalée comme telle.

Vous êtes bien aimable de causer ainsi avec moi, et j'ai beaucoup

regretté l'inertie de Charpentier. C'est sa tactique. Vous avez bien

fait de reprendre votre article, car je craignais fort qu'il ne passât

jamais. Je suis sans force, surtout dans les choses qui me concernent.

Merci encore, et bien à vous.

=A J.-K. Huysmans.=

Médan, 27 janvier 1882.

Mon cher ami,

J'ai lu =A vau-l'eau=, le soir même du jour où je l'ai reçu, et je

voulais vous écrire tout de suite: mais je suis si bousculé en ce

moment, que vous m'excuserez, n'est-ce pas?

C'est une étude bien curieuse et bien intense. Je regrette peut-être un

peu qu'il y ait là une répétition de certaines pages de _En ménage_,

élargie il est vrai. Seulement, l'unité, je dirai même le parti pris

du sujet, lui donne une acuité toute particulière. Cela est d'une

abominable cruauté dans la mélancolie.

Et que de jolis coins: les cochers mangeant, la table d'hôte, le

restaurant discret de la Croix-Rouge; sans parler de l'accouplement

désespéré de la fin, qui est d'un effet énorme.

Tous mes remerciements et tous mes compliments. Vous avez une

originalité qui s'affirme. Faites des livres, vous verrez la grande

place que vous tiendrez.

Affectueusement à vous.

=A de Cyon.=

Médan, 29 janvier 1882.

Mon cher Directeur,

Vous me demandez mon opinion, au sujet du procès que nous intente M.

Duverdy, avocat à la Cour d'appel, pour nous forcer à changer, dans le

roman que j'ai écrit et que vous publiez, le nom de «Duverdy» donné par

moi à un de mes personnages.

Mon opinion est que nous devons nous laisser faire ce procès. Et voici

quelles sont mes raisons.

J'ai déjà publié une quinzaine de romans. A trente personnages pour

chacun, cela fait plus de quatre cents noms qu'il m'a fallu prendre

dans les milieux où ces personnages vivaient, afin de compléter par la

réalité du nom la réalité de la physionomie. Aussi les réclamations

n'ont-elles pas manqué, dès mes premiers livres. Mais elles furent

surtout nombreuses au moment de _L'Assommoir_ et de _Nana_. Jusqu'à

présent, j'ai tâché de me tirer comme j'ai pu de cet embarras sans

cesse croissant. Quand les gens se sont obstinés, j'ai changé une

syllabe, une lettre. Le plus souvent, j'ai été assez heureux pour

leur prouver que leur honneur n'était nullement en cause. Ainsi, un

Steiner a bien voulu accepter mes explications; un Muffat, qui se

croyait seul du nom, s'est contenté de savoir qu'il existait des Muffat

dans plusieurs départements; ce sont là des hommes d'intelligence.

Seulement, comme on le voit, les réclamations continuent de pleuvoir,

mes ennemis augmentent à chaque œuvre nouvelle, et il me semble que le

moment est venu de faire établir nettement quels sont, en la matière,

les droits des romanciers.

Oui, la question est là. Je l'élève de mon cas particulier au cas

général de tous mes confrères. J'en fais une question littéraire,

dont l'importance est décisive, comme je le prouverai tout à l'heure.

Avons-nous, oui ou non, le droit de prendre dans la vie des noms pour

les donner à nos personnages? Puisqu'on me fait un procès, eh bien! que

les juges décident. Au moins, nous saurons ensuite à quoi nous en tenir.

Et je mets en dehors l'honorable M. Duverdy, avocat à la Cour

d'appel. Il semble croire, dans une note qu'il publie, à une sorte de

persécution de ma part. Cela me fait sourire. Je l'ignorais absolument,

je n'avais jamais entendu prononcer son nom.

Qu'il m'excuse: je vis très retiré.

Il paraît qu'il s'est présenté à la députation, dans ma circonscription

campagnarde, et qu'il me soupçonne d'avoir pris son nom sur ses

affiches. La vérité est que je prends tous mes noms dans un vieux

_Bottin_ des départements: les noms de _Pot-Bouille_ y ont été choisis

par moi, il y a plus d'une année. D'ailleurs, j'étais aux bains de mer,

au fond du Cotentin, pendant la période électorale, et j'éprouve un tel

dégoût pour la politique, que le tapage inutile des candidats, heureux

ou malheureux, est sévèrement consigné à ma porte. J'affirme donc sur

l'honneur que j'ignorais radicalement l'existence d'un avocat du nom

de Duverdy. Je fais plus, je présente à M. Duverdy tous mes regrets

de l'ennui que je puis lui causer. J'aurais certes consenti galamment

à modifier le nom, si la question générale que je pose aujourd'hui ne

m'avait pas paru exiger enfin une solution définitive.

Qu'on examine un instant la terrible situation où se trouvent les

romanciers modernes. Nous ne sommes plus au dix-septième siècle, au

temps des personnages abstraits, nous ne pouvons plus nommer nos

héros Cyrus, Clélie, Aristée. Nos personnages, ce sont les vivants en

chair et en os que nous coudoyons dans la rue. Ils ont nos passions,

ils portent nos vêtements, et il faut bien qu'ils aient aussi nos

noms. Je défie un romancier d'aujourd'hui de ne pas prendre ses noms

dans le _Bottin_. Il n'y a pas que les réprouvés de mon espèce qui

les y puisent; les élégants et les discrets, les littérateurs pour

pensionnats sont bien forcés d'en faire autant. M. Duverdy dit que le

nom patronymique est une propriété; en ce cas, c'est une propriété que

les milliers de romans qui paraissent violent journellement. Et il est

radicalement impraticable que ce viol cesse, à moins qu'on ne supprime

le roman moderne.

Balzac prenait ses noms sur les enseignes. Beaucoup de mes confrères

prennent les leurs dans les journaux, surtout quand ceux-ci publient

des listes de souscription: la moisson y est large. Et le pis est

que, en dehors de la nécessité où nous sommes de sauvegarder la

vraisemblance, nous mettons toute sorte d'intentions littéraires dans

les noms. Nous nous montrons très difficiles, nous voulons une certaine

consonance, nous voyons souvent tout un caractère dans l'assemblage

de certaines syllabes. Puis, quand nous en tenons enfin un qui nous

contente, nous nous passionnons, nous nous habituons à lui, au point

qu'il devient à nos yeux l'âme même du personnage. Gustave Flaubert

poussait ainsi la religion du nom jusqu'à dire que, le nom n'existant

plus, le roman n'existait plus. Et c'est alors qu'un monsieur réclame

et veut qu'on change le nom. Mais c'est tuer le personnage! Mais c'est

nous arracher le cœur! Le nom est à nous, car nous l'avons fait nôtre

par notre talent. Sans doute, ce sont là des raisons littéraires et

sentimentales, et je les donne seulement pour indiquer au public quel

sacrifice on exige de nous quand on nous demande de débaptiser un

héros: cela semble peu de chose, et nous en restons tout saignants.

On nous dira d'inventer les noms, de les déformer au moins, enfin de

ne pas les prendre tout crus dans le _Bottin_. Eh! sans doute, c'est

ce que nous faisons souvent. Mais cela ne nous réussit pas davantage;

nous revenons quand même à des noms réels, tellement la variété est

infinie. Pour mon compte, je croyais avoir inventé «Raquin», et il

s'est trouvé qu'un pharmacien s'appelait ainsi; il aurait pu très bien

me faire un procès, s'il n'avait pas été intelligent. Je citerais dix

faits semblables. On a une mémoire latente, on retombe sur des syllabes

entendues, à moins de monter eu pleine fantaisie, ce qui n'est pas le

cas du roman actuel.

Remarquez que le nom seul est en question ici. M. Duverdy ignore ce

que sera mon personnage; il porte son nom, cela suffit; il ne veut pas

qu'un personnage de roman, qu'il soit noble ou abject, s'appelle comme

lui. A la vérité, M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, se plaint que

mon personnage soit conseiller à la Cour d'appel: pourtant, cela ne

se ressemble guère, il n'y a pas même identité de fonctions. Enfin,

n'oubliez pas que le nom de Duverdy est très répandu: je l'ai trouvé

à chaque page de mon _Bottin_; ce n'est pas un de ces noms rares et

éclatants que nous nous abstenons de prendre, car ils sonneraient faux

dans nos livres, ils gêneraient les lecteurs. Donc, nous voilà dans le

cas le plus commun: j'ai pris un nom très répandu; mon personnage n'a

pas la même situation sociale que le plaignant; je déclare que je n'ai

jamais vu celui-ci, que je n'ai rien mis de lui dans mon œuvre, ni de

sa personne, ni de son existence; et je veux savoir si le fait d'avoir

pris son nom seul, son nom dépouillé de la personnalité qu'il lui

donne, constitue un délit et tombe sous le coup d'une loi.

Tel est donc le cas juridique que je prierai mon avocat de poser devant

le tribunal. Je le répète, la question intéresse au plus haut point

notre littérature contemporaine. S'il se trouve un tribunal pour me

faire effacer de mon œuvre le nom de Duverdy, dans les conditions que

je viens de poser, ce n'est pas moi seulement qui serai atteint, ce

seront tous mes confrères. Le jour où un pareil précédent existerait,

nous n'oserions plus employer un seul nom, nous serions sous la

continuelle menace de poursuites possibles.

Ce serait la fin d'une littérature.

Par exemple, voici _Pot-Bouille_. Il y a, dans ce roman, une

soixantaine de noms. Or, imaginez-vous que je sois condamné à changer

Duverdy. Dès le lendemain, d'autres procès pleuvent. Pourquoi les

Campardon, les Pichon, les Josserand, tous enfin, seraient-ils moins

susceptibles que les Duverdy? Me voilà donc avec soixante procès sur

les bras. N'est-ce pas comique? Et mon roman, que devient-il? Mais ce

n'est pas tout, je consens à changer les soixante noms; seulement il

faut bien que je les remplace par soixante autres; et le lendemain,

j'ai encore soixante procès, car, je le répète, et tous mes confrères

viendront en témoigner, nous ne pouvons aujourd'hui prendre nos noms

en dehors de la réalité. Alors voyez-vous le ridicule d'un arrêt qui

nous mettrait dans un tel gâchis? Autant nous défendre tout de suite de

publier des romans!

Autre face de la question, et qui est plus catégorique encore. J'aurais

pu ne pas publier _Pot-Bouille_ dans _Le Gaulois_ et faire paraître

directement le livre en librairie. Or, imaginons que ce livre, comme

Nana, soit tiré à cinquante mille exemplaires. Voilà une valeur

marchande qui représente plus de cent cinquante mille francs. Est-ce

que, dans ce cas, M. Duverdy trouverait un tribunal pour décider qu'on

va mettre au pilon les cinquante mille exemplaires? En face de son

nom, qui est sa propriété, il y aurait les volumes, qui seraient la

propriété de l'éditeur.

Jamais des juges n'oseraient détruire cette propriété, d'autant plus

que la bonne foi de l'éditeur et de l'auteur serait entière. Alors

pourquoi défendre, dans un journal, ce qu'on tolérerait forcément dans

un livre? C'est encore le gâchis.

Et je fais là une supposition qui est en partie une réalité. Si

_Pot-Bouille_ n'est pas tirée, elle est complètement composée chez mon

éditeur. Nous attendons même la fin du procès pour commencer le tirage.

Seulement, si je suis condamné, voyez quel sera mon embarras; car la

porte restera ouverte à toutes les réclamations. J'ai déjà reçu une

demande de dommages et intérêts, de la part d'un Hédouin; les autres

peuvent suivre, comme je l'ai dit; le nom qui remplacera celui de

Duverdy peut être condamné à disparaître à son tour; et voilà que les

machines roulent chez l'imprimeur, et voilà que mon éditeur a déjà pour

plus de cent mille francs de papier noirci, qui, sur la réclamation du

dernier des Durand ou des Duval, va être rejeté à la cuve.

Est-ce une situation tolérable? Si le tribunal me condamne, ne serai-je

pas en droit d'exiger des explications? Il devra me dire au moins

dans quel délai la propriété du nom se périme; il devra décider si,

oui ou non, je dois courir le risque d'imprimer. Qu'on nomme tout de

suite une censure pour les noms. Qu'on crée, au Palais, un cadre où

les romanciers devront afficher leurs listes des noms, avant d'être

autorisés à les employer. Ce serait la seule solution pratique, mais

elle ferait rire la France aux éclats.

Je sais bien qu'il y a des hommes d'esprit partout, et que, même si

je suis condamné, tous les homonymes de mes personnages n'abuseront

pas de l'arme que la justice leur aura fournie. En quoi un honnête

homme est-il lésé, lorsqu'il trouve, dans un roman, même un coquin qui

porte son nom? Il y a tant de coquins, dans la vie, qui portent votre

nom, tandis que nous sommes là dans la fiction pure. On peut s'appeler

Hulot et ne pas courir la gueuse, s'appeler Homais et n'avoir rien

d'un imbécile, s'appeler Faustin et n'être pas une détraquée d'amour,

s'appeler Roumestan et professer l'horreur du mensonge. Autant je

comprends que des allusions, un portrait physique, des indiscrétions

sur la vie intime puissent donner lieu à des protestations, autant je

suis surpris qu'on réclame à propos d'un nom, lorsqu'il y a là une

simple rencontre, sans aucune intention blessante. D'ailleurs, voyez

à l'étranger: en Russie, en Allemagne, l'assignation de M. Duverdy

stupéfierait; en Angleterre, Dickens prenait les noms les plus connus;

on dit que la maison Dombey existait, et l'Angleterre entière aurait

fait des gorges chaudes si cette maison avait eu l'étrange idée

d'assigner le romancier. Mais, en France, nous sommes encore dans le

pays de l'importance vaine et de la dignité mal placée.

Correspondance: Les lettres et les arts · 第 11 / 21 段