mon absolue conviction est qu'il ne tiendra jamais la promesse qu'il
vous a faite pour moi. Il ne me connaît pas, il ignore totalement ce
que je suis, et où je suis. De plus, il doit être très travaillé par
des gens qui me détestent. J'ai senti ça avec mon sixième sens.
Que ces choses restent entre nous, n'est-ce pas? Je vous écris par
un besoin d'analyse. Mais si, lorsque vous le reverrez, il vous
parle encore de l'affaire, dites-lui que j'ai été très content de sa
réception, et ayez l'air de compter sur toutes les paroles qu'il vous
donnera. Voilà pour mon orgueil une bonne leçon.
Vous trouverez dans le second numéro de _La Réforme_, qui a dû vous
être adressé, l'étude que j'ai faite sur vous et qui a paru en Russie.
Elle est faite un peu vite, mais je la crois assez juste. En tous cas,
je suis content que vous puissiez en connaître le texte français.
Bien affectueusement.
J'ai terminé le premier chapitre de _Nana_, et j'en suis enchanté!
Après-demain je me mettrai au second. Je désespère de faire paraître le
volume avant janvier 1880.
=Au même.=
Médan, 26 septembre 1878.
Mon bon ami,
Le garçon qui dirige _La Réforme_ avec M. Francolin se nomme Georges
Lassez. Vous me questionnez sur les prix de cette revue. Ils sont
très faibles; les directeurs ont tellement pleuré misère devant moi,
lors de mon dernier voyage à Paris, que je me suis laissé apitoyer
personnellement et que je ne leur ai demandé que trente centimes la
ligne, ce qui est ridicule; aussi ne serai-je pas prodigue de copie. Je
pense que vous pouvez exiger davantage. Allez à quarante, à cinquante
centimes. Enfin, vous connaissez le terrain maintenant.
Rien de neuf. Je ne vois personne. Pourtant, les Charpentier sont venus
passer une journée ici dernièrement. Je les ai trouvés très gais. Moi,
je travaille beaucoup. Comme distraction, je vais faire bâtir. Je veux
avoir un vaste cabinet de travail avec des lits partout et une terrasse
sur la campagne. Il me prend des envies de ne plus retourner à Paris,
tellement je suis tranquille, dans mon désert. Jamais je n'ai vu plus
clair. Je suis très satisfait de mon roman.
Tout de même nous nous verrons en janvier. Bon travail, mon ami, et je
voudrais mettre une poignée de main sur un vapeur qui passe devant ma
fenêtre, pour qu'il vous la débarque à Croisset.
Votre fidèle et affectueux.
=A Henry Céard.=
Médan, 17 novembre 1878.
Mon cher ami,
Les Russes vous volent indignement. Les chiffres de Boborykine mettent
la feuille, les seize pages, à deux cent quatre-vingts francs, ce qui
serait encore raisonnable; mais il ne faudrait pas qu'on vous fît
supporter le déficit du change, et d'autre part, vous ne sauriez entrer
dans les frais de traduction. Je compte donc écrire à Boborykine;
mais, avant de le faire, j'attendrai dimanche pour causer avec vous.
Nous nous entendrons. Mon avis est aussi que vous vous proposiez comme
correspondant politique: prenons le plus de place possible.
Je suis bien contrarié que l'affaire ne se soit pas arrangée pour
Huysmans. Dès qu'il aura son article, il faudra qu'il le porte à _La
Réforme_. D'ailleurs, lorsque je serai à Paris, nous aviserons à nous
créer des débouchés sérieux.
Répétez à nos amis que je les attends dimanche. Mais je ne veux pas que
vous restiez dans la boue, en venant par Triel. Pour peu que le temps
soit mauvais, arrêtez-vous à Poissy; adressez-vous à M. Salles, loueur
de voitures, en face la gare; il vous amènera soit dans deux voitures,
soit dans un petit omnibus. Sérieusement, les chemins sont trop mauvais
pour s'y risquer.
A dimanche donc et, en attendant, une bien affectueuse poignée de main.
=Au même.=
Médan, 22 décembre 1878.
Mon cher Céard,
La première de _L'Assommoir_ n'aura lieu que le 10 ou le 11. Je serai
à Paris le 3. Nous aurons tout le temps de nous entendre. Vous pourrez
venir passer une soirée chez moi vers le 6 ou le 7, lorsque j'aurai vu
deux ou trois répétitions. Tant mieux s'il y a bataille. Je m'attends à
tout.
Pourriez-vous me rendre un service? Ce serait de vous informer chez
Charpentier et ailleurs si des journaux se sont occupés de mon affaire
du _Figaro_. Je crois savoir par exemple que _La Marseillaise_ a
dû faire un article la semaine dernière. D'autres sont peut-être
intervenus, après la publication de mon étude dans le supplément du
_Figaro_. J'aurais besoin de connaître les articles; il serait possible
que je fisse mon feuilleton du _Voltaire_ sur la question. Veuillez
donc me renseigner dans le plus bref délai, et excusez-moi de vous
charger de cette corvée que vous a attirée votre bonne lettre de ce
matin.
Une poignée de main à tous, et bien affectueusement à vous.
=A Léon Hennique.=
Médan, 28 décembre 1878.
Certes, non, mon cher Hennique, je ne suis pas ému par tout ce tapage;
à peine un petit mouvement de colère, le premier jour. Mais la vérité
est trop de notre côté pour que nous ne gardions pas un beau calme.
Je suis bien heureux de rentrer à Paris et de vous serrer les mains à
tous; d'autant plus que la bataille de _L'Assommoir_ va nous amuser.
Vous savez que je compte personnellement sur vous. Je rentrerai le 3.
Nous aurons le temps de nous entendre, car je crois que la pièce ne
passera pas avant le 15.
Quelle est donc la personne qui a donné des notes à Montjoyeux pour un
article du _Gaulois?_ D'ailleurs, l'article est poli, quoique rempli
d'inexactitudes. On vous y traite bien, et cela m'a fait plaisir.
A bientôt. Lisez mon feuilleton de lundi, dans _Le Voltaire_.
Affectueusement à vous.
=A Gustave Rivet[27].=
Paris, 12 février 1879.
Monsieur,
Je lis votre article, et je vous remercie, car votre effort
d'impartialité est évident. Mais pourquoi me prêtez-vous des idées que
je n'ai jamais eues? Pourquoi parlez-vous de moi, sans m'avoir lu?
Vous êtes jeune, je crois; ne répétez donc pas toutes les sottises qui
courent sur moi et sur mes œuvres.
Vous demandez: «Qu'est-ce donc que cette étroitesse d'esprit
qui appauvrit l'art?»--Cette étroitesse, c'est l'amour du vrai,
l'élargissement de la science. Peu de chose, comme vous voyez.
D'ailleurs, il serait trop long de vous répondre. Je retournerai
seulement votre conclusion: je ne suis rien, Monsieur, et le
Naturalisme est tout; car le Naturalisme est l'évolution même de
l'intelligence moderne.
C'est lui qui emporte le siècle; et le Romantisme n'a été que la courte
période de l'impulsion première.
Vous dites que le Naturalisme rétrécit l'horizon littéraire, lorsqu'au
contraire il ouvre l'infini, comme la science des Newton et des Laplace
a reculé les limites du ciel des poètes. Il est vrai que vous avez du
Naturalisme l'idée la plus pauvre du monde et que je vous conseille de
laisser aux reporters en mal de copie. Il n'y a pas que _L'Assommoir_,
Monsieur, il y a l'univers.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus
distingués.
=A Gustave Flaubert.=
Paris, 17 février 1879.
Je voulais vous écrire, mon ami, pour vous dire que tous ici nous
avons été des maladroits dans votre affaire[28]. Je vous en prie,
voyez les choses en philosophe, en observateur, en analyste. Notre
grosse maladresse a été de nous presser, d'aller rappeler sa promesse
à Gambetta, dans un moment où on l'assommait de demandes depuis huit
jours. Madame Charpentier étant dans son lit, il a fallu employer
Tourguéneff, qui devait partir le lendemain pour la Russie et qui a été
obligé de brusquer les choses. L'occasion était mauvaise, toutes sortes
de circonstances fâcheuses se sont présentées; je vous raconterai cela
plus au long. En un mot, ma pensée est qu'une femme était nécessaire
pour enlever l'affaire vivement et définitivement. Vous n'êtes pour
rien dans tout cela, vous n'y avez rien laissé, et demain, si vous y
consentez, tout peut être réparé.
Reste l'article du _Figaro_. J'ignore comment le journal a su
l'aventure; mais je le saurai. _Le Figaro_ a fait là son métier
d'indiscrétion et de brutalité, métier qu'il fait contre nous tous
depuis sa fondation. Vous seriez bien bon de tourner seulement la
tête. Dans ce qu'il a dit, il n'y a rien qui ne soit très honorable
pour vous. Et soyez certain que cela ne vous fâchera avec personne.
On connaît _Le Figaro_, on sait bien que vous ne trempez pas dans sa
rédaction. Il ne faut pas que la presse existe pour nous; nous devons
la laisser mentir sur notre compte, nous salir, nous compromettre,
sans nous inquiéter d'elle, sans même nous arrêter une seconde à ce
qu'elle écrit. Notre tranquillité est à ce prix. Je vous le demande en
grâce, traitez cela avec votre beau dédain, ne vous en chagrinez pas,
dites-vous ce que vous répétez souvent, qu'il n'y a rien d'important
dans la vie en dehors de notre travail.
Je voudrais vous savoir fort et supérieur. Tout cela ne compte pas. Il
est plus grave pour vous d'avoir écrit une bonne page. Vos amis n'ont
pas eu l'habileté nécessaire; eh bien! ils vous en demandent pardon, et
cela ne va pas plus loin. Si vous le leur permettez, ils réussiront une
autre fois. Allumez votre pipe avec l'article du _Figaro_, et attendez
d'être bien portant pour vous remettre au travail. Le reste est de la
fumée; cela n'existe pas.
J'avais songé un instant à aller vous dire ces choses de vive voix;
mais j'étais bousculé, et d'autre part j'ai eu peur de vous fatiguer.
Nous vous aimons tous ici, vous le savez, et nous serions heureux de
vous le prouver dans ce moment. Le pis est que cette mauvaise chute[29]
vous a cloué à Croisset. Je crois que vous verriez les choses plus
froidement, si vous étiez au milieu de nous. Tâchez de pouvoir marcher
bientôt, et de revenir. Et si la guérison tarde, autorisez-nous donc
un jour à aller vous serrer la main, pendant une heure seulement,
quand vous serez plus fort. Ne soyez pas triste, je vous en prie de
nouveau; soyez fier au contraire. Vous êtes le meilleur de nous tous.
Vous êtes notre maître et notre père. Nous ne voulons pas que vous vous
fassiez du chagrin tout seul. Je vous jure que vous êtes aussi grand
aujourd'hui qu'hier. Quant à votre vie, un peu troublée en ce moment,
elle s'arrangera, soyez-en sûr. Guérissez-vous vite, et vous verrez que
tout ira bien.
Je vous embrasse.
=A Laffitte.=
Médan, 16 mai 1879.
Cher Monsieur,
Je me permets de vous recommander encore un de mes amis, M. Guy de
Maupassant, un débutant de beaucoup de talent qui a à vous proposer
une très intéressante série d'articles. Je réponds absolument de lui.
Considérez-le comme un des nôtres.
Bien à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 17 mai 1879.
Mon cher Huysmans,
Tous mes compliments sur votre premier article. C'est très carré et
très joliment écrit, très amusant de style.
Mais quel imbécile, ce Laffitte! Il a écrit un programme qui est un
monument de comique. Nous voilà compromis encore une fois. Dites à
Céard qu'il soit raide, si quelque complication survenait. Je flaire
des ennuis. Je viens d'écrire une lettre très carrée au Laffitte sur
une ligne qu'il s'est permis de modifier dans mon étude et sur ses
hésitations au sujet du roman de Bourges. Quoi qu'il arrive, tenez le
coup pendant quinze jours, et venez passer ensuite un dimanche ici.
Nous causerons. J'ai tout un plan de campagne, si on nous ennuie.
Écrivez-moi dans le cas où il se passerait quelque chose de trop gros.
J'attends le début de Céard. J'ai donné une lettre à Maupassant pour
Laffitte.
Bien à vous.
Et jamais un mot sur Ulbach, ni une allusion.
Soyez tous monstrueux de carrure. J'ai mon plan.
=A Luigi Capuana (Milan).=
Médan, 27 mai 1879.
Monsieur et cher confrère,
Je vous autorise bien volontiers à mettre mon nom sur la première page
du roman que vous allez publier[30]. C'est pour moi un honneur, et j'ai
une grande joie à penser que, même hors des frontières de France, je
puisse être le soldat de la vérité. Mon nom appartient à tous ceux qui
combattent le même combat que moi.
J'ai donc à vous remercier et je vous prie de me croire votre bien
dévoué et bien cordial.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 4 juin 1879.
Mon bon ami,
J'ai une bien ennuyeuse corvée dimanche: je veux aller voir courir le
grand prix, pour un chapitre de _Nana_. Mais je tâcherai de m'échapper
le plus tôt possible, et j'irai vous serrer les deux mains, à moins
d'obstacles imprévus. En tous cas, je ne quitterai pas Paris sans vous
avoir vu. Cela me fera du bien.
Bien affectueusement.
=A Henry Céard.=
Médan, 19 juin 1879.
Mon cher Céard,
Pourriez-vous me rendre un service? Ce serait de vous procurer, soit
chez un papetier, soit chez Nadar lui-même, la grande photographie
représentant Dailly en «Mes Bottes», avec son pain, et d'adresser cette
photographie à mon peintre verrier, M. Babonneau, 13, rue des Abbesses,
Montmartre. C'est pour reproduire «Mes Bottes» dans un vitrail. Vous
auriez en outre l'obligeance de m'avertir, quand vous aurez trouvé et
envoyé la photographie.
Rien de nouveau, n'est-ce pas? Je vous félicite beaucoup de votre
article sur _Tragaldabas_. Voilà de la bien bonne copie pour notre
journal futur. _Le Voltaire_ me paraît de plus en plus gris. C'est une
feuille morte, et ils vont manger leur argent plus vite encore que je
ne le croyais. Quant à nous, nous n'avons qu'à tâcher d'y garder un
pied, si petite qu'on nous y fasse une place. C'est du temps à gagner.
Et ne nous passionnons pas.
Bien cordialement.
=A Laffitte.=
Médan, 23 juin 1879.
Cher Monsieur,
Personnellement, je ne répondrai certainement pas à M. Catulle Mendès.
Je veux choisir mes adversaires et mon terrain. Quant à mes jeunes
amis, ils feront ce qu'ils voudront; mais je leur conseillerais
volontiers de toujours frapper à la tête, dans leurs luttes
littéraires, et de ne pas s'amuser à se défendre contre des attaques
qui doivent tomber d'elles-mêmes.
Le mieux est de publier tout ce qu'on vous apportera. Vous ne sauriez
me blesser. Je vous autorise volontiers à insérer toutes les attaques
contre nous. Nous verrons ensuite si nous jugeons nécessaire de
répondre.
D'ailleurs, vous vous trompez en disant qu'on ne m'a pas répondu. J'ai
ici plus de cinquante articles, dans lesquels on cherche à réfuter ceux
que j'ai donnés au _Voltaire_ depuis six mois. C'est moi qui n'ai pas
répondu par principe. La victoire est à celui qui frappe toujours droit
devant lui, sans s'inquiéter des coups qu'on porte à sa droite et à sa
gauche.
Ne comptez pas sur _Nana_ avant octobre. Mais d'ici-là je vous donnerai
des études. Je vais y songer.
Votre bien dévoué.
=A Mademoiselle Marie Van Casteel de Mollenstem[31].=
Médan, 24 juin 1879.
Mademoiselle,
Il faut écouter votre père. Il doit avoir, pour vous défendre la
lecture de mes livres, des raisons que je ne veux pas examiner. Tout
chef de famille a le devoir strict de diriger comme il l'entend
l'éducation et l'instruction de ses enfants. Laissez-moi ajouter que
mes livres sont bien amers pour une jeune personne de votre âge. Quand
vous serez mariée, quand vous devrez vivre par vous-même, lisez-moi.
Et je désire que mes livres, si cruels qu'ils vous paraissent, vous
donnent tout au moins l'amour de la vérité et un peu de la science de
la vie.
Votre dévoué.
=A Jules Troubat.=
Médan, 1er septembre 1879.
Cher Monsieur,
C'est moi qui vous devais des excuses pour ne pas vous avoir remercié
de l'envoi des _Chroniques parisiennes_[32].
Comme je vis beaucoup à la campagne, on entasse chez moi, à Paris, tous
les livres qui arrivent. J'ai été surpris et contrarié, en prenant
dernièrement dans le tas les _Chroniques_, d'en voir tomber votre
carte; j'avais cru à un envoi de l'éditeur. Et j'ai parlé alors du
livre, bien en retard, pour vous dire merci.
Maintenant, voilà encore que je suis votre obligé, après votre bonne
lettre. Nous ne serions pas loin de nous entendre. Il ne s'agit point
de dire absolument tout dans la critique; il s'agit de dire la vérité,
et la vérité n'exige pas les indiscrétions grossières et inutiles.
D'ailleurs, on peut toujours attendre que le sujet à disséquer
soit bien mort, depuis des années, pour que lui ni ses proches ne
puissent se plaindre. Tout cela est une affaire de tact. La figure de
Sainte-Beuve me tourmente beaucoup; je n'ai malheureusement pas tous
les éléments nécessaires; puis, je ne suis qu'un critique de combat,
qui déblaie sa route devant lui, puisqu'il n'y a personne pour la
déblayer. Autrement, ma grosse besogne n'est pas là, et je ne dispose
pas du temps que réclamerait l'étude des documents, ce qui explique
l'insuffisance de mes articles, bâclés au milieu de la bataille, pour
les besoins de la tactique et en vue de la victoire. Ce qu'il nous
faudrait, ce serait un critique qui ne ferait que de la critique, avec
passion.
Merci encore, cher Monsieur, et croyez-moi votre bien dévoué.
=Au même.=
Médan, 5 septembre 1879.
Mon cher confrère,
Merci de vos renseignements. Je vais en profiter, car décidément je
vais envoyer en Russie une étude sur Sainte-Beuve, que je publierai
ensuite en France.
Quelque chose me blesse en lui. C'est que nous n'avons pas le crâne
fait de même. Son effort d'impartialité me frappe, dans tous les
articles que je relis. Je tâcherai d'être également juste.
Bien à vous.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 25 octobre 1879.
Mon cher Guillemet,
Merci de votre bonne lettre. J'ai songé souvent à vous; mais on me
bouscule tellement en ce moment-ci, et j'ai encore tant de travail
avec ma sacrée _Nana_, que je ne puis que vous envoyer une poignée de
main en hâte. Je voudrais bien pousser ma besogne, de façon à pouvoir
me réinstaller à Paris dans les premiers jours de janvier. Dès mon
arrivée, j'irai vous voir. Vous devez avoir rapporté de bien belles
études. Vous me montrerez tout ça.
Hein? font-ils un boucan! Qu'ont-ils donc, bon Dieu! à crier comme ça
après moi? Je suis bien tranquillement au travail, ici.
A bientôt tout de même, et bonne peinture.
Inutile de vous dire que vous serez le bienvenu, si le mauvais temps ne
vous épouvante pas et que vous veniez nous demander à déjeuner ici.
=A Madame Charpentier.=
Médan, 22 novembre 1879.
Chère Madame,
J'aurais besoin d'un renseignement pour _Nana_, et vous seriez bien
aimable de me le donner.
Dans le grand monde, lors d'un mariage, donne-t-on un bal, et quel
soir? Le soir du contrat ou le soir de l'église? J'aimerais mieux le
soir de l'église. Je voudrais que le bal eût lieu dans le salon des
Muffat. Surtout, si le bal est tout à fait impossible, puis-je faire
donner une soirée?--Autre chose: si c'était le soir du contrat, quelle
serait la toilette de la mariée? et, si c'était le soir de l'église,
devrais-je faire partir les mariés pour le voyage réglementaire à
l'issue du bal?
On me traque tellement que je n'ose plus risquer un détail. Je viens de
me disputer avec ma femme sur toutes les questions que je vous pose,
et je vous prends pour arbitre. Donnez-moi le plus de détails exacts
possibles, je ne dirai à personne que vous avez collaboré à _Nana_.
Toutes nos bien vives amitiés, et merci mille fois.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 14 décembre 1879.
Mon cher ami,
Je suis bien heureux de vous avoir causé un peu de plaisir. Mon article
est pourtant bien insuffisant, à peine quelques notes jetées au courant
de la plume.
Votre lettre m'est arrivée à la campagne, où je termine _Nana_. Je
ne rentrerai à Paris que vers le 15 janvier, car je veux auparavant
déblayer toute ma besogne. Vous ne vous imaginez pas le mal que m'a
donné et que me donne mon roman. Plus je vais, et plus ça devient
difficile. Je fais surtout sur le feuilleton imprimé un travail de tous
les diables pour redresser les phrases qui me déplaisent; et elles me
déplaisent toutes. N'est-ce pas? vous ne me faites pas le chagrin de
lire _Nana_ en feuilletons; elle est horrible en feuilletons, je ne
la reconnais pas moi-même. Vous devez connaître ça, je suis dans la
période où l'on est dégoûté de soi. Pourtant, je crois avoir fait un
livre, sinon bon, du moins curieux. Le bouquin paraîtra vers la fin
janvier. Vous me donnerez votre avis bien franc.
Comment! nous ne vous aurons pas encore cet hiver! vous me désolez. Moi
qui comptais vous avoir au moins en février! Depuis que vous n'êtes
plus là, nous sommes tous désunis. Enfin, on ira vous voir, et avec
un bien grand plaisir. Seulement, ça dépend de vous. Écrivez-nous,
fixez-nous une date, lorsque le moment sera venu, et que nous pourrons
faire le voyage sans vous déranger. Voilà qui est entendu, n'est-ce
pas? Rien autre, je vis ici dans une solitude complète. Pas de
nouvelles de Goncourt ni de Tourguéneff. J'ai échangé quelques lettres
avec Daudet, qui doit être content du succès de ses _Rois en exil_.
Moi, tout de suite après _Nana_, je vais me lancer dans un ou deux
drames, et voilà!
Tenez-vous chaudement, bûchez bien, et faites-nous un chef-d'œuvre. Je
vous embrasse.
=A Laffitte.=
Paris, 3 février 1880.
Cher monsieur Laffitte,
_Nana_ finit demain, et j'ai un devoir à remplir.
Pendant la publication, plusieurs de mes confrères ont eu l'extrême
bonté de me signaler, par la voie des journaux où ils écrivent,
certaines erreurs de détail. J'ai fait un dossier, j'ai examiné ces
erreurs, j'en ai corrigé quelques-unes, celles qui m'ont paru réelles
et regrettables.
Et je remercie mes confrères, le cœur troublé d'une émotion bien douce.
Qu'on ose donc nous accuser encore de nous dévorer entre nous! Voilà
d'excellents confrères qui, sans y être forcés, ont poussé le grand
amour qu'ils me portent jusqu'à vouloir que mon œuvre soit parfaite.
Ils m'ont lu avec une ferveur dont ma modestie a souffert, ils ont
épluché les mots avec un souci de ma réputation qui m'a rempli de
gratitude. Dieu les bénisse! C'est à eux que je vais devoir de publier
un livre soigné.
Cordialement à vous.
=A Jules Troubat.=
Paris, 19 mars 1880.
Cher Monsieur,
J'ai lu vos lettres avec bien de l'intérêt. Elles ne me surprennent
pas, car elles sont ce qu'elles devaient être. Vous avez eu simplement
le tort, je crois, de chercher dans mes articles une physionomie
complète de Sainte-Beuve, lorsque j'ai seulement voulu étudier, à son
propos, une phase très caractéristique de notre critique française.
Permettez-moi de vous dire aussi que je ne sais pas très bien ce que
vous appelez mon «système». Si c'est de ma personnalité dont vous
parlez, il est certain qu'il m'est difficile de la dépouiller. J'admets
avec vous, si vous le désirez, que Sainte-Beuve affectait d'avoir le
système de ne pas avoir de système. Mais il avait une personnalité,
et des plus marquées, des plus persistantes, contre laquelle je me
suis heurté, dans chacune de ses pages. Voilà tout bonnement les deux
systèmes en présence: la façon dont il sentait et la façon dont je
sens; et je suis persuadé d'une chose, c'est que je l'accepte, tandis
qu'il ne m'aurait sans doute pas accepté. Donc, ma formule est plus
large. Le combat de la vérité sera éternel, même entre les hommes
de bonne foi, parce que nous cherchons tous la vérité dans une voie
différente.
Enfin, vous avez senti que je voulais être juste, et cela me suffit.
Je n'ai jamais eu l'ambition de vous en demander davantage. Un de ces
jours, je compléterai mon étude par un article dont vos lettres m'ont
donné l'idée. Il y a là pour moi un scrupule.
Merci, cher Monsieur, de l'attention avec laquelle vous voulez bien me
lire, et croyez-moi votre très dévoué.
=A Henry Céard.=
Médan, 9 mai 1880.
Mon cher Céard,
Je suis idiot de chagrin. Une dépêche de Maupassant m'apprend la mort
de Flaubert. Je lui écris pour savoir tout de suite le jour et l'heure
des obsèques. Mais je crains qu'il ne soit parti pour Croisset. Vous
qui êtes à Paris, tâchez donc d'aller aux renseignements et écrivez-moi
le plus tôt possible.
Oh! mon ami, il faudrait mieux nous en aller tous. Ce serait plus vite
fait. Décidément, il n'y a que tristesse, et rien ne vaut la peine
qu'on vive.
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 22 août 1880.
Que vous êtes aimable, mon cher Guillemet, de m'écrire une si bonne et
si longue lettre! Vous avez raison, il n'y a rien de plus sain que les
vieux souvenirs d'amitié.
Je crois que vous vous calomniez en disant que vous ne travaillez pas.
Je suis certain que vous allez trouver le moyen de nous revenir avec
des études superbes, que nous irons admirer à votre atelier. Quant à
moi, je patauge dans du théâtre. _Nana_ est à peu près finie. Mais
mon cœur n'est pas là. Je terminerai l'autre pièce, et je reviendrai
à un roman, où je me sens plus solide. Il me faut encore du temps
pour aborder la bataille du théâtre d'une façon décisive, comme je le
voudrais.