Charpentier qui est bien paresseux pour qu'on lui serre les mains.
Serrez-les lui tout de même, et veuillez nous croire, chère Madame, vos
bien affectueux et bien dévoués.
=A Léon Hennique.=
L'Estaque, 2 septembre 1877.
Mon cher ami,
Ne m'en veuillez pas trop, si je n'ai pas tenu ma promesse de vous
répondre tout de suite. J'étais plein de bonne volonté; mais nous
venons de traverser un tel coup de chaleurs, que j'ai vraiment pour
moi une fière circonstance atténuante. Imaginez-vous que les mois de
juin et de juillet se sont passés de la façon la plus belle du monde.
C'était exquis, de l'air, de la fraîcheur. Je me croyais hors des ciels
terribles dont on m'avait menacé. Et voilà que, juste après le 15
août, il a fait une série de journées tellement accablantes, que c'est
miracle si je ne suis pas fondu. Jamais de ma vie je ne me suis trouvé
dans une pareille fournaise. Nous avons eu 40 degrés. Heureusement
qu'on nous promet de la pluie; mais je ne vois rien venir.
Mon roman a naturellement un peu souffert, la quinzaine dernière. Je
comptais rentrer à Paris avec les quatre cinquièmes terminés, et c'est
tout le bout du monde si j'en rapporterai la moitié. Je suis, comme
vous, dans une grande perplexité sur le mérite absolu de ce que je
fais. Je crains de m'être fourvoyé dans une note douce qui ne permet
aucun effet. En tous cas, ce sera de ma part quelque chose d'absolument
neuf. Le succès sera médiocre, à coup sûr. Mais je me console en
pensant déjà à ma _Nana_. Je veux, dans ma série, toutes les notes;
c'est pourquoi, même si je ne me contente pas, je ne regretterai jamais
d'avoir fait _Une page d'amour_.--J'oubliais de vous dire que je me
suis arrêté à ce dernier titre. On dirait qu'on avale un verre de
sirop, et c'est ce qui m'a décidé.
Quant aux nouvelles, elles sont maigres. J'ai vu Alexis, ces jours
derniers; le Gymnase lui a définitivement reçu un petit acte. Céard et
Huysmans m'ont écrit; ils paraissent travailler tous les deux. Et rien
autre. Ici, nous prenons des bains, nous mangeons des fruits superbes,
et nous attendons qu'il fasse moins chaud pour pousser des pointes dans
les terres. Un pays superbe, vraiment; s'il y pleuvait plus souvent, ce
serait un paradis.
Vous savez qu'on tire un drame en cinq actes et douze tableaux de
_L'Assommoir_. J'ai travaillé fortement au plan; mais n'en dites rien,
je ne veux pas que cela se sache. Je vous donnerai des détails à Paris.
Je crois que la pièce marchera, et fera un bruit de tous les diables.
Nous avons tout mis, les scènes les plus audacieuses du roman.--Ce
travail sur _L'Assommoir_ m'a donné une fièvre théâtrale, que je ne
puis contenter, hélas! car il faut que je reste dans mon roman jusqu'au
cou. Et pourtant il faudra bien que nous nous occupions du théâtre;
c'est là que nous devrons un jour frapper le coup décisif.
Vous travaillez beaucoup, et vous avez raison. La volonté mène à tout.
Il faut que vous lanciez cet hiver un roman chez Charpentier. Ce n'est
qu'à des œuvres que nous nous affirmerons; les œuvres ferment la bouche
des impuissants et décident seules des grands mouvements littéraires.
Savoir où l'on veut aller, c'est très bien; mais il faut encore montrer
qu'on y va. D'ailleurs, vous êtes un vaillant, vous; je ne suis pas en
peine.
Je vous serre bien cordialement les deux mains.
=A Théodore Duret.=
L'Estaque, 2 septembre 1877.
Mon cher ami,
Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en m'écrivant et en me donnant
quelques nouvelles. Nous sommes ici dans un pays superbe, mais
singulièrement perdu. Depuis trois mois, je ne sais ce que devient le
petit monde au milieu duquel je vis d'habitude. Les journaux m'ennuient
plus qu'ils ne me renseignent. Et voilà pourquoi une lettre de Paris
est toujours la bienvenue.
Vous ne sauriez croire quelle sage existence de cénobite je mène! J'ai
défendu à mes amis de révéler le lieu de ma retraite, et je passe
des semaines sans voir personne. Le malheur est que les journaux de
Marseille ont fini par parler. J'ai dû essuyer quelques visites dans
ces derniers temps.
Il faut bien que je vous parle de moi. Je pousse ici le plus possible
un roman qui paraîtra dans _Le Bien public_, à partir des derniers
jours de novembre. C'est tout autre chose que _L'Assommoir_, et même la
note de cette œuvre, est si bourgeoise et si douce, que je finis par
être inquiet. Si cela allait être ennuyeux et plat! Enfin, j'ai voulu
cette opposition et je n'ai plus qu'à avoir la force de ma volonté! Ce
qui me soutient, c'est la pensée de la stupéfaction du public, en face
de cette douceur. J'adore dérouter mon monde.
Et c'est tout. Je n'ai pu m'occuper de théâtre. Mes journées entières
sont prises. Puis, imaginez-vous que les chaleurs, après avoir été très
tolérables en juin et en juillet, sont devenues brusquement féroces
à la fin d'août. Nous avons eu 40 degrés. Pendant dix jours, j'ai pu
croire à chaque instant que mes cheveux allaient s'allumer. Ma femme et
moi n'avions qu'un soulagement, celui de prendre des bains prolongés,
après le coucher du soleil; et encore la mer était chaude, on en
sortait brûlant. Ajoutez à cela que, depuis trois mois, il n'a pas
tombé une goutte d'eau. Moi qui ai la passion de la pluie, je finis par
montrer le poing à ce ciel implacablement bleu.
Tout ceci est le côté désagréable du Midi. Mais heureusement qu'il y a
des compensations. Le pays est superbe, et j'y retrouve toutes sortes
de souvenirs d'enfance. Nous mangeons des fruits magnifiques et un tas
de saletés que j'adore, mais dont je me méfie un peu, parce qu'elles
m'ont déjà rendu malade.
Vous avez très bien fait de renvoyer la publication de votre deuxième
volume. Le moment est vraiment abominable. Et le pis est qu'on marche à
l'inconnu. Je suis très inquiet pour nos affaires littéraires, l'hiver
prochain. Réellement, le tapage politique devient insupportable. On
devrait bien se taire un peu, pour nous écouter, nous les hommes de
paix.
Ma femme est très sensible à votre bon souvenir. Elle va mieux,
quoique toujours lasse. Mais vous savez que les bons effets de la
villégiature ne se font sentir que lorsqu'on est rentré chez soi.--Nous
ne reviendrons à Paris que dans les premiers jours de novembre.
Je vous serre bien cordialement la main.
=A Gustave Flaubert.=
L'Estaque, 17 septembre 1877.
Il y a longtemps, mon bon ami, que je désire vous demander de vos
nouvelles. Mais vous m'excuserez, si je ne l'ai pas fait plus tôt, car
je travaille beaucoup et nous avons eu ici de telles chaleurs, que,
le soir, après ma tâche, je n'avais plus le courage de regarder une
feuille de papier en face.--Comment allez-vous, et surtout comment
va le travail? Ce terrible chapitre sur les sciences, dont vous me
parliez, est-il enfin sur le carreau? Vous savez combien je m'intéresse
à vos deux bonshommes[26], car il y a là des difficultés formidables
à vaincre, et j'ai hâte d'assister à votre victoire. Mais surtout, ce
qui m'inquiète, c'est de savoir si vous comptez passer l'hiver à Paris.
A quelle époque pensez-vous quitter Croisset? Aurons-nous la joie de
vos dimanches, ou devrons-nous errer comme des âmes en peine en vous
souhaitant de tout notre cœur?
Et si vous avez d'autres nouvelles, vous serez bien aimable de me les
donner. Mais je sais avec quel soin jaloux vous vous cloîtrez, et
je n'insiste pas. J'ai échangé deux ou trois lettres avec notre ami
Tourguéneff qui vient encore d'avoir une attaque de goutte. J'ai eu une
lettre de Goncourt qui s'occupe activement de sa _Marie-Antoinette_,
dont Charpentier fait, paraît-il, un volume superbe. Rien de Daudet. Et
voilà! Savez-vous quelque chose sur nos amis?
Il faut maintenant que je vous parle un peu de moi. Il y a près de
quatre mois que je suis à l'Estaque. Pays superbe. J'ai en face de
moi le golfe de Marseille, avec son merveilleux fond de collines et
la ville toute blanche dans les eaux bleues. Remarquez que, malgré ce
voisinage, je me trouve en plein désert. Et des coquillages, mon ami,
des bouillabaisses, une nourriture du tonnerre de Dieu, qui me souffle
du feu dans le corps. J'avoue même que j'ai abusé de toutes ces bonnes
choses; j'ai dû garder le lit quelques jours. Les fruits m'ont remis,
des pêches magnifiques, puis les figues et le raisin. Nous avons eu
longtemps 40 degrés de chaleur. Le soir, une brise montait et l'on
jouissait. En somme, je suis très heureux de ma saison. Ma femme va
beaucoup mieux. Nous allons encore rester six semaines, jusque vers le
5 novembre, de façon à profiter de l'automne splendide qui commence.
Quant à mon nouveau roman, j'en ai écrit près des deux cinquièmes. Il
doit commencer à paraître dans _Le Bien public_ vers le 17 novembre. Je
veux absolument lancer le volume chez Charpentier à la fin février. A
la vérité, je vous confesserai que je suis très perplexe sur la valeur
de ce que je fais. Vous savez que je veux étonner mon public en lui
donnant quelque chose de complètement opposé à _L'Assommoir_. J'ai
donc choisi un sujet attendrissant et je le traite avec le plus de
simplicité possible. Aussi, certains jours, je me désespère en trouvant
l'œuvre bien grise. Vous ne vous attendez pas à un livre si bonhomme,
il me stupéfie moi-même. Mais, en somme, je dois être dans le vrai, et
je tâche de ne pas trop me décourager, d'aller bravement mon chemin.
Quoi encore? J'ai autorisé deux braves garçons à tirer un drame de
_L'Assommoir_. Puis, je me suis laissé emballer, j'ai travaillé
moi-même au scénario; mais il est bien entendu que je ne serai pas
nommé. Le drame aura douze tableaux. Maintenant je crois fermement à un
succès.
Un bout de lettre, n'est ce pas? qui me donne de vos nouvelles. Je suis
tellement perdu, ici, qu'une lettre de vous m'occupera huit jours.
Ma femme se rappelle à votre bon souvenir, et je vous envoie mes plus
vigoureuses poignées de main.
Bien vôtre.
=Au même.=
L'Estaque, 12 octobre 1877.
Mon bon ami,
J'ai reçu vos deux lettres qui m'ont beaucoup tranquillisé. J'avais eu
une folle idée que je dois vous confesser, pour me punir: je craignais
de vous avoir fâché par quelques feuilletons où j'ai soutenu des idées
que je sais ne pas être les vôtres. C'était stupide de ma part, mais
que voulez-vous? j'étais inquiet.
Je vais retourner à Paris» j'attends que ces abominables élections
soient terminées. Allons-nous avoir quelque tranquillité? Je crains que
non. Et nous en aurions cependant bien besoin pour nos bouquins.
Ce sont deux braves garçons, Busnach et Gastineau, qui signeront
_L'Assommoir_ au théâtre. Mais, entre nous, je dois vous dire que j'ai
beaucoup travaillé à la pièce, bien que j'aie mis comme condition
formelle que je resterai dans la coulisse. J'ajoute que la pièce
m'inspire aujourd'hui une grande confiance. Les douze tableaux me
paraissent très réussis et je crois à un succès. Quant au _Bouton de
rose_, je crois fort que je vais le mettre sous clef, dans un tiroir.
Décidément, ce n'est pas trop bon.
Avez-vous lu la façon dont _Le Bien public_ annonce mon nouveau roman?
Ont-ils un style, ces gaillards-là! Mais la réclame m'a paru bonne,
du moment où elle dit qu'on pourra laisser mon roman _sur la table de
famille_.
Piochez dur, et au jour de l'an, mon bon ami. Nous aurons encore de
beaux dimanches, malgré tous ces braillards de la politique.
Bien affectueusement à vous.
=A Henry Céard.=
Paris, 30 mars 1878.
Mon cher Céard,
Il m'arrive une tuile, je crois qu'on va jouer décidément _Le Bouton
de rose_, et il me faut tout de suite une ronde militaire. Voici le
programme: une ronde militaire, très leste, en trois couplets de huit
vers chacun, et dans laquelle on introduirait des mots d'argot, par
exemple _rigolo, pioncer, taper dans l'œil, très chouette, se coller
des petits verres dans le fusil,_ d'autres encore. Il faudrait que le
sujet fût quelque chose dans ce genre: les amours d'un caporal et d'une
marquise, ou les amours d'une vivandière (lui donner un nom surprenant)
avec un duc qui la fait duchesse. On pourrait, je crois, tout en
faisant quelque chose de fou, garder une odeur littéraire.
Pouvez-vous me faire cela, en vous mettant à plusieurs? Parlez-en donc
à Hennique, à Huysmans, à Maupassant, et trouvez-moi quelque chose de
stupéfiant de bêtise. Vous pourriez tout de suite faire la chose, à
vous seul, puis jeudi, on l'épicerait, si on trouvait ensemble quelque
bonne folie. Le pis est que je suis pressé.
Pardonnez-moi une si étrange commande, et croyez-moi votre bien dévoué.
Les choses lestes doivent être des sous-entendus, pour être chantés à
la Judic. Il faut graduer l'effet des couplets, avec quelque énorme
bêtise pour le dernier.
Envoyez-moi votre ronde, dès qu'elle sera faite, sans attendre jeudi.
=A Paul Bourget.=
Médan, 22 avril 1878.
Mon cher Bourget,
Je voulais vous écrire ou plutôt je voulais vous voir pour vous parler
d'_Edel_. J'avoue que je n'étais pas très content, et c'est peut-être
pour cela que j'ai été paresseux. Mais dernièrement j'ai trouvé dans
_La Vie littéraire_ un article de M. Grandmongin, votre ami, je crois,
qui traduisait absolument les impressions produites sur moi par votre
poème. Alors, j'ai résolu de vous écrire, ma besogne étant faite à
moitié.
Certes, je tire des conclusions opposées à celles de M. Grandmongin.
Mais, comme lui, je déclare que, vous poète moderne, vous détestez
la vie moderne. Vous allez contre vos dieux, vous n'acceptez pas
franchement votre âge. Alors peignez-en un autre. Pourquoi trouver une
gare laide? C'est très beau une gare. Pourquoi vouloir vous envoler
continuellement loin de nos rues, vers les pays romantiques? Elles
sont tragiques et charmantes, nos rues, elles doivent suffire à un
poète. Et ainsi du reste. Votre héroïne est un rêve et votre poème une
lamentation jetée dans la nuit par un enfant qui a peur du vrai.
Certes, cela ne va pas sans un grand talent. Vous savez combien je vous
aime, c'est pourquoi je suis sévère. Mais je veux causer avec vous
l'hiver prochain, je veux vous répéter ce que je vous ai déjà dit. Vous
ne prenez de Balzac que la fantasmagorie, vous n'êtes pas touché par le
réel qu'il a apporté et qui fait toute sa grandeur. Enfin, il est dit
que votre génération, elle aussi, sera empoisonnée de romantisme.
Bien cordialement à vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 26 juillet 1878.
Mon cher Céard,
Merci mille fois pour vos notes. Elles sont excellentes, et je les
emploierai toutes; le dîner surtout est stupéfiant. Je voudrais avoir
cent pages de notes pareilles. Je ferais un bien beau livre. Si vous
retrouvez quelque chose, par vous ou vos amis, faites-moi un nouvel
envoi. Je suis affamé de choses vues.
Je tiens le plan de _Nana_, et je suis très content. J'ai mis trois
jours pour trouver les noms, dont quelques-uns me paraissent réussis;
il faut vous dire que j'ai déjà soixante personnages. Je ne pourrai me
mettre à l'écriture que dans une quinzaine de jours, tant j'ai encore
de détails à régler.
J'ai vu Maupassant, qui m'a amené _Nana_, mon bateau. Et c'est tout,
pas un autre visage humain. Je compte sur vous pour le mois prochain,
après le voyage que je dois faire à Paris. D'ailleurs, je vous
préviendrai longtemps à l'avance, pour que vous puissiez, vous et
Huysmans, vous faire à l'idée de passer une journée à la campagne, avec
les mouches et les araignées.
Ma femme vous envoie à tous deux ses amitiés et je vous serre, à tous
deux aussi, la main bien affectueusement.
Votre Russe ne devait, je crois, vous écrire que dans les premiers
jours d'août. S'il ne s'est pas exécuté le 10 août, prévenez-moi et je
m'en mêlerai.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 9 août 1878.
Mon cher ami,
J'allais vous écrire, travaillé du remords de ne vous avoir pas écrit
plus tôt. J'ai eu toutes sortes de tracas. J'ai acheté une maison,
une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au
bord de la Seine; neuf mille francs, je vous dis le prix pour que vous
n'ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile
champêtre, qui a le mérite d'être loin de toute station et de ne pas
compter un seul bourgeois dans son voisinage. Je suis seul, absolument
seul; depuis un mois, je n'ai pas vu une face humaine. Seulement, mon
installation m'a beaucoup dérangé, et de là ma négligence.
J'ai eu de vos nouvelles par Maupassant qui m'a acheté un bateau et
qui me l'a amené lui-même de Bezons. Je savais donc que votre bouquin
marchait bien et j'en étais très heureux. Vous avez tort de douter
de cette œuvre; mon opinion a toujours été qu'elle est d'une donnée
extrêmement originale et que vous allez produire un livre tout nouveau
comme sujet et comme forme. Tourguéneff, avant mon départ de Paris, m'a
encore parlé avec enthousiasme des morceaux que vous lui avez lus.
Maintenant, voici de mes nouvelles. Je viens de terminer le plan de
_Nana_, qui m'a donné beaucoup de peine, car il porte sur un monde
singulièrement complexe, et je n'aurai pas moins d'une centaine de
personnages. Je suis très content de ce plan. Seulement, je crois
que cela sera bien raide. Je veux tout dire, et il y a des choses
bien grosses. Vous serez content, je crois, de la façon paternelle et
bourgeoise dont je vais prendre les bonnes «filles de joie».--J'ai,
en ce moment, ce petit frémissement dans la plume, qui m'a toujours
annoncé l'heureux accouchement d'un bon livre.--Je compte commencer à
écrire vers le 20 de ce mois, après ma correspondance de Russie.
Vous savez que votre ami Bardoux vient de me jouer un tour indigne.
Après avoir crié pendant cinq mois, dans tous les mondes, qu'il
allait me décorer, il m'a remplacé au dernier moment sur sa liste
par Ferdinand Fabre; de sorte que me voilà candidat perpétuel à la
décoration, moi qui n'ai rien demandé et qui me souciais de cela
comme un âne d'une rose. Je suis furieux de la situation que ce
ministre sympathique m'a faite. Les journaux ont discuté la chose, et
aujourd'hui ils pleurent sur mon sort; c'est intolérable. Puis, je
n'entends pas qu'on me pèse; je suis ou je ne suis pas. Et savez-vous
pourquoi Bardoux m'a préféré Fabre? parce que Fabre est mon aîné.
Ajoutons que je flaire là-dessous une farce d'Hébrard, qui est
_l'ennemi_. Si vous voyez Bardoux, dites-lui que j'ai déjà avalé pas
mal de crapauds dans ma vie d'écrivain, mais que cette décoration
offerte, promenée dans les journaux, puis retirée au dernier moment,
est le crapaud le plus désagréable que j'aie encore digéré;--il était
si facile de me laisser dans mon coin et de ne pas me faire passer
pour un monsieur, de talent discutable, qui guette inutilement un bout
de ruban rouge. Pardon de vous en écrire si long, mais je suis encore
plein de dégoût et de colère.
Rien autre. J'ai déjeuné avec Daudet qui travaille ferme à son roman de
_La Reine Béatrix_. Je n'ai pas vu Goncourt. Tourguéneff est en Russie.
Les Charpentier sont à Gérardmer, et voilà!
Une bonne poignée de main, avec toutes les amitiés de ma femme. Si
vous passez par Poissy, venez donc nous demander à déjeuner. Vous vous
adresserez à M. Salles, loueur de voitures, qui vous amènera chez moi.
Et bon courage et bon travail!
=A Léon Hennique.=
Médan, 14 août 1878.
Mon cher Hennique,
Vous savez bien que la maison vous est ouverte. Venez quand il vous
plaira, et tous les jours si vous êtes libre. Voici comment vous
procéderez. Vous prendrez le train qui part à 2 heures de Paris et
vous descendrez à Triel; là vous reviendrez sur vos pas, vers Paris,
en suivant le côté gauche de la voie; un chemin suit la haie qui
borde la voie et conduit droit à Médan; au bout d'une demi-heure de
marche, quand vous rencontrerez un pont, vous passerez sur ce pont et
vous serez arrivé: la maison est de l'autre côté du pont, à droite.
Maupassant, qui a pris ce chemin, s'en est bien trouvé; et c'est par là
que je vais moi-même à Paris.
Nous nous portons très bien. Mais je ne vous donne pas de détails,
j'attends que vous veniez en chercher.
Ma femme vous envoie ses amitiés, et je vous serre bien cordialement la
main.
=Au même.=
Médan, 20 août 1878.
Mon cher ami,
Je viens d'acheter votre livre et je vous envoie mon impression toute
chaude.
D'abord, la critique. Je n'aime pas beaucoup votre sujet. Je comprends
parfaitement ce que vous avez voulu faire, et cela ne manque pas de
carrure. Seulement, votre Jeoffrin est tellement exceptionnel, qu'il
entre un peu dans le fantastique; on dirait par moments un personnage
d'Hoffmann que pousse une manie. S'il tuait ses filles pour manger
leur argent, ce serait un vulgaire scélérat, mais il serait humain;
il les tue pour construire son ballon, et il faut un effort pour le
comprendre; on dit: «C'est un fou.» D'autant plus qu'on se demande si,
avant d'en arriver au crime, il n'aurait pas pu dépouiller ses filles,
sans entrer dans le gros drame. Il ne fait qu'une tentative auprès de
Michelle, et fort maladroite. J'aurais mieux aimé le voir dépouiller
ses enfants en homme madré, commettre toutes sortes de gredineries sur
la marge du Code; l'empoisonnement, la guillotine, tout cela me semble
énorme, disproportionné. Évidemment, vous avez été tenté par cette
création d'un homme qui sacrifie tous les sentiments humains à sa folie
d'inventeur. Rappelez-vous le Claës, de _La Recherche de l'absolu_; je
le crois beaucoup plus vrai.
J'insiste. Vous avez été obligé de forcer les faits pour arranger
votre drame. Vous sautez par-dessus le procès. Je crois pourtant que
l'innocence de Michelle eût été facile à prouver. Jeoffrin se serait
trouvé pris dans son piège. D'autre part, jamais on n'aurait exécuté
Michelle. On grâcie presque toujours, dans ces crimes causés par la
jalousie. En vous lisant, je me suis révolté deux ou trois fois contre
des invraisemblances. Je vous dis franchement mon impression. Tout
cela, je le répète, est bien gros, et il est difficile de garder la
note juste dans un pareil sujet. Les effets sont très dramatiques,
surtout vers la fin; seulement, par-dessous, la vérité en gémit.
Maintenant, je passe aux éloges, et croyez qu'ils me viennent du cœur.
Votre début est très remarquable, je prédis qu'il fera du bruit. Il
n'est pas jusqu'à l'étrangeté de l'histoire qui n'aidera au succès.
La forme est absolument bonne, très mûre déjà: à peine tachée çà et
là de quelques membres de phrase que je voudrais couper. Vous avez
des descriptions superbes, très vivantes, d'un mouvement magnifique.
Certaines scènes, l'histoire étant acceptée, sont tout à fait fortes
et originales: la mort et l'enterrement de Pauline, la Cour d'assises,
surtout cet admirable morceau de la fin, la journée de Jeoffrin,
lorsqu'il a appris l'exécution de Michelle. Un garçon qui a écrit ces
pages est sûr de son affaire: il n'a plus qu'à travailler. Beaucoup de
types amusants, le jeune Guy, le jardinier Nicolas, les sœurs Thiry; ce
qui me prouve que vous avez le don de création, une chose rare; quand
vous voudrez, vous mettrez debout des créatures plus compliquées. Je
suis très satisfait, très satisfait, et je suis certain maintenant que
_vous êtes un romancier_. En toute conscience, je ne m'attendais pas à
un début pareil.
Me permettez-vous, à présent, de vous donner le conseil d'éviter à
l'avenir les sujets exceptionnels, les aventures trop grosses. Faites
général. La vie est simple. J'ai songé à votre sujet d'une femme de
magistrat s'oubliant dans les aventures d'une ville de garnison: il est
excellent. Si vous connaissez bien le double monde de la magistrature
et de l'armée, vous écrirez certainement une page de notre histoire
sociale. C'est à cela que nous devons tous mettre notre ambition. Vous
avez l'outil, cela m'est prouvé à cette heure; employez-le dans une
bonne besogne d'analyse, sur le monde que vous coudoyez tous les jours.
Ceci est au courant de la plume. Mais je veux causer avec vous. Votre
livre m'a beaucoup troublé; donc il a une valeur originale. J'ai passé
par plusieurs sentiments, un peu en colère contre lui, puis gagné et
retenu. Peut-être est-il encore meilleur que je ne le crois en ce
moment. Je demande à réfléchir et je vous en reparlerai.
Je compte sur vous et sur nos amis pour un de ces dimanches. Dites-leur
que je leur serre bien affectueusement la main.
Votre bien dévoué.
=A Gustave Flaubert.=
Médan, 19 septembre 1878.
Mon cher ami,