fond du trou que j'habite. Je ne puis guère sortir du monologue. Je
ne vois personne. Alexis n'a point encore paru. Je suis entouré d'une
population affreuse, dont j'ai le malheur, il est vrai, de comprendre
le charabia, mais avec laquelle j'évite soigneusement tout contact. Et
je me trouve réduit à attendre les journaux de Paris avec fièvre, puis
à m'apercevoir ensuite chaque jour avec quelque colère que ces journaux
sont complètement vides.
Je voudrais retourner à Paris avec trois parties au moins de mon roman;
et comme j'ai d'autres besognes très lourdes, cela me retiendra sans
doute ici jusqu'à la fin octobre. Heureusement que je me débarrasse du
_Bien public_, en reproduisant des fragments de mes articles de Russie.
Voilà, mon cher ami. Je voulais vous dire surtout que nous nous portons
bien, que je travaille, et que vous êtes un saint homme de travailler
aussi. Poussez Céard à abattre quelque besogne. Si vous voyez
Maupassant, serrez-lui la main et dites-lui que je suis sans aucune
nouvelle de Flaubert, auquel je vais écrire d'ailleurs. Des poignées de
main à tout le monde.
Ma femme est heureuse de votre bon souvenir et elle vous envoie toutes
ses amitiés.
Bien cordialement à vous.
Un pays stupide pour le bibelot. Il faudrait s'enfoncer dans les terres.
=A William Busnach.=
L'Estaque, 19 août 1877.
Mon cher confrère,
Voici d'abord mes observations, tableau par tableau.
PREMIER TABLEAU: _L'hôtel Boncœur._--Rien à dire. Exposition
suffisante. Il faut y établir que Lantier trompe Gervaise avec Virginie
(et non avec la sœur de celle-ci, comme dans le roman). Je vous dirai
tout à l'heure pourquoi. La bataille du lavoir devient encore plus
naturelle.
DEUXIÈME TABLEAU: _Le devant de l'assommoir._--Un peu confus, un
peu trop d'allées et venues sans résultat. Est-il bien nécessaire
de montrer là Virginie et Poisson, pour poser leur mariage? Ils ne
viennent que pour ça et sont médiocrement utiles. On pourrait très
bien faire annoncer leur mariage par Coupeau dans sa conversation avec
Gervaise; il est naturel qu'il lui parle de Virginie; d'ailleurs, j'ai
une autre raison que je vous dirai tout à l'heure. D'autre part, je
voudrais que Gervaise assistât à la sortie de Goujet sur le peuple.
Elle l'approuverait beaucoup, et Coupeau aussi. Remarquez qu'il faut
poser là le côté philosophique du drame. Gervaise a peur de la boisson;
si elle refuse d'abord d'épouser Coupeau, c'est qu'elle a tâté d'un
mauvais homme, et qu'elle ne veut pas tenter une nouvelle expérience.
Elle fait jurer à Coupeau de ne jamais boire, etc. La descente des
ouvriers est bien, et fera de l'effet, si on la règle convenablement.
Seulement, au lieu de la mettre en paquet au commencement, il faudrait
l'espacer par groupes, _durant tout le tableau_. Faire quelque chose de
très mouvementé et de très continu. Les comiques seront bons; je crois
toutefois qu'il faudra donner le rôle principal à «Mes Bottes», et non
à «Bec-Salé». «Mes Bottes» a été un des personnages à succès du roman.
C'est un simple changement de nom d'ailleurs. C'est «Mes Bottes» qui
sera _le forgeron_.
TROISIÈME TABLEAU: _Le Moulin d'Argent._--Bien des choses confuses et
pas expliquées. C'est à propos de ce tableau que je vais surtout vous
quereller. Je trouve que le personnage de Lantier, dans le drame, est
inexplicable. On ignore quels motifs le font agir, il n'est pas net.
Voici ce que j'ai trouvé en lisant votre scénario et je crois qu'il
faudrait chercher encore dans ce sens. Au premier tableau, Lantier se
pose nettement: il quitte Gervaise parce qu'il n'aime pas la misère,
et qu'il rêve une vie de parasite; il est l'ouvrier qui ne fait jamais
rien, qui se fait nourrir par les femmes. Voilà le type dont il ne
faut pas s'écarter. Ainsi posé, il n'a que faire au tableau de la
noce, si on n'explique pas autrement sa venue; il a quitté Gervaise,
il ne peut pas revenir lui faire une scène, cela n'aurait aucun sens
et détruirait le type. J'imagine alors que Lantier a quitté Gervaise
pour Virginie; seulement il a un but, il veut marier Virginie avec
Poisson, un garçon qui a fait un petit héritage. De cette façon,
nous gardons le pique-assiette; mais nous transposons la situation,
ce n'est plus le ménage de Gervaise, c'est le ménage de Virginie qui
devient ignoble. Autre chose: on ne s'explique pas pourquoi Lantier
en voudrait à Gervaise, qu'il a quittée librement. Alors, je fais de
Virginie le traître de la pièce. Elle a la fessée du lavoir sur le
cœur, elle veut se venger de Gervaise en troublant son ménage, en
faisant pousser Coupeau à boire. «Il faut que je la fasse crever à mes
pieds», dit-elle toujours en parlant de Gervaise. Et dès lors, c'est
Lantier qui sert d'instrument, Lantier qui se remet avec les Coupeau
plus tard, parce qu'on mange très bien chez eux, Lantier qu'on croira
l'amant de Gervaise, bien que celle-ci ne se soit pas remise avec lui,
Lantier qui mange à la fin la boutique de confiserie et qui est puni
par le mari vengeur. (Je songe que Poisson pourrait très bien faire
justice à la fois de Virginie et de Lantier.) De cette manière tout
s'explique, Lantier, je le répète, est poussé par Virginie, et ne songe
d'ailleurs qu'à assurer son bien-être. Vous voyez dès lors l'importance
que prend à la fin la scène de la boutique de confiserie.--Je voudrais
donc que, dans ce tableau de la noce, on posât d'abord ces choses: le
mariage de Virginie avec Poisson combiné par Lantier, et la rancune de
Virginie qui médite une vengeance, mais qui commence par se remettre
hypocritement avec Gervaise, pour mieux l'atteindre. Lantier n'en reste
pas moins très embarrassant dans ce tableau; pour moi, il ne peut pas
injurier Gervaise, et il est fâcheux que Goujet intervienne de nouveau.
Je ne ferais pas rencontrer Lantier et Gervaise en scène; ou du moins
je ne les ferais pas se parler.--Autre chose: Goujet joue là un rôle
ridicule. Remarques qu'au deuxième tableau vous l'avez montré devant
l'assommoir, trouvant Gervaise à son goût. Gervaise alors n'était pas
mariée. Il pouvait se déclarer; et tout expliquer par un accès de
timidité n'est vraiment pas assez dramatique. Voici ce qu'on pourrait
faire. Devant l'assommoir, Goujet ne connaît encore ni Gervaise ni
Coupeau; il n'a pas sauvé celle-là. Il parle contre les ivrognes, et
Gervaise l'approuve beaucoup. C'est simplement un commencement de
sympathie. Puis, au tableau de la noce, Goujet, qui dîne avec sa mère
dans le restaurant, peut prendre la défense de Gervaise. (Mon Dieu!
on pourrait peut-être tout de même amener une scène entre Lantier et
Gervaise; mais il la faudrait habile. Je vous écris en causant, pardon
si je me contredis.) Quand Goujet a protégé Gervaise, il apprend
qu'elle s'est mariée le jour même, et c'est là qu'il peut se sentir
troublé. La scène est jolie à faire: Goujet emmène un instant Gervaise
à son bras, la rassure, se montre tendre, et pâlit un peu lorsqu'au
bout d'un instant il sait qu'elle est mariée. Elle lui dit qu'elle est
blanchisseuse, et il peut lui parler de sa mère. Tout cela s'emmanche
mieux, je crois. Tout est noué, la vengeance de Virginie, le rôle que
Lantier jouera, l'amour naissant et discret de Goujet, l'espoir de
bonheur du jeune ménage Coupeau, qui doit si peu se réaliser.--Garder
le croque-mort, dont les deux apparitions feront de l'effet.--Je trouve
que les comiques tiennent trop de place au commencement du tableau. Il
faut réserver la nourriture pour le repas de l'oie.
QUATRIÈME TABLEAU: _La maison en construction._--C'est un des bons
tableaux, et qui m'a fait plaisir. Seulement, la chute de Coupeau est
bête au théâtre, si elle est due au hasard. Il faut absolument qu'il
y ait du Lantier là-dessous, de la Virginie. Les Coupeau sont trop
heureux, ils ont un bonheur insolent; ils mettent de l'argent de côté,
le mari ne boit pas, la femme travaille. Cela ne peut pas durer. Ne
pourrait-on pas imaginer ceci? La maison qu'on répare est justement
celle où demeure les Poisson. Coupeau travaille sur un échafaudage.
Pendant qu'il est descendu manger sa soupe auprès de sa femme, la
fenêtre de Virginie s'ouvre au cinquième, et on voit la coquine qui
dénoue des cordes et pose une planche en bascule; elle peut dire un
simple mot: «A tout à l'heure», dit par Coupeau à sa femme. «Tu peux
lui dire adieu», murmure Virginie, et elle referme la fenêtre. Coupeau
remonte et, pour répondre à Nana qui l'appelle d'en bas, il s'avance
jusqu'au bout de la planche qui bascule.--Tout ceci est pour dramatiser
un peu la pièce qui manque de tout intérêt dramatique. C'est à discuter.
CINQUIÈME TABLEAU: _La rue de la Goutte-d'or._--Je trouve encore
là le sujet indiqué et traité avec quelque confusion. Voici ce que
je voudrais: d'abord Gervaise seule prend le livret de la caisse
d'épargne derrière la pendule, et constate que toutes les économies
sont parties. La maladie de Coupeau a tout dévoré. Maman Goujet entre
et l'aide à poser la situation. Je ferai aussi paraître Virginie qui
est souvent venue prendre des nouvelles de Coupeau; très hypocrite,
très fausse, plaignant tout haut le ménage et enchantée de voir les
économies mangées. Il faut faire entendre en outre qu'elle poursuit sa
vengeance et que maintenant elle va lâcher Lantier sur Coupeau pour
le pousser à l'inconduite. Puis Goujet se trouve seul avec Gervaise;
montrer l'amour de Goujet pour Gervaise; celle-ci lui dit son espoir
perdu d'avoir une boutique, mais elle travaillera, et elle laisse voir
que les longues flâneries de la convalescence de Coupeau l'inquiètent.
C'est alors que Coupeau rentre avec ses amis. Il est très gai (premier
degré de l'ivresse). Il veut embrasser sa femme, etc. Les ivrognes
rigolent. Cependant, Goujet, qui est là, reste grave, puis disparaît
sans bruit. Et lorsque Coupeau et ses amis sont repartis, pour aller
boire un canon, Goujet rentre doucement, comme il est sorti. Il apporte
les cinq cents francs destinés à son mariage, il supplie Gervaise de
les accepter. Mais Gervaise ne les acceptera que si Mme Goujet l'y
autorise. Goujet appelle sa mère, et celle-ci ne veut pas contrarier
son fils, mais elle prédit que Coupeau mangera la maison, etc. Comme
Gervaise a encore les cinq cents francs en or sur la table, Virginie
reparaît. Elle est furieuse de voir cet argent. C'est alors qu'elle se
promet de lancer Lantier sur Coupeau.
SIXIÈME TABLEAU: _La boutique de la blanchisseuse._--Il est bon.
Il faut l'arranger un peu seulement. Pour mieux expliquer encore
comment Coupeau peut appeler Lantier, on peut dire qu'il a rencontré
Lantier chez les Poisson, et qu'il s'est remis avec lui en trinquant.
Seulement, il n'a pas encore osé l'introduire dans son ménage. C'est
Virginie qui a dit à Lantier de rôder autour de la boutique, en se
chargeant de l'y faire entrer, et c'est elle qui indique Lantier à
Coupeau, quand celui-ci cherche un quatorzième convive.
SEPTIÈME TABLEAU: _La forge._--Jusqu'ici l'intérêt dramatique me
paraît suffisant. Mais il faut absolument dans la forge une péripétie.
Remarquez où nous en sommes. Virginie va être triomphante. Coupeau
est sur la mauvaise pente. Il est nécessaire que Coupeau intervienne.
(D'abord, je supprimerai le tableau suivant, l'intérieur des Goujet,
qui décidément fait longueur, et je transporterai les scènes
nécessaires dans la forge.) Au lever du rideau, une forge en branle, le
soufflet marche, les marteaux tapent, etc. Puis Goujet arrive, il est
patron, il a réussi par son travail. Ses ouvriers peuvent le féliciter.
Mais il est triste tout de même, et sa mère qui se présente se plaint
de le voir refuser son bonheur. Entrée de Gervaise qui rapporte le
linge (les Goujet ont leur logement à côté de la forge). Scène avec
Mme Coupeau à propos du linge. Scène entre Goujet et Gervaise qui lui
jure qu'on la calomnie, qu'elle n'est pas avec Lantier, qu'elle ne s'y
remettra jamais. Alors joie de Goujet. «Mes Bottes» arrive et, comme il
a toujours _fait deux doigts de cour_ à Gervaise, il blague le patron,
dit que ce ne sont pas les bons ouvriers qui réussissent, et finalement
lui propose de forger un boulon. Le duel au boulon comme dans le
livre. Puis, Coupeau arrive pour chercher sa femme. Il est ivre, il
veut lever la main sur elle. Mais Goujet le repousse, le jette dans
un coin, et commence à le sermonner d'importance. Il lui dit son fait
avec éloquence, lui montre où il va, à la honte et à la mort; il lui
parle de sa fille Nana qui sera une prostituée; il lui montre la pauvre
Gervaise qui sanglotte. Et peu à peu, Coupeau devant cette tirade
ardente se redresse, le bon ouvrier d'autrefois se réveille en lui.
Oui, oui, Goujet a raison, il faut travailler. Enfin Goujet lui dit les
calomnies qui courent sur son ménage, on dit qu'il favorise les amours
de sa femme et de Lantier. Coupeau jette un cri de fureur et dit qu'il
saura bien prouver son honnêteté. Et comme «Mes Bottes» entre avec une
bouteille, Coupeau prend la bouteille et la brise, en jurant qu'il ne
boira plus.
HUITIÈME TABLEAU: _L'intérieur des Goujet._--Supprimé.
NEUVIÈME TABLEAU: _L'assommoir._--Dès lors ce tableau devient très
dramatique. C'est la tentation de Coupeau par Lantier. Un matin,
Coupeau--il travaille depuis quelque temps--part pour aller au travail.
Mais on l'appelle dans l'Assommoir. «Mes Bottes» est là. Entre Lantier,
et Coupeau lui dit son fait et veut s'en aller. Mais les autres le
retiennent. Lantier le décide à boire. Peu à peu Coupeau cède; qui a bu
boira. Et il finit par se jeter dans les bras de Lantier. C'est alors
que Gervaise apparaît. Une colère sombre la prend, lorsqu'elle voit
Coupeau déjà allumé. Elle comptait sur la semaine pour manger. Alors,
peu à peu, par désespoir, elle boit elle-même et se grise. Goujet
arrive et s'en va désespéré. (Non, je ne ferai pas arriver Goujet, car
la pièce a l'air finie; j'aime mieux laisser la situation en suspens.)
DIXIÈME TABLEAU: _La boutique de confiserie._--On peut le garder à
peu près tel qu'il est. Seulement, il serait préférable de poser la
boutique de confiserie dans le tableau de l'assommoir. Les comiques
diraient que Lantier se goberge maintenant chez les Poisson; et de
cette manière on serait au courant de la situation dès le lever du
rideau.--Je n'aime pas non plus la fin du tableau. Il faudrait que la
sortie de Gervaise terminât le tableau. Après qu'elle a appelé Poisson,
elle devrait achever le lavage qu'elle a interrompu; les petites
scènes entre Poisson et Lantier auraient lieu pendant qu'elle essuie.
Puis elle se lèverait et partirait en disant à Virginie qu'elle ne
la livrera pas à son mari, mais qu'elle compte sur le ciel pour que
justice soit faite.
ONZIÈME TABLEAU.--Un peu bref, dans les premières scènes. Je remarque
que les Lorilleux ne servent à rien.
DOUZIÈME TABLEAU.--Les comiques un peu trop développés, à cette minute
suprême. Je trouve aussi que Gervaise fait une entrée qu'il faudrait
préparer davantage. Je la ferais d'abord traverser une ou deux fois la
scène, sans rien dire, en se traînant. Elle peut être assise sur un
banc, au lever du rideau, immobile, muette. Puis, elle traverse, enfin
elle arrive devant la rampe et meurt.
Mon opinion définitive maintenant, c'est que le drame est possible, si
on le dramatise un peu dans le sens que j'indique. Il ne resterait que
onze tableaux.
Voici ce que je vous propose. Lisez mon barbouillage. Dites-moi si les
modifications que je demande plaisent à vous et à votre collaborateur.
Dites-moi cela le plus vite possible, et alors, brièvement, j'écrirai
un résumé du scénario tel que je le comprends. Vous pourrez ensuite
vous mettre tout de suite à écrire la pièce.
Je garde le scénario jusqu'à votre réponse.
Je suis malheureusement écrasé de besogne, mais je tâcherai de ne pas
trop vous faire attendre mon projet de plan.
Bien cordialement à vous.
=Au même.=
L'Estaque, 23 août 1877.
Mon cher confrère,
Je vous envoie par le même courrier votre scénario et celui que j'ai
indiqué en m'aidant du vôtre. J'ai fait la modification dont je vous
avais parlé; de plus, j'ai modifié souvent l'ordre des scènes, d'après
un plan qui m'a paru plus scénique. Je réponds d'abord à votre dernière
lettre.
Je suis de votre avis, le lavoir est à présent de toute nécessité. J'ai
mis ce tableau. Maintenant, le drame est complet. Nous n'aurons reculé
devant rien.
TROISIÈME TABLEAU.--J'ai laissé Poisson et Virginie, qui décidément
sont nécessaires.
QUATRIÈME TABLEAU.--Il faut absolument que notre Lantier soit un
maquereau, qu'il vive sur les femmes. C'est notre type. Mais on peut
y mettre toutes les formes imaginables.--J'ai laissé la scène entre
Gervaise et Lantier. Elle est nécessaire.
CINQUIÈME TABLEAU.--Je sais qu'il est raide de faire de Virginie une
assassine. Mais songez au décor et à l'originalité de la mise en scène.
C'est très séduisant, cet échafaudage avec les ouvriers qui montent
et descendent, et cette femme là-haut, au cinquième, qui prépare son
meurtre, après avoir causé. Puis, nous sommes au boulevard, il est
entendu que nous faisons de Virginie un traître de mélodrame. Enfin,
on peut toujours garder cela et adoucir la chose, si cela paraît au
dernier moment absolument nécessaire. Je tiens beaucoup à l'effet.
HUITIÈME TABLEAU.--Il importe peu que Gervaise apporte ou ait apporté
son linge, pourvu qu'on cause du linge.
Et c'est tout, j'ai répondu pour le moment à toutes vos observations.
Maintenant, soyons solennels. Je viens de relire attentivement mon
plan, en critique sévère, et voici mon avis. Les tableaux me paraissent
d'aplomb, bien déduits, bien distribués, bien emmanchés les uns dans
les autres. Mais, comme drame, la pièce reste médiocre. Le public,
pendant cinq heures, se contentera-t-il de cette rivalité de deux
femmes, qui est bien maigre pour une aussi vaste machine? C'est ce
que j'ignore. Mais à cela je réponds que nous tirons la pièce d'un
roman que tout le monde connaît, et que notre seule ambition est de
mettre les types de ce roman sur les planches. Nous y réussissons en
ce sens que nous n'avons presque rien changé au roman et que nous le
conservons tout entier. Je crois donc que le drame suffirait, mais à
une _condition essentielle:_ ce serait de trouver un directeur qui
dépenserait l'argent nécessaire. Il faut des décors exacts, très
curieusement plantés, faits exprès, copiés sur nature, et très vastes.
Il faudrait une figuration très soignée et nombreuse. Il faudrait enfin
une interprétation hors ligne. Cela étant, nous pourrions parfaitement
avoir un gros succès, malgré l'insuffisance dramatique de la pièce.
Tout Paris voudrait voir le lavoir, la forge, l'assommoir, etc. Tel
est mon avis. _Mais je veux connaître le vôtre_. Très franchement,
pensez-vous que nous devions aller de l'avant? Je crois que nous
n'améliorerons plus beaucoup le plan. Il faut une décision.
Maintenant, si c'est M. Gastineau qui écrit la pièce, faites-lui bien
les recommandations suivantes: Qu'il suive le roman de très près, pour
en garder l'accent. Qu'il se méfie des trois comiques qui vont toujours
ensemble et qui finiraient par être fatigants en répétant les mêmes
plaisanteries. Qu'il garde l'argot pour eux, mais qu'il emploie pour
les autres personnages une langue très simple, et rigoureuse. Qu'il
s'inquiète aussi de la plantation des décors pour les jeux possibles
des acteurs.--Ou écrire la pièce. Je rentrerai à Paris dans les
premiers jours de novembre, le 4 ou le 5, et nous achèverons alors de
tout arrêter.--Écrivez-moi votre dernière opinion, et agissons. Gardez
mes lettres et, conservez-moi mon manuscrit. J'ai la faiblesse de tenir
à mes manuscrits. Puis nous pouvons avoir besoin de tout cela.
Bien cordialement à vous.
=A Madame Charpentier.=
L'Estaque, 21 août 1877.
Chère Madame,
Votre mari m'a d'abord stupéfié: j'ai reçu de lui deux lettres coup
sur coup; mais il s'est bien vite calmé, et j'attends depuis deux mois
une réponse, à propos de _Thérèse Raquin_. Remarquez que je constate
simplement la chose. Je ne me plains pas, car il me serait à moi-même
souverainement désagréable de m'occuper d'affaires en ce moment.
En juin et en juillet, nous n'avons pas eu à nous plaindre de la
chaleur. Il faisait même frais. Je croyais échapper aux terribles
insolations dont on m'avait menacé. Mais depuis trois jours, le siroco
souffle, et nous sommes dans une fournaise. Il y a eu 37° à Marseille.
Je vous écris ce matin par 39°, ce qui rend ma lettre méritoire.
Pas de nouvelles, naturellement. Nous sommes trop seuls, trop perdus.
Je reste des semaines sans voir personne. Pourtant, les journaux ont
parlé, ma retraite est connue, et des enthousiastes viennent encore
me relancer de temps à autre. Je suis même menacé d'un banquet à
Marseille, auquel j'espère bien échapper. Nous avons eu Bouchor en
juin, et un apprenti dramatique marseillais nous a invités tous deux
à un festin chez Roubion, le Café Anglais d'ici. Voilà tout le côté
mondain de ma villégiature.
Je travaille beaucoup, et c'est ce qui tue le temps. Malheureusement,
l'indisposition dont ma femme vous a parlé a fait du tort à mon roman.
Je ne l'emporterai pas aussi avancé que je l'espérais. Il y a des jours
où je suis inquiet sur cette œuvre, elle me paraît bien plate et bien
grise; d'autres jours, je la trouve bonhomme, d'une lecture agréable et
facile. J'ai un quart du livre terminé. Je suis surtout content d'une
grande description de Paris, un matin de printemps, à vol d'oiseau,
qui est un des morceaux les plus brillants que j'aie encore décrits.
Maintenant, je vais pousser les choses à la tendresse. Mais il faut
bien nous dire que nous n'allons pas avoir le succès de _L'Assommoir_.
Cette fois, _Une page d'amour_ (je m'en tiens à ce titre, qui est
le meilleur de ceux que j'ai trouvés) est une œuvre trop douce pour
passionner le public. Là-dessus, il n'y a aucune illusion à se faire.
Vendons-en dix mille, et déclarons-nous satisfaits. Mais nous nous
rattraperons avec _Nana_. Je rêve ici une _Nana_ extraordinaire. Vous
verrez ça. Du coup, nous nous faisons massacrer, Charpentier et moi.
Quoi encore d'intéressant? On s'occupe fortement du drame
_L'Assommoir_. Sans doute, l'affaire se fera avec Larochelle pour
L'Ambigu. Il est entendu que je ne signe pas. Le drame aura onze
tableaux, dont quelques-uns à grand effet.
Vous voyez que je ne parle que de moi. Égoïsme d'auteur. Au demeurant,
nous vivons à merveille, dans un pays que j'aime beaucoup. Nous avons
mangé des fruits superbes, des pêches grosses comme des têtes d'enfant.
Ma femme est dans une besogne formidable: elle fait mes rideaux, des
appliques de vieilles fleurs de soie sur du velours, et je vous affirme
que c'est un joli travail. Nous allons rarement à Marseille, ville
d'épiciers. Le grand moment de la journée est l'heure du bain, à six
heures, lorsque le ciel se couche. Puis, nous restons jusqu'à dix
heures, en face d'un ciel admirable. Imaginez-vous qu'en trois mois il
n'a plu qu'une fois, et encore la nuit. Je n'ai pas eu la consolation
de voir l'eau tomber. Ce ciel toujours bleu finit par me dégoûter du
beau temps. Je donnerais beaucoup pour une de ces belles averses de
Paris.
Aucune nouvelle de Daudet, de Flaubert; j'ai reçu une lettre de
Goncourt, qui est dans les Ardennes. Je ne suis en correspondance
qu'avec Tourguéneff. Si vous savez quelque chose de mon petit monde,
vous me comblerez en étant indiscrète.
Il faut pourtant que je vous parle un peu de vous tous, et que je
me roule aux pieds de mon filleul; sans quoi je ne serai pas blanc.
Êtes-vous satisfaits de votre séjour à Cabourg, et comment va la petite
famille, que vous couvrirez de baisers pour ma femme et pour moi? Dites
à Mme Charpentier[25] que nous songeons souvent à elle et que ma femme
doit lui écrire prochainement; et présentez-lui toutes nos amitiés.
J'ai été très heureux des renseignements que Labarre m'a envoyés ces
mois derniers. Savez-vous qu'on a vendu: en juin, 2,580 volumes de la
série dont 1,366 _Assommoir_; et en juillet, 3,167 volumes, nombre
dans lequel _L'Assommoir_ entre pour 1,800? Ce qui me ravit surtout,
c'est la marche des premiers romans. Si nous gardions ce courant-là, ce
serait trop beau. Mais voilà que je parle encore de moi, et je suis au
bout de mon papier.