exemplaire partira pour Croisset. En ce moment, je me délasse, j'écris
une farce en trois actes, un cocuage[22] pour le Palais-Royal, dont le
directeur est venu me demander une pièce. Ensuite, je ferai sans doute
un drame, puis je me mettrai à un roman de passion.
Goncourt a complètement terminé sa _Fille Élisa_. Seulement, il ne veut
paraître qu'en avril, sans doute pour laisser _L'Assommoir_ essuyer les
plâtres. Tourguéneff m'écrit qu'il a un accès de goutte. Daudet est en
plein dans son roman. Voilà les nouvelles.
Bon travail, mon ami, et revenez-nous vite avec un chef-d'œuvre.
Tourguéneff et Maupassant m'ont dit beaucoup de bien d'_Un Cœur simple_.
A bientôt, n'est-ce pas? et tout à vous.
Que dites-vous de Germiny? Cela égaie l'existence.
=Au Directeur du _Bien Public_.=
13 février 1877.
Monsieur et cher Directeur,
Voici plusieurs jours que je songe à répondre aux étranges accusations
dont la critique affolée poursuit mon dernier roman. Certes, je laisse
de côté les accusations simplement littéraires; mon œuvre d'artiste
appartient au public, et je n'ai pas la sotte prétention de forcer les
gens à m'admirer. Mais j'ai entendu dire autour de moi: «M. Zola, qui
est républicain, vient de commettre une mauvaise action en représentant
le peuple sous des couleurs aussi abominables». Eh bien! c'est à cette
phrase seule que je veux répondre. Je crois devoir faire cette réponse
pour moi-même et pour _Le Bien public_, l'organe républicain qui a bien
voulu publier la première partie de _L'Assommoir_.
Il me faut prendre la question d'un peu haut.
Dans la politique, comme dans les lettres, comme dans toute la pensée
humaine contemporaine, il y a aujourd'hui deux courants bien distincts:
le courant idéaliste et le courant naturaliste. J'appelle politique
idéaliste la politique qui se paie de grandes phrases toutes faites,
qui spécule sur les hommes comme sur de pures abstractions, qui rêve
l'utopie avant d'avoir étudié le réel. J'appelle politique naturaliste
la politique qui entend d'abord procéder par l'expérience, qui est
basée sur des faits, qui soigne en un mot une nation d'après ses
besoins.
Je ne veux engager en rien _Le Bien public_. Je ne suis pas moi-même un
homme politique et j'exprime seulement ici les idées d'un observateur
que les choses humaines passionnent. Depuis plusieurs années, il est un
spectacle qui m'intéresse fort: c'est de voir la queue romantique faire
une irruption dans la politique et s'y installer commodément avec les
panaches et les pourpoints abricot de 1830.
Il y a là une étude curieuse qu'il faudra bien tenter un jour. Sans
doute, les drames romantiques laissaient le public froid. Les recettes,
sur les planches, devenaient maigres, et l'heure était arrivée de
passer à d'autres exercices. Alors, on a abandonné aux rats l'Ambigu,
on a créé des journaux. Toutes les guenilles du vieux drame ont été
déménagées. C'est le grand premier rôle qui écrit les articles de tête,
plume au vent et le poing sur la hanche. Ce sont les comparses, en
habits pailletés d'or, qui crient: «Pasque-Dieu! citoyens, nous allons
en découdre?» Ce sont les mêmes procédés romantiques, les violentes
oppositions d'ombre et de lumière, les héros et les monstres, le
mensonge triomphal, qui tiennent les lecteurs en haleine après avoir
ennuyé les spectateurs. On bat monnaie comme l'on peut, et puisque la
littérature se montrait marâtre, autant devenir millionnaires avec la
politique.
Étrange politique, vraiment! Bocage et Mélingue vous manquent pour
lancer les premiers-Paris. Cette politique-là demanderait à être
déclamée, en roulant les yeux et en faisant les grands bras. Tout y
est faux et mensonger, les hommes et les choses. C'est une politique
de carton doré, une politique de pompe théâtrale, derrière laquelle se
creuse le vide, un vide béant où tout peut crouler un jour. Quand la
représentation sera terminée, quand le peuple aura payé et acclamé les
comédiens, il se retrouvera sur le trottoir, grelottant et aussi nu
qu'auparavant.
Il n'y a de solide, en ce siècle, que ce qui se repose sur la science.
La politique idéaliste doit mener fatalement à toutes les catastrophes.
Lorsqu'on refuse de connaître les hommes, lorsqu'on arrange une société
comme un tapissier décore un salon, pour le gala, on fait une œuvre
qui ne saurait avoir de lendemain; et je dis cela plus encore pour les
républicains idéalistes que pour les conservateurs idéalistes. Les
républicains idéalistes tuent la République, telle est ma conviction
formelle. Ils vont contre le siècle lui-même, ils bâtissent un édifice
qui ne s'appuie sur rien de stable, et qui sera fatalement emporté.
Quand Lavoisier a dégagé la chimie de l'alchimie, il a commencé par
analyser l'air que nous respirons. Eh bien! analysez d'abord le peuple,
si vous voulez dégager la République de la royauté!
J'affirme donc que j'ai fait une œuvre utile en analysant un certain
coin du peuple, dans _L'Assommoir_. J'y ai étudié la déchéance d'une
famille ouvrière, le père et la mère tournant mal, la fille se gâtant
par le mauvais exemple, par l'influence fatale de l'éducation et du
milieu. J'ai fait ce qu'il y avait à faire: j'ai montré des plaies,
j'ai éclairé violemment des souffrances et des vices, que l'on peut
guérir. Les politiques idéalistes jouent d'un médecin qui jetterait des
fleurs sur l'agonie de ses clients. J'ai préféré étaler cette agonie.
Voilà comment on vit et comment on meurt. Je ne suis qu'un greffier
qui me défends de conclure. Mais je laisse aux moralistes et aux
législateurs le soin de réfléchir et de trouver les remèdes.
Si l'on voulait me forcer absolument à conclure, je dirais que tout
_L'Assommoir_ peut se résumer dans cette phrase: Fermez les cabarets,
ouvrez les écoles. L'ivrognerie dévore le peuple. Consultez les
statistiques, allez dans les hôpitaux, faites une enquête, vous verrez
si je mens. L'homme qui tuerait l'ivrognerie ferait plus pour la
France que Charlemagne et Napoléon. J'ajouterai encore: Assainissez
les faubourgs et augmentez les salaires. La question du logement est
capitale; les puanteurs de la rue, l'escalier sordide, l'étroite
chambre où dorment pêle-mêle les pères et les filles, les frères et les
sœurs, sont la grande cause de la dépravation des faubourgs. Le travail
écrasant qui rapproche l'homme de la brute, le salaire insuffisant qui
décourage et fait chercher l'oubli, achèvent d'emplir les cabarets et
les maisons de tolérance. Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la
société le veut bien.
Et j'arrive enfin à la singulière façon dont on a vu et jugé mes
personnages.
On pense qu'en un pareil sujet je n'ai pas agi à l'étourderie. Dans
mon plan général, je me suis au contraire vivement préoccupé de
présenter tous les types saillants d'ouvriers que j'avais observés. On
m'accuse de ne pas composer mes romans. La vérité est que je consacre
à la composition des mois de travail. J'ai donc cherché et arrêté mes
personnages de façon à incarner en eux les différentes variétés de
l'ouvrier parisien. Et voilà que l'on écrit partout que mes personnages
sont tous également ignobles, qu'ils se vautrent tous dans la paresse
et dans l'ivrognerie. Vraiment, est-ce moi qui perds la tête, ou
sont-ce les autres qui ne m'ont pas lu? Examinons mes personnages.
Il n'y en a qu'un qui soit un gredin, Lantier. Celui-là est malpropre,
je le confesse. J'estime que j'ai le droit de mettre un personnage
malpropre dans mon roman, comme on met de l'ombre dans un tableau.
Seulement, celui-là n'est pas un ouvrier. Il a été chapelier en
province, et il n'a plus touché un outil depuis qu'il est à Paris.
Il porte un paletot, il affecte des allures de monsieur. Certes, je
n'insulte pas en lui la classe ouvrière, car il s'est placé de lui-même
en dehors de cette classe.
Voyons les autres, maintenant:
Les Lorilleux. Est-ce que les Lorilleux sont des fainéants et des
ivrognes? En aucune façon. Jamais ils ne boivent. Ils se tuent au
travail, la femme aidant le mari de toute la force de ses petits bras.
Certes, ils sont avares, ils ont une méchanceté cancanière et envieuse.
Mais quelle vie est la leur, dans quelles galères ils s'atrophient et
se déjettent? La même besogne abrutissante les cloue pendant des années
dans un coin étouffant, sous le feu de leur forge qui les dessèche. On
n'a donc pas compris que les Lorilleux représentaient les esclaves et
les victimes de la petite fabrication en chambre! Je me suis bien mal
expliqué, alors.
Les Boche. Est-ce que les Boche sont des fainéants et des ivrognes? En
aucune façon. Tous deux travaillent. A peine l'homme boit-il un verre
de vin. Ils sont les concierges que tout le monde connaît, ils ne
commettent pas dans le livre une seule mauvaise action.
Les Poisson. Est-ce que les Poisson sont des fainéants et des ivrognes?
En aucune façon. Le mari, le sergent de ville, est au contraire
une figure du devoir, poussée un peu au comique peut-être, mais
foncièrement honnête. La femme a des rapports avec Lantier, il est
vrai; mais cette liaison est un besoin de mon drame, et je ne sache pas
qu'il soit défendu aux romanciers d'utiliser l'adultère.
Goujet. Est-ce que Goujet est un fainéant et un ivrogne? En aucune
façon. Ici, j'ai trop beau jeu. Goujet, dans mon plan, est l'ouvrier
parfait, l'ouvrier modèle, propre, économe, honnête, adorant sa mère,
ne manquant pas une journée, restant grand et pur jusqu'au bout.
N'est-ce pas assez d'une pareille figure, pour que tout le monde
comprenne que je rends pleine justice à l'honneur du peuple? Il y a
dans le peuple des natures d'élite, je le sais et je le dis, puisque
j'en ai mis une dans mon livre. Et l'avouerai-je même? Je crains bien
d'avoir un peu menti avec Goujet, car je lui ai prêté parfois des
sentiments qui ne sont pas de son milieu. Il y a là, pour moi, un
scrupule de conscience.
J'arrive aux trois personnages qui sont le centre du roman, à Gervaise,
à Coupeau et à Nana. Ici, je suis en plein dans mon drame, et je
réclame toutes les libertés qu'on accorde aux dramaturges.
Est-ce que Gervaise et Coupeau sont des fainéants et des ivrognes? En
aucune façon. Ils deviennent des fainéants et des ivrognes, ce qui est
une tout autre affaire. Cela, d'ailleurs, est le roman lui-même; si
l'on supprime leur chute, le roman n'existe plus, et je ne pourrais
l'écrire. Mais, de grâce, qu'on me lise avec attention. Un tiers du
volume n'est-il pas employé à montrer l'heureux ménage de Gervaise et
de Coupeau, quand la paresse et l'ivrognerie ne sont pas encore venues.
Puis la déchéance arrive, et j'en ai ménagé chaque étape, pour montrer
que le milieu et l'alcool sont les deux grands désorganisateurs, en
dehors de la volonté des personnages. Gervaise est la plus sympathique
et la plus tendre des figures que j'aie encore créées; elle reste bonne
jusqu'au bout. Coupeau lui-même, dans l'effrayante maladie qui s'empare
peu à peu de lui, garde le côté bon enfant de sa nature. Ce sont des
patients, rien de plus.
Quant à Nana, elle est un produit. J'ai voulu mon drame complet. Il
fallait une enfant perdue dans le ménage. Elle est fille d'alcoolisés,
elle subit la fatalité de la misère et du vice. Je dirai encore:
Consultez les statistiques, et vous verrez si j'ai menti.
Restent les comparses, des ivrognes et des fainéants, que j'ai dû
choisir tels, pour expliquer et hâter la chute de Coupeau. J'allais
oublier Bijard et la petite Lalie. Bijard n'est qu'une des faces de
l'empoisonnement par l'alcool. On meurt du _delirium tremens_ comme
Coupeau, ou l'on devient fou furieux comme Bijard. Bijard est un fou,
de l'espèce de ceux que la police correctionnelle a souvent à juger.
Quant à Lalie, elle complète Nana. Les filles, dans les mauvais ménages
ouvriers, crèvent sous les coups ou tournent mal.
Eh bien! où voit-on que j'aie pris seulement des ivrognes et des
fainéants comme personnages? Tout le monde travaille, au contraire,
dans _L'Assommoir_; il y a sept ou huit tableaux qui montrent les
ouvriers au travail. Et, sauf les exceptions nécessaires à mon drame,
personne ne boit. Me voilà loin de compte avec la critique, qui
m'accuse de n'avoir mis que des gredins en scène. On me lit bien mal.
C'est tout ce que je désirais prouver.
D'ailleurs, on ne veut pas comprendre que _L'Assommoir_, comme mes
précédents romans, appartient à une série, à un vaste ensemble qui se
composera d'une vingtaine de volumes. Cet ensemble a un sens général
qu'on ne verra bien nettement que lorsque je serai arrivé au bout de
ma lourde tâche. C'est ainsi que la série doit comprendre deux romans
sur le peuple. Que les personnes qui m'accusent de n'avoir pas montré
le peuple sous toutes ses faces veuillent bien attendre le second roman
que je compte lui consacrer. _L'Assommoir_ restera comme une note
unique, au milieu des autres volumes.
Je ne m'arrêterai pas à la question du langage. J'ai fait parler les
ouvriers de nos faubourgs comme parle la grande majorité d'entre eux.
Il est puéril de me dire que ce n'est pas là la langue du peuple; allez
dans les quartiers populeux et écoutez, voilà ma seule réponse. Les
ouvriers les plus honnêtes parlent ainsi. D'ailleurs, est-ce que les
artistes n'ont pas beaucoup de ce langage? Est-ce que les hommes les
plus distingués, dans un dîner d'hommes, n'ont pas un langage plus
libre encore? Toutes les colères contre l'essai de style que j'ai tenté
sont trop hypocrites pour que je m'y arrête. Du reste, je n'entends pas
entrer dans la discussion littéraire.
Cette lettre est déjà trop longue, et il est temps de conclure. Aux
républicains idéalistes qui m'accusent d'avoir insulté le peuple,
je réponds en disant que je crois au contraire avoir fait une bonne
action. J'ai dit la vérité, j'ai fourni des documents sur les misères
et sur les chutes fatales de la classe ouvrière, je suis venu en aide
aux politiques naturalistes qui sentent le besoin d'étudier les hommes
avant de les servir. Sans la méthode, sans l'analyse, sans la vérité,
il n'y a pas plus de politique que de littérature possible, aujourd'hui.
Et, d'ailleurs, il est absolument faux que _L'Assommoir_ soit un égout
où ne grouillent que des êtres pourris et malfaisants. Je le nie de
toute ma force. On est dépaysé par la forme vraie, on ne peut admettre
un art qui ne ment pas; de là les répugnances des lecteurs devant des
détails qu'ils subissent cependant sans dégoût dans la vie de tous
les jours. Je porte la vie dans mes livres; il faut l'y accepter tout
entière. La vie des ducs, comme la vie des zingueurs, aurait des côtés
qui pourraient blesser, mais que je croirais devoir mettre, par respect
du réel.
Voilà, Monsieur et cher Directeur, ce que je voulais dire aux lecteurs
du journal républicain qui a bien voulu publier la première partie de
_L'Assommoir_.
Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.
=A Léon Hennique.=
L'Estaque, 29 juin 1877.
Mon cher ami,
Merci de votre bonne et sympathique lettre. Je ne vous oubliais pas, je
songeais même à vous écrire, lorsque tous m'avez donné de vos nouvelles.
Vous avez un beau courage et je vous félicite de travailler. Le travail
est la première force du talent. Quand on est jeune comme vous et
décidé à faire une œuvre, on fait cette œuvre malgré tout. Ne revenez à
Paris que votre livre terminé.
Je suis ici depuis un mois. Le pays est superbe. Vous le trouveriez
peut-être aride et désolé; mais j'ai été élevé sur ces rocs nus et dans
ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque
je les revois. L'odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse. Je
suis donc très heureux, malgré une installation assez primitive. Nous
couchons sur des paillasses détestables, entre autres ennuis. Mais les
bouillabaisses et les coquillages dont je me nourris compensent à mes
yeux beaucoup d'inconvénients. La chaleur est très supportable, grâce
aux brises de mer. Les moustiques sont moins agréables.
D'ailleurs, je me suis mis tout de suite au travail. Ma chambre donne
sur la mer qui se trouve à quelques mètres. J'ai ainsi, pendant que
j'écris, un vaste horizon. J'ai déjà fait trois chapitres de mon
roman[23]. Cela est bien pâle et bien fin, à côté de _L'Assommoir_, ce
qui fait que je m'étonne moi-même par moments et que je reste inquiet.
Mais j'ai voulu cette note nouvelle. Elle est moins puissante et moins
personnelle que l'autre; seulement; elle jettera de la variété dans la
série. J'espère rentrer à Paris avec les trois quarts de mon roman. Il
commencera à paraître en novembre dans _Le Bien public_.
Je n'ai pas de nouvelles de nos amis de Paris. Alexis lui-même ne m'a
pas écrit. Je compte leur envoyer à chacun quelques mots, à tour de
rôle. Le petit journal dont vous me parlez, _Les Cloches_, me parait
être à la dévotion d'Alexis, car il m'en a envoyé un numéro dans lequel
se trouve une biographie de lui, qu'il a dû dicter.--Vous savez que _La
République des Lettres_ n'est plus; mais je n'ai pas de détails.
Travaillez bien et songez au théâtre, là-bas, dans votre solitude. Ce
serait une grande affaire pour nous tous, si un de nous conquérait les
planches. Je crois qu'il faudrait être pratique, sans rien abandonner
des tendances nouvelles.
Ma femme va beaucoup mieux, surtout depuis quelques jours. Elle est
bien sensible à votre bonne amitié et vous envoie tous ses compliments.
Une bonne poignée de main, mon cher ami, et bien cordialement à vous.
Écrivez-moi, je vous répondrai vite.
=A Henry Céard.=
L'Estaque, 16 juillet 1877.
Mon cher ami,
Imaginez-vous que votre longue et intéressante lettre nous a trouvés
au lit, ma femme et moi. Pendant deux jours, je l'ai gardée sur ma
table, sans pouvoir la lire. Nous avons été pris presque en même temps
de douleurs de tête intolérables, qui se sont terminées en une sorte
de gastrite. Cette mauvaise plaisanterie a duré huit grands jours, et
nous ne sommes pas encore bien solides. J'accuse la cuisine du Midi et
certain vent d'Afrique que nous recevons en pleine figure.
Vous devez comprendre maintenant pour quelle raison je ne vous ai pas
répondu plus tôt.
J'ai bien regretté de n'être pas à Paris. Je serais allé applaudir de
grand cœur votre _Pierrot Spadassin_, et j'aurais trouvé moyen d'en
parler dans _Le Bien public_. Le malheur est que j'ai interrompu mes
comptes rendus de théâtre, pour me lancer dans la littérature. Si je
fais une revue des petites pièces que j'ai négligées, comme j'en ai le
projet, je réserverai un coin pour votre _Pierrot_. Mais cela n'aura
pas l'éclat que j'aurais voulu. La pièce, d'après votre analyse, me
semble très fine et très heureusement conduite. Ce qui tempère mon
chagrin de ne pas avoir été là, c'est l'espérance que vous réussirez à
faire jouer votre pièce sur un théâtre sérieux; et il est à croire que,
ce jour-là je ne serai pas à plus de deux cents lieues.
Maladie à part, nous sommes très bien ici. L'installation est un
peu primitive, mais le pays est très beau, et l'on me laisse assez
tranquille, ce qui me permet de beaucoup travailler. J'ai commencé un
roman qui aura pour titre, je crois, _Une page d'amour_. C'est ce que
j'ai trouvé de mieux jusqu'ici. Le ton est bien différent de celui de
_L'Assommoir_. Pour mon compte, je l'aime moins, car il est un peu
gris. Je tâche de me rattraper sur les finesses. D'ailleurs, puisque
j'ai voulu une opposition, il me faut bien accepter cette nuance cuisse
de nymphe.
Que me dites-vous? Huysmans a lâché son roman sur les brocheuses!
Qu'est-ce donc? Un simple accès de paresse, n'est-ce pas? une
fainéantise causée par la chaleur? Mais il faut qu'il travaille,
dites-le-lui bien. Il est notre espoir, il n'a pas le droit de lâcher
son roman, quand tout le groupe a besoin d'œuvres. Et vous, que
faites-vous? Je vois bien que vous lancez d'anciennes pièces; cela
ne suffit pas, il faut en écrire de nouvelles, et des drames, et des
comédies, et des romans. Nous devons d'ici à quelques années écraser le
public sous notre fécondité.
Naturellement, j'ai ici peu de nouvelles. J'ai vu quelquefois Signoret,
un brave jeune homme que vous connaissez; et c'est tout. Hennique m'a
écrit du coin de nature où il fait un roman. Il a l'air très enflammé.
Comme vous voyez, me voilà vite au bout de mon rouleau. Je travaille le
matin, je lis l'après-midi, et je sors le soir, quand le soleil veut
bien le permettre. Le ciel est resté implacablement bleu pendant six
semaines. Enfin, hier, il s'est décidé à se couvrir. Vous ne sauriez
croire combien les quelques gouttes d'eau qui sont tombées m'ont ravi;
j'avais vraiment la nostalgie de la pluie.
A votre prochain dîner du mardi, serrez vigoureusement la main
d'Huysmans et de Maupassant. Ce sont, je crois, les deux seuls fidèles
qui sont restés avec vous dans «la capitale». Et quand vous aurez
des nouvelles, écrivez-moi. Je suis au fond d'un désert, je ne sais
vraiment ce qu'on pense ni ce qu'on dit à Paris.
Ma femme a été bien sensible à votre bon souvenir. Elle vous envoie
toutes ses amitiés.
Une vigoureuse poignée de main, et bien cordialement à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
L'Estaque, 3 août 1877.
Mon cher ami,
Vous travaillez, voilà qui est bien! Et que vous avez tort de vous
inquiéter à l'avance! Poussez donc votre livre bravement, sans vous
demander s'il contient de l'action, s'il plaira, s'il vous conduira à
Sainte-Pélagie! J'ai remarqué une chose, c'est que les romans qui m'ont
le plus troublé sont ceux qui ont le mieux marché. Je crois qu'on doit
compter sur son talent et filer le plus droit possible. Maintenant, il
est certain qu'on ne serait pas artiste, si l'on ne tremblait pas. Tout
cela est pour vous dire que nous comptons tous sur vous, et que vous
allez nous donner une œuvre de combat.
Dieu merci! ma femme et moi, nous sommes sur les pieds, et même nous
y sommes assez solidement. Vous ne vous imaginez pas dans quelle
solitude je me cloître. Je reste parfois trois jours sans sortir de
ma chambre, une chambre fort étroite, où je travaille sur un petit
pupitre d'enfant. Il est vrai que la pièce a un balcon qui donne sur
la mer, une vue merveilleuse, avec Marseille dans le fond et les îles
du golfe en face. Au demeurant, je mange très bien, c'est mon gros
défaut. Il y a des choses exquises, inconnues à Paris, auxquelles je
n'avais plus goûté depuis des années, des fruits, des plats assaisonnés
d'une certaine façon, des coquillages surtout, dont je baffre avec
un véritable attendrissement. Ajoutez que le paysage est plein de
souvenirs pour moi, que le soleil et le ciel sont mes vieux amis, que
certaines odeurs d'herbe me rappellent des joies anciennes, et vous
comprendrez que la bête en moi est extraordinairement heureuse.
Le romancier, aujourd'hui, n'est pas moins satisfait; je dis
aujourd'hui, car j'ai comme vous mes jours de doute terrible. Je viens
de terminer la première partie de mon roman[24] qui en aura cinq. C'est
un peu popote, un peu jeanjean; mais cela se boira agréablement, je
crois. Je veux étonner les lecteurs de _L'Assommoir_, par un livre
bonhomme. Je suis enchanté quand j'ai écrit une bonne petite page
naïve, qui a l'air d'avoir seize ans. Pourtant, je n'affirme pas que,
çà et là, un pet-en-l'air ne m'enlève pas dans des choses peu honnêtes.
Mais c'est là l'exception. Je convoque les lecteurs à une fête de
famille, où l'on rencontrera des bons cœurs. Enfin, la première partie
se termina par un Paris à vol d'oiseau, d'abord noyé de brouillard,
puis apparaissant peu à peu sous un blond soleil de printemps, qui est,
je crois, une de mes meilleures pages, jusqu'ici. Voilà pourquoi je
suis content, et je le dis, vous le voyez, sur un ton lyrique.
Vous me parlez du théâtre. Mon Dieu! oui, cela serait très agréable et
même très utile. Mais je n'ai point le temps ici. Je m'en occuperai cet
hiver, si je termine vite mon roman. Puis, le théâtre continue à me
terrifier. Je sens la nécessité de l'aborder, et je ne sais vraiment
par quel point commencer l'assaut. Il faudra voir.