Mon _Assommoir_ va paraître dans une quinzaine de jours. Le premier

exemplaire partira pour Croisset. En ce moment, je me délasse, j'écris

une farce en trois actes, un cocuage[22] pour le Palais-Royal, dont le

directeur est venu me demander une pièce. Ensuite, je ferai sans doute

un drame, puis je me mettrai à un roman de passion.

Goncourt a complètement terminé sa _Fille Élisa_. Seulement, il ne veut

paraître qu'en avril, sans doute pour laisser _L'Assommoir_ essuyer les

plâtres. Tourguéneff m'écrit qu'il a un accès de goutte. Daudet est en

plein dans son roman. Voilà les nouvelles.

Bon travail, mon ami, et revenez-nous vite avec un chef-d'œuvre.

Tourguéneff et Maupassant m'ont dit beaucoup de bien d'_Un Cœur simple_.

A bientôt, n'est-ce pas? et tout à vous.

Que dites-vous de Germiny? Cela égaie l'existence.

=Au Directeur du _Bien Public_.=

13 février 1877.

Monsieur et cher Directeur,

Voici plusieurs jours que je songe à répondre aux étranges accusations

dont la critique affolée poursuit mon dernier roman. Certes, je laisse

de côté les accusations simplement littéraires; mon œuvre d'artiste

appartient au public, et je n'ai pas la sotte prétention de forcer les

gens à m'admirer. Mais j'ai entendu dire autour de moi: «M. Zola, qui

est républicain, vient de commettre une mauvaise action en représentant

le peuple sous des couleurs aussi abominables». Eh bien! c'est à cette

phrase seule que je veux répondre. Je crois devoir faire cette réponse

pour moi-même et pour _Le Bien public_, l'organe républicain qui a bien

voulu publier la première partie de _L'Assommoir_.

Il me faut prendre la question d'un peu haut.

Dans la politique, comme dans les lettres, comme dans toute la pensée

humaine contemporaine, il y a aujourd'hui deux courants bien distincts:

le courant idéaliste et le courant naturaliste. J'appelle politique

idéaliste la politique qui se paie de grandes phrases toutes faites,

qui spécule sur les hommes comme sur de pures abstractions, qui rêve

l'utopie avant d'avoir étudié le réel. J'appelle politique naturaliste

la politique qui entend d'abord procéder par l'expérience, qui est

basée sur des faits, qui soigne en un mot une nation d'après ses

besoins.

Je ne veux engager en rien _Le Bien public_. Je ne suis pas moi-même un

homme politique et j'exprime seulement ici les idées d'un observateur

que les choses humaines passionnent. Depuis plusieurs années, il est un

spectacle qui m'intéresse fort: c'est de voir la queue romantique faire

une irruption dans la politique et s'y installer commodément avec les

panaches et les pourpoints abricot de 1830.

Il y a là une étude curieuse qu'il faudra bien tenter un jour. Sans

doute, les drames romantiques laissaient le public froid. Les recettes,

sur les planches, devenaient maigres, et l'heure était arrivée de

passer à d'autres exercices. Alors, on a abandonné aux rats l'Ambigu,

on a créé des journaux. Toutes les guenilles du vieux drame ont été

déménagées. C'est le grand premier rôle qui écrit les articles de tête,

plume au vent et le poing sur la hanche. Ce sont les comparses, en

habits pailletés d'or, qui crient: «Pasque-Dieu! citoyens, nous allons

en découdre?» Ce sont les mêmes procédés romantiques, les violentes

oppositions d'ombre et de lumière, les héros et les monstres, le

mensonge triomphal, qui tiennent les lecteurs en haleine après avoir

ennuyé les spectateurs. On bat monnaie comme l'on peut, et puisque la

littérature se montrait marâtre, autant devenir millionnaires avec la

politique.

Étrange politique, vraiment! Bocage et Mélingue vous manquent pour

lancer les premiers-Paris. Cette politique-là demanderait à être

déclamée, en roulant les yeux et en faisant les grands bras. Tout y

est faux et mensonger, les hommes et les choses. C'est une politique

de carton doré, une politique de pompe théâtrale, derrière laquelle se

creuse le vide, un vide béant où tout peut crouler un jour. Quand la

représentation sera terminée, quand le peuple aura payé et acclamé les

comédiens, il se retrouvera sur le trottoir, grelottant et aussi nu

qu'auparavant.

Il n'y a de solide, en ce siècle, que ce qui se repose sur la science.

La politique idéaliste doit mener fatalement à toutes les catastrophes.

Lorsqu'on refuse de connaître les hommes, lorsqu'on arrange une société

comme un tapissier décore un salon, pour le gala, on fait une œuvre

qui ne saurait avoir de lendemain; et je dis cela plus encore pour les

républicains idéalistes que pour les conservateurs idéalistes. Les

républicains idéalistes tuent la République, telle est ma conviction

formelle. Ils vont contre le siècle lui-même, ils bâtissent un édifice

qui ne s'appuie sur rien de stable, et qui sera fatalement emporté.

Quand Lavoisier a dégagé la chimie de l'alchimie, il a commencé par

analyser l'air que nous respirons. Eh bien! analysez d'abord le peuple,

si vous voulez dégager la République de la royauté!

J'affirme donc que j'ai fait une œuvre utile en analysant un certain

coin du peuple, dans _L'Assommoir_. J'y ai étudié la déchéance d'une

famille ouvrière, le père et la mère tournant mal, la fille se gâtant

par le mauvais exemple, par l'influence fatale de l'éducation et du

milieu. J'ai fait ce qu'il y avait à faire: j'ai montré des plaies,

j'ai éclairé violemment des souffrances et des vices, que l'on peut

guérir. Les politiques idéalistes jouent d'un médecin qui jetterait des

fleurs sur l'agonie de ses clients. J'ai préféré étaler cette agonie.

Voilà comment on vit et comment on meurt. Je ne suis qu'un greffier

qui me défends de conclure. Mais je laisse aux moralistes et aux

législateurs le soin de réfléchir et de trouver les remèdes.

Si l'on voulait me forcer absolument à conclure, je dirais que tout

_L'Assommoir_ peut se résumer dans cette phrase: Fermez les cabarets,

ouvrez les écoles. L'ivrognerie dévore le peuple. Consultez les

statistiques, allez dans les hôpitaux, faites une enquête, vous verrez

si je mens. L'homme qui tuerait l'ivrognerie ferait plus pour la

France que Charlemagne et Napoléon. J'ajouterai encore: Assainissez

les faubourgs et augmentez les salaires. La question du logement est

capitale; les puanteurs de la rue, l'escalier sordide, l'étroite

chambre où dorment pêle-mêle les pères et les filles, les frères et les

sœurs, sont la grande cause de la dépravation des faubourgs. Le travail

écrasant qui rapproche l'homme de la brute, le salaire insuffisant qui

décourage et fait chercher l'oubli, achèvent d'emplir les cabarets et

les maisons de tolérance. Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la

société le veut bien.

Et j'arrive enfin à la singulière façon dont on a vu et jugé mes

personnages.

On pense qu'en un pareil sujet je n'ai pas agi à l'étourderie. Dans

mon plan général, je me suis au contraire vivement préoccupé de

présenter tous les types saillants d'ouvriers que j'avais observés. On

m'accuse de ne pas composer mes romans. La vérité est que je consacre

à la composition des mois de travail. J'ai donc cherché et arrêté mes

personnages de façon à incarner en eux les différentes variétés de

l'ouvrier parisien. Et voilà que l'on écrit partout que mes personnages

sont tous également ignobles, qu'ils se vautrent tous dans la paresse

et dans l'ivrognerie. Vraiment, est-ce moi qui perds la tête, ou

sont-ce les autres qui ne m'ont pas lu? Examinons mes personnages.

Il n'y en a qu'un qui soit un gredin, Lantier. Celui-là est malpropre,

je le confesse. J'estime que j'ai le droit de mettre un personnage

malpropre dans mon roman, comme on met de l'ombre dans un tableau.

Seulement, celui-là n'est pas un ouvrier. Il a été chapelier en

province, et il n'a plus touché un outil depuis qu'il est à Paris.

Il porte un paletot, il affecte des allures de monsieur. Certes, je

n'insulte pas en lui la classe ouvrière, car il s'est placé de lui-même

en dehors de cette classe.

Voyons les autres, maintenant:

Les Lorilleux. Est-ce que les Lorilleux sont des fainéants et des

ivrognes? En aucune façon. Jamais ils ne boivent. Ils se tuent au

travail, la femme aidant le mari de toute la force de ses petits bras.

Certes, ils sont avares, ils ont une méchanceté cancanière et envieuse.

Mais quelle vie est la leur, dans quelles galères ils s'atrophient et

se déjettent? La même besogne abrutissante les cloue pendant des années

dans un coin étouffant, sous le feu de leur forge qui les dessèche. On

n'a donc pas compris que les Lorilleux représentaient les esclaves et

les victimes de la petite fabrication en chambre! Je me suis bien mal

expliqué, alors.

Les Boche. Est-ce que les Boche sont des fainéants et des ivrognes? En

aucune façon. Tous deux travaillent. A peine l'homme boit-il un verre

de vin. Ils sont les concierges que tout le monde connaît, ils ne

commettent pas dans le livre une seule mauvaise action.

Les Poisson. Est-ce que les Poisson sont des fainéants et des ivrognes?

En aucune façon. Le mari, le sergent de ville, est au contraire

une figure du devoir, poussée un peu au comique peut-être, mais

foncièrement honnête. La femme a des rapports avec Lantier, il est

vrai; mais cette liaison est un besoin de mon drame, et je ne sache pas

qu'il soit défendu aux romanciers d'utiliser l'adultère.

Goujet. Est-ce que Goujet est un fainéant et un ivrogne? En aucune

façon. Ici, j'ai trop beau jeu. Goujet, dans mon plan, est l'ouvrier

parfait, l'ouvrier modèle, propre, économe, honnête, adorant sa mère,

ne manquant pas une journée, restant grand et pur jusqu'au bout.

N'est-ce pas assez d'une pareille figure, pour que tout le monde

comprenne que je rends pleine justice à l'honneur du peuple? Il y a

dans le peuple des natures d'élite, je le sais et je le dis, puisque

j'en ai mis une dans mon livre. Et l'avouerai-je même? Je crains bien

d'avoir un peu menti avec Goujet, car je lui ai prêté parfois des

sentiments qui ne sont pas de son milieu. Il y a là, pour moi, un

scrupule de conscience.

J'arrive aux trois personnages qui sont le centre du roman, à Gervaise,

à Coupeau et à Nana. Ici, je suis en plein dans mon drame, et je

réclame toutes les libertés qu'on accorde aux dramaturges.

Est-ce que Gervaise et Coupeau sont des fainéants et des ivrognes? En

aucune façon. Ils deviennent des fainéants et des ivrognes, ce qui est

une tout autre affaire. Cela, d'ailleurs, est le roman lui-même; si

l'on supprime leur chute, le roman n'existe plus, et je ne pourrais

l'écrire. Mais, de grâce, qu'on me lise avec attention. Un tiers du

volume n'est-il pas employé à montrer l'heureux ménage de Gervaise et

de Coupeau, quand la paresse et l'ivrognerie ne sont pas encore venues.

Puis la déchéance arrive, et j'en ai ménagé chaque étape, pour montrer

que le milieu et l'alcool sont les deux grands désorganisateurs, en

dehors de la volonté des personnages. Gervaise est la plus sympathique

et la plus tendre des figures que j'aie encore créées; elle reste bonne

jusqu'au bout. Coupeau lui-même, dans l'effrayante maladie qui s'empare

peu à peu de lui, garde le côté bon enfant de sa nature. Ce sont des

patients, rien de plus.

Quant à Nana, elle est un produit. J'ai voulu mon drame complet. Il

fallait une enfant perdue dans le ménage. Elle est fille d'alcoolisés,

elle subit la fatalité de la misère et du vice. Je dirai encore:

Consultez les statistiques, et vous verrez si j'ai menti.

Restent les comparses, des ivrognes et des fainéants, que j'ai dû

choisir tels, pour expliquer et hâter la chute de Coupeau. J'allais

oublier Bijard et la petite Lalie. Bijard n'est qu'une des faces de

l'empoisonnement par l'alcool. On meurt du _delirium tremens_ comme

Coupeau, ou l'on devient fou furieux comme Bijard. Bijard est un fou,

de l'espèce de ceux que la police correctionnelle a souvent à juger.

Quant à Lalie, elle complète Nana. Les filles, dans les mauvais ménages

ouvriers, crèvent sous les coups ou tournent mal.

Eh bien! où voit-on que j'aie pris seulement des ivrognes et des

fainéants comme personnages? Tout le monde travaille, au contraire,

dans _L'Assommoir_; il y a sept ou huit tableaux qui montrent les

ouvriers au travail. Et, sauf les exceptions nécessaires à mon drame,

personne ne boit. Me voilà loin de compte avec la critique, qui

m'accuse de n'avoir mis que des gredins en scène. On me lit bien mal.

C'est tout ce que je désirais prouver.

D'ailleurs, on ne veut pas comprendre que _L'Assommoir_, comme mes

précédents romans, appartient à une série, à un vaste ensemble qui se

composera d'une vingtaine de volumes. Cet ensemble a un sens général

qu'on ne verra bien nettement que lorsque je serai arrivé au bout de

ma lourde tâche. C'est ainsi que la série doit comprendre deux romans

sur le peuple. Que les personnes qui m'accusent de n'avoir pas montré

le peuple sous toutes ses faces veuillent bien attendre le second roman

que je compte lui consacrer. _L'Assommoir_ restera comme une note

unique, au milieu des autres volumes.

Je ne m'arrêterai pas à la question du langage. J'ai fait parler les

ouvriers de nos faubourgs comme parle la grande majorité d'entre eux.

Il est puéril de me dire que ce n'est pas là la langue du peuple; allez

dans les quartiers populeux et écoutez, voilà ma seule réponse. Les

ouvriers les plus honnêtes parlent ainsi. D'ailleurs, est-ce que les

artistes n'ont pas beaucoup de ce langage? Est-ce que les hommes les

plus distingués, dans un dîner d'hommes, n'ont pas un langage plus

libre encore? Toutes les colères contre l'essai de style que j'ai tenté

sont trop hypocrites pour que je m'y arrête. Du reste, je n'entends pas

entrer dans la discussion littéraire.

Cette lettre est déjà trop longue, et il est temps de conclure. Aux

républicains idéalistes qui m'accusent d'avoir insulté le peuple,

je réponds en disant que je crois au contraire avoir fait une bonne

action. J'ai dit la vérité, j'ai fourni des documents sur les misères

et sur les chutes fatales de la classe ouvrière, je suis venu en aide

aux politiques naturalistes qui sentent le besoin d'étudier les hommes

avant de les servir. Sans la méthode, sans l'analyse, sans la vérité,

il n'y a pas plus de politique que de littérature possible, aujourd'hui.

Et, d'ailleurs, il est absolument faux que _L'Assommoir_ soit un égout

où ne grouillent que des êtres pourris et malfaisants. Je le nie de

toute ma force. On est dépaysé par la forme vraie, on ne peut admettre

un art qui ne ment pas; de là les répugnances des lecteurs devant des

détails qu'ils subissent cependant sans dégoût dans la vie de tous

les jours. Je porte la vie dans mes livres; il faut l'y accepter tout

entière. La vie des ducs, comme la vie des zingueurs, aurait des côtés

qui pourraient blesser, mais que je croirais devoir mettre, par respect

du réel.

Voilà, Monsieur et cher Directeur, ce que je voulais dire aux lecteurs

du journal républicain qui a bien voulu publier la première partie de

_L'Assommoir_.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

=A Léon Hennique.=

L'Estaque, 29 juin 1877.

Mon cher ami,

Merci de votre bonne et sympathique lettre. Je ne vous oubliais pas, je

songeais même à vous écrire, lorsque tous m'avez donné de vos nouvelles.

Vous avez un beau courage et je vous félicite de travailler. Le travail

est la première force du talent. Quand on est jeune comme vous et

décidé à faire une œuvre, on fait cette œuvre malgré tout. Ne revenez à

Paris que votre livre terminé.

Je suis ici depuis un mois. Le pays est superbe. Vous le trouveriez

peut-être aride et désolé; mais j'ai été élevé sur ces rocs nus et dans

ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque

je les revois. L'odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse. Je

suis donc très heureux, malgré une installation assez primitive. Nous

couchons sur des paillasses détestables, entre autres ennuis. Mais les

bouillabaisses et les coquillages dont je me nourris compensent à mes

yeux beaucoup d'inconvénients. La chaleur est très supportable, grâce

aux brises de mer. Les moustiques sont moins agréables.

D'ailleurs, je me suis mis tout de suite au travail. Ma chambre donne

sur la mer qui se trouve à quelques mètres. J'ai ainsi, pendant que

j'écris, un vaste horizon. J'ai déjà fait trois chapitres de mon

roman[23]. Cela est bien pâle et bien fin, à côté de _L'Assommoir_, ce

qui fait que je m'étonne moi-même par moments et que je reste inquiet.

Mais j'ai voulu cette note nouvelle. Elle est moins puissante et moins

personnelle que l'autre; seulement; elle jettera de la variété dans la

série. J'espère rentrer à Paris avec les trois quarts de mon roman. Il

commencera à paraître en novembre dans _Le Bien public_.

Je n'ai pas de nouvelles de nos amis de Paris. Alexis lui-même ne m'a

pas écrit. Je compte leur envoyer à chacun quelques mots, à tour de

rôle. Le petit journal dont vous me parlez, _Les Cloches_, me parait

être à la dévotion d'Alexis, car il m'en a envoyé un numéro dans lequel

se trouve une biographie de lui, qu'il a dû dicter.--Vous savez que _La

République des Lettres_ n'est plus; mais je n'ai pas de détails.

Travaillez bien et songez au théâtre, là-bas, dans votre solitude. Ce

serait une grande affaire pour nous tous, si un de nous conquérait les

planches. Je crois qu'il faudrait être pratique, sans rien abandonner

des tendances nouvelles.

Ma femme va beaucoup mieux, surtout depuis quelques jours. Elle est

bien sensible à votre bonne amitié et vous envoie tous ses compliments.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et bien cordialement à vous.

Écrivez-moi, je vous répondrai vite.

=A Henry Céard.=

L'Estaque, 16 juillet 1877.

Mon cher ami,

Imaginez-vous que votre longue et intéressante lettre nous a trouvés

au lit, ma femme et moi. Pendant deux jours, je l'ai gardée sur ma

table, sans pouvoir la lire. Nous avons été pris presque en même temps

de douleurs de tête intolérables, qui se sont terminées en une sorte

de gastrite. Cette mauvaise plaisanterie a duré huit grands jours, et

nous ne sommes pas encore bien solides. J'accuse la cuisine du Midi et

certain vent d'Afrique que nous recevons en pleine figure.

Vous devez comprendre maintenant pour quelle raison je ne vous ai pas

répondu plus tôt.

J'ai bien regretté de n'être pas à Paris. Je serais allé applaudir de

grand cœur votre _Pierrot Spadassin_, et j'aurais trouvé moyen d'en

parler dans _Le Bien public_. Le malheur est que j'ai interrompu mes

comptes rendus de théâtre, pour me lancer dans la littérature. Si je

fais une revue des petites pièces que j'ai négligées, comme j'en ai le

projet, je réserverai un coin pour votre _Pierrot_. Mais cela n'aura

pas l'éclat que j'aurais voulu. La pièce, d'après votre analyse, me

semble très fine et très heureusement conduite. Ce qui tempère mon

chagrin de ne pas avoir été là, c'est l'espérance que vous réussirez à

faire jouer votre pièce sur un théâtre sérieux; et il est à croire que,

ce jour-là je ne serai pas à plus de deux cents lieues.

Maladie à part, nous sommes très bien ici. L'installation est un

peu primitive, mais le pays est très beau, et l'on me laisse assez

tranquille, ce qui me permet de beaucoup travailler. J'ai commencé un

roman qui aura pour titre, je crois, _Une page d'amour_. C'est ce que

j'ai trouvé de mieux jusqu'ici. Le ton est bien différent de celui de

_L'Assommoir_. Pour mon compte, je l'aime moins, car il est un peu

gris. Je tâche de me rattraper sur les finesses. D'ailleurs, puisque

j'ai voulu une opposition, il me faut bien accepter cette nuance cuisse

de nymphe.

Que me dites-vous? Huysmans a lâché son roman sur les brocheuses!

Qu'est-ce donc? Un simple accès de paresse, n'est-ce pas? une

fainéantise causée par la chaleur? Mais il faut qu'il travaille,

dites-le-lui bien. Il est notre espoir, il n'a pas le droit de lâcher

son roman, quand tout le groupe a besoin d'œuvres. Et vous, que

faites-vous? Je vois bien que vous lancez d'anciennes pièces; cela

ne suffit pas, il faut en écrire de nouvelles, et des drames, et des

comédies, et des romans. Nous devons d'ici à quelques années écraser le

public sous notre fécondité.

Naturellement, j'ai ici peu de nouvelles. J'ai vu quelquefois Signoret,

un brave jeune homme que vous connaissez; et c'est tout. Hennique m'a

écrit du coin de nature où il fait un roman. Il a l'air très enflammé.

Comme vous voyez, me voilà vite au bout de mon rouleau. Je travaille le

matin, je lis l'après-midi, et je sors le soir, quand le soleil veut

bien le permettre. Le ciel est resté implacablement bleu pendant six

semaines. Enfin, hier, il s'est décidé à se couvrir. Vous ne sauriez

croire combien les quelques gouttes d'eau qui sont tombées m'ont ravi;

j'avais vraiment la nostalgie de la pluie.

A votre prochain dîner du mardi, serrez vigoureusement la main

d'Huysmans et de Maupassant. Ce sont, je crois, les deux seuls fidèles

qui sont restés avec vous dans «la capitale». Et quand vous aurez

des nouvelles, écrivez-moi. Je suis au fond d'un désert, je ne sais

vraiment ce qu'on pense ni ce qu'on dit à Paris.

Ma femme a été bien sensible à votre bon souvenir. Elle vous envoie

toutes ses amitiés.

Une vigoureuse poignée de main, et bien cordialement à vous.

=A J.-K. Huysmans.=

L'Estaque, 3 août 1877.

Mon cher ami,

Vous travaillez, voilà qui est bien! Et que vous avez tort de vous

inquiéter à l'avance! Poussez donc votre livre bravement, sans vous

demander s'il contient de l'action, s'il plaira, s'il vous conduira à

Sainte-Pélagie! J'ai remarqué une chose, c'est que les romans qui m'ont

le plus troublé sont ceux qui ont le mieux marché. Je crois qu'on doit

compter sur son talent et filer le plus droit possible. Maintenant, il

est certain qu'on ne serait pas artiste, si l'on ne tremblait pas. Tout

cela est pour vous dire que nous comptons tous sur vous, et que vous

allez nous donner une œuvre de combat.

Dieu merci! ma femme et moi, nous sommes sur les pieds, et même nous

y sommes assez solidement. Vous ne vous imaginez pas dans quelle

solitude je me cloître. Je reste parfois trois jours sans sortir de

ma chambre, une chambre fort étroite, où je travaille sur un petit

pupitre d'enfant. Il est vrai que la pièce a un balcon qui donne sur

la mer, une vue merveilleuse, avec Marseille dans le fond et les îles

du golfe en face. Au demeurant, je mange très bien, c'est mon gros

défaut. Il y a des choses exquises, inconnues à Paris, auxquelles je

n'avais plus goûté depuis des années, des fruits, des plats assaisonnés

d'une certaine façon, des coquillages surtout, dont je baffre avec

un véritable attendrissement. Ajoutez que le paysage est plein de

souvenirs pour moi, que le soleil et le ciel sont mes vieux amis, que

certaines odeurs d'herbe me rappellent des joies anciennes, et vous

comprendrez que la bête en moi est extraordinairement heureuse.

Le romancier, aujourd'hui, n'est pas moins satisfait; je dis

aujourd'hui, car j'ai comme vous mes jours de doute terrible. Je viens

de terminer la première partie de mon roman[24] qui en aura cinq. C'est

un peu popote, un peu jeanjean; mais cela se boira agréablement, je

crois. Je veux étonner les lecteurs de _L'Assommoir_, par un livre

bonhomme. Je suis enchanté quand j'ai écrit une bonne petite page

naïve, qui a l'air d'avoir seize ans. Pourtant, je n'affirme pas que,

çà et là, un pet-en-l'air ne m'enlève pas dans des choses peu honnêtes.

Mais c'est là l'exception. Je convoque les lecteurs à une fête de

famille, où l'on rencontrera des bons cœurs. Enfin, la première partie

se termina par un Paris à vol d'oiseau, d'abord noyé de brouillard,

puis apparaissant peu à peu sous un blond soleil de printemps, qui est,

je crois, une de mes meilleures pages, jusqu'ici. Voilà pourquoi je

suis content, et je le dis, vous le voyez, sur un ton lyrique.

Vous me parlez du théâtre. Mon Dieu! oui, cela serait très agréable et

même très utile. Mais je n'ai point le temps ici. Je m'en occuperai cet

hiver, si je termine vite mon roman. Puis, le théâtre continue à me

terrifier. Je sens la nécessité de l'aborder, et je ne sais vraiment

par quel point commencer l'assaut. Il faudra voir.

Correspondance: Les lettres et les arts · 第 7 / 21 段