longuement--il pourra vous servir de leçon;--je vous répète toutefois
que je suis plus content. Weinschenk a engagé un bonhomme qui va très
bien; puis, s'il n'y a pas beaucoup de talent dans la troupe, il y a
beaucoup de bonne volonté. Le fâcheux est que ma pièce a besoin d'être
très soutenue. Je ne vous cacherai pas que j'ai une peur de tous les
diables. Je flaire une chute à grand orchestre.
Mais je ne vous parle que de moi. J'ai causé de nouveau avec Weinschenk
de la date à laquelle vous passerez, et j'ai été très surpris
d'apprendre que votre comédie ne viendra pas immédiatement après la
mienne. On ne sait sur quel terrain on marche, dans ces gredins de
théâtres. Weinschenk va faire une bonne œuvre en reprenant un vieux
drame, _Le Mangeur de fer_, d'Édouard Plouvier, lequel, paraît-il,
crève de faim. Et votre tour ne viendrait qu'ensuite. Cela m'a
chagriné, parce que, maintenant, je vais avoir quelque scrupule de vous
déranger pour ma première; enfin, je vous préviendrai toujours de la
solennité, et ne venez que si cela ne jette pas trop de trouble dans
votre travail.
Maintenant, il m'est bien difficile de vous donner des dates exactes.
La pièce qui doit passer avant la mienne, _Le Fait-divers_, ne sera
jouée que du 20 au 25; si elle avait du succès, cela me renverrait à
je ne sais quelle époque; il est vrai que si elle tombe, je passerai
tout de suite. J'ignore ensuite combien ma comédie sera jouée de temps.
Quant au _Mangeur de fer_, il aura ses trente représentations, ni plus
ni moins. Mais l'inconnu est trop grand d'autre part, pour qu'il soit
aisé de savoir au juste à quelle époque auront lieu vos répétitions. Ce
qui m'exaspère, au théâtre, c'est précisément ce doute perpétuel dans
lequel on vit.
A votre place, j'écrirais à Weinschenk pour lui réclamer mon tour, à
moins qu'il ne vous soit indifférent de passer un mois plus tard. Je
lui ai dit que j'allais vous écrire et vous pouvez me nommer. En tout
cas, lorsque vous serez de retour à Paris, ne le voyez pas sans m'avoir
vu; je vous donnerai quelques bonnes notes.
Ah! que de soucis, mon cher ami, pour un piètre résultat! Le pis est de
livrer bataille dans de si mauvaises conditions; tous les jours, d'une
heure à quatre, je me mange les poings. On rêve la création d'une chose
originale, et l'on aboutit à un vaudeville.
Bien à vous.
J'ai déjeuné avec Tourguéneff qui va mieux.
=Au même.=
Paris, 12 octobre 1874.
Je ne vous ai pas oublié, mon cher ami; seulement, j'attendais que les
choses se dessinassent, pour vous donner des renseignements précis.
Dimanche, le théâtre Cluny était plein; la pièce a porté énormément;
la soirée n'a été qu'un éclat de rire, mais, les jours suivants, la
salle s'est vidée de nouveau. En somme, nous ne faisons pas un sou.
Je l'avais prédit, je sentais l'insuccès d'argent, dès la seconde.
Cet insuccès tient à plusieurs causes que je vous expliquerai tout
au long. Ce qui m'exaspère, c'est que la pièce a dans le ventre cent
représentations; cela se devine à la façon dont le public l'accueille.
Et je ne serai pas joué vingt fois, j'aurai un four; la critique
triomphera, je le répète, c'est là ma seule tristesse.
Avez-vous lu toutes les injures sous lesquelles on a cherché à
m'enterrer? j'ai été exterminé, je ne me souviens pas d'une telle rage.
Saint-Victor, Sarcey, Larounat, se sont particulièrement distingués. Et
que votre mot était juste, le soir de la première, lorsque vous m'avez
dit: «Demain, vous serez un grand romancier». Ils ont tous parlé de
Balzac, et ils m'ont comblé d'éloges, à propos de livres qu'ils avaient
éreintés jusqu'ici. C'est odieux, le dégoût me monte à la gorge; il y a
chez ces gens-là autant de bêtise que de méchanceté.
Bref, vous pouvez faire vos malles. Je ne serai joué que jusqu'au 20;
vous lirez certainement à la fin de la semaine prochaine. Autre chose:
bien que Weinschenk compte sur _Le Mangeur de fer_, je crois qu'il
ne fera pas un sou avec ce mélodrame démodé; c'est tout au plus si
vous auriez un mois pour monter votre pièce; est-ce que cela serait
suffisant? Et tenez bon pour les artistes. Je sais qu'on a fait des
ouvertures à Lesueur, mais j'ignore si l'engagement est signé; on ne
m'a pas dit grand bien de Mlle Kléber. Je vous causerai de tout cela.
A bientôt, mon cher ami, et soyez plus fort que moi; je me suis laissé
_rouler_, voilà mon sentiment.
A vous.
=Au même.=
24 novembre 1874.
Mon cher ami,
Vous avez dû agir avec sagesse, je n'en doute pas. Seulement, je vous
l'avoue, je regrette l'expérience: nous avons tant besoin de prouver
que nous avons raison!
Maintenant, pourquoi diable confier votre manuscrit à Péragallo! Est-ce
que vous n'étiez pas assez grand garçon pour le porter vous-même à
Montigny. Justement, vous aviez une bonne entrée: puisqu'il vous avait
refusé Lesueur, vous pouviez lui dire que vous veniez chercher Lesueur
chez lui. Enfin, il doit y avoir là des détails que je ne connais pas.
Je suis bien curieux de connaître l'aventure tout au long. Vous me la
conterez dimanche.
Je suis triste, je ne vous le cache pas. Moi battu, vous mis dans
l'impossibilité de me venger, voilà un mauvais hiver.
A vous de tout cœur.
=A Marius Roux.=
Saint-Aubin, 5 août 1875.
Mon cher ami,
Voyage un peu fatigant, mais excellent en somme. Ma maison, dont on
plaisantait, a été trouvée très bien; l'installation est plus que
modeste, les portes ferment médiocrement et les meubles sont primitifs.
Mais la vue est superbe,--la mer, toujours la mer! Il souffle ici un
vent de tempête qui pousse les vagues à quelques mètres de notre porte.
Rien de plus grandiose, la nuit surtout. C'est tout autre chose que
la Méditerranée, c'est à la fois très laid et très grand. Je garde ma
première impression.
Je t'avoue, d'ailleurs, que j'ai la tête encore un peu cassée. Je ne
suis guère l'homme des voyages. Un déplacement bouleverse ma vie. Avant
huit jours, je n'aurai pas repris mon aplomb. Il faut que je m'habitue
au coin de table que je me suis ménagé, pour travailler. Le travail
sera bien difficile ici. On est trop tenté de sortir. Enfin, j'en ferai
le plus possible.
Je t'écris brièvement, par paresse pure. Puis, je n'ai rien à dire,--la
mer, toujours la mer! et c'est tout. Quand tu me répondras, dis-moi où
en sont tes affaires. Je compte sur toi, ta chambre est prête, ici.
Arrange-toi pour venir.
Voici une commission. La mère de Joseph va te porter notre théière et
mon paletot,--deux oublis. Tu envelopperas la théière dans le paletot,
tu mettras le paquet dans du gros papier que tu ficelleras, et tu
m'enverras le tout _à domicile_, par le chemin de fer. N'affranchis
pas, à moins que ce ne soit forcé; dans ce cas, je te rembourserais.
Tous nos compliments, toutes nos amitiés.--Si tu vois Alexis, dis-lui
qu'on l'attend, lui aussi; il commencera ici son roman.
Une bonne poignée de main et tout à toi.
=A Georges Charpentier.=
Saint-Aubin, 14 août 1875.
Il faut pourtant, mon cher ami, que je vous donne de mes nouvelles.
Ce n'est pas paresse, je vous assure. Je travaille beaucoup, je suis
surpris moi-même de ma sagesse à rester devant le bureau improvisé que
j'ai installé auprès d'une fenêtre. Il faut dire que j'ai la pleine mer
devant moi. Les bateaux me dérangent bien un peu. Je reste des quarts
d'heure à suivre les voiles, la plume tombée des doigts. Mais je fais
chaque jour ma correspondance de Marseille, j'écris une grande étude
sur les Goncourt pour la Russie, j'échafaude même mon prochain roman,
ce roman sur le peuple que je rêve extraordinaire.
Quelle bonne surprise nous avons eue, hier, lorsque votre mère est
entrée dans notre taudis de bohémiens qui campent! Je lui ai fait une
peur affreuse du pays. Non, vous ne pouvez rien imaginer de plus laid.
Cela est plus plat que le trottoir d'une ville en ruine; et désert, et
gris, et immense! Quelque chose de bourgeois à perte de vue, des lieues
de prose. Je ne sais quel vieux fond romantique j'ai en moi, mais je
rêve des rochers avec des escaliers dans le roc, des récifs battus
par la tempête, des arbres foudroyés trempant leurs cheveux dans la
mer. L'année prochaine, décidément, si je puis me déplacer, j'irai en
Bretagne.
Au demeurant, nous nous portons bien. Ma femme va mieux. Elle patauge
dans l'eau avec héroïsme. C'est elle qui nous entretient de crevettes.
Son bain est élevé à la hauteur d'une institution. Nous allons avoir
des grandes marées, et on nous promet que nous pêcherons des crevettes
rouges. Nous verrons bien.
Votre mère m'a dit que Mme Charpentier et mon filleul se portaient
bien. Mais donnez-moi des nouvelles de tout le petit monde, quand vous
m'écrirez. Je vais demain envoyer à Dreyfous une lettre pour qu'il
aille chez Jourde. Voilà le 15, la date fixée par ce dernier pour la
réponse qu'il nous doit.
Voilà, mon bon ami. Tous nos compliments à Mme Charpentier et tous nos
baisers pour les bébés. Ma femme veut faire bande à part et embrasse
une fois encore la mère et les enfants.
Une poignée de main de votre tout dévoué.
J'oubliais: mon Russe voyageait, et la traite va être adressée à mon
nom. Je l'endosserai dès que je l'aurai, et je vous renverrai. Vous
tâcherez de la toucher pour moi.
=Au même.=
Saint-Aubin, 29 septembre 1875.
Mon cher ami,
Vos nouvelles sont bonnes, en somme, puisque le roman[20] vous a plu
et que les personnes qui l'ont lu ont reçu une secousse; seulement, il
serait bien désirable que nous puissions le placer quelque part. Je
vous avoue que, si les journaux me refusent celui-là, je n'oserai plus
leur en porter d'autres. Vous avez beau le trouver raide, ce n'est pas
la donnée qui est raide, comme dans l'_Abbé Mouret_; ce sont seulement
deux ou trois scènes, un peu vives, qu'il s'agirait d'enlever, et je
suis tout prêt à faire, pour le feuilleton, les coupures nécessaires.
D'ailleurs, nous pourrons bientôt causer de tout cela et nous
chercherons ensemble.
Nous partirons lundi de Saint-Aubin. Mardi, sans doute, j'irai vous
serrer la main à la librairie, entre 3 et 4 heures. Vous me direz les
nouvelles, s'il y en a. J'ai songé à _La Presse_, dont Marius Topin
vient d'être nommé rédacteur en chef. Il est vrai que Marius Topin
doit être la prudence en personne. Enfin, nous verrons. Je vous avoue,
d'autre part, que je ne comprends rien à l'attitude de Jourde.
Je suis très content de mon séjour à Saint-Aubin, avec des réserves
sur la laideur du pays. Nous avons eu un temps superbe, comme votre
mère a dû vous le dire. Depuis hier, il pleut; mais cela n'est pas
sans charme, car l'horizon est grandiose, avec une mer très grosse
qui se noie dans l'horizon. Ces deux mois-là m'auront fait beaucoup
de bien. J'ai réfléchi, mais, hélas! j'ai bien peur de m'entêter plus
que jamais dans mon impénitence littéraire. Je vais revenir avec le
plan très complet de mon prochain roman, celui qui se passe dans le
monde ouvrier. Je suis enchanté de ce plan: il est très simple et très
énergique. Je crois que la vie de la classe ouvrière n'aura jamais été
abordée avec cette carrure.
Présentez nos compliments à Mme Charpentier, et à bientôt. Une bonne
poignée de main en attendant!
=A Ludovic Halévy.=
Paris, 24 mai 1876.
Monsieur et cher confrère,
Vous êtes bien aimable, trop aimable. C'est à moi maintenant de vous
remercier. Je ne suis pas gâté par la sympathie de mes contemporains,
et la moindre marque d'estime littéraire me touche profondément. C'est
vous dire toute la joie que m'a causée votre lettre si flatteuse.
Venant de vous, dont le grand talent est si moderne, si finement humain
et parisien, des éloges pareils à ceux que vous m'accordez me consolent
des tuiles qui pleuvent de tous les côtés sur ma tête.
Je n'ai qu'un regret, c'est d'apprendre que vous lisez _L'Assommoir_
en feuilleton. Vous ne sauriez croire combien je trouve mon roman laid
sous cette forme. On me coupe tous mes effets, on m'éreinte ma prose en
enlevant des phrases et en pratiquant des alinéas. Enfin, j'ai le cœur
si navré par ce genre de publication, que je ne revois pas même les
épreuves. Si j'osais, avant de publier un feuilleton, je mettrais une
annonce ainsi conçue: «Mes amis littéraires sont priés d'attendre le
volume pour lire cette œuvre.»
Merci encore, mon cher confrère, et veuillez me croire votre bien
dévoué et bien reconnaissant.
=A Marius Roux.=
Piriac, 11 août 1876.
Mon cher ami,
Tu me pries de t'écrire longuement, en ajoutant que je n'ai rien à
faire. Mais c'est justement parce que je ne fais pas grand'chose, que
je voudrais en faire moins encore. Jamais je n'ai éprouvé autant de
peine pour écrire une lettre.
Je ne t'ai pas parlé de notre accident, parce que mon principe est
qu'on ne doit pas effrayer inutilement ses amis. Je n'en ai d'ailleurs
parlé à personne. Voici ce qui est arrivé au juste. Nous avions,
Charpentier et moi, couru la côte en voiture pendant deux jours sans
encombre. Quand tout notre monde,--en tout dix personnes en comptant
les enfants,--est arrivé à Saint-Nazaire, nous avons loué un omnibus,
dans lequel on s'est empilé. L'omnibus était très chargé; il y avait
une douzaine de grosses malles sur l'impériale. Piriac est à huit
lieues de Saint-Nazaire. Tout a bien marché pendant six lieues. Mais,
à deux lieues de Piriac, voilà que l'omnibus tombe d'un coup sur le
flanc. Une voiture, qui arrivait au trot derrière nous, se trouve prise
sous nous et nous empêche de nous étaler sur la route. Notre chute a
été très lente et presque douce. Nous n'en avons pas moins été jetés
les uns sur les autres. Comme j'étais près de la portière, je suis
sorti le premier par le carreau et j'ai commencé le sauvetage. Cette
maudite portière n'a pas voulu s'ouvrir. Et, dans l'effarement où
nous étions, j'ai tiré tout le monde par le carreau, les enfants, les
dames, dont quelques-unes pesaient leur poids. Enfin, nous nous sommes
trouvés sur la grand'route, avec nos bagages dans le fossé; ma femme
évanouie raide par terre, lorsqu'elle a été en sûreté. Une voiture est
venue nous prendre et nos bagages ne sont arrivés que le soir sur une
charrette. Voilà tout, ça ne vaut pas même l'honneur d'un fait-divers.
Nous sommes ici dans un véritable désert. Deux ou trois familles de
baigneurs, rien de plus. Encore, ces bourgeois sont-ils de Nantes. Nous
habitons une grande maison au bord de l'eau, suffisamment confortable.
Nous avons l'église et le cimetière devant nous, un petit cimetière
adorable, plein de fenouil, où tous les chats du pays vont jouer à
cache-cache. Je t'ai parlé des oies et des cochons qui se baignent
dans la mer comme des hommes. Rien de plus primitif, de plus sauvage
et de plus charmant. Mais ce dont je suis ravi, c'est que ce bout de
la Bretagne rappelle la Provence à s'y méprendre. Imagine-toi que j'ai
découvert dans la mer des bancs d'oursins, de clovisses et d'arapèdes!
Tu penses si je fais la noce. Je m'empiffre de coquillages matin et
soir. Dans les sentiers, il y a des papillons et des sauterelles qui me
font croire à chaque instant que je suis sur la colline des Pauvres. En
somme, accident à part, je suis ravi de mon voyage.
Je ne pourrai malheureusement aller à l'Estaque cette année, comme je
me l'étais promis. Nous serons trop las, et j'aurai trop de travail
pour m'absenter encore. L'année prochaine, la chose est réglée, nous
passerons trois mois, peut-être quatre, dans le Midi. Je compte
retourner à Paris le 6 septembre. Il me faudra terminer rapidement
_L'Assommoir_ que je voudrais lancer avant décembre.
Je dis que je ne travaille pas ici. Pourtant je fais chaque semaine
ma Revue dramatique et je viens de commencer mon article, pour la
Russie, une nouvelle dont le sujet se passe à Piriac.--Et voilà! Comme
nouvelles, je puis encore te dire que nous allons dimanche aux courses
de Guérande, un bijou de ville, une ville féodale qu'on pourrait mettre
à la vitrine d'un marchand de curiosités. Nous devons ensuite faire une
grande excursion le long de la côte, au Croisic et au bourg de Batz, et
aller manger des huîtres à Kerkabelec, un trou situé sur la lisière du
Morbihan.
Écris-moi avant de partir pour Aix. Dis-moi ce que tu fais et à quelle
date doit paraître ton roman.--Je te remercie du cri-cri que tu m'as
envoyé. J'en ai joué en face de l'Océan. Les vagues stupéfiées se sont
arrêtées sur le sable. Paris a reçu un coup de soleil, sûrement.
Ma femme t'envoie ses amitiés. Une bonne poignée de main.
J'ai oublié de te dire la cause de l'accident: c'est l'écrou d'une roue
qui est parti; la roue s'est défaite, et l'omnibus a culbuté.
=A Albert Millaud[21].=
Piriac, 3 septembre 1876.
Monsieur et cher confrère,
Je me trouve absent de Paris, et c'est aujourd'hui seulement que je lis
_Le Figaro_ du 1er septembre.
Certes, mes œuvres appartiennent aux critiques. Permettez-moi cependant
dix lignes d'explications aux longs extraits que vous avez bien voulu
donner de _L'Assommoir_. Je les crois d'une telle nécessité pour vous
et pour moi que je vous prie de publier ma lettre dans _Le Figaro_.
_L'Assommoir_ est la peinture d'une certaine classe ouvrière,
une tentative avant tout littéraire, dans laquelle j'ai essayé
de reconstituer le langage des faubourgs parisiens. Il faut donc
considérer le style travaillé et recherché du livre comme une étude
philologique, et rien de plus.
D'autre part, _L'Assommoir_ est en cours de publication, je veux
dire que personne ne saurait aujourd'hui en juger la portée morale.
J'affirme que la leçon y sera terrible, vengeresse, et que jamais roman
n'a eu des intentions plus strictement honnêtes.
Enfin, rien n'est dangereux comme ces morceaux coupés dans une œuvre,
détachés de l'ensemble, et qui deviennent de véritables monstres. Vous
connaissez le mot de ce magistrat qui demandait deux lignes d'un homme
pour le condamner, et vous seriez certainement désolé, Monsieur et cher
confrère, si vos extraits me faisaient pendre.
Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
=Au même.=
Paris, 9 septembre 1876.
Monsieur et cher confrère,
Je désire rester très courtois à votre égard. Vous semblez me défier de
répondre à une question que vous me posez, et c'est pourquoi je crois
devoir vous écrire de nouveau, tout en vous laissant libre de faire de
ma réponse l'usage qu'il vous plaira.
Vous me traitez écrivain _démocratique et quelque peu socialiste_, et
vous vous étonnez de ce que je peins une certaine classe ouvrière sous
des couleurs vraies et attristantes.
D'abord, je n'accepte pas l'étiquette que vous me collez dans le dos.
J'entends être un romancier tout court, sans épithète; si vous tenez
à me qualifier, dites que je suis un romancier naturaliste, ce qui ne
me chagrinera pas. Mes opinions politiques ne sont pas en cause, et
le journaliste que je puis être n'a rien à démêler avec le romancier
que je suis. Il faudrait lire mes romans, les lire sans prévention,
les comprendre et voir nettement leur ensemble, avant de porter les
jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma
personne et sur mes œuvres. Ah! si vous saviez comme mes amis s'égayent
de la légende stupéfiante dont on régale la foule, chaque fois que mon
nom paraît dans un journal! Si vous saviez combien le buveur de sang,
le romancier féroce, est un honnête bourgeois, un homme d'étude et
d'art, vivant sagement dans son coin, tout entier à ses convictions! Je
ne démens aucun conte, je travaille, je laisse au temps et à la bonne
foi publique le soin de me découvrir enfin sous l'amas des sottises
entassées.
Quant à ma peinture d'une certaine classe ouvrière, elle est telle que
je l'ai voulue, sans une ombre, sans un adoucissement. Je dis ce que je
vois, je verbalise simplement, et je laisse aux moralistes le soin de
tirer la leçon. J'ai mis à nu les plaies d'en haut, je n'irai certes
pas cacher les plaies d'en bas. Mon œuvre n'est pas une œuvre de parti
et de propagande; elle est une œuvre de vérité.
Je me défends de conclure dans mes romans, parce que, selon moi, la
conclusion échappe à l'artiste. Pourtant, si vous désirez connaître
la leçon qui, d'elle-même, sortira de _L'Assommoir_, je la formulerai
à peu près en ces termes: instruisez l'ouvrier pour le moraliser,
dégagez-le de la misère où il vit, combattez l'entassement et la
promiscuité des faubourgs où l'air s'épaissit et s'empeste, surtout
empêchez l'ivrognerie qui décime le peuple en tuant l'intelligence et
le corps. Mon roman est simple, il raconte la déchéance d'une famille
ouvrière, gâtée par le milieu, tombant au ruisseau; l'homme boit, la
femme perd courage; la honte et la mort sont au bout. Je ne suis pas un
faiseur d'idylles, j'estime qu'on n'attaque bien le mal qu'avec un fer
rouge.
Et permettez-moi encore de répondre à votre distinction entre le
dialogue et le récit, pour l'emploi du langage de la rue. Vous me
concédez que je puis donner à mes personnages leur langue accoutumée.
Faites encore un effort, comprenez que des raisons d'équilibre et
d'harmonie générale m'ont seules décidé adopter un style uniforme. Vous
me citez Balzac qui justement a fait une tentative pareille, lorsqu'il
a pastiché l'ancienne langue française dans ses _Contes drolatiques_.
Je pourrais vous indiquer d'autres précédents, des livres écrits d'un
bout à l'autre sur un plan particulier. D'ailleurs, ce langage de la
rue vous gêne donc beaucoup? Il est un peu gros, sans doute, mais
quelle verdeur, quelle force et quel imprévu d'images, quel amusement
continu pour un grammairien fureteur! Je ne comprends pas comment
l'écrivain, en vous, n'est point chatouillé par le côté purement
technique de la question.
Enfin, croyez, Monsieur et cher confrère, que dans toute la boue
humaine qui me passe par les mains je prends encore la plus propre,
que j'ai, surtout pour _L'Assommoir_, choisi les vérités les moins
effroyables, que je suis un brave homme de romancier qui ne pense pas à
mal, et dont l'unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et
aussi vivante qu'il le pourra.
Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
=A Alexandre Parodi.=
Paris, 24 octobre 1876.
Monsieur et cher confrère,
Je me suis occupé de vous la semaine dernière; j'ai envoyé en Russie
une longue étude sur vos deux œuvres, et c'est ce qui vous expliquera
pourquoi je ne vous ai pas remercié plus tôt des ouvrages que vous avez
eu l'extrême obligeance de m'adresser.
Je regrette beaucoup que mon étude ne paraisse pas en France, car elle
contient un jugement sincère sur votre talent et sur l'erreur où vous
me paraissez être. J'ai été très frappé de la conception d'_Ulm le
parricide_, comme je l'avais été de la conception de _Rome vaincue_.
Seulement, j'estime que vous entamez avec notre esprit littéraire
moderne une lutte dans laquelle vous serez infailliblement écrasé.
Je regrette d'autre part qu'un tempérament dramatique aussi puissant
que le vôtre soit une force perdue pour la cause de la vie et de la
vérité dans l'art. Il me reste cependant une espérance: c'est que vous
viendrez à nous, lorsque le vieil échafaudage des anciennes formules
aura croulé sous vos pieds.
Bien affectueusement à vous, Monsieur et cher confrère, et toutes
mes sympathies à votre énergique talent, en dehors des croyances qui
peuvent nous séparer.
=A Gustave Flaubert.=
Paris, 3 janvier 1877.
Eh bien, mon ami, que devenez-vous donc? vous savez que nous gémissons
tous. On vous réclame, on a besoin de vous. Les dimanches sont mortels.
Vous me gâtez mon hiver, en venant à Paris si tard. Le pis est que nous
ne nous voyons pas les uns les autres, car vous n'êtes pas là pour nous
réunir.
Cependant, nous avons dîné deux fois, la première chez Adolphe, qui
nous a empoisonnés, la seconde, place de l'Opéra-Comique, où nous avons
mangé une bouillabaisse extraordinaire. On a bu à votre santé, on a
failli vous envoyer une dépêche pour vous rappeler par le premier train.
Tout ceci est pour vous dire que vous me manquez. Mais je sais les
raisons qui vous retiennent, et je vous approuve fort de bûcher ferme.
Seulement, je vous demande deux lignes, pour me faire une certitude: 1°
Quand reviendrez-vous? 2° Comptez-vous apporter votre volume terminé?
On me donne des renseignements contradictoires, et je n'aime pas ça,
parce que le doute m'a toujours flanqué la fièvre. Lorsque je saurai,
je vous attendrai plus tranquillement.