J'attends toujours pour savoir si je dois faire une démarche pour toi.

Ma femme me dit que tu comptais aller t'enfermer à Beaurecueil. Cela me

paraît peu pratique. Donne-moi ton adresse si tu quittes Marseille. Je

ne resterai sans doute pas longtemps à Bordeaux. Je guigne une place

plus militante. J'attends le résultat Chappuis, et je t'écrirai plus

longuement.

Mes compliments et une bonne poignée de main pour toi.

=A Antony Valabrègue.=

Bordeaux, 7 janvier 1871.

Mon cher Valabrègue,

Si vous vous ennuyez, venez. Voilà tout ce que je puis vous dire pour

le moment. Quand vous serez ici, vous verrez. Il est impossible à

distance de placer quelqu'un.

Roux vous a effrayé à tort. La vie est ici comme partout, cher et bon

marché. On ne vous empoisonnera pas plus qu'à Paris. Vous trouverez une

chambre à trente francs et le reste à l'avenant.

Donc tâtez-vous et agissez. Donnez-moi toujours de vos nouvelles.

On m'en apprend une belle. On a failli, me dit-on, me rechercher à Aix

comme réfractaire. Cela est monumental. Il faut qu'on soit bien bête

et bien méchant à Aix. Dites donc cela à vos amis. Il ne faudrait pas

qu'on nous dégoûtât trop du peuple. Je me suis battu pour lui dans

les journaux de Paris; mais si jamais j'ai un peu de pouvoir, je vous

déclare que je musèlerai les envieux et les lâches.

Votre bien dévoué.

=A Louis Ulbach.=

Paris, 6 novembre 1871.

Mon cher Ulbach,

J'ai reçu de M. le procureur de la République l'invitation de me rendre

à son cabinet, et là ce magistrat m'a très poliment averti qu'il avait

reçu un grand nombre de dénonciations contre _La Curée_. Il n'a pas lu

le roman; mais, dans la crainte d'avoir à sévir, et voulant éviter un

procès, il m'a fait entendre qu'il serait peut-être prudent de cesser

la publication d'une pareille œuvre, me laissant d'ailleurs toute

liberté de la continuer à mes risques et périls.

La situation est donc très nette. Dans le cas où nous nous entêterions,

il est à croire que mon roman dénoncé à la justice ferait saisir _La

Cloche_, et que nous aurions un bon procès sur les bras. Si j'étais

seul, je tenterais certainement l'aventure, désireux de connaître mon

crime et de savoir quelle peine est réservée à l'écrivain consciencieux

qui fait œuvre d'art et de science. Mais, par égard pour vous, je

consens à me refuser cette satisfaction. Ce n'est pas le procureur de

la République, c'est moi qui vous prie de suspendre la publication de

mon roman.

Vous êtes en dehors du débat, et je tiens même à dire que je vous

sais hostile à mon école littéraire. Vous m'avez attaqué autrefois,

vous le feriez sans doute encore. Mais, entre nous, ce serait une

simple querelle d'artistes. Vous me diriez ce que vous m'avez déjà

dit, et je vous répondrais ce que je vous ai déjà répondu. Nous ne

mettrions certainement pas en cause mes intentions de romancier; vous

me connaissez assez pour savoir dans quelle honnêteté et dans quelle

ferveur artistique je travaille. Je dis ces choses, afin de garder

pour moi la responsabilité entière de l'aventure. Si, par libéralisme

littéraire, vous avez bien voulu, et avec quelques hésitations,

tenter la publication de _La Curée_, il me plait de rester seul sur

la sellette, le jour où la tentative est criminelle. Je deviens

orgueilleux de ce crime, de ce livre de combat.

J'ai un grand fonds de résignation en ces matières. Seulement, je crois

devoir me défendre en quelques lignes, pour les personnes qui ont lu

_La Curée_, sans comprendre le péché qu'elles commettaient.

_La Curée_ n'est pas une œuvre isolée, elle tient à un grand ensemble,

elle n'est qu'une phrase musicale de la vaste symphonie que je rêve.

Je veux écrire l'«Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le

second empire». Le premier épisode, _La Fortune des Rougon_, qui vient

de paraître en volume, raconte le coup d'État, le viol brutal de la

France. Les autres épisodes seront des tableaux de mœurs pris dans

tous les mondes, racontant la politique du règne, ses finances, ses

tribunaux, ses casernes, ses églises, ses institutions de corruption

publique. Je tiens à constater, d'ailleurs, que le premier épisode a

été publié par _Le Siècle_ sous l'empire, et que je ne me doutais guère

alors d'être un jour entravé dans mon œuvre par un procureur de la

République. Pendant trois années, j'avais rassemblé des documents, et

ce qui dominait, ce que je trouvais sans cesse devant moi, c'étaient

les faits orduriers, les aventures incroyables de honte et de folie,

l'argent volé et les femmes vendues. Cette note de l'or et de la chair,

cette note du ruissellement des millions et du bruit grandissant des

orgies, sonnait si haut et si continuellement, que je me décidai à la

donner. J'écrivis _La Curée_. Devais-je me taire, pouvais-je laisser

dans l'ombre cet éclat de débauche qui éclaire le second empire d'un

jour suspect de mauvais lieu? L'histoire que je veux écrire en serait

obscure.

Il faut bien que je le dise, puisqu'on ne m'a pas compris, et puisque

je ne puis achever ma pensée: _La Curée_, c'est la plante malsaine

poussée sur le fumier impérial, c'est l'inceste grandi dans le terreau

des millions. J'ai voulu, dans cette nouvelle «Phèdre», montrer à

quel effroyable écroulement on en arrive, que les mœurs sont pourries

et que les liens de la famille n'existent plus. Ma Renée, c'est la

Parisienne affolée, jetée au crime par le luxe et la vie à outrance;

mon Maxime, c'est le produit d'une société épuisée, l'homme-femme, la

chair inerte qui accepte les dernières infamies; mon Aristide, c'est

le spéculateur né des bouleversements de Paris, l'enrichi impudent,

qui joue à la Bourse avec tout ce qui lui tombe sous la main, femmes,

enfants, honneur, pavés, conscience. Et j'ai essayé, avec ces trois

monstruosités sociales, de donner une idée de l'effroyable bourbier

dans lequel la France se noyait.

Certes, on ne m'accusera pas d'avoir outré les couleurs. Je n'ai pas

osé tout dire. Cette audace dans les crudités, qu'on me reproche,

a plus d'une fois reculé devant les documents que je possède. Me

faudrait-il donner les noms, arracher les masques, pour prouver que

je suis un historien, et non un chercheur de saletés? C'est inutile,

n'est-ce pas? Les noms sont encore sur toutes les lèvres. Vous

connaissez mes personnages, et vous me donneriez vous-même tout bas des

faits que je ne pourrais conter.

Quand _La Curée_ paraîtra en volume, elle sera comprise. Mon erreur a

été de croire que le public d'un journal pouvait accepter certaines

vérités. Et cependant je m'habitue difficilement à cette idée que c'est

un procureur de la République qui m'a averti du danger offert par cette

satire de l'empire. Nous ne savons pas aimer la liberté en France d'une

façon entière et virile. Nous nous croyons trop les défenseurs de la

morale. Nous ne pouvons pas accepter cette idée que les vraies pudeurs

se gardent toutes seules, et qu'elles n'ont pas besoin de gendarmes.

Que pensez-vous, par exemple, de ces gens qui ont dénoncé mon roman à

la justice? Je ne veux pas compter combien il peut y avoir parmi eux de

bonapartistes. Mais ceux-mêmes qui sont convaincus, quel étrange rôle

ont-ils joué! Un roman les blesse, vite ils écrivent au procureur de

la République, ou, s'ils sont de son entourage, ils tendent les mains

vers lui comme vers un Dieu sauveur. Pas un n'a l'idée de jeter le

feuilleton au feu. Tous se mettent à geindre comme des petits enfants

perdus, et ils appellent la garde, et quand la garde est là, ils n'ont

plus peur, ils sèchent leurs larmes. Je le disais tout à l'heure à

M. le procureur de la République: ce n'est pas avec ces effrois de

bambins, ce besoin continuel des gendarmes, que nous conquerrons jamais

la vraie liberté.

Dans tout cela, je suis désolé pour _La Cloche_ et pour vous, mon

cher Ulbach. Pardonnez-moi, et que tout soit dit. Les lecteurs qui

ont compris le côté scientifique de _La Curée_, et qui voudront aller

jusqu'au bout de ce roman, pourront l'achever prochainement dans le

volume. Quant aux personnes qui auraient eu l'intelligence rare de

ne voir dans mon œuvre qu'un recueil de polissonneries à l'usage des

vieillards et des femmes blasées, elles en seront quittes pour se

signer devant les étalages des libraires. Comme ces bonnes gens me

connaissent!

Allez, une société n'est forte que lorsqu'elle met la vérité sous la

grande lumière du soleil.

Je vous serre la main, et me dis votre bien dévoué.

=A Antony Valabrègue.=

Paris, 2 janvier 1872.

Mon cher Valabrègue,

Le pâté de bécasse et la brandade sont arrivés. La _mule noire_ n'est

plus à Aix, elle est toute à Paris.

Je vous attends ce soir, votre couvert sera mis, et si quelque obstacle

vous empêchait de venir, nous boirions à votre santé.

Votre bien dévoué.

=A Gustave Flaubert.=

2 février 1872.

Cher maître,

Je suis honteux de ne pas vous avoir encore rendu visite, le

journalisme m'abêtit tellement, que je ne trouve plus une heure à

moi.--Je vous envoie mon nouveau roman[16] pour vous dire que je

ne vous oublie pas et que je vous remercie de votre lettre à la

municipalité de Rouen. Ah! les gredins de bourgeois! vous auriez dû

prendre une trique encore plus grosse, bien que la vôtre lasse de

terribles bleus.

Je veux absolument aller vous serrer la main dimanche, dans

l'après-midi.--Que _La Curée_ me serve en attendant de carte de visite.

Tout à vous, mon cher maître.

=A C. Montrosier.=

13 février 1872.

Mon cher confrère,

Je ne vous ai pas encore remercié des deux excellents fauteuils que

vous m'avez procurés. Le drame de Daudet[17] est, en effet, très

curieux. C'est l'erreur d'un esprit fin et délicat. Avez-vous remarqué

la chute fatale des romanciers au théâtre? Ils font plus noir, plus

vieux, plus ficelé que le dernier des faiseurs. Cela m'effraye un peu

pour moi.

Merci encore, et tout à vous.

=A Antony Valabrègue.=

Paris, 13 février 1872.

Mon cher Valabrègue,

Je n'ai pas une bonne nouvelle à vous annoncer. Comme nous le

craignions tous deux, ils sont d'avis, à _La Cloche_, que votre

nouvelle ne saurait passer en Variété. Ils ne veulent, à la troisième

page, que des études littéraires, artistiques ou historiques. Le

dialogue surtout les effraye.

J'ai vainement plaidé votre cause, il faudra attendre que Gustave

Aymard ait tué le dernier soldat prussien, et ce sera long. En

attendant, j'ai préféré reprendre votre manuscrit qui sera mieux chez

moi que dans un carton de _La Cloche_.

Ah! cette malheureuse littérature est bien malade!

Votre tout dévoué.

=A Louis Ulbach.=

Paris, 9 septembre 1872.

Ah! mon cher Ulbach, que je me tiens à quatre pour ne pas répondre avec

toute ma colère d'artiste à la lettre que vous avez écrite à Guérin,

et que Guérin me communique! «Obscène»! Toujours le même mot donc! Je

le rencontre sous votre plume d'écrivain, comme je l'ai entendu dans

la bouche de M. Prudhomme. Vous n'avez pas trouvé un autre mot pour me

juger, et c'est ce qui me fait croire que ce gros mot ne vient pas de

vous, et que vous l'avez laissé fourrer dans votre poche dans quelque

cabinet officiel, pour me l'apporter tout chaud sous le nez.

Oh! ce mot! Si vous saviez comme il me paraît bête. Excusez-moi, mais

je vous parle en confrère, et non en rédacteur. Heureusement qu'il ne

me fâche plus, depuis que je l'ai entendu dans la bouche des procureurs

impériaux. Non, vous ne m'avez pas blessé, bien qu'«obscène» soit

terriblement gros. Je vais brûler votre lettre, pour que la postérité

ignore cette querelle. Je sais que vous retirerez cet «obscène», quand

les dames ne vous monteront plus la tête contre moi.

Je regrette de vous avoir causé cet ennui, et je suis très heureux de

votre idée de soumettre mes articles à un censeur. Comme cela, je ne

serai plus un danger pour les populations. Vos actionnaires et vos

amis dormiront dans leur chasteté. Sans plaisanterie, je ne demande

pas mieux que de les satisfaire, si la question d'argent tient à cela.

Menacez-les d'un de mes articles, s'ils ne prennent pas chacun une

action.

Je vous verrai demain, pour que vous me traitiez comme un échappé des

lupanars. Vous savez que je vis dans l'orgie et que je scandalise mon

époque par mon existence désordonnée. On ne voit que moi dans les

lieux de débauche. Non, tenez, j'ai votre «obscène» sur le cœur. Vous

n'auriez pas dû l'écrire, en me connaissant et en sachant que je suis

plus hautement moral que toute la clique des imbéciles et des fripons.

Ne m'en voulez pas, et croyez-moi votre bien dévoué et bien obéissant

rédacteur.

=A Maurice Dreyfous.=

Paris, 22 octobre 1872.

Mon cher Dreyfous,

J'ai un gros rhume, et je suis tellement enfoncé dans _Le Ventre de

Paris_, que je vous avoue ne pas m'être occupé encore de _La Fortune

des Rougon_. Mais, dès après-demain, je compte vous en envoyer des

morceaux, de façon à ce qu'on puisse commencer l'impression tout de

suite.

Ce soir ou demain paraîtra, dans _La Cloche_, un grand article d'un de

mes bons amis. Je vous le recommande; il sera certainement bien fait.

Vous seriez bien aimable de m'envoyer une copie d'une des notes que

je vous ai remises, sur _La Curée_. J'en ai besoin pour un journal de

province.

C'est tout. J'ai écrit à Fouquier et à Levallois. _Le Phare de la

Loire_ publiera un article. Dans _Le Sémaphore_, la note passera

certainement demain ou après-demain. De votre côté mettez les fers au

feu. On me dit que Pelletan a commencé un article. Les articles qu'on

commence de la sorte et qui traînent ne s'achèvent jamais. Il faudrait

peut-être le voir. Enfin, je voudrais bien, pour mon début chez vous,

vous faire gagner beaucoup d'argent.

Mes compliments à M. Charpentier.

Tout à vous.

=A Ernest d'Hervilly.=

Paris, 17 juin 1873.

Mon cher confrère,

Si je ne vous ai point encore remercié de votre petit volume, si gros

de poésie, _Jeph Affagard_, c'est que je comptais vous envoyer mes

compliments dans _L'Avenir national_. Hélas! les temps sont durs, et

l'on fait un véritable massacre d'articles bibliographiques.

Aujourd'hui, j'ai quitté _L'Avenir_, et comme je n'espère plus vous

dire merci publiquement, je vous envoie une bonne poignée de main. Vos

vers sentent la grande mer, et ils ont une rudesse qui m'a ravi.

A vous.

=A Marie Laurent.=

Juillet 1873.

Chère Madame,

Veuillez, je vous prie, vous faire mon interprète auprès des vaillants

artistes qui ont combattu avec vous et qui ont fait une grande victoire

de la première représentation de _Thérèse Raquin_. Dites-leur toute ma

gratitude.

J'ai reçu votre bonne lettre collective, et elle m'a profondément

touché. Elle me console de cette mort brusque qui enterre sans doute

mon œuvre pour longtemps. Non, certes, vous n'avez rien à vous

reprocher. Vous avez lutté jusqu'à la dernière heure, et j'ai trouvé en

vous des défenseurs et des amis, oublieux de leurs propres intérêts.

Ce qui m'a le plus chagriné, ce n'est pas de voir le drame arrêté,

lorsque le succès d'argent pouvait encore venir; c'est de voir perdus

vos efforts, vos créations, cette interprétation hors ligne, d'un

ensemble tel, que depuis longtemps on n'avait constaté un tel résultat

au théâtre.

Je n'ai qu'un regret: votre poignée de main a devancé la mienne.

Lorsque je l'ai reçue, je venais d'envoyer à l'imprimerie une préface

qui doit accompagner mon drame, et dans laquelle je tâche de payer

ma dette. Je vous adresserai à tous la brochure et ce seront là mes

remerciements officiels.

Dites bien ces choses, chère Madame, aux artistes qui ont combattu avec

vous, et veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.

=A Marius Roux.=

Paris, 24 décembre 1873.

Mon cher Roux,

Je viens du _Corsaire_, où je suis allé chercher des nouvelles. Rien

de bon. Portalis m'a l'air de vouloir faire encore un coup de tête. La

vérité est qu'il ne doit avoir aucune promesse et qu'il a sans doute

rêvé de forcer la main au gouvernement. Tu sais comme ces choses-là

réussissent.

En somme, aucun numéro n'a paru. L'annonce d'une saisie, donnée ce

matin par _Le Rappel_, n'est pas vraie. Portalis n'a pu encore lancer

son numéro, que l'imprimeur ne veut pas imprimer. Les jeunes gens que

je viens de voir ne croient pas à la réapparition, bien que le numéro

de demain se prépare en ce moment. D'ailleurs, ils ont grandement

raison de se méfier.

J'ai cru devoir t'avertir pour que tu saches à quoi t'en tenir. Si, par

hasard, _Le Corsaire_ reparaissait sans encombre, je t'enverrais une

dépêche.

Je sais que tu as trouvé un photographe disposé à faire des vues

du barrage. Entends-toi avec lui. Je te donne sur l'autre feuille

l'indication d'un point de vue excellent. C'est de cette place que

Chavet a fait un fusain qui s'est malheureusement égaré dans la

déconfiture de la Société du Canal.

Rien autre.--Nous te souhaitons tous de bonnes fêtes. Mes compliments à

ta famille. Je te serre vigoureusement la main.

Ton bien dévoué.

Dis à Panafieu que nous avons vu son ami Béliard en compagnie de sa

jeune femme. Elle est fort gentille. Panafieu voit par cet exemple que

la vertu est toujours récompensée.--(Béliard reste: 69, rue de Douai.

N'as-tu pas besoin de cette adresse?)

=A Gustave Flaubert.=

7 avril 1874.

Mon cher ami,

J'envoie _incognito_ au _Sémaphore_ de Marseille une correspondance qui

m'aide à faire bouillir ma marmite,--c'est une de mes petites hontes

cachées;--cela n'a qu'un avantage, celui de pouvoir m'y soulager le

cœur, parfois.

Je leur ai donc envoyé un bout d'article sur _La Tentation_; ils se

sont hâtés de m'en couper la moitié, toute la partie religieuse; je

ne vous envoie pas moins ce que leurs ciseaux ont épargné. Cela est

indigne. J'aurais voulu faire une étude, quelque part, en pleine

lumière. Enfin, la bonne intention y est. Ne dites pas que c'est de moi.

A lundi, et tout à vous.

=A Ivan Tourguéneff.=

Paris, 29 juin 1874.

Mon cher Tourguéneff,

J'ai à vous remercier de la façon aimable dont vous voulez bien vous

occuper de mes affaires. Naturellement, j'accepte avec enthousiasme les

propositions que vous me faites, au nom du directeur de la Revue. MM.

Charpentier, auxquels j'ai communiqué votre lettre, sont très heureux

de votre excellente entremise, et me chargent de vous dire que tout ce

que vous ferez sera bien fait. Dès votre retour, vous nous donnerez

les derniers renseignements nécessaires, de façon que nous puissions

envoyer en Russie, vers septembre ou octobre, la copie du roman que je

termine en ce moment.

Veuillez surtout vous informer du détail suivant. Combien la Revue

demandera-t-elle de temps pour publier un de mes romans; c'est-à-dire

combien devrons-nous attendre pour paraître en France, après lui avoir

envoyé le manuscrit ou les épreuves? Cela a une véritable importance,

car nous devons ici choisir des époques de publication, afin de ne pas

tomber dans des moments trop mauvais.

D'ailleurs, toutes les questions se régleront aisément par la

pratique. Pour le moment, acceptez des deux mains, au prix que vous

m'indiquez. MM. Charpentier, sur vos indications, entreront ensuite en

correspondance avec le directeur de la Revue.

Est-ce vous qui m'avez envoyé votre dernière nouvelle du _Temps?_ Elle

m'a fait le plus vif plaisir. Il y a là des impressions très vivantes

d'une émeute vue par une fenêtre. Le trait final est très touchant.

Moi, je travaille dans la fièvre, en ce moment. Le roman dont je vous

ai parlé me donne un mal de chien. Je crois que je veux y mettre trop

de choses. Avez-vous remarqué le désespoir que nous causent les femmes

trop aimées et les œuvres trop caressées?

J'ai vu Flaubert, il y a deux jours. Je lui ai même donné votre

adresse. Il m'a paru tout à fait remis, du moins au physique. Il

partait pour la Suisse. C'est fâcheux qu'aucun de ses amis n'ose le

détourner du livre auquel il va se mettre. J'ai peur qu'il ne se

prépare là de gros ennuis. Ah! qu'il avait raison de rentrer tout de

suite dans la passion pure!

Et il ne me reste qu'à vous remercier de nouveau, en attendant de

pouvoir vous serrer les deux mains, et de vous dire combien je vous

suis reconnaissant.

Tout à vous.

Vous seriez bien aimable de m'acheter un exemplaire de _La Curée_

traduite en russe.

=A Antoine Guillemet.=

Paris, 23 juillet 1874.

Mon cher ami,

Ah bien! oui, les bains de mer, j'en suis loin! Je vous ai peut-être

dit que j'avais une comédie à caser. Or, ladite comédie est, paraît-il,

très effrayante, car, après l'avoir promenée dans des théâtres décents,

je viens d'être très heureux de la faire recevoir à Cluny. Par

parenthèse, elle y est en compagnie d'une pièce de Flaubert. Depuis la

chute du _Candidat_, on a une peur affreuse de nous.

Donc, ma pièce est reçue, et le pis est qu'elle va entrer en répétition

le mois prochain, pour passer dans la seconde quinzaine de septembre.

Voilà qui me cloue à Paris. Ni Cabourg, ni Villerville, mon cher ami,

mais les éternelles Batignolles. Si je veux prendre un bain, je tirerai

un seau d'eau à mon puits.

Enfin, comme je le dis toujours, nous verrons l'année prochaine. Il y a

bientôt dix ans que nous devons passer un été au bord de la mer.

Je ne vous remercie pas moins de votre aimable invitation. C'est avec

le plus vif plaisir que nous nous serions arrêtés un instant chez vous.

Autrement, les affaires vont bien. Je ne vois personne, je n'ai pas la

moindre nouvelle. Manet, qui fait une étude à Argenteuil, chez Monet,

est introuvable. Et comme je ne mets pas souvent les pieds au café

Guerbois, mes renseignements s'arrêtent là.

Si vous êtes ici pour septembre, écrivez-moi dès votre arrivée. Je vous

mettrai de corvée à Cluny. Je crois que j'aurai besoin de tous mes

amis, car la partie est peut-être encore plus grosse que pour _Thérèse

Raquin_.

Veuillez présenter tous mes compliments à Mme Guillemet. On est très

sensible chez moi à votre bon souvenir.

Une bonne poignée de main pour vous.

=A Georges Charpentier.=

Paris, 23 juillet 1874.

Mon cher ami,

Excusez-moi, si j'ai tant tardé de vous écrire. J'attendais une

solution.

D'abord, mon affaire avec Montigny a manqué. Il m'a rendu mon

manuscrit[18] d'une façon charmante, en me jurant qu'il avait le plus

vif désir de monter quelque chose de moi. Il m'a même donné mes entrées

au Gymnase, comme consolation sans doute. En somme, il a été effrayé;

mais il est très certain qu'il a longtemps hésité et que la porte de

son théâtre me reste ouverte, si je veux être sage.

Dès que j'ai eu mon manuscrit, je n'ai rien eu de plus chaud que de le

porter ailleurs. C'est décidément une maladie: on veut quand même être

joué. Je n'avais plus qu'à aller frapper à la porte du théâtre Cluny.

J'y suis allé. Et hier Weinschenk a reçu ma pièce. Elle passera avant

celle de Flaubert, vers le milieu de septembre, Dieu sait dans quelles

conditions, car la troupe m'effraye singulièrement. Que voulez-vous?

ç'a été plus fort que moi, il m'a fallu aller dans cette galère, pour

ma tranquillité de tête. Le manuscrit, dans un de mes tiroirs, me

rendait malheureux.

Le pis est que voilà votre aimable invitation dans l'eau. Les

répétitions commenceront du 10 au 15 du mois prochain, et il ne me sera

pas possible de tenir la parole que j'ai donnée à Mme Charpentier.

Dites-lui de ne pas trop me tenir rancune. Expliquez-lui qu'un auteur

qui a une pièce à placer est l'être le plus à plaindre du monde. J'ai

vainement supplié Weinschenk de remettre la chose à plus tard. Il a

sa saison prête, dit-il. Enfin, je suis désolé, d'autant plus que je

comptais sur ces quelques jours de repos pour me remettre du très

vilain été que je viens de passer.

J'attends Dreyfous pour causer avec lui des _Nouveaux Contes à Ninon_

et de _La Faute de l'abbé Mouret_. Et, en l'attendant, je lui serre la

main.

Ma femme me prie de présenter tous ses compliments et tous ses regrets

à Mme Charpentier. Elle avait commencé à faire ses malles. Elle

embrasse bien les bébés.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et encore une fois excusez-moi

de tout ceci.

Votre bien dévoué.

Il est bien entendu que je retarderai la première jusqu'à votre retour.

Je tiens beaucoup à ce que vous soyez là.

=A Gustave Flaubert.=

Paris, 9 octobre 1874.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je n'ai pas voulu

vous trop effrayer, en vous écrivant sous le coup de mes premières

répétitions[19] qui ont abominablement marché. Maintenant, les

choses marchent un peu mieux, à un artiste près, qui ne fait pas du

tout mon affaire, mais que je dois garder. Ma grande faute a été

d'accepter certains essais. Je vous conseille d'être très raide pour

la distribution de votre comédie; si vous avez la faiblesse de tolérer

les tentatives de Weinschenk, vous vous trouverez bientôt avoir sur les

bras des interprètes dont vous ne pourrez plus vous débarrasser sans de

longs ennuis.

Correspondance: Les lettres et les arts · 第 5 / 21 段