Avez-vous vu les tableaux de Camille Pissarro; et êtes-vous de mon avis?

Votre bien dévoué.

S'il est nécessaire, quand on parlera des appointements, veuillez faire

valoir que je dois donner un article dans chaque numéro. Puisqu'on n'a

engagé que moi comme littérateur, je me trouve donc à la tête de la

partie littéraire du journal, et j'espère que l'on me donnera ce que

l'on compte donner à un rédacteur politique qui fournirait la même

quantité de besogne que moi. Remarquez encore que si le journal avait

été quotidien, mon travail n'aurait presque pas augmenté. Vous me le

disiez vous-même: la rédaction d'un journal hebdomadaire coûte presque

aussi cher que celle d'une feuille quotidienne.

Tout ceci entre nous. Je suis certain que vous veillerez à mes

intérêts. N'oubliez pas une chose: le désintéressement n'est de mise

que lorsque tout le monde est désintéressé; dans le cas contraire, il

prend le nom de duperie.

=Au même.=

Paris, 19 juin 1868.

Mon cher Duret,

Il faut que je vous rende compte de ma conversation avec M. Lavertujon.

En somme, il paraît très bien disposé, mais il n'a pu me donner

aucune certitude. Voici un résumé de ses paroles. Il ne pense pas

que je puisse faire un article toutes les semaines, parce qu'on a

pris des engagements avec trop de monde; d'ailleurs, il en causera

avec ces messieurs et m'écrira mardi si je dois continuer à envoyer

hebdomadairement une causerie; il semble ne pas vouloir prendre une

décision lui-même, mais désirer au fond que ma collaboration soit très

active.

J'ai plaidé ma cause, en m'appuyant sur une promesse de M. Pelletan et

_surtout_ en faisant observer qu'une «Causerie» était une chronique

qui devait absolument se trouver dans chaque numéro. Mais la meilleure

raison que j'ai donnée et qui a paru frapper beaucoup M. Lavertujon, a

été que j'avais grand besoin de travailler, ayant ma mère à ma charge

et étant obligé d'enlever l'avenir à la pointe de ma plume. J'ai ajouté

que j'étais las de la petite presse, que je souhaitais ardemment me

réfugier dans un journal honnête et sérieux où je pourrais développer

tous mes moyens. «Si _La Tribune_, ai-je dit, m'offrait cinq cents

francs par mois, non seulement pour ma chronique littéraire, mais pour

toutes sortes de travaux, je me dévouerais complètement au journal, je

n'écrirais dans aucune autre feuille, et je garderais une éternelle

reconnaissance pour les hommes qui me mettraient ainsi le pied dans

l'étrier.»

Vous voyez le fond de mon ambition, mon cher Duret; je n'espère

pas réussir, mais pour obtenir un œuf, il faut demander un bœuf.

D'ailleurs, mes vœux n'ont rien d'extravagant. Je consentirais à faire

n'importe quoi pour trouver un port dans _La Tribune_, même à rédiger

les faits-divers, à me rendre utile d'une façon ou d'une autre. Il vous

faudra peut-être des hommes pour relire les épreuves, pour redresser

les phrases boiteuses, etc. Je consentirais parfaitement à être un

de ces hommes, si ce travail, joint au rapport de mes articles, me

constituait la rente qu'il faut pour vivre.

Causons _pratiquement_, n'est-ce pas? Le moins que je puisse obtenir,

c'est deux causeries par mois. Ce serait déjà un pas si j'en obtenais

quatre. Puis, s'il était possible de me confier des travaux quelconques

et de m'attacher entièrement à _La Tribune_, je serais l'homme le plus

heureux de la terre.

Voyez ce que vous pouvez encore faire pour moi en ces circonstances.

Je crois que je suis sympathique à ces messieurs, et qu'on pourrait

obtenir quelque chose d'eux en leur expliquant ma position. Tout ce que

vous ferez sera bien fait. Ma dette de reconnaissance à votre égard

devient telle que je ne sais comment je m'acquitterai jamais.

J'ai vu MM. Glais-Bizoin et Hérold qui ont été charmants pour moi,

le dernier surtout. J'espère que mon second article me les attachera

tout à fait et qu'il sera peut-être temps, alors, de leur dire:

«Voilà un garçon dont vous pouvez faire un des vôtres, ne le laissez

pas se perdre dans les petits journaux.» Si l'occasion se présente,

pourrez-vous leur dire cela?

M. Lavertujon a paru très satisfait de mon second article. «Je n'en

retrancherais pas une virgule, m'a-t-il dit, mais M. Duret aura peur

peut-être.» Ah çà! pas de bêtises, n'est-ce pas? Ne coupez rien, je

vous prie. Je ne tiens pas à un article, mais je tiens à frapper un

coup pour m'asseoir carrément ensuite dans la maison.

Mille fois merci encore.

Votre bien reconnaissant et bien dévoué.

Je suis si pressé que je ne relis pas.

=Au même.=

Paris, 19 juillet 1868.

Mon cher Duret,

J'ai parfaitement compris la raison de vos coupures. On ne doit

cependant que la vérité aux morts.

Je ne sais toujours pas ce que je gagne à _La Tribune_, et je désire

vivement le savoir pour régler mon budget. M. Pelletan, que j'ai

entrevu hier, m'a prié de faire mes articles plus courts,--prière

que j'ai trouvée juste et raisonnable,--et je crois qu'il m'a fait

entendre que je serais payé au mois. Je n'ai pas voulu lui demander

une explication plus claire. Je préférerais toucher des appointements

mensuels, cela me semblerait plus logique et plus certain. Seulement

j'ai peur qu'on ne déprécie beaucoup ma copie,--ceci entre nous. Enfin

je m'en remets à la bonne volonté de ces messieurs, et je vous prie

de nouveau de me faire connaître leur décision dès qu'ils en auront

pris une. La justice serait de me payer les articles que j'ai faits

jusqu'ici à cinq sous la ligne, ainsi que cela avait été décidé, et de

partir du mois présent pour me payer à l'année.

Il est bien entendu que tout cela est confidentiel. Je cause avec vous

en ami. Mes souhaits ne sont pas des prétentions. J'accepte d'avance ce

qu'on m'offrira.

Je voudrais bien causer avec vous. Puisque je ne puis vous rencontrer

à _La Tribune_, je me permettrai de me présenter chez vous un de ces

matins. Si je vous dérange, vous me mettrez à la porte.

Votre dévoué.

=A Champfleury[11].=

Paris, 25 octobre 1868.

Mon cher confrère,

J'ai voulu, avant de vous remercier, lire en entier le livre que vous

avez eu la gracieuseté de m'envoyer.

J'adore les chats, j'en ai toujours quatre ou cinq autour de moi. C'est

vous dire le plaisir que m'a fait votre savant et spirituel plaidoyer.

Vous n'êtes pas qu'un observateur, vous êtes un lettré, et je vous dois

maintenant de connaître l'histoire vraie de mes bons amis les chats,

que j'aimais d'instinct, sans trop savoir s'ils avaient à mon amitié

d'autre titre que leur grâce souple.

Je désirerais vivement parler de votre œuvre quelque part. Je pourrais,

dans un journal, vous dire tout au long ce que je ne vous dis pas ici.

Je comptais réserver cet article pour _La Tribune_. Mais voilà que

le rédacteur bibliographique de cette feuille, M. Asseline, a déjà

parlé des _Chats_, et d'une façon très amicale. J'espère que cela ne

m'empêchera pas de revenir à la charge, mais je crains de ne pouvoir

donner à mon compte rendu le développement que je rêvais.

Merci encore pour les bonnes heures que vous venez de me faire passer,

et croyez-moi votre dévoué confrère.

=A Théodore Duret.=

Paris, 3 novembre 1868.

Mon cher Duret,

Pardonnez-moi si je ne me suis pas rendu au café Guerbois et si je

n'ai point encore répondu à votre lettre. J'étais dans la fièvre du

dénouement de _Madeleine Férat_, je ne voulais plus m'occuper de rien

avant d'avoir terminé cette œuvre. Aujourd'hui la dernière ligne est

écrite, je rentre dans la vie. Je n'ai plus à redouter que les paniques

de l'éditeur et de l'imprimeur. Allez, écrire avec quelque audace ne

rend pas l'existence rose!

Je suis prévenu, ma prochaine causerie de _La Tribune_ sera courte.

Maintenant que me voilà libre, j'irai vous voir un de ces matins. Nous

causerons.

Votre bien dévoué.

=Au même.=

Paris, 26 novembre 1868.

Mon cher Duret,

J'ai fait ma causerie de celle semaine sur le débat que j'ai avec

Lacroix, au sujet de mon roman. Je vous ai déjà parlé de cette affaire.

Je vous préviens, et vous prie de ne pas changer un mot de cet

article qui est sans aucun danger pour le journal. Je vous demande de

le respecter, à titre de service personnel. D'ailleurs, vous ferez

également grand plaisir à Lacroix, auquel je l'ai soumis, et qui en

attend la publication pour se croire à l'abri de toute poursuite.

Merci à l'avance, et tout à vous.

=A Marius Roux.=

Paris, 4 décembre 1868.

Mon cher Roux,

Je ne savais que penser, mais ta lettre m'explique ton silence. Je te

réponds quelques mots à la hâte.

Je te prie d'abord de t'informer pourquoi je n'ai pas encore reçu la

copie de la délibération du Conseil municipal. Aie l'obligeance de

voir le maire et de lui dire que je réclame la délibération avec une

légitime impatience[12].

Je te remercie de t'inquiéter de la vente de mes volumes à Aix. Quand

tu seras de retour et que tu m'auras donné des renseignements précis,

j'en ferai usage. Par la même occasion, vois s'il n'y aurait pas moyen

de glisser dans _Le Mémorial_ la reproduction du compte rendu de

_Madeleine Férat_. Suis-je fâché avec Remondet au point de ne pouvoir

compter sur la publicité de son journal?

Tu me dis que Paul doit revenir avec toi. Voilà qui est bon! Je

désespérais de le voir avant le milieu de janvier. Dès que le jour

exact de votre départ sera fixé, préviens-moi. Dis à Paul que je ne

lui écrirai plus, puisque je le verrai dans quelques jours. Selon

l'heure de votre arrivée, venez me demander à dîner, le jour où vous

débarquerez.

J'achète _Le Petit Journal_ depuis ton départ. J'ai lu par conséquent

ta lettre, au sujet de _La Bachelière_. Aix se permet tous les

crimes.--Pourquoi ne signes-tu pas de ton vrai nom tes comptes rendus

de procès? Cela t'aurait fait une très large publicité. Peut-être y

a-t-il des raisons que je ne devine pas.

Dis à Arnaud, si tu le revois, que je suis tout prêt à lui vendre une

seconde fois _Les Mystères de Marseille_. Seulement les conditions de

paiement dont tu me parles me paraissent inacceptables. Je consens à

ne pas lui vendre le roman en bloc, mais je désire que tout ce qui

paraîtra me soit payé. Si le journal vit, je toucherai le prix du livre

entier; si le journal meurt au quinzième, au vingtième numéro, je

toucherai les quinze, les vingt premiers feuilletons. Cela me paraît de

toute justice.

Je ne veux pas te raconter l'emploi de ces derniers huit jours. Sache

seulement que tous les journaux s'occupent de _Madeleine Férat_, qui

pour le moment vit cachée dans une cave du boulevard Montmartre. Elle

se porte fort bien, mais elle a peur que le grand air ne lui fasse mal.

J'espère qu'on la tirera de sa prison lundi matin. Toutefois, il peut

arriver que je m'adresse au Tribunal de commerce pour prouver à Lacroix

que la lumière ne tuera pas cette pauvre dame. En un mot, tout marche

bien, trop bien même. Me voilà martyr. Les démocrates versent un pleur

sur mon cas. Ah! ces pauvres démocrates, sont-ils assez roulés!

A bientôt, mon cher Roux, et mes compliments à ta famille. Tu as le

bonjour des miens et le salut fraternel de Valabrègue.

Ton dévoué.

N'oublie pas la salade de champanelle (est-ce que tu sais l'orthographe

de ce mot-là, toi?), sans cela, on est bien décidé ici à t'arracher les

yeux. Je me permets de te dire en outre d'apporter quelques truffes,

si elles sont à bon marché. Nous en garnirons un poulet--de notre

basse-cour!!!--que nous enterrerons ensuite avec recueillement.

A bientôt.

J'oubliais de te dire que Rhunka[13] te fait trois grimaces d'amitié.

Elle est entièrement libre maintenant, elle court dans le jardin, et,

en ce moment même, elle vient frapper à la fenêtre de mon salon, parce

qu'il ne fait pas très chaud dehors.

J'ai failli brûler ma lettre, en mettant de la cendre dessus. Hélas!

nos œuvres sont bien fragiles!

=A Louis Ulbach.=

(FRAGMENT)[14]

27 mai 1870.

... J'y étudie les fortunes rapides nées du coup d'État, l'effroyable

gâchis financier qui a suivi, les appétits lâchés dans les jouissances,

les scandales mondains. Je crois tout naïvement à un succès, car je

soigne l'œuvre avec amour, et je tâche de lui donner une exactitude

extrême et un relief saisissant.

Le titre _La Curée_ s'imposait, après _La Fortune des Rougon;_ le

premier était la conséquence du second. Pourtant, j'ai hésité un moment

à cause de la célèbre pièce de vers de Barbier.

=A Théodore Duret.=

30 mai 1870.

Mon cher Duret,

Je ne puis vous donner l'adresse du peintre dont vous me parlez[15].

Il se renferme beaucoup, il est dans une période de tâtonnements, et,

selon moi, il a raison de ne vouloir laisser pénétrer personne dans son

atelier. Attendez qu'il se soit trouvé lui-même.

J'ai lu votre second article sur le Salon, qui est excellent. Vous êtes

un peu doux. Dire du bien de ceux qu'on aime, ce n'est point assez; il

faut dire du mal de ceux qu'on hait.

Votre bien dévoué.

=A Marius Roux.=

Bordeaux, 12 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Je te prie d'aller trouver Cabrol de ma part. Tu entreras avec mon

laissez-passer que je t'envoie. Va à la préfecture le matin, vers

dix heures, le jour même où tu recevras cette lettre, c'est-à-dire

jeudi; si tu ne le trouves pas le matin, retourne frapper à sa porte

l'après-midi. Il me faut une réponse décisive, et comme je crains qu'il

ne me l'envoie pas, je te prie d'aller la chercher.

Ma femme te lira ma lettre et te mettra au courant de la situation.

J'ai envoyé ma dépêche à Cabrol et de plus je lui envoie une lettre par

le courrier qui te portera celle-ci. Dans cette lettre je lui raconte

mes premières démarches, je lui dis qu'on ne demande pas mieux ici que

de me nommer à Aix, et je termine en ces termes: «Il y a trois cas: ou

révoquer M. Martin, ou attendre une compensation pour lui, ce qui sera

sans doute trop long, ou ne plus songer à l'affaire. C'est sur un de

ces trois cas que je vous prie de me fixer. J'attends votre réponse

pour rester ou pour repartir. Il faut que samedi, au plus tard, je sois

à Marseille.»

Maintenant, tu comprends ma tactique. Il recevra ma lettre jeudi matin.

En y allant, tu lui diras: «Vous avez dû recevoir ce matin une lettre

de Zola», ce qui le forcera à me lire et à me répondre. D'ailleurs,

il s'abandonnera beaucoup plus dans une conversation avec toi. Après

lui avoir dit que nous sommes deux amis dévoués et l'avoir rassuré sur

l'indiscrétion que j'ai commise en te parlant de l'affaire Martin, tu

lui diras carrément: «Maintenant que Zola est à Bordeaux, il ne peut

pas en revenir sans sa nomination. Là-bas, on désire lui être agréable,

on compte sur lui; si, d'autre part, M. Gent _veut_ réellement

congédier M. Martin et que Zola soit son homme, je ne vois pas pourquoi

l'affaire ne se terminerait pas en deux heures. Que M. Gent profite

de l'occasion. Il faut tourner l'obstacle.» Enfin, fais-le causer le

plus possible et vois la tournure de l'affaire. Aix est le seul endroit

propre disponible,--quand Martin n'y sera plus, il est vrai.

Puis, quand tu auras vidé Cabrol, tu m'écriras immédiatement.

J'attends ta lettre pour repartir. Je veux savoir ce qu'il en est.

Si je n'ai rien à espérer _d'immédiat_, envoie-moi un télégramme par

la voie _Marseillaise_, télégramme ainsi conçu: «Gambetta est-il à

Bordeaux?»--Si, au contraire, l'incident Martin est arrangé et que

je puisse emporter ma nomination, télégraphie--moi: «On parle d'une

victoire. Prendre renseignements.»--Écris-moi quand même. Je ne pourrai

sans doute pas rester à Bordeaux plus tard que dimanche.

Je compte sur toi, n'est-ce pas? Et quant à l'imprévu, je m'en remets à

ton habileté.

Je suis égoïste, je ne parle que de moi. La vérité est que je n'ai

encore que des renseignements incomplets. Tout paraît plein. Les

emplois ici sont introuvables, paraît-il. On m'a dégoûté de l'Algérie.

Il y a des places dans les intendances et à la suite des armées. Il

faudrait, je crois, pouvoir vivre ici un mois, en contact continuel

avec les ministères. On finirait par se caser. Demain, je parlerai de

toi à Ranc. Par lui, j'aurai des renseignements plus précis. Tu peux

toujours compter que je te perlerai des nouvelles exactes.

Et la pauvre _Marseillaise?_ Je l'ai entendu crier à Agen, sur la voie,

par une pluie battante. J'ai cru que c'était un convoi qui passait.

Ton dévoué.

Il faudrait mettre Cabrol au pied du mur en lui disant: «Eh bien,

entrez dans le cabinet de M. Gent, dites-lui que M. Zola est à

Bordeaux, et que M. Mazure le verrait avec plaisir à Aix; puis

donnez-moi sa réponse.»

Ne pas oublier aussi de faire sentir à Cabrol que je ne suis venu ici

que sur son conseil, et qu'il est ainsi engagé à m'obtenir un résultat.

Il serait ridicule qu'il m'ait envoyé promener à Bordeaux, pour voir la

ville.

=Au même.=

Bordeaux, 22 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme a dû te dire que je restais ici et que je l'appelais. J'ai

accepté d'être secrétaire de Glais-Bizoin. C'est une situation qui

va me permettre d'étudier les gens d'ici et de tirer d'eux ce qui me

plaira le mieux,--à moins que cette place de secrétaire ne me convienne

complètement.

Comme je le disais à ma femme, Marseille est _brûlé_. Il était temps de

se dépayser, si l'on ne voulait jouer un rôle embarrassant. J'aurais

pris ici n'importe quoi plutôt que de vider les lieux.

Je ne sais encore quel coup de main je vais pouvoir te donner. C'est

bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose pour toi.

Maintenant qu'il s'agît de parler carrément, je n'ose te conseiller

de me rejoindre. Tu m'as dit toi-même qu'on ne donnait pas de ces

conseils-là. Je désire vivement t'avoir, et j'espère que tu te

caserais---Écris-moi, n'est-ce pas, pour me dire ce que tu comptes

faire.

Je ne me suis pas gêné, j'ai conseillé carrément à ma femme de te

parler d'un emprunt. Elle me rassure, elle me dit que Chappuis va nous

payer, et que tu veux bien me prêter ta quinzaine. Je te remercie mille

fois. Tu es un peu mon banquier. Je suis vivement touché de ta façon

d'agir dans ces questions délicates.

Si tu venais et que tu voulusses que je te préparasse un logement, tu

n'aurais qu'à m'écrire un mot.

Ici, au Café de Bordeaux et sur le trottoir de la Comédie, on se

croirait sur le boulevard des Italiens. J'ai reconnu là un tas de

petits confrères. Je crois qu'il est très bon de se montrer. Avec un

peu d'habileté, nous allons faire une rentrée triomphale.

Il fait un froid de loup, et je n'ai pas de feu. C'est pourquoi je me

hâte de te serrer la main.

Ton bien dévoué.

=Au même.=

Bordeaux, 25 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Je t'écris deux mots à la hâte pour ne pas te laisser sans lettre.

Tu as parfaitement raison, tu ne peux venir ici sans une

demi-certitude. Dès que je vais être installé, je vais fureter pour

toi. Si je t'ai bien compris, tu préférerais une place ignorée, avec

appointements convenables. On doit trouver cela. Je vais en parler à

Glais-Bizoin. D'ailleurs, je te tiendrai au courant de mes démarches.

Ces jours-ci, il fait tellement froid, que je n'ai pas le courage de

faire un pas. Quand je vais être dégelé, je courrai tous les ministères

pour ton compte et pour le mien. _Je veux tout savoir._

L'affaire de Quimperlé n'est pas faisable. On veut un homme du pays. Si

on me l'a offerte, je le comprends maintenant, c'est parce qu'on savait

que je refuserais.

Je commence à devenir très roublard. Je m'aperçois que j'ai bien fait

d'accepter cette place de secrétaire qui va me mettre dans les secrets

de la comédie. J'en ai déjà vu d'assez jolis dans la correspondance.

Mon avis est que tu ne _peux_ rester là-bas, et que je dois te trouver

quelque chose ici. Je tâcherai que ça ne traîne pas.

Merci de tes bons soins pour ma femme et pour ma mère. Je ne sais

encore si je vais les voir ce soir. Je t'avoue que je commence à

m'ennuyer diablement.

Laisse Arnaud tranquille. Ne cache ni mon départ, ni ma nouvelle

situation. Je ne veux pas avoir l'air d'avoir fui, après l'insuccès de

_La Marseillaise_.

Mes compliments et une bonne poignée de main.

Je ne suis pas allé réclamer ton parapluie parce que je compte que tu

viendras le réclamer toi-même. Veux-tu que je le cherche et te l'envoie?

=Au même.=

Bordeaux, 27 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme et ma mère ne sont arrivées que la nuit dernière. Elles ont dû

passer toute une journée et une nuit à Frontignan, arrêtées dans les

neiges. Le voyage a été des plus rudes, et je suis bien heureux de les

voir enfin auprès de moi.

Malheureusement, il y a une ombre au tableau. Je ne compte toucher ici

de l'argent que vers le huit, et ma femme est arrivée presque à sec.

Elle me dit que tu comptes _absolument_ sur Chappuis. Je t'en prie,

presse la rentrée, et envoie-moi immédiatement ce que tu auras pu

arracher. La question est très grave. Je compte sur ton amitié. Sois

inexorable.

Nous sommes encore dans toute la fièvre de l'installation. Il fait un

froid de gueux. Enfin, je suis parvenu à trouver un trou où nous ne

serons pas trop mal, nous et le chien.

J'en suis toujours à étudier le terrain. Tu devrais bien avoir une

ambition, un désir plutôt, qui eût quelque précision. Je puis frapper

pour toi à toutes les portes. Mets-moi donc un peu à contribution, en

me disant: «Va ici et va là.» Moi, de mon côté, ces jours-ci, je compte

t'écrire une longue lettre où je te donnerai toutes mes observations.

Selon moi, Bordeaux, à cette heure, doit être pour nous le chemin de

Paris. Il est bon que tu viennes.

Si tu te décides à me répondre, je te conseille de descendre chez moi.

Les hôtels sont inabordables. Pour quelques jours, tu pourrais coucher

dans la salle à manger, Il y a d'ailleurs un logement à louer dans

notre maison. Je me mets à ta disposition entière.

Merci de ce que tu as fait pour ma femme et ma mère. Et songe à

Chappuis. J'attends la réponse monnayée avec impatience. Pourvu que les

neiges n'interceptent pas les courriers.

Une vigoureuse poignée de main. Ma mère et ma femme me prient de te

serrer une seconde fois la main.

Ton bien dévoué.

=A Antony Valabrègue.=

Bordeaux, 29 décembre 1870.

Mon cher Valabrègue,

Je ne vous ai pas répondu plus tôt et cela pour une bonne raison:

j'étais à Bordeaux, et c'est ma femme qui m'apporte votre lettre en

venant me rejoindre.

J'ai compris que _La Marseillaise_ ne pouvait aller loin, faute d'un

matériel et d'un personnel suffisants, et j'ai jeté l'affaire à la mer.

Je savais depuis longtemps que ma place était ici. Pour mieux étudier

la situation j'ai accepté auprès de Glais-Bizoin la place de secrétaire

particulier. L'on me promet une préfecture pour le prochain mouvement

préfectoral. Je verrai alors ce que j'aurai à faire.

Pour l'instant, je suis dans une situation tout à fait bonne. Tout

marche à souhait. Ma campagne en province sera excellente.

Vous avez raison. Si Aix vous ennuie, vous pourriez trouver à Bordeaux

un Paris transitoire. Vous voyez que je vous ai devancé.

Donnez-moi de vos nouvelles, vous me ferez grand plaisir, et si vous

venez jamais, je vous invite à déjeuner.

Votre bien dévoué.

=A Marius Roux.=

Bordeaux, 2 janvier 1871.

Mon cher Roux,

Je ne reçois ta lettre que ce matin. Elle a mis trois jours à me

parvenir. Je ne crois pas que tu tires un sou de Chappuis. Il aurait

peut-être fallu insister le lendemain de la mort de _La Marseillaise_.

Je t'envoie le traité. Fais ce que tu voudras. Tu es plus à même de

savoir quel parti il faut prendre en de telles circonstances.

Je suis très ennuyé de cet incident. Ici je ne toucherai que vers le

huit, et ce sera très dur d'attendre jusque-là.

D'après ce que tu me dis, au sujet de tes conversations avec Arnaud,

ce ne serait plus qu'un compte à régler entre nous deux. J'écrirai à

Arnaud pour avoir un compte écrit. Je ne me rappelle plus moi-même

exactement ce que j'ai touché. De ton côté, dis-moi ce que tu as

reçu. Je tiens beaucoup à savoir où nous en sommes. Il sera aisé de

savoir ensuite quelle somme j'ai reçue en plus, et quelle somme je

te dois. Tâche, s'il est encore possible, d'avoir quelque chose pour

Marion.--J'ai une autre inquiétude, les abonnés de _La Marseillaise_

ont-ils été remboursés? Cela va nous tomber sur le dos. On pourrait les

dédommager en leur servant _Le Peuple_.

Retourne-moi les trois lettres qui ont dû arriver après le départ de ma

femme. Ma mère a oublié dans sa chambre un mouchoir jaune. Mets-le de

côté, si on te le rend.

Correspondance: Les lettres et les arts · 第 4 / 21 段