nouvelle pour _L'Illustration_, et une grande étude psychologique pour
_La Revue du XIXe Siècle_. Je suis très satisfait de cette dernière
œuvre[7]; c'est, je crois, ce que j'ai fait de mieux jusqu'à présent.
Je crains même que l'allure n'en soit trop corsée, et que Houssaye ne
recule au dernier instant. L'ouvrage paraîtra en trois parties; la
première partie est terminée et doit paraître au mois de mai. Vous
voyez que je vais vite en besogne. Le mois dernier, j'ai écrit cette
première partie--un tiers du volume,--et une centaine de pages des
_Mystères_. Je reste courbé sur mon bureau du matin au soir. Cette
année, je publierai quatre à cinq volumes. Donnez-moi des rentes, et je
m'engage à aller tout de suite m'enfermer avec vous et me vautrer au
soleil dans l'herbe.
J'ai dû, pour quelque temps, quitter _Le Figaro_. Je n'y publierai plus
que des articles volants, et, métier pour métier, je préfère écrire des
histoires de longue haleine, qui restent. J'ai dû également renoncer
à l'idée de faire un «Salon». Il est possible cependant que je lance
quelque brochure sur mes amis les peintres.
Voilà, ma foi, toutes les nouvelles qui me concernent. Je travaille
beaucoup, soignant certaines œuvres et abandonnant les autres, tâchant
de faire mon trou à grands coups de pioche. Vous saurez un jour qu'il
est malaisé de creuser un pareil trou.
Je ne vous parle pas de votre retour à Paris. Je vois bien que vous
le remettez à une époque lointaine, indéterminée. Je finirai par vous
approuver; puisque vous voilà redevenu poète, il est préférable que
vous restiez dans les solitudes mortes de la province. Seulement,
vous entrez dans la carrière littéraire par une voie si différente de
celle que j'ai prise, qu'il m'est difficile de ne pas faire quelques
restrictions. Ma position m'a imposé la lutte, le travail militant
est pour moi le grand moyen, le seul que je puisse conseiller. Votre
fortune, vos instincts vous font des loisirs, vous vous attardez de
gaieté de cœur. Toutes les routes sont bonnes, suivez la vôtre, et je
serai le premier à applaudir lorsque vous obtiendrez un résultat. Ce
que je vous ai dit, ce que je vous dirai sans doute encore, ne m'est
dicté que par la sympathie. Vous n'en doutez point, n'est-ce pas?
Quelques petites nouvelles pour finir: Paul est refusé, Guillemet est
refusé, tous sont refusés; le jury, irrité de mon «Salon», a mis à la
porte tous ceux qui marchent dans la nouvelle voie.--Baille entre en
plein dans de beaux appointements.--Solari est toujours marié.--Voilà.
Écrivez-moi souvent, vos lettres me font grand plaisir. Parlez-moi, à
l'occasion, de l'impression que _Les Mystères_ font à Aix.
Votre dévoué.
Vous avez le bonjour de tout le monde.
XIII
Paris, 29 mai 1867.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre depuis longtemps, je suis tellement ennuyé et
occupé que je me déclare moi-même bien innocent de ma négligence.
Imaginez-vous que toutes les publications pour lesquelles je
travaillais m'ont manqué de parole à la fois. _La Revue du XIXe
Siècle_, qui devait commencer un roman de moi le 1er mai, ne le
commencera que le 1er juillet; d'autre part, _L'Illustration_ me
retarde aussi; de façon que j'ai les bras liés, ne pouvant entreprendre
autre chose, et attendant avec impatience que le travail amassé
commence à s'écouler.
Je suis très content du roman psychologique et physiologique que je
vais publier dans _La Revue du XIXe Siècle_. Ce roman, qui est écrit
presque entièrement, sera à coup sûr ma meilleure œuvre. Je crois m'y
être mis cœur et chair. Je crains même de m'y être mis un peu trop en
chair et d'émouvoir Monsieur le procureur impérial. Il est vrai que
quelques mois de prison ne me font pas peur.
Je vais faire un «Salon» dans un nouveau journal: _La Situation_, qui
paraît ces jours-ci. Il y a beaucoup de nouveaux journaux dans l'air,
et je cherche à me caser solidement dans une des feuilles futures. Mon
grand défaut est d'avoir vingt-sept ans; si j'en avais cinquante, si
j'étais à demi mort de lassitude et de dégoût, j'aurais déjà dans le
journalisme une place fixe qui me rapporterait dix mille francs par an.
Je vous enverrai, ces jours-ci, une brochure que je publie ici, et
qui n'est autre chose que mon article sur Manet. Elle contient deux
eaux-fortes: un portrait de Manet et une reproduction de l'Olympia.
Vous devez savoir que Manet a ouvert, depuis vendredi, son Exposition
particulière. Le succès d'argent est maigre jusqu'à présent. L'affaire
n'est pas lancée. J'espère que ma brochure va mettre le feu aux poudres.
Autre nouvelle. Je me suis à peu près entendu avec l'éditeur Lacroix,
pour publier une édition in-8 de mes _Contes à Ninon_, illustrés
par Manet. Nous n'avons plus qu'à signer le traité. Si l'affaire
se conclut, le volume paraîtra en novembre.--Vers cette époque, je
publierai sans doute deux autres volumes.
Voilà à peu près toutes les nouvelles qui me concernent.--Je vois
rarement Baille; depuis que je me suis retiré sur les hauteurs de
Batignolles, je vis au désert. Quand vous reviendrez à Paris, j'espère
que vous vous logerez dans mon voisinage.--Cézanne retournera à Aix
avec sa mère dans une dizaine de jours. Il passera, dit-il, trois mois
au fond des solitudes de la province et reviendra à Paris en septembre.
Il a grand besoin de travail et de courage.--Grand succès de Solari au
Salon.--Prochaine ouverture de l'Exposition de Courbet, sur laquelle
j'espère pouvoir faire une courte étude. D'ailleurs, Paul vous donnera
toutes ces petites nouvelles avec plus de détails.
Me pardonnerez-vous de vous avoir parlé des autres et de moi avant de
m'être occupé de vous?
Vous faites bien de rester à Aix, si vous y restez pour vous armer
de toutes pièces avant de revenir à Paris. Songez que, pour marcher
librement, il faut que vous soyez indépendant. Seulement hâtez-vous. La
province est terrible. Deux ans de séjour à Aix doivent à coup sûr tuer
un homme. J'ai en cela une opinion arrêtée qui me fera toujours vous
appeler à Paris. Questionnez Paul, questionnez tous nos amis, et vous
verrez chez tous le même effroi de la province. Lisez aussi dans Balzac
quelques admirables pages.--A propos, avez-vous lu tout Balzac? Quel
homme! Je le relis en ce moment. Il écrase tout le siècle. Victor Hugo
et les autres,--pour moi,--s'effacent devant lui. Je médite un volume
sur Balzac, une grande étude, une sorte de roman réel.
Donc, je voulais simplement vous dire de rester à Aix, tout juste
le temps nécessaire pour conquérir votre liberté, et de vous méfier
beaucoup de cette ville morte. Vous croyez marcher et vous dormez. Cela
n'est pas appréciable pour vous, qui êtes dans votre sommeil. Mais moi,
qui suis dans la veille fiévreuse de Paris, je vois bien en lisant vos
lettres que vous restez appesanti et immobile.
En voulez-vous une preuve? Si vous étiez resté à Paris, jamais vous ne
seriez redevenu poète. Ce qui vous pousse à la poésie, à la rêverie
cadencée des vers, c'est cet air mortel qui pèse à vos épaules. Dans le
calme de votre retraite, votre esprit a été pris de ce sommeil doux,
nécessaire à l'éclosion des rimes. Certes, je ne vous blâme pas d'être
poète pour quelque temps encore. Mais je ne crois pas que ce soit là
votre véritable tempérament. Dès que vous aurez mis de nouveau le pied
dans Paris, la Muse effarouchée vous abandonnera une seconde fois. Je
considère vos vers du moment comme un excellent exercice. D'ailleurs,
si je me trompe, s'il y a véritablement en vous l'étoffe du poète que
notre âge attend, votre place sera grande; je saurai ce qu'il faut en
croire lorsque vous serez ici: si la Muse ne se sauve pas de vous, ce
sera signe que vos vers ne sont pas fils du sommeil de la province.
Alors Paris élargira vos horizons de poète.
Peut-être, ici, sacrifions-nous trop à l'heure présente. Nous frappons
le fer quand il est chaud, de toute notre énergie et de toute notre
puissance. Nous écrivons au caprice de l'occasion, c'est pour cela que
nos œuvres ne sont pas solides. Il faudrait tout à la fois respirer
l'air de Paris et écrire à ses heures. Les œuvres alors seraient
vivantes et durables. Votre position de fortune vous permettra de mener
cette vie de travail et d'étude. Si vous avez beaucoup de volonté,
votre place est toute marquée.
Écrivez-moi plus longuement que je ne le fais. Moi, j'ai des
circonstances atténuantes en ma faveur.
Je ne vous parle pas des _Mystères de Marseille_. Ce feuilleton
m'ennuie tellement que je suis tout écœuré rien qu'à en écrire le titre.
Je vous serre vigoureusement la main.
* * * * *
LETTRES
A DIVERS
ÉCRIVAINS ET ARTISTES
=A Jules Claretie.=
5 juin 1863.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous adresser deux nouvelles dont je suis l'auteur.
Désirant tenter leur insertion dans _L'Univers illustré_, j'ai songé à
vous, Monsieur, pour juger mes pauvres bluettes et les faire accepter
au rédacteur en chef de ce journal. Ma démarche, peut-être importune,
est toute naturelle. Expliquez-la par une grande sympathie que
j'éprouve pour votre talent et par un grand orgueil qui me fait espérer
de trouver grâce auprès d'un homme d'esprit.
Je vous prie, avec toute la ferveur d'un débutant, de ne pas me
condamner sans me lire. Le manuscrit est si mince qu'il ne vous faudra
pas un quart d'heure pour me connaître.
Songez qu'il s'agit presque pour moi d'une question de vie ou de mort
littéraire et que j'attends mon jugement avec l'impatience d'un poète
de vingt ans.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus
distinguée.
=Au Directeur de la _Revue du Mois_.=
Paris, 16 juillet 1863.
Monsieur,
Je suis employé au bureau de la publicité de la librairie Hachette.
C'est là que j'ai pu lire la _Revue du Mois_ et connaître votre grand
amour pour la jeunesse et pour la liberté de pensée.
Ne donnerez-vous pas l'hospitalité à un inconnu qui n'a justement pour
toute recommandation que cette jeunesse et que cette liberté?
J'ai l'honneur de vous adresser deux pièces de vers dont je suis
l'auteur. Je n'ose vous remercier à l'avance de leur insertion et
cependant j'ai le plus grand espoir dans mes rimes et dans votre
bienveillance.
J'hésite à vous envoyer également des contes en prose que j'ai là tout
prêts à partir. Veuillez me dire, je vous prie, si le poète vous fait
désirer de connaître le prosateur.
J'espère en vous.
Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
=A Alphonse Duchesne[8].=
Paris, 11 avril 1865.
Monsieur,
Permettez-moi de me présenter moi-même, n'ayant point d'introducteur et
préférant ne pas vous mettre en défiance par une protection quelconque.
J'ai publié dernièrement un volume de nouvelles qui a eu quelque
succès, je fais au _Salut public_ une revue littéraire, et je donne des
articles au _Petit Journal_. Tel est mon bagage.
Je désire l'augmenter et réussir au plus tôt. Dans ma hâte, j'ai songé
à votre journal, comme à la feuille qui peut procurer la notoriété
la plus rapide. Je vais donc à vous franchement, je vous envoie
quelques pages de prose et je vous demande en toute naïveté: Cela vous
convient-il? Si ma petite personnalité vous déplaît, n'en parlons plus;
si c'est seulement l'article ci-joint qui ne vous plaît pas, je pourrai
en écrire d'autres.
Je suis jeune et, je l'avoue, j'ai foi en moi. Je sais que vous aimez
à essayer les gens, à inventer des rédacteurs nouveaux. Essayez-moi,
inventez-moi. Vous aurez toujours la fleur du panier.
Je vous prie de vouloir bien accorder quelque attention à mon offre et
de me faire connaître votre décision, soit en insérant l'article dans
_Le Figaro_, soit en m'avertissant de le faire reprendre à vos bureaux.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus
distingués.
=A Jules Claretie.=
Paris, 14 novembre 1865.
Monsieur et cher confrère,
Vous avez eu l'obligeance de présenter mon livre de début aux lecteurs
du Figaro; vous aurez sans doute la bonté de leur faire connaître le
nouveau roman que je viens de publier[9].
Le livre est mince, et vous n'aurez vraiment pas le temps de vous
endormir. Je tiens à être lu avant d'être jugé, préférant un
éreintement sincère à quelques mots complaisants.
Une petite place, s'il vous plaît, dans vos prochains échos, et mille
fois merci à l'avance.
Votre tout dévoué et tout reconnaissant.
=A Bourdin[10].=
22 janvier 1866.
Cher Monsieur,
La personne que vous m'avez envoyée dernièrement ne vous a-t-elle pas
parlé du vif désir que j'ai d'entrer à _L'Événement?_ Je crois vous
avoir dit que je quittais la librairie Hachette; quitter n'est pas
le vrai mot, car je reste attaché à la maison au titre d'auteur, au
lieu de l'être au titre d'employé: j'ai trois volumes commandés. Mais
il va me rester de larges loisirs, et je désire mettre mes habitudes
d'activité et d'exactitude au service de quelque chose ou de quelqu'un.
J'ai songé à _L'Évènement_, et voici ce que j'ai trouvé à offrir à M.
de Villemessant.
Je sais que les chroniques sont à la mode, et que le public aujourd'hui
veut de courts entrefilets, aimant les nouvelles toutes mâchées et
servies dans de petits plats. J'ai donc pensé qu'il pouvait être établi
avec succès une «Chronique bibliographique». Voici ce que j'entends
par ce titre: je donnerai en vingt ou trente lignes un compte rendu de
chaque œuvre nouvelle; le jour même de la mise en vente, j'irai trouver
chaque éditeur, et j'obtiendrai certainement d'eux la communication
de leurs publications, de façon à ce que mon article paraisse avant
toute réclame; d'autre part, je me chargerai, lorsqu'une œuvre
importante sera annoncée, de me procurer quelque extrait intéressant
que _L'Évènement_ pourra insérer; enfin, j'aurai mission d'entretenir
les lecteurs de tous les faits ayant rapport aux livres, indiscrétions
sur les œuvres prochaines, détails intimes biographiques ou purement
littéraires, etc. En un mot, je ferai à peu près pour les livres,
ce que M. Dupeuty fait pour les théâtres. Je crois pouvoir me tirer
de cette besogne avec succès, et je demande qu'on tente toujours de
m'employer, quitte à me remercier, si je ne tiens pas les promesses de
mon programme.
Je sais où est le grand obstacle. Vous avez peur qu'une chronique
bibliographique ne dispense les éditeurs de vous donner des réclames
payées. Je crois que vous vous trompez en cela, et une expérience
de quatre années me permet de vous affirmer que les libraires font
d'autant plus d'annonces dans un journal que ce journal parle plus
souvent de leurs maisons. Je lis chaque jour vos annonces, et je vois
que vous obtenez peu de chose; je puis assurer que vous obtiendriez
bien davantage si vous alliez dans les librairies, ayant en mains des
numéros dans lesquels se trouverait le bulletin exact des publications.
Il n'y a que les spéculateurs éhontés qui oseraient vous faire
comprendre qu'ils peuvent se passer de vous, puisque le journal parle
gratuitement de tous les volumes qui paraissent. Chaque fois qu'un
journal bien posé est venu me trouver dans les conditions dont je
vous parle, j'ai eu en quelque sorte la main forcée. Je suis persuadé
que la maison Hachette sera beaucoup plus large avec vous, dès qu'une
chronique bibliographique sera établie.
Je ne parle pas de l'intérêt des lecteurs. Il est évident que le public
accueillera très volontiers un bulletin écrit d'une façon anecdotique
et littéraire qui le tiendra au courant du mouvement journalier de la
littérature. _L'Évènement_ veut avoir toutes les primeurs; ma pensée
est d'y parler de chaque livre avant toutes les autres critiques de la
grande et de la petite presse.
Je ne sais pas trop encore comment pourraient être publiées mes
chroniques bibliographiques: tous les jours ou tous les deux jours? Je
vous prie de vouloir bien communiquer ma lettre à M. de Villemessant et
de lui demander si mon idée lui sourit. Il ne s'agirait plus ensuite
que de s'entendre sur le mode de publication. Puis-je faire un essai et
l'envoyer au journal?
Pardonnez-moi tout le souci que je vous donne. Je crée vis-à-vis de
vous une dette que je tâcherai de payer quelque jour. Je n'ai pu encore
parler de votre proposition à M. Templier, mais je ne quitterai pas la
maison avant de vous obtenir une réponse.
Veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.
=A Coste.=
Paris, 14 juin 1866.
Mon cher Coste,
Je n'ai que dix minutes pour vous répondre. Je pars sur-le-champ à la
campagne, où je vais retrouver Paul. Baille part avec moi, et nous
resterons une semaine loin de Paris.
Je porte à Paul les quinze francs que vous m'envoyez, et je lui ferai
lire votre lettre. Nous ferons ensemble notre acte de contrition, nous
reconnaîtrons notre culpabilité à votre égard. Voilà qui doit vous
désarmer.
Voici maintenant les nouvelles.
Paul a été refusé, comme de juste, ainsi que Solari et tous ceux que
vous connaissez. Ils se sont remis au travail, certains qu'ils ont dix
ans devant eux avant de se faire accepter.
Valabrègue est ici. Il travaille--lentement. Je crois que la maturité
vient, et j'espère beaucoup en lui.
Quant à moi, j'aurais beaucoup à dire, si je voulais tout vous
apprendre. J'ai quitté la librairie Hachette, le 1er février, et
depuis cette époque je suis attaché à _L'Évènement_ pour une besogne
régulière: la Revue des livres. J'ai fait en outre un «Salon» qui a
soulevé de grands cris. Je viens de réunir mes articles en brochure, et
je vous envoie un exemplaire de l'œuvre, ainsi qu'un exemplaire d'un
volume que je viens également de publier.
En somme, je me hâte, je travaille beaucoup. Je suis impatient.
Je vais maintenant tenter le théâtre.
Voilà les choses en gros. Quant aux détails, je vous les dirai à votre
retour dont vous ne me parlez point, mais qui ne peut tarder. C'est un
crime que de vivre loin de Paris en ces temps de fièvre et de luttes.
Je prierai Paul de vous écrire, mais je ne vous affirme pas qu'il le
fera. Quant à Valabrègue, je ne le verrai que dans huit jours, lorsque
je reviendrai. Il aura de vos nouvelles.
Pardonnez ma brièveté! Je n'ai pas voulu rester coupable plus
longtemps, et je tâcherai de gagner mon pardon en vous écrivant plus
souvent et plus longuement.
Mais surtout revenez vite.
Mille compliments de la part de tous.
A vous.
J'attends d'ailleurs une lettre de vous qui me rappelle l'engagement
que je prends.
=Au même.=
Paris, 26 juillet 1866.
Mon cher Coste,
Je ne sais plus ce que je vous avais promis dans ma dernière lettre. En
tous cas, je croyais devoir attendre votre réponse avant de vous écrire
de nouveau.
Je vais vous donner les détails que vous me demandez sur nos amis et
moi.
Votre dernière est arrivée chez ma mère comme j'étais encore à la
campagne. Mais vous vous trompez, lorsque vous vous imaginez que nous
nous contentons de Fontenay-aux-Roses. Il nous faut plus d'air et plus
de liberté. Nous avons, à seize lieues de Paris, une contrée inconnue
encore aux Parisiens, et nous y avons établi notre petite colonie.
Notre désert est traversé par la Seine; nous y vivons en canot; nous
avons pour retraite des îles désertes, noires d'ombrages. Vous voyez
combien vous êtes en retard en songeant encore aux misérables bosquets,
maigres, efflanqués de la Mère Cense.
Il y a trois jours, j'étais encore à Bennecourt avec Cézanne et
Valabrègue. Ils y sont restés tous deux et ne reviendront qu'au
commencement du mois prochain. L'endroit, je vous l'ai dit, est une
véritable colonie. Nous y avons traîné Baille et Chaillan; nous vous y
traînerons à votre tour.
Procédons méthodiquement.
Baille est parti pour Aix samedi dernier. Il reviendra le 2 ou 3
octobre. Il a achevé, pour la librairie Hachette, un volume de physique
dont je crois vous avoir parlé. L'œuvre paraîtra vers la fin de l'année.
Et d'un.
Cézanne travaille; il s'affirme de plus en plus dans la voie originale
où sa nature l'a poussé. J'espère beaucoup en lui. D'ailleurs, nous
comptons qu'il sera refusé pendant dix ans. Il cherche en ce moment
à faire des œuvres, de grandes œuvres, des toiles de quatre à cinq
mètres. Il partira pour Aix prochainement, peut-être en août, peut-être
à la fin de septembre seulement. Il y passera deux mois au plus.
Et de deux.
Valabrègue est ici depuis le mois de mars. Il a perdu beaucoup de sa
jeunesse, et je crois pouvoir répondre de lui maintenant. Il n'a point
à se presser, et je l'approuve de ne vouloir publier une première œuvre
qu'à vingt-cinq ans au plus tôt. Il observe et il étudie.--Il part pour
Aix dans huit jours et y passera deux mois.
Et de trois.
Il me reste à vous parler de moi. Je vous ai envoyé mes deux dernières
publications: vous savez donc ce que j'ai fait depuis votre départ.
En outre, je ne suis plus chez Hachette depuis le 1er février, époque
à laquelle je suis entré à _L'Évènement_. Je fais dans le journal la
bibliographie, d'une façon fixe, aux appointements de cinq cents francs
par mois. Ajoutez à cela une correspondance hebdomadaire que j'envoie
au _Salut public_, et qui m'est payée cent francs. Voilà mon bilan, et
mes occupations ordinaires. De plus, j'ai commencé un livre de haute
critique: _L'œuvre d'art devant la critique_, que je publierai sans
doute vers novembre. Je compte enfin donner dans deux ou trois mois un
roman à _L'Évènement_. Vous voyez que le travail ne manque pas. Dieu
merci, la paresse se porte également fort bien.
Je n'habite plus la rue de l'École-de-Médecine. Je suis maintenant avec
ma femme rue de Vaugirard, n° 10, à côté de l'Odéon. Nous avons là tout
un appartement, salle à manger, chambre à coucher, salon, cuisine,
chambre d'ami, terrasse. C'est un palais véritable dont nous vous
ouvrirons largement les portes dès votre retour.
En somme, je suis satisfait du chemin parcouru. Mais je suis un
impatient, et je voudrais marcher encore plus vite. Puis, vous ne
sauriez croire combien on est sujet à des lassitudes subites dans le
rude métier que je fais. J'ai presque un article à faire par jour. Il
me faut lire, ou du moins parcourir, les ouvrages de tous les imbéciles
contemporains. Je ne me repose qu'en travaillant un peu à mes livres.
Alexandrine engraisse, moi je maigris un peu.
Et de quatre, et de cinq.
Il me reste à souhaiter votre retour. Le tableau que vous me faites du
Camp n'est pas engageant. Vous allez revenir bientôt, me dites-vous.
Tant mieux. J'ai la conviction que le séjour de Paris est de toute
nécessité aux intelligences qui veulent penser. Si vous êtes découragé,
l'air qu'on respire ici vous donnera de nouveaux espoirs.
Écrivez-moi votre arrivée, et que votre première visite soit pour moi.
Nous causerons de l'avenir; les jours arrivent à toute vitesse, et il
me semble qu'ils marchent encore trop.
Ma femme me prie de vous serrer la main.
Votre tout dévoué.
Je n'ai pu communiquer votre lettre à aucun de nos amis, car je suis
seul en ce moment à Paris. Mais, du nord et du midi, je suis certain
qu'ils vous serrent très vigoureusement la main.
=A Théodore Duret.=
Paris, 20 mai 1868.
Mon cher Duret,
J'ai oublié, dans ma dernière entrevue, de vous recommander de nouveau
le garçon dont je vous ai parlé, comme garçon de bureau. Il pourrait
faire la recette, épousseter les meubles, s'occuper de n'importe quoi,
pourvu qu'il ne s'agisse pas de tenir des écritures trop compliquées.
Il n'a reçu qu'une demi-éducation qui ne lui permet pas d'être commis.
Vous me rendriez un véritable service en le prenant avec vous. Il y a
deux ans que je lui promets de le placer. Soit négligence de ma part,
soit mauvaise chance, je ne lui ai encore rien trouvé. Voulez-vous que
je vous le conduise un de ces jours?
La question des appointements a-t-elle été vidée? C'est là une question
assez grave pour moi; je regrette beaucoup le journal quotidien, qui
m'aurait permis de vivre tranquille dans une famille honorable en
suffisant à mes besoins.
J'ai assez des trafics plus ou moins dignes de la petite presse. On s'y
amoindrit et on s'y tue.
Je ne sais quand je pourrai aller vous voir aux bureaux de _La
Tribune_. Je suis un peu souffrant et je travaille l'après-midi.
D'ailleurs, il est inutile que j'aille me mettre dans vos jambes en
ce moment. Veuillez donc avoir l'obligeance de me tenir au courant
par lettres, comme vous avez eu la bonté de le faire jusqu'ici.
Avertissez-moi quand je pourrai m'entendre définitivement avec M.
Pelletan sur certains détails d'exécution, tels que la longueur de mes
articles et les jours où je dois envoyer ma copie. Je préfère ne pas
embarrasser le plancher tant qu'on n'aura pas besoin de moi. Pourvu
que je sois averti deux ou trois jours à l'avance de l'apparition du
journal, cela suffira.