seulement dix lignes. Dites-moi: «J'irai à Paris à telle époque.» Et
cela me suffira. Je sais que je n'ai pas le droit, après ma conduite
indigne, de réclamer une réponse. Aussi, n'est-ce pas une réponse que
je sollicite, c'est simplement une lettre de faire part: «M. Valabrègue
prévient ses nombreux amis qu'il débarquera dans la capitale le ... (la
date), à ... (l'heure).» Faites imprimer, si vous voulez, et mettez-moi
sur la liste des destinataires.
Si vous venez ici, venez armé. Dans le cas où vous me croiriez digne
d'une réponse, veuillez me dire ce que vous avez fait depuis que nous
sommes morts l'un pour l'autre. J'aurais désiré que vous arriviez les
mains pleines. J'aurais pu alors vous donner un bon coup de main. Il
ne faut pas venir commencer une campagne malheureuse. Il faut vous
présenter avec des idées arrêtées, une volonté forte. Je pourrai
vous fournir quelques bonnes indications; je vous communiquerai mon
expérience, et nous attaquerons le taureau par les cornes. Si vous
saviez, mon pauvre ami, combien peu le talent est dans la réussite,
vous laisseriez là plume et papier, et vous vous mettriez à étudier
la vie littéraire, les mille petites canailleries qui ouvrent les
portes, l'art d'user le crédit des autres, la cruauté nécessaire pour
passer sur le ventre des chers confrères. Venez, vous dis-je, je sais
beaucoup, et je suis tout à votre disposition.
Ne considérez pas ceci comme une lettre, c'est un aveu timide, fait à
la hâte, un aveu de mon crime de lèse-amitié et de lèse-confraternité.
Si vous ne devez pas venir, nous recommencerons à causer longuement par
écrit. J'aime mieux causer autrement.
N'oubliez pas de me faire adresser la lettre de faire part. Votre tout
dévoué.
VIII
Paris, le 8 janvier 1866.
Mon cher Valabrègue,
Voici longtemps que je vous dois une lettre. J'ai une vie si inquiète
et si haletante, que je suis vraiment excusable des négligences que je
me permets à l'égard de mes amis. Lorsque je me sens calme et reposé,
je travaille; lorsque la fatigue arrive, j'ai un tel dégoût de l'encre
et du papier que je ne me sens pas le courage d'écrire même une lettre
d'amitié et d'épanchement. Excusez-moi donc, une fois pour toutes;
louez-moi, qui plus est, de l'effort méritoire que je fais aujourd'hui.
Je voudrais vous tenir là, devant moi, face à face, et je vous
parlerais longuement. Je répondrais à votre dernière lettre, je me
donnerais pour tâche de vous faire voir la vie littéraire telle
qu'elle est, avec ses dessous, ses ficelles et ses mensonges. Ma
leçon,--puisque leçon il y a,--serait pleine d'espérance et de courage.
J'ai foi dans la vérité et le talent; mais il me vient des pitiés,
lorsque je vois un brave garçon qui se laisse duper et devancer par
d'habiles médiocrités. Ne vous êtes-vous pas dit, quelquefois, que
c'était raillerie de lutter avec de la bonne foi contre des fripons? Je
veux donc que nous, qui n'avons pas le ventre vide, nous soyons habiles
parmi les habiles; je veux que nous ne nous renfermions pas dans notre
hauteur et notre dédain, et que nous ayons toute la ruse de ceux qui
n'ont que la ruse. Me comprenez-vous bien, et m'écoutez-vous? Nous
sommes des impatients, nous voulons le succès au plus vite,--pourquoi
ne pas l'avouer tout haut?--il faut donc que nous fassions notre
succès. Le bruit s'en va, le talent reste.
Il m'est difficile de répondre à la trop bonne opinion que vous avez de
mon livre[5]. Il est faible en certaines parties, et il contient encore
bien des enfantillages. L'élan manque par instants, l'observateur
s'évanouit, et le poète reparaît, un poète qui a trop bu de lait, et
mangé trop de sucre. L'œuvre n'est pas virile; elle est le cri d'un
enfant qui pleure et qui se révolte. Je vous parlais d'habileté, tout à
l'heure: mon livre est tout à la fois une habileté et une maladresse.
Il a été aussi mal accueilli que mes _Contes_ avaient été bien reçus.
J'ai récolté des coups de férule à droite et à gauche, et me voilà
perdu dans l'esprit des gens de bien. Là est la maladresse. Mais
aujourd'hui, je suis connu, on me craint et on m'injurie; aujourd'hui
je suis classé parmi les écrivains dont on lit les œuvres avec effroi.
Là est l'habileté.
Vous ne m'entendez peut-être pas bien, et vous pourriez croire que
je vous donne de très mauvais conseils. L'habileté, pour moi, ne
consiste pas à mentir à sa pensée, à faire une œuvre selon le goût ou
le dégoût de la foule. L'habileté consiste, l'œuvre une fois faite, à
ne pas attendre le public, mais à aller vers lui et à le forcer à vous
caresser ou à vous injurier. Je sais bien que l'indifférence serait
plus haute et plus digne; mais, je vous l'ai dit, nous sommes les
enfants d'un âge impatient, nous avons des rages de nous grandir sur
nos talons, et si nous ne foulons les autres aux pieds, soyez certains
qu'ils passeront sur nos corps. Voilà pourquoi je vous attends pour
parler de ces choses; je ne veux pas que les sots nous écrasent.
Vous me demandez ce que mon livre m'a rapporté. Peu de chose. Un livre
ne nourrit jamais son auteur. J'ai avec Lacroix un traité qui m'alloue
10 p. 100 sur le prix de catalogue. Je touche donc 30 centimes par
exemplaire tiré. On en a tiré 1,500. Comptez. Remarquez que mon traité
est très avantageux.
On a le feuilleton. Toute œuvre, pour nourrir son auteur, doit d'abord
passer dans un journal qui la paie à raison de 15 à 20 centimes la
ligne. On a ensuite le 10 p. 100 du libraire.
Vous voyez qu'il vous faut venir ici avec beaucoup de courage. Ayez une
ligne de conduite fermement arrêtée, et un entêtement féroce. Je vous
dirai tout ce que je sais, et je pourrai peut-être vous ouvrir quelques
portes.
Paul a dû vous dire où j'en suis. Je quitte la librairie à la fin de
janvier, et je remplace mon travail de bureau par la rédaction de
certains livres qui me sont commandés chez Hachette. Je vais m'occuper
beaucoup de théâtre; maintenant tous les éditeurs me sont ouverts; mais
je n'ai pas une seule scène à mon service, il va me falloir donner
assaut de ce côté, qui est le côté du gain et du retentissement. En
outre, je compte écrire plus ou moins régulièrement dans quatre à cinq
journaux. Je battrai monnaie autant que possible. D'ailleurs j'ai foi
en moi, et je marche gaillardement.
Quand venez-vous? et que comptez-vous faire? Ne quittez pas Aix en
étourdi, et arrivez ici avec des projets réalisables. Reviendrez-vous
avec Paul, que j'attends vers le milieu de février?
Je ne sais trop ce que je vous ai écrit. Je vous parlerai plus à
l'aise, lorsque vous serez ici, et je tâcherai de me mieux faire
entendre. Me voilà fatigué, et je ne dois plus dire que des sottises.
Écrivez-moi si cela ne vous ennuies pas trop. Parlez-moi d'Aix, et
dites-moi tout le mal que l'on pense de mon livre. Je sais, par
diverses communications, que les Aixois préfèrent la bergerade de mes
_Contes_ à l'eau-forte de ma _Confession_.
A bientôt, mon cher Valabrègue, et vivez dans la vérité et dans le
courage.
A vous.
J'écris à Paul par le même courrier.
IX
Paris, 1866.
Les quelques pages que vous m'écrivez sur Aix sont pleines
d'excellentes observations. Je pense tout à fait comme vous à cet
égard, et depuis longtemps je vous ai dit le peu de foi que j'ai en la
province. Le malheur est que j'ai des souvenirs à Aix, et j'ai le culte
des pensées et des actions d'autrefois. Je songe donc plus que je ne le
voudrais à ce coin de terre perdu; je ne m'inquiète pas précisément de
ce qu'on y pense de moi; mais j'aimerais à ce qu'on y sache les petits
bonheurs qui peuvent m'arriver. Vous voyez que je suis franc. De là
les questions que je vous avais posées. Merci de vos bonnes réponses.
Tenez-moi, s'il est possible, au courant de l'opinion.--Vous me dites
qu'on est en train d'ôter au canal dont mon père est l'auteur le nom
de Canal Zola. Précisez, je vous prie, dans votre prochaine lettre:
dites-moi comment et dans quelles circonstances ce changement de nom a
été tenté. Vous devez comprendre qu'en ce moment surtout, je ne tiens
guère à la faible renommée que peut m'attirer un nom donné à un mur;
quant à moi, je me sens de taille à bâtir plusieurs murs, s'il le faut.
Mais j'ai là un devoir à remplir, et s'il y a une lettre à écrire, je
l'écrirai, ne serait-ce que pour protester.
Et vous, mon brave ami, vous que j'oublie pour vous parler de moi en
égoïste, que faites-vous dans cette galère? Vous avez dit adieu à la
poésie: que ce ne soit pas un adieu éternel, car vous êtes encore
trop jeune pour prendre une telle détermination. Je comprends que
le joug du vers vous ait fatigué, et que vous ayez voulu briser les
liens étroits du sonnet pour respirer plus à l'aise. Je vous avouerai
même que le vers est une pauvre arme en nos temps de discussions
ardentes. Mais il est un repos pour l'esprit, une paix pour l'âme; ceux
qui ont rimé jeunes rimeront vieux; la Muse est une belle maîtresse
puissante et douce, avec laquelle on a toujours des regains d'amour.
Ne la maltraitez donc pas trop aujourd'hui, pour qu'elle vous rende
un jour vos caresses.--Tout ceci est pour vous dire d'écrire en
prose, sans qu'il y paraisse. Vous faites bien d'acquérir le plus de
science possible; cette science vous servira beaucoup, si vous comptez
vous lancer dans la critique pure. Moi, je suis un gros ignorant,
ce dont je ne suis pas triste le moins du monde; mais je dois vivre
uniquement avec mon cœur et mon imagination. Travaillez, travaillez;
vous produirez toujours assez tôt. Et ici, entendez-moi: il serait bon
que, dès demain, vous vous mettiez à une œuvre personnelle; mais que
cette œuvre ne vous fasse pas oublier la masse de documents dont vous
avez besoin pour la rude tâche que vous entreprenez. Mon pauvre ami,
vous quittez la poésie trouvant le vers un terrible lutteur qu'il est
difficile de dompter. Combien vous allez souffrir aux prises avec la
raison et la science! Je m'effraye pour vous; vous n'aviez auparavant
que votre fantaisie pour guide, et maintenant vous allez marcher pas à
pas avec des textes et des syllogismes. Que ne faites-vous du roman?
C'est le genre en faveur, et il est surtout l'arme de l'époque; si
vous voulez être lu, mettez vos idées en action. Mais surtout ne venez
à Paris qu'avec des pensées arrêtées; faites votre plan de campagne,
et accourez combattre. Je vous attends, ou peut-être même,--ce que je
préférerais,--j'irai vous chercher.
Nous vivons ici toujours de la même manière. Le jeudi, je reçois; je
vois Baille et Paul, qui travaillent chacun dans leur sens, Coste, avec
lequel vous êtes en correspondance, ce qui m'évite la peine de vous
parler de lui, et plusieurs autres encore. Je vais beaucoup au théâtre,
j'ai besoin d'un peu de bruit, et je sors plus souvent que l'année
dernière. Je suis dans un moment de transition, et je ne sais encore ce
qui sortira de tout cela.
Bon courage, mon cher Valabrègue; je suis tout espérance. Nous sommes
jeunes, et il y a des places à prendre.
A vous de tout cœur.
X
Paris, 10 décembre 1866.
Vous ne devineriez jamais, mon cher Valabrègue, la raison qui m'a
empêché de répondre sur-le-champ à votre dernière lettre. Je vous
devais quelques pages depuis longtemps, et il a fallu une cause bien
puissante, n'est-ce pas, pour que j'aie consenti à retarder encore
l'acquittement de ma dette. Or apprenez que j'ai travaillé pour Aix
tous ces jours-ci.--Eh! oui, me voilà décentralisateur en diable.
Mais il y a des circonstances atténuantes. Imaginez que j'ai reçu une
invitation pour la 33e session du Congrès scientifique de France, mais
une invitation tellement flatteuse qu'il m'a été impossible de faire la
sourde oreille. Je ne puis vous expliquer tout au long les raisons qui
m'ont déterminé à envoyer mon adhésion. Le fait est que je suis membre
du Congrès--on vient de m'envoyer une carte qui confère ce titre--et
que j'ai mis hier à la poste une trentaine de pages intitulées: _Une
définition du roman_. Je suis content--lisez très content,--de ce petit
travail dans lequel j'ai largement appliqué la méthode de Taine. En un
mot, des affirmations carrées et audacieuses. Je voudrais bien être
dans un petit coin de la salle où l'on déclamera ma prose.
Ah! que vous seriez un brave garçon si vous consentiez à vous mettre
pour moi dans ce petit coin où je ne puis être! Pouvez-vous me rendre
ce service, et m'écrire ensuite ce que vous aurez vu et entendu?
J'ai bien peur que mon pétard ne rate, à vrai dire. Il est pourtant
convenablement bourré de poudre; mais l'air de la province est humide
et éteint d'ordinaire les meilleurs feux d'artifice de l'esprit. Il est
bien entendu que vous pénétrez les raisons qui m'ont poussé à faire
ce que j'ai fait, et que dans tout cela je n'ai aujourd'hui que de
la curiosité. C'est cette curiosité que je vous prie de satisfaire.
Écrivez-moi le plus tôt possible ce qui se passera, et, de toutes
façons, nous connaîtrons la province sous un nouvel aspect.
Je me serais occupé de vous dès la première page, si je n'avais eu une
importante nouvelle à vous donner. Maintenant, je puis vous dire que
votre lettre m'a presque attristé. Vous êtes trop heureux vraiment,
vous avez trop de loisirs, et, Dieu me pardonne, vous finiriez par
vous oublier dans un profond sommeil. Je vous dirai que je suis un
méchant envieux: en vous lisant, je songeais à moi, je me disais que
je voudrais aller vivre comme vous dans un calme travail. Et je me
disais cela, parce que je suis un paresseux et un lâche. Croyez-moi,
il vaudrait peut-être mieux que vous fussiez sans un sou, battant le
pavé de Paris, poussé par la nécessité, obligé de vous mêler à la vie
réelle. Vous êtes dans la spéculation pure, dans le rêve, dans ce rêve
qui précède le sommeil. Et vous allez vous endormir, cela est bien
certain.
Vous travaillez, dites-vous, et d'après ce que vous ajoutez, je vois
que vous ne travaillez pas dans un milieu vivant. Tout un livre de
paysages d'automne! Cela m'effraye, je vous l'avoue. Je ne veux pas
juger sur le titre, je crains seulement que vous ne demandiez à tort à
la plume ce qui est du domaine--je ne dis plus du pinceau,--du couteau
à palette. Je n'appuie pas, je désire seulement vous mettre en garde
contre les somnolences qui vont vous prendre. Réfléchissez, et voyez
s'il n'est pas temps que vous veniez vous battre. Il n'y a que la lutte
qui donnera à votre talent la maturité que vous demandez en vain à
l'étude. Quelques mois de pratique représentent des années de théorie.
A votre place--je vous dis cela en bon confrère--je n'écrirais plus
pour écrire, je viendrais à Paris avec un but arrêté, j'appliquerais
toutes mes forces à une réussite quelconque et immédiate. Vous voilà
grand garçon. C'est un recul, un meurtre, que de ne pas débuter
carrément et sans tarder.
Certes, je sais bien que je ne suis pas d'un bon exemple en ce moment.
Le journalisme me maltraite singulièrement. Mes affaires vont mal, je
me donne beaucoup de peine pour un maigre résultat. Et pourtant, je
vous conseille de toutes mes forces de venir faire ici du journalisme
avec moi. Il faut vous dire que vous aurez forcément à passer par un
noviciat quelconque, et qu'il est bon d'en finir au plus vite avec les
premiers débuts. Surtout, quand vous viendrez, ne me dites pas que vous
allez vous enfermer dans votre chambre, et étudier encore. On s'enferme
à Aix, mais ici l'on marche.
Ah! que je voudrais être à votre place, mon cher Valabrègue, pour
m'endormir un peu,--et que je voudrais pour vous que vous fussiez à la
mienne, poussé en avant par la nécessité!
Ainsi, c'est entendu, vous allez sommeiller jusqu'en mars, et, à cette
époque, vous vous réveillerez enfin. C'est le dernier délai que je vous
donne. Après quoi, je vous traiterai comme un indigne paresseux.
Il faut vous dire que je ne suis pas gai aujourd'hui. Rien ne marche,
et «le ciel de l'avenir»[6] est singulièrement noir. Je me rappelle
l'été dernier comme un véritable âge d'or. La belle confiance et les
beaux projets! Ce soir, je me traite de crétin, et je vous écris cette
lettre écœuré par l'odeur de l'encre. On a de ces défaillances, et
le pis est qu'elles vous font beaucoup souffrir. Quelles secousses
continuelles, bon Dieu! et quels détraquements dans cette misérable
machine qui est moi! Je ne sais plus bien si c'est le ventre ou la
pensée qui me fait mal!
Je ne puis guère vous donner des nouvelles exactes sur ma position
littéraire, qui chaque jour se modifie. Je dois écrire dans plusieurs
feuilles, mais ma maison la plus solide est encore cette baraque de
_Figaro_ dont le plancher menace, chaque matin, de s'écrouler sous
mes pas. Je voudrais pouvoir, comme vous le désirez, entreprendre une
œuvre sérieuse qui me consolerait. Le malheur est que cela ne m'est
pas permis en ce moment. Il faut que je batte monnaie et je suis
étrangement maladroit dans une pareille besogne. Je ne sais guère
comment je vais sortir de cette galère. Je veux dire de mes ennuis, car
je compte bien ne jamais déserter entièrement le journalisme, qui est
le plus grand moyen d'action que je connaisse.
J'ai repris mes _réceptions_ du jeudi. Pissarro, Baille, Solari,
Georges Pajot viennent chaque semaine gémir avec moi et se plaindre de
la dureté des temps. Baille a cependant remporté aujourd'hui une grande
victoire; il est lauréat de l'institut depuis ce matin, et son prix est
de la valeur de trois mille francs. Je l'ai cru fou lorsqu'il est venu
m'annoncer cette bonne nouvelle. Solari gratte ses bons dieux, il veut
se marier. Pissarro ne fait rien et attend Guillemet.
Dites à Paul de revenir au plus tôt. Il jettera un peu de courage dans
ma vie. Je l'attends comme un sauveur. S'il ne devait pas arriver dans
quelques jours, priez-le de m'écrire. Surtout qu'il apporte toutes ses
études pour me prouver que je dois travailler.
Je voulais vous écrire une lettre intéressante, pleine de faits, et
je n'ai réussi, sans doute, qu'à épancher ma mauvaise humeur. Vous
me prendrez comme je suis. Un jour d'espoir, vous aurez les pages
réjouissantes que je vous enverrai.
Du courage, mon cher Valabrègue, et ne vous endormez pas; il y a tant
de choses vivantes à faire.
Le bonjour à tous de ma part et de la part de ma femme.
Votre dévoué.
XI
Paris, 19 février 1867.
Mon cher Valabrègue,
Quelques mots en courant pour que vous ne puissiez pas m'accuser de
paresse ou d'oubli. Je tiens à répondre à certains passages de votre
dernière lettre.
Je ne doute nullement de vous, et je ne me rappelle guère ce que vous
appelez «vos commencements classiques». J'assiste en ami et en curieux
aux transformations qui s'accomplissent en vous. J'attends votre
première œuvre pour vous classer dans mon esprit, pour arrêter mes
opinions à votre égard. Mais je sais que vous êtes un chercheur, que
vous pensez juste, que vous êtes jeune et que l'avenir vous appartient.
Vous voyez que je vous accorde une large place dans mon estime, et
vous avez tort de douter de mes sympathies et de mes applaudissements.
J'avais à cœur de faire mon acte de foi, car dans votre dernière
lettre, vous vous défendez vivement vous me traitez en incrédule.
Ce que j'ai toujours pensé--je veux ne vous rien cacher--c'est que vous
menez une vie trop contemplative. J'aimerais à vous voir un esprit plus
militant. A votre âge, le sang bat dans les chairs, la fièvre secoue
le corps. Les œuvres vécues ont toujours été supérieures aux œuvres
rêvées. Avouez que vous rêvez les vôtres: les longues explications que
vous me donnez sur vos «Paysages d'automne» me prouvent que vous êtes
un contemplatif quand même. Je ne vous cache pas que j'aurais préféré
vous voir au milieu de nous, luttant comme nous, renouvelant chaque
jour vos tentatives, frappant à droite et frappant à gauche, marchant
toujours en avant. D'ailleurs, toutes les voies sont bonnes, celle que
vous prenez peut convenir à votre personnalité. Les vœux que je fais ne
sont peut-être que des conseils égoïstes dictés par ma propre nature.
Je comptais vous voir marcher avec moi. Je ne suis entouré que de
peintres; je n'ai pas ici un seul littérateur avec qui causer. Je
me disais que nous irions ensemble au combat, et que nous nous
soutiendrions au besoin. Et voilà que vous me laissez marcher seul,
lutter seul, triompher et succomber seul. Quelquefois je pense à vous
et je me dis: «Il s'endort». N'est-ce pas là une parole naturelle qui
doit m'échapper malgré moi! Revenez avec un ouvrage, entrez dans la
vie, luttez et vous verrez que je serai le premier à vous encourager et
à vous applaudir.
A quand votre arrivée? Vous aviez parlé, du mois de mars, je crois,
mettons cela en avril ou en mai, n'est-ce pas? Dans votre prochaine
lettre, fixez-moi une époque, s'il est possible. D'ailleurs, si vous ne
venez pas pour vous jeter franchement dans la mêlée, il est préférable
que vous restiez encore à Aix, jusqu'au jour où vous vous croirez mûr
pour la lutte. Surtout, apportez votre livre de paysages, je suis très
curieux de savoir ce que vous avez mis dans cette œuvre.
Faut-il vous parler un peu de moi? Vous devez savoir que je vais
entreprendre un grand travail dans _Le Messager de Provence_, journal
paraissant à Marseille; j'y publierai, à partir du 1er mars, un long
roman: _Les Mystères de Marseille_, basé sur les pièces des derniers
procès criminels. Je suis encombré de documents; je ne sais pas comment
je vais faire sortir un monde de ce chaos. Ce travail est peu payé;
mais je compte sur un grand retentissement dans tout le Midi. Il n'est
pas mauvais d'avoir une contrée à soi. D'ailleurs, j'ai accepté les
propositions qui m'ont été faites, poussé toujours par cet esprit
de travail et de lutte dont je vous parle plus haut. J'aime les
difficultés, les impossibilités. J'aime surtout la vie, et je crois que
la production, quelle qu'elle soit, est toujours préférable au repos.
Ce sont ces pensées qui me feront accepter toutes les luttes qu'on
m'offrira, luttes avec moi-même, luttes avec le public. On me dit que
l'annonce des _Mystères de Marseille_ fait un certain bruit là-bas. Des
circulaires vont être distribuées, des affiches seront collées. Si vous
entendiez dire quelque chose de curieux au sujet de mon roman, veuillez
me l'écrire.
Paul travaille beaucoup, il a déjà fait plusieurs toiles, et il rêve
des tableaux immenses; je vous serre la main en son nom.
Baille marche à grands pas. Le voilà définitivement lancé.
Guillemet attend l'été pour faire une nouvelle campagne.
Solari est marié depuis quatre jours.
Je m'arrête sur cette nouvelle monumentale, et je vous serre
affectueusement la main.
Ma femme me prie de vous présenter ses compliments.
XII
Paris, 4 avril 1867.
Mon cher Valabrègue,
Les lourdes besognes dont je suis accablé en ce moment ne doivent
cependant pas me faire négliger tout à fait mes amis. Je vais tâcher de
vous consacrer une heure de mon temps.
Permettez-moi, avant tout, de vous dire que vous avez jugé un peu en
provincial la publication des _Mystères de Marseille_. Si vous étiez
ici au milieu de nous, si je pouvais causer pendant dix minutes avec
vous, vous comprendriez sur-le-champ la raison d'être de cette œuvre.
J'obéis, vous le savez, à des nécessités et à des volontés. Il ne
m'est pas permis comme à vous de m'endormir, de m'enfermer dans une
tour d'ivoire, sous prétexte que la foule est sotte. J'ai besoin de la
foule, je vais à elle comme je peux, je tente tous les moyens pour la
dompter. En ce moment, j'ai surtout besoin de deux choses: de publicité
et d'argent. Dites-vous cela, et vous comprendrez pourquoi j'ai accepté
les offres du _Messager de Provence_. D'ailleurs, vous êtes dans tous
les espoirs, dans toutes les croyances du commencement, vous jugez les
hommes et les œuvres absolument, vous ne voyez pas encore que tout est
relatif, et vous n'avez pas les tolérances de l'expérience.
Je ne veux point jeter de la nuit dans votre beau ciel limpide. Je vous
attends à vos débuts, à vos luttes; alors seulement, vous comprendrez
bien ma conduite.
Je vous dis ceci en ami. Il est bien entendu que je vous abandonne _Les
Mystères de Marseille_. Je sais ce que je fais!