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ÉMILE ZOLA
CORRESPONDANCE
--LES LETTRES ET LES ARTS--
TROISIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1908
* * * * *
CORRESPONDANCE
--LES LETTRES ET LES ARTS--
* * * * *
ÉMILE ZOLA
CORRESPONDANCE
--LES LETTRES ET LES ARTS--
TROISIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1908
Tous droits réservés.
* * * * *
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_15 exemplaires numérotés sur papier du Japon_
_50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
* * * * *
AVIS DE L'ÉDITEUR
La _Correspondance_ d'Émile Zola est publiée en trois parties
distinctes:
La première, qui forme la matière du premier volume, comprend les
lettres de jeunesse, celles que l'écrivain, alors à ses débuts,
écrivait à trois de ses amis et condisciples;
Les lettres touchant à des questions littéraires ou artistiques et
adressées pour la plupart à des confrères font l'objet du présent
volume;
Le troisième volume contiendra exclusivement des lettres relatives à
l'Affaire Dreyfus.
E. F.
* * * * *
CORRESPONDANCE
--LES LETTRES ET LES ARTS--
LETTRES A ANTONY VALABRÈGUE
Les lettres qu'on va lire ont été écrites par Émile Zola au début de
sa carrière. Il avait noué des relations d'amitié, à Aix-en-Provence,
avec le poète Antony Valabrègue, âgé alors de dix-neuf ans et qui
faisait ses premiers essais dans la littérature. Celui-ci venait de
temps à autre à Paris, avant d'y être fixé définitivement, et, dans
l'intervalle de ces voyages, une correspondance s'échangea entre les
deux jeunes gens.
Zola, de quelques années plus âgé que son ami, lui raconte ses premiers
succès, lui fait part de ses projets et de ses théories littéraires,
lui parle de ses découragements et de ses espérances, et cherche à lui
faire partager ses idées, tout en donnant au débutant des conseils et
des avis.
Le romancier appelle son ami à Paris, auprès de lui. Il voudrait
l'entraîner dans la mêlée littéraire; mais l'esprit contemplatif du
jeune homme n'était pas porté vers le roman; son tempérament le dirigea
vers la critique littéraire, et plus tard, vers la critique d'art où
il se fit rapidement un nom, tout en restant poète jusqu'à sa dernière
heure.
M. Emile Blémont, dans la préface qu'il a écrite pour le volume des
poésies posthumes d'Antony Valabrègue paru en 1902--_l'Amour des Bois
et des Champs,_--cite quelques passages de cette correspondance, dans
lesquels Émile Zola envoie des appels pressants à son ami resté à Aix.
Les lettres que nous publions, dans ce chapitre à part, ont été écrites
d'une façon suivie de 1864 à 1867. A ce moment, Antony Valabrègue
s'installa à Paris, et débuta avec des vers dans _L'Artiste_, dirigé
par Arsène Houssaye, à qui Zola l'avait très chaudement recommandé.
A cette époque les deux amis se voyaient fréquemment, et la
correspondance cessa naturellement.
La guerre dispersa les uns et les autres. Émile Zola, à qui le médecin
avait conseillé de conduire sa femme dans le Midi, se décida à quitter
Paris pour aller installer sa mère et sa femme près de Marseille, chez
des amis; quand il voulut revenir, c'était impossible, Paris était
bloqué. Il resta donc à Marseille et y fonda, pour occuper ses loisirs
forcés, un journal: _La Marseillaise_. Antony Valabrègue fut incorporé
dans la garde mobile des Bouches-du-Rhône. Quelques lettres furent
échangées de Bordeaux, en 1871, où les deux amis se rejoignirent après
l'armistice.
Les années suivantes ne nous donnent plus que de courts billets sans
intérêt littéraire, mais qui témoignent que l'amitié des années de
début s'est toujours conservée chez les deux écrivains.
I
Paris, le 21 avril 1864.
Mon cher Valabrègue,
Je vous écris au courant de la plume, en homme pressé, non pas que
j'aie beaucoup de besogne en ce moment, mais je suis tellement
paresseux que je me hâte toujours de terminer le travail commencé, pour
ne plus rien faire ensuite.
Parlons de moi. Voilà un sujet intarissable et sur lequel j'ai au
moins le mérite d'écrire en toute science. Vous me demandez si je n'ai
plus d'ennuis chez M. Hachette. La question est délicate. A vous dire
vrai, la réponse m'embarrasse. Je ne sais pas bien moi-même jusqu'à
quel point j'ai le droit de me plaindre; la grande sagesse serait
assurément d'avoir une belle indifférence pour les menus détails et
de vivre en pensée où il me plairait. J'essaye d'avoir cette sagesse;
je suis souvent en Provence, souvent au delà des mers, plus souvent
encore au delà des étoiles; ce qui me permet de n'être presque jamais
à mon bureau. Permettez-moi donc de ne pas répondre à votre première
question; je m'ennuierais certainement à la librairie, si j'avais
toujours conscience de m'y trouver.--Vous me demandez ensuite si j'ai
des nouvelles des Jeux-Floraux. D'excellentes: aucune de mes pièces
n'est couronnée. Qu'allais-je faire dans cette galère? Me voilà dans
une fâcheuse position: je ne puis plus me moquer de cette Académie. Il
y a vraiment un peu d'enfantillage dans mon caractère; il est indigne
d'un homme ayant en littérature des opinions bien arrêtées de sacrifier
bêtement à la gloriole. C'est ce que j'ai fait, et je me trouve puni
par mes propres reproches. Je crois que mes deux pièces de vers ont été
préalablement jetées au panier, sans même être admises au concours;
elles auront effarouché les pudiques mainteneurs chargés de maintenir,
dans l'intérêt général, les bonnes mœurs et les bonnes chevilles. Dieu
leur soit en aide dans cette noble tâche.--Vous me demandez encore si
la transcription de mes _Contes_ avance. Je n'ai pas recopié une seule
ligne, et je ne sais quand je commencerai cette besogne. Je voudrais
vous bien faire comprendre ma façon d'agir envers mes manuscrits.
Tant qu'ils sont sur le métier, j'y songe avec amour, je rêve de les
recopier sur du beau papier, très lisiblement; ce sont des enfants
adorés, pour lesquels je prépare les plus riches trousseaux du monde.
Ils naissent peu à peu, ils vivent enfin. Alors se passe en moi un
singulier phénomène. L'enfant me paraît rachitique, sans grâce aucune;
un invincible dégoût me prend, et je laisse de côté ce qui m'a coûté
tant de travail, pour songer à une œuvre nouvelle.--J'ai une meilleure
excuse à vous donner de ma paresse. Les conférences de la rue de la
Paix m'occupent au point que je ne dispose plus que d'une seule soirée
par semaine. J'ai dû rendre compte, successivement, des études les plus
diverses: Chopin, Gil-Blas de Lesage, le Peuple dans Shakespeare et
dans Aristophane, les Caractères de La Bruyère, l'Amour de Michelet,
Molière philosophe, etc. Une telle variété m'oblige à des lectures qui
me prennent tout mon temps. Heureusement, ces conférences vont bientôt
finir. Alors, sans doute, je me remettrai à travailler pour moi; mais
il est fort possible que j'achève un roman commencé depuis deux ans,
sans m'occuper davantage de mes _Contes_. Il s'agit d'avoir beaucoup
d'œuvres dans son secrétaire; il est toujours temps de se mettre en
communication avec les lecteurs.
Parlons de vous maintenant. Vous ne faites rien sous prétexte qu'il
fait chaud. J'aimerais mieux plus de franchise. Quand on ne fait rien,
c'est qu'on a envie de ne rien faire. Je vous gronde, car je crains
pour vous la déplorable influence du milieu dans lequel vous vous
trouvez. Vite, commencez quelque épopée en vingt-quatre chants, ou vous
allez tout doucement vous endormir sans vous en apercevoir. Il n'y
a qu'un rien du bâillement au sommeil, et vous semblez déjà bâiller
terriblement. Vous savez que j'attends de vos vers; je vous forcerai
bien à travailler en promettant de vous applaudir. Songez à toutes les
belles choses que vous avez à faire.
Parlons des autres. Une demi-page, voilà qui est suffisant. Cézanne[1]
a fait couper sa barbe et en a consacré les touffes sur l'autel de
Vénus victorieuse. Baille[2] s'est fait arracher une dent hier soir;
vous pourriez croire que c'est par pure précaution, pour ne plus mordre
au sang; mais je vous dois la vérité: cette dent le faisait beaucoup
souffrir. Tous deux, Baille et Cézanne, Cézanne et Baille, vous
serrent les mains vigoureusement. Si vous voyez Marguery[3], dites-lui
donc qu'il me réponde. C'est très aimable à lui de m'avoir envoyé un
exemplaire du _Fils de Thésée_; mais je ne le tiens pas quitte pour
cela d'une lettre à laquelle j'ai certainement droit. J'aurai peu
d'occasions, dans notre correspondance, de vous parler de ce que je
viens d'appeler _les autres_. Les trois jeunes gens que j'ai nommés ne
sont pas _les autres_ et je leur demande bien pardon de les avoir ainsi
traités; _les autres_, ce sont tous les imbéciles de ce bas monde, tous
ceux qui n'existent pas pour moi. Que de vivants on pourrait enterrer!
Pardon de vous avoir conté si mal des nouvelles si peu intéressantes.
Écrivez-moi aussi souvent que vous voudrez.
Tout à vous.
Ma mère vous remercie de votre bon souvenir.
II
Paris, le 6 juillet 1864.
Mon cher Valabrègue,
J'ai un million de pardons à vous demander pour le long silence
que j'ai gardé à votre égard. Je ne sais si vous me croirez: mais
je n'ai pu vous répondre plus tôt, faute de temps, certains jours,
faute de gaieté, certains autres. Il serait plus commode, je le sais,
d'expliquer tout ceci par une bonne crise de paresse. Toutefois, ma
paresse travailleuse, comme vous vous plaisez à appeler mon exactitude
ordinaire, n'est certainement pour rien en cette occasion; je serai, si
vous le voulez à toute force, un paresseux paresseux.
Vous voyez, d'ailleurs, que je ne regarde guère au travail. J'ai
pris la plus grande feuille de papier que j'ai pu trouver dans mon
tiroir, estimant qu'on doit, en littérature, infliger la peine du
talion; quatre grandes pages de prose doivent être punies par quatre
grandes pages de prose. Je vais donc emplir tranquillement mon papier,
regardant à la quantité, et non à la qualité. Ce que je veux c'est
m'acquitter, au courant de ma plume, d'une dette que le temps ne ferait
que rendre plus lourde.
A vrai dire, je ne sais trop que vous conter. Je vais être obligé de
répondre à votre bonne et excellente lettre qui m'égorge doucereusement
d'un bout à l'autre. Il est peu décent, je le sais, qu'un auteur
prenne sa défense lui-même. Mais, ma foi, quand on n'a personne sous
la main qui puisse répondre pour vous, il est juste, il me semble,
de ne pas se laisser attaquer sans crier. Je vais donc crier; pas
trop fort, mais tout juste assez pour couvrir votre voix. Ainsi, je
ne l'entendrai plus. Il est si doux de n'écouter que soi et d'avoir
toujours raison! Voici donc ma critique. Et d'abord, permettez-moi
de vous le dire, vous avez parlé contre moi avec moi: tout en disant
ce que je disais moi-même, vous avez semblé ignorer que mon article
renfermait précisément ce que vous l'accusiez d'omettre. Relisez-moi
avec attention, et vous verrez que j'étais complètement de votre avis;
car votre avis est né de ma prose. Je pense devoir, pour plus de
clarté, résumer ici en deux lignes ce que j'ai dit en trois colonnes:
Je crois qu'il y a dans l'étude de la nature, _telle qu'elle est_, une
grande source de poésie; je crois qu'un poète, né avec un _certain
tempérament_, pourra dans les siècles futurs trouver des effets
nouveaux en s'adressant à des connaissances exactes; je ne nie pas,
d'ailleurs, que le champ poétique ne soit immense, que des centaines
de poètes ne puissent y tracer leurs sillons, chaque poète le sien, et
qu'aucun ne ressemblera à celui que j'ai rêvé un instant de creuser;
seulement, s'il existe mille genres de poésie, et si j'en invente
un nouveau, vous ne pouvez, vous le défenseur de ces genres que je
n'attaque pas, me blâmer d'avoir agrandi la carrière déjà si vaste,
et me faire un crime de choisir un sentier plutôt qu'un autre. Vous
dites que je ne vous ai pas convaincu. Mais je n'avais nullement pris à
tâche de vous convaincre. J'ai causé simplement avec moi-même, devant
le public, émettant mes idées, forçant peut-être un peu la note, pour
mieux faire comprendre les beautés que je découvrais dans ce monde
grandiose de la vérité. Ici j'arrive à votre premier reproche, celui
du caractère trop personnel de mon article. Trop personnel! Bon Dieu!
Voudriez-vous que j'aie l'opinion du voisin, ou même celle de toute
une foule? On ne saurait être trop personnel. Ceux qui sont personnels
se nomment Dante, Shakespeare, Rabelais, Molière, Hugo, etc. Ceux-là
n'ont jamais consenti à parler au nom des autres; le _moi_ emplit leurs
œuvres. Je vous le demande, un écrivain peut-il écrire autre chose que:
«Je pense ceci, je crois cela?» Un livre, un article, n'est jamais que
l'opinion, que la pensée d'un seul; il y aurait tromperie à vouloir
nous les donner comme n'étant écrits par personne, et dès qu'ils ont
quelqu'un pour auteur, nous devons voir ce quelqu'un, l'entendre rire
et pleurer, le suivre dans sa raison et dans sa folie. Ce que nous
cherchons dans une œuvre, c'est un homme.
Heureux ceux que l'on retrouve sous la lettre écrite, car ceux-là,
ce sont ceux qui ont un visage connu et aimé. Allez, dites «_moi_»
sans crainte; le jour où votre _moi_ deviendra célèbre, ce sera le
_moi_ de toute une foule.--Pour y revenir, oui certes, mon article
est personnel, et c'est justement ce qui réduit à néant votre seconde
critique. Si mon article est personnel, comment peut-il, ainsi que
vous avez l'air de le craindre, menacer la liberté de toute la tribu
poétique?
Au même instant où vous m'accusez d'être sujet à contradictions, vous
ne vous apercevez pas que vous me blâmez à la fois de parler en mon nom
et pour moi seul, et d'imposer à tous un genre de poésie qui n'existe
encore que dans ma tête.
Je m'arrête, mon cher ami, et je déchirerais cette lettre si elle
n'était si avancée. Êtes-vous bien convaincu, au moins, que nous avons
raison tous les deux? Allez, je fais bon marché de vos arguments, je
céderais volontiers les miens pour deux sous. Si Marguery veut acheter
ma cause, au prix indiqué, je la lui cède et lui conseille de la
défendre honnêtement au nom de la morale et du bien public. Mon grand
poème est à l'état de fœtus, dans le plus profond de mes tiroirs; de
longtemps il ne verra le jour; et vraiment, je crains fort, si je
discourais davantage, que l'ingrat ne m'en ait aucune reconnaissance.
Vous savez ce que je vous criais du seuil de ma porte, lorsque vous
étiez déjà au premier étage: «Des œuvres! des œuvres!»
Maintenant que je me suis défendu, si j'avais quelque méchanceté, je
vous attaquerais. L'envie ne m'en manque pas; mais Baille n'est plus
là pour me prêter main-forte. Je préfère lâchement vous flatter. Vous
me dites avoir écrit deux cents vers, et vous ne m'en envoyez pas un
seul; vous perdez au moins, en agissant ainsi, sept à huit grammes
d'encens, qui auraient fait les délices de votre nez. Mais je puis,
sans m'aventurer, vous complimenter de votre robuste constitution
poétique qui résiste à la bêtise de la planète où vous vivez; rimer à
Aix, c'est avoir chaud en Laponie et respirer à l'aise aux tropiques...
Vous vous isolez, et vous agissez sagement. Je vous attends à votre
prochain voyage; et vous savez que pour mériter mon approbation, il
faut que vous m'apportiez au moins un drame, un poème champêtre, un
volume de poésies légères, quelques centaines de sonnets, un ouvrage de
politique, un autre sur la religion, et enfin quelques menues œuvres,
moins importantes, mais non moins remarquables.
Vous avez vu Paul et vous avez vu Baille. Baille vous a-t-il porté un
coup furieux de sa bonne lame de Tolède, et Paul vous a-t-il pansé
de sa bienveillante charpie d'indifférence? Moi, je ne suis plus là
pour juger les coups. Je vis au désert, m'accoutumant à ma solitude.
Je regrette nos soirées d'hiver. Le trop grand silence fatigue comme
le bruit, J'en arrive tout naturellement à vous demander l'époque à
laquelle vous comptez venir me serrer la main. Vous m'avez, au départ,
donné peu d'espérance pour l'hiver prochain. Tâchez d'accourir au
plus tôt vous retremper dans notre atmosphère chaude des ambitions et
des combats de chacun. Vous êtes jeune, il est vrai, et vous pouvez
vivre encore loin de la lutte; mais dites-vous bien qu'il vous faudra
combattre un jour et que vous avez, à Aix, des rivaux indignes de vous.
Moi, j'ai remporté ma première victoire. Hetzel a accepté mon volume de
contes[4]; ce volume paraîtra vers le commencement d'octobre prochain.
La lutte a été courte, et je m'étonne de n'avoir pas été plus meurtri.
Je suis sur le seuil, la plaine est vaste, et je puis encore très bien
m'y casser le cou. N'importe; puisqu'il ne s'agit plus que de marcher
en avant, je marcherai. Apprêtez-vous à me faire un article, n'importe
où; je veux vous donner la joie de me contredire tous.
J'ai peu de nouvelles à vous donner. Paris se porte bien; moi, je me
porte ni bien ni mal, mieux que le mois dernier. J'oubliais de vous
dire que je vais sans doute publier quelques vers dans _La Nouvelle
Revue de Paris_; vous voyez que je vous tiens au courant de mes
affaires littéraires ainsi que vous m'avez paru le désirer. J'espère,
à votre retour ici, pouvoir vous donner un coup de main. Jusque-là, je
vous le répète, et ici sans plaisanterie, produisez le plus possible;
sans quitter la poésie, exercez-vous à la prose; les portes s'ouvriront
plus vite.
J'aurais au moins voulu vous distraire, et voici que je vous envoie
quatre pages indigestes, fort mal écrites sans doute. Si vous
me condamnez comme banal et diffus, je plaide les circonstances
atténuantes: il fait chaud, je suis au bureau, j'ai mal déjeuné, j'ai
hâte de terminer pour lire Stendhal. Vous m'acquittez.
Ma mère vous remercie de votre bon souvenir. Quant à moi, je vous serre
énergiquement la main.
Une lettre de vous sera toujours la bienvenue. Je vous promets autant
de réponses que je recevrai de missives. Écrivez-moi donc, et aussi
souvent que vous le voudrez. J'ai changé de demeure; voici ma nouvelle
adresse: 278, rue Saint-Jacques.
III
Paris, le 18 août 1864.
Mon cher Valabrègue,
Je ne sais ce que va être ma lettre, si je ferai patte de velours, ou
si j'allongerai les griffes. Avouez que vous tentez ma méchanceté.
Pourquoi diable, me dites-vous brutalement, sans crier gare, que vous
vous êtes fait réaliste? On ménage les gens. J'ai toujours détesté
ces mauvaises plaisanteries qui consistent à se cacher derrière un
rideau, et à pousser des cris de loup-garou lorsque vient à passer
quelqu'un. J'ai les nerfs sensibles et, franchement, je vous en veux
de ne pas avoir eu pitié de moi.--Mon Dieu, une fois ma peur calmée,
je ne dis pas que vous n'ayez eu quelque raison de fraterniser avec
Champfleury. Mon avis est qu'il faut tout connaître, tout comprendre
et tout admirer, selon le degré d'admiration que mérite chaque chose.
Seulement, laissez-moi vous plaindre des profondes perturbations
qu'amène en vous chaque idée nouvelle. Vous étiez classique dès vos
jeunes ans, et cet état d'une âme tendre et virginale vous a permis de
vivre en paix votre jeunesse. Lors de votre voyage à Paris, un démon
ennemi de votre repos vous a doucement conseillé le romantisme, et
vous vous êtes fait romantique, tout effarouché, fort étonné vous-même
de votre nouvelle manière de voir, complètement dérouté en un mot.
Vous souvenez-vous? vous me disiez: «J'ai perdu le calme nécessaire,
je brûle ce que j'ai fait et je ne sais plus quoi commencer.» Moi,
naïf et bon garçon, j'attendais que votre romantisme ait déposé. La
bonne histoire! Vous n'avez pas eu le temps d'être romantique, et vous
voilà déjà réaliste, stupéfait de pouvoir l'être, vous tâtant, et ne
vous reconnaissant plus, m'écrivant ces mots qui me révèlent toute
votre angoisse: «Il me faudra du temps avant de reprendre mon assiette
habituelle.» Eh! bon Dieu, il est agréable de changer de plats; mais,
si on ne veut pas perdre trop de temps, il faut, en littérature,
toujours manger dans la même assiette, celle qui est à vous. Me
comprenez-vous et sentez-vous la moralité de ma raillerie? Vous êtes
allé de Voltaire à Champfleury, en passant par Victor Hugo; cela
prouve que vous marchez; mais croyez-vous qu'il ne vaudrait pas mieux
rester sur place et produire, être vous, sans vous soucier des autres?
Je vous préfère ayant l'esprit large et accessible à toute forme de
l'art; mais je vous aimerais encore davantage, seul avec vous-même,
rimant sans vous inquiéter des écoles, donnant toute expansion à votre
tempérament, et surtout ne vous laissant pas arrêter misérablement
par des découvertes ridicules, celles de mondes inconnus et visités
de tous. Voulez-vous que je me résume, avec ma franchise un peu
brutale? Si vous ne jetez pas là vos étonnements, si vous ne prenez pas
hardiment la plume, écrivant au hasard sur le premier sujet venu, si
vous ne vous sentez pas la force de comprendre la nature par vous-même,
vous n'aurez jamais la plus mince originalité, et vous ne serez que le
reflet des reflets.--Maintenant, laissez-moi vous féliciter d'avoir
compris une école que j'aime; je ne crois pas, à vous dire vrai, que
votre nature s'y trouve à l'aise, vous n'êtes pas né réaliste; ne
prenez point ceci en mauvaise part; mais, je le répète, il est bon
de tout comprendre.--Faites-moi mentir, mon cher Valabrègue, écrivez
une seconde _Madame Bovary_, et vous verrez combien j'applaudirai. Je
vous pardonnerai même, mais alors seulement, la peur effroyable que
m'a faite votre réalisme; j'en suis encore tout tremblant. Lorsque
j'ai reçu votre lettre, après l'avoir lue, j'ai été pris d'une longue
rêverie. Je vais, au courant de la plume, vous dire quelles étaient mes
pensées. J'éclaircirai ainsi pour moi mes propres idées, et je jetterai
le premier plan d'une étude assez étendue que je veux faire un jour
sur la question dont je désire vous entretenir. Jugez l'idée et non la
forme, je parle comme je peux et à la hâte.
=L'ÉCRAN=
L'ÉCRAN--L'ÉCRAN ET LA CRÉATION--L'ÉCRAN NE PEUT DONNER DES IMAGES
RÉELLES
Je me permets, au début, une comparaison un peu risquée: Toute œuvre
d'art est comme une fenêtre ouverte sur la création; il y a, enchâssé
dans l'embrasure de la fenêtre, une sorte d'Écran transparent, à
travers lequel on aperçoit les objets plus ou moins déformés, souffrant
des changements plus ou moins sensibles dans leurs lignes et dans leur
couleur. Ces changements tiennent à la nature de l'Écran. On n'a plus
la création exacte et réelle, mais la création modifiée par le milieu
où passe son image.
Nous voyons la création dans une œuvre, à travers un homme, à travers
un tempérament, une personnalité. L'image qui se produit sur cet Écran
de nouvelle espèce est la reproduction des choses et des personnes
placées au delà, et cette reproduction, qui ne saurait être fidèle,
changera autant de fois qu'un nouvel Écran viendra s'interposer entre
notre œil et la création. De même, des verres de différentes couleurs
donnent aux objets des couleurs différentes; de même des lentilles,
concaves ou convexes, déforment les objets chacune dans un sens.
La réalité exacte est donc impossible dans une œuvre d'art. On dit
qu'on rabaisse ou qu'on idéalise un sujet. Au fond, même chose. Il y
a déformation de ce qui existe. Il y a mensonge. Peu importe que ce
mensonge soit en beau ou en laid. Je le répète, la déformation, le
mensonge qui se reproduisent dans ce phénomène d'optique, tiennent
évidemment à la nature de l'Écran. Pour reprendre la comparaison, si
la fenêtre était libre, les objets placés au delà apparaîtraient dans
leur réalité. Mais la fenêtre n'est pas libre et ne saurait l'être. Les
images doivent traverser un milieu, et ce milieu doit forcément les
modifier, si pur et si transparent qu'il soit. Le mot _Art_ n'est-il
pas d'ailleurs opposé au mot _Nature?_
Ainsi, tout enfantement d'une œuvre consiste en ceci: L'artiste se met
en rapport direct avec la création, la voit à sa manière, s'en laisse
pénétrer, et nous en renvoie les rayons lumineux, après les avoir,
comme le prisme, réfractés et colorés selon sa nature.
D'après cette idée, il n'y a que deux éléments à considérer: la
création et l'Écran. La création étant la même pour tous, envoyant à
tous une même image, l'Écran seul prête à l'étude et à la discussion,
ÉTUDE DE L'ÉCRAN--SA COMPOSITION
L'étude de l'Écran, voilà le grand point de controverse philosophique.
Les uns, et ils sont nombreux à notre époque, affirment que l'Écran
est tout de chair et d'os, et qu'il reproduit _matériellement_ les
images; Taine, parmi ceux-là, le considérant d'abord en lui-même, lui
donne une faculté maîtresse, puis lui fait prendre toutes les natures
possibles en le soumettant à trois grandes influences, la race, le
milieu et le moment. Les autres, sans nier tout à fait la chair et les
os, jurent que les images se reproduisent sur un Écran immatériel. Tous
les spiritualistes en sont là, Jouffroy, Maine de Biran, Cousin, etc.
Enfin, comme il faut en toute chose un juste milieu, Deschanel a écrit
ceci, dans un de ses derniers ouvrages: «Dans ce qu'on nomme les œuvres
de l'esprit, tout ne s'explique pas par l'esprit; mais aussi, à plus
forte raison, tout ne s'explique pas par la matière.» Voilà un garçon
qui ne se compromettra jamais. On ne saurait mieux dire, en ne disant
rien. Qu'est-ce que l'esprit, avant tout?
Je n'ai pas d'ailleurs à étudier en ce moment la nature de l'Écran. Peu
m'importe le mécanisme du phénomène. Ce que je désire constater, c'est
que l'image se produit, et que par une propriété mystérieuse de l'être
translucide, matériel ou immatériel, cette image lui est propre.
LES ÉCRANS DE GÉNIE--LES PETITS ÉCRANS OPAQUES
Un chef d'école est un Écran très puissant, qui donne les images avec
une grande vigueur. Une école est une troupe de petits Écrans opaques
d'un grain très grossier, qui, n'ayant pas eux-mêmes la puissance de
donner des images, prennent celle de l'Écran puissant et pur dont ils
font leur chef de file. Voici le résultat honteux d'un tel procédé.
Il sera toujours permis à un artiste de génie de nous faire voir la
création en vert, en bleu, en jaune, ou en toute autre couleur qui lui
plaira; il pourra nous transmettre les ronds par des carrés, les lignes
droites par des lignes brisées, et nous n'aurons pas à nous plaindre;
il suffira que les images reproduites aient l'harmonie et la splendeur
de la beauté. Mais ce qu'on ne saurait tolérer, c'est le barbouillage
et la déformation de parti pris. C'est le bleu, le vert ou le jaune, le
carré ou la ligne droite érigés en préceptes et en lois.
Parce que tel génie a fait subir à la nature certaines déviations dans
les contours, certains changements dans les nuances, ces déviations et
ces changements vont devenir des articles de foi! Chaque école a ceci
de monstrueux qu'elle fait mentir la nature suivant certaines règles.
Les règles sont des instruments de mensonge que l'on se passe de main
en main, reproduisant facticement et mesquinement les images fausses,
mais grandioses ou charmantes, que l'Écran de génie donnait dans toute
la naïveté et la vigueur de sa nature. Lois arbitraires, façons très
inexactes de reproduire la création, prescrites par la sottise et à la
sottise comme des moyens faciles d'arriver à toute vérité.
Les règles n'ont leur raison d'être que pour le génie, d'après les
œuvres duquel on a pu les formuler; seulement, chez ce génie, ce
n'étaient pas des règles, mais une manière personnelle de voir, un
effet naturel de l'Écran.
Les écoles ont été faites pour la médiocrité. Il est bon qu'il y ait
des règles pour ceux qui n'ont pas la force de l'audace et de la
liberté. Ce sont les écoles qui fournissent de tableaux et de statues
les hôtels particuliers et les monuments publics, qui mettent un air
à chaque chanson, qui contentent les besoins de plusieurs millions
de lecteurs; tout ceci se réduit à dire que la société a besoin d'un
certain luxe plus ou moins artistique, et que, pour satisfaire ce
besoin, les écoles fabriquent, tant bien que mal, un nombre convenu
d'artistes par année. Ces artistes exercent leur métier, et tout est
pour le mieux. Mais le génie n'est pour rien là-dedans. Il est de sa
nature de n'être d'aucune école, et d'en créer de nouvelles au besoin;
il se contente de s'interposer entre la nature et nous, et de nous
en donner naïvement les images, et on se sert de ses produits, de
sa liberté d'allures pour défendre toute originalité aux disciples.
Cent ans plus tard, un autre Écran nous donne d'autres épreuves de
l'éternelle nature; et de nouveaux disciples formulent de nouvelles
règles, ainsi de suite. Les artistes de génie naissent et grandissent
librement; les disciples les suivent à la trace. Les écoles n'ont
jamais produit un seul grand homme. Ce sont les grands hommes qui ont
produit les écoles. Celles-ci, à leur tour, nous fournissent, bon an
mal an, les quelques douzaines de manœuvres artistiques dont notre
civilisation a besoin.
(Ici, je suis obligé de laisser une lacune. Il me faudrait prouver que
les grandes règles générales, communes à tous les génies, se réduisent
au simple usage du bon sens et de l'harmonie innée. Il me suffit de
vous faire remarquer que j'entends par règle tout procédé particulier
d'une école.)
TOUS LES ÉCRANS DE GÉNIE DOIVENT ÊTRE COMPRIS, SINON AIMÉS
Tous les Écrans de génie doivent être acceptés au même titre. Dès
l'instant où la création ne peut nous être donnée avec sa couleur
vraie, ses lignes exactes, peu importe qu'on nous la donne en bleu,
en vert ou en jaune, en carré ou en circonférence. Certainement, il
est permis de préférer un Écran à un autre, mais c'est là une question
individuelle de goût et de tempérament. Je veux dire qu'au point de
vue absolu, il n'y a pas, dans l'art, de raison motivée de donner le
pas à l'Écran classique sur les Écrans romantiques et réalistes, et
réciproquement, puisque ces Écrans nous transmettent des images aussi
fausses les unes que les autres. Ils sont tous presque aussi loin de
leur idéal, la création, et, dès lors, ils doivent, pour le philosophe,
avoir des mérites égaux.
D'ailleurs, je veux, en les jugeant moi-même, racheter ce que cette
opinion peut avoir d'excessif. Mais, auparavant, j'établis nettement
que s'il m'échappe quelque épigramme, ce n'est pas à l'Écran de génie,
chef d'école, que je l'adresse, mais à l'école elle-même, qui nous rend
ridicules les beautés du maître. D'autre part, je ne donne ici que mon
opinion personnelle, et je déclare à l'avance comprendre et accepter,
malgré tout, les Écrans de génie que mon propre organisme me porte à ne
pas aimer.
(Ici, nouvelle lacune. Je sais que le commencement de ce paragraphe
ne vous convaincra pas. Vous voudrez classer les écoles et les ranger
selon un ordre de mérites. Je ne crois pas qu'on doive le faire et, en
tout cas, comme elles ont chacune leurs défauts et leurs qualités, il
faudrait mettre une délicatesse extrême dans cette classification. S'il
faut les ranger, rangeons-les suivant leur degré de vérité.)
L'ÉCRAN CLASSIQUE--L'ÉCRAN ROMANTIQUE
L'ÉCRAN RÉALISTE
L'Écran classique est une belle feuille de talc très pure et d'un
grain fin et solide, d'une blancheur laiteuse. Les images s'y
dessinent nettement, au simple trait noir. Les couleurs des objets
s'affaiblissent en en traversant la limpidité voilée, parfois s'y
effacent même tout à fait. Quant aux lignes, elles subissent une
déformation sensible, tendent toutes vers la ligne courbe ou la ligne
droite, s'amincissent, s'allongent, avec de lentes ondulations. La
création, dans ce cristal froid et peu translucide, perd toutes ses
brusqueries, toutes ses énergies vivantes et lumineuses; elle ne garde
que ses ombres et se reproduit sur la surface polie, en façon de
bas-relief. L'Écran classique est, en un mot, un verre grandissant qui
développe les lignes et arrête les couleurs au passage.
L'Écran romantique est une glace sans tain, claire, bien qu'un
peu trouble en certains endroits, et colorée des sept nuances de
l'arc-en-ciel. Non seulement elle laisse passer les couleurs, mais
elle leur donne encore plus de force; parfois elle les transforme et
les mêle. Les contours y subissent aussi des déviations; les lignes
droites tendent à s'y briser, les cercles s'y changent en triangles.
La création que nous donne cet Écran est une création tumultueuse et
agissante. Les images se reproduisent vigoureusement par larges nappes
d'ombre et de lumière. Le mensonge de la nature y est plus heurté et
plus séduisant; il n'a pas la paix, mais la vie; une vie plus intense
que la nôtre; il n'a pas le pur développement des lignes et la sobre
discrétion des couleurs, mais toute la passion du mouvement et toute la
splendeur fulgurante de soleils imaginaires. L'Écran romantique est,
en somme, un prisme, à la rétraction puissante, qui brise tout rayon
lumineux et le décompose en un spectre solaire éblouissant.
L'Écran réaliste est un simple verre à vitre, très mince, très
clair, et qui a la prétention d'être si parfaitement transparent
que les images le traversent et se reproduisent ensuite dans toute
leur réalité. Ainsi, point de changement dans les lignes ni dans les
couleurs: une reproduction exacte, franche et naïve. L'Écran réaliste
nie sa propre existence. Vraiment, c'est là un trop grand orgueil.
Quoi qu'il dise, il existe, et, dès lors, il ne peut se vanter de nous
rendre la création dans la splendide beauté de la vérité. Si clair, si
mince, si verre à vitre qu'il soit, il n'en a pas moins une couleur
propre, une épaisseur quelconque; il teint les objets, il les réfracte
tout comme un autre. D'ailleurs, je lui accorde volontiers que les
images qu'il donne sont les plus réelles; il arrive à un haut degré
de reproduction exacte. Il est certes difficile de caractériser un
Écran qui a pour qualité principale celle de n'être presque pas; je
crois, cependant, le bien juger, en disant qu'une fine poussière grise
trouble sa limpidité. Tout objet, en passant par ce milieu, y perd
de son éclat, ou, plutôt, s'y noircit légèrement. D'autre part, les
lignes y deviennent plus plantureuses, s'exagèrent, pour ainsi dire,
dans le sens de leur largeur. La vie s'y étale grassement, une vie
matérielle et un peu pesante. Somme toute, l'Écran réaliste, le dernier
qui se soit produit dans l'art contemporain, est une vitre unie, très
transparente sans être très limpide, donnant des images aussi fidèles
qu'un Écran peut en donner.
L'ÉCRAN QUE JE PRÉFÈRE
Il me reste maintenant à dire mon goût personnel, à me déclarer pour
un des trois Écrans dont je viens de parler. Comme j'ai en horreur
le métier de disciple, je ne saurais en accepter un exclusivement
et entièrement. Toutes mes sympathies, s'il faut le dire, sont pour
l'Écran réaliste; il contente ma raison, et je sens en lui des beautés
immenses de solidité et de vérité. Seulement, je le répète, je ne peux
l'accepter tel qu'il veut se présenter à moi; je ne puis admettre
qu'il nous donne des images vraies; et j'affirme qu'il doit avoir
en lui des propriétés particulières qui déforment les images, et
qui, par conséquent, font de ces images des œuvres d'art. J'accepte
d'ailleurs pleinement sa façon de procéder, qui est celle de se placer
en toute franchise devant la nature, de la rendre dans son ensemble,
sans exclusion aucune. L'œuvre d'art, ce me semble, doit embrasser
l'horizon entier.--Tout en comprenant l'Écran qui arrondit et développe
les lignes, qui éteint les couleurs, et celui qui avive les couleurs,
qui brise les lignes, je préfère l'Écran qui, serrant de plus près la
réalité, se contente de mentir juste assez pour me faire sentir un
homme dans une image de la création.
Voilà qui est fait, mon cher Valabrègue. Ce n'est pas sans peine. Je
viens de relire ma prose, et je ne sais jusqu'à quel point elle va
vous faire crier. Bien des nuances manquent; le tout est brutal et
matérialiste en diable. Je crois cependant être dans le vrai.
Je vous remercie de vos félicitations à propos de ma réussite
auprès d'Hetzel. Je pense que l'impression de mon volume commencera
prochainement. La mise en vente est toujours pour la première quinzaine
d'octobre, à moins qu'il ne survienne quelque empêchement imprévu.
En tous cas, j'ai mon traité en poche, et ce ne serait jamais qu'un
empêchement commercial.;--M. Hachette est mort, ainsi que vous l'avez
appris. Vous me demandez si cette mort ne compromet pas ma position.
En aucune manière. Je pense encore rester plusieurs années à la
librairie, pour y étendre de plus en plus le cercle de mes relations.
Enfin, désirant répondre à toutes les questions que vous me posez,
il me reste à relever cette phrase de votre lettre: «Je vous demande
si votre poème doit être réaliste.» Bien que les quelques pages que
vous venez de lire aient dû vous renseigner sur ce point, je tiens à
vous répéter formellement ici que mon poème (puisque poème il y a)
sera ce qu'il pourra être. D'ailleurs, ne vous ai-je pas déjà dit que
le pauvre enfant dort profondément dans un de mes tiroirs, et qu'il
ne s'éveillera sans doute jamais plus? J'ai besoin de marcher vite
aujourd'hui, et la rime me gênerait. Nous verrons plus tard, si la Muse
ne s'est pas fâchée, et si elle n'a pas pris quelque autre amant plus
naïf et plus tendre que moi. Je suis à la prose et m'en trouve bien.
J'ai un roman sur le métier et je pense pouvoir le publier dans un an.
Vous savez que j'ai peu de temps à moi, et que je travaille lentement.
Je ne veux pas tenter votre fidélité; mais je vous dirai tout bas que
je vous approuve d'avoir, pour quelques mois, planté là cette grande
fillette de Muse, si bête et si embarrassée de ses mains et de ses
pieds, lorsqu'elle n'est pas gracieuse et jolie à compromettre toute
vertu. Irai-je plus loin? Tâchez d'avoir, en revenant ici, un manuscrit
dans chaque main, un poème dans la gauche, un roman dans la droite; le
poème sera refusé partout et vous le garderez comme une relique au fond
de votre secrétaire, le roman sera accepté, et vous ne quitterez point
Paris la mort dans le cœur. Tant pis si la Muse se fâche et si elle me
garde rancune; je vous le dis en vérité, hors de la prose, point de
salut.--N'allez pas croire que nous nous sommes dit adieu, moi et la
vierge immortelle; mais je vous l'avouerai, il y a une grosse brouille
entre nous.--Tous les articles que vous m'enverrez me feront plaisir;
je vous connais peu comme prosateur, et je désire vous mieux connaître.
Ma lettre a-t-elle été bien méchante? Non: mon fouet, loin de déchirer,
ne sait que chatouiller les gens; il les fait rire et rien de plus.
Il est vrai que je vous ai accusé de ne pas être né réaliste. Pour un
réaliste d'hier, c'est là une bien grosse insulte. Vous me pardonnerez
mon injure, en songeant combien d'autres la prendraient pour une
louange.
Des œuvres! des œuvres!! des œuvres!!!
Tout à vous.
IV
Paris, 4 novembre 1864.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre depuis bien longtemps. Vous m'excuserez. Voici
un grand mois que mes _Contes à Ninon_ m'occupent plusieurs heures par
jour; il m'a fallu d'abord corriger les épreuves, et c'est, je vous
assure, une besogne peu agréable et très fatigante; maintenant, je
travaille à obtenir pour mon volume le plus de publicité possible, et
j'espère arriver à un splendide résultat. Dieu merci, tout est à peu
près terminé: le volume est à la brochure, mes lettres d'envoi sont
écrites, mes réclames rédigées: j'attends. Ainsi, vous la recevrez
bientôt cette œuvre de début, si faible en bien des endroits; je l'ai
tant lue de fois qu'elle me paraît détestable et que je voudrais
pouvoir l'oublier. J'ai hâte d'écrire autre chose et de profiter du peu
d'expérience que j'ai acquis pendant ces derniers mois.--Dites quelques
mots de mes _Contes_ dans un des journaux auxquels vous collaborez.
Consacrez-leur même, si vous en avez le courage, une étude de quelque
étendue; puis vous m'enverrez les numéros qui contiendront cette étude
et je connaîtrai votre opinion sur mon œuvre sans que vous ayez besoin
de me l'écrire directement.
Pardonnez-moi mon égoïsme: si je commence ma lettre en me consacrant
une page, c'est que j'avais à cœur de vous expliquer la cause de mon
silence. Certes, vous devez avoir les mains pleines d'excuses pour un
pauvre homme qui en est à son premier enfant.
Je ne répondrai pas à votre dernière lettre. J'ai trop de choses
intéressantes à vous dire pour me perdre à votre suite dans des
raisonnements sans fin. Je me plains des six pages que vous m'avez
envoyées, non que je dédaigne la discussion sérieuse et la critique
loyale, mais parce que j'aurais désiré que, sur ces six pages, quatre
au moins fussent consacrées à me donner des détails sur vous et sur
le milieu qui vous entoure. Songez quel spectacle vous offrez à
l'observateur: il y a en vous un chaos d'idées, d'où peut-être il
jaillira un monde; aujourd'hui, tout est ténèbres encore, ou, du moins,
la lumière flotte, confuse; vous tournez au vent de toutes les pensées
qui passent; vous êtes une cire molle où s'empreint chaque objet
nouveau. Contez-moi donc vos affaires, vos gestes et vos paroles, si
vous voulez m'intéresser. D'autre part, le coin perdu où vous vivez a
ses bêtises et ses joyeusetés; il doit réagir sur vous, et vous devez
réagir sur lui; c'est là une sorte de conflit qui présente pour moi un
haut intérêt. Parlez-moi donc des campagnes et des habitants de ce pays
lointain, pour peu que vous ayez le désir de me procurer une heure de
joie. Je le sais, je vous ai donné un mauvais exemple en vous adressant
deux ou trois pages de rêveries plus ou moins paradoxales; c'est me
punir rudement que de me répondre par six pages de paradoxes plus ou
moins nuageux. Jetons au feu les Écrans, et tâchons de vivre en pleine
réalité. Je vous dirai ce que je fais, ce qu'on me fait; vous m'écrirez
les pensées que vous avez, et me direz les pensées que n'ont pas les
Aixois. Ainsi, voilà qui est convenu: le moins possible de théorie et
de raisonnement; des lettres plantureuses, bourrées de faits, et par là
même intéressantes.
V
Paris, le 13 janvier 1865.
Mon cher Valabrègue,
Êtes-vous mort?
Je vous écris sous le coup d'une colère bien légitime.
Voilà plus de quatre mois que vous ne m'avez envoyé la moindre lettre.
Je vous écris en octobre, point de réponse. Je vous envoie mon volume,
point de réponse.
Vous aurais-je blessé sans le savoir? Que diable! On s'explique. On ne
laisse pas les gens en pleine mer de conjectures.
Un instant, votre frère nous a dit que vous deviez venir: «Bon! ai-je
pensé, il préfère une conversation verbale à une conversation écrite.»
Et j'ai attendu un mois avec patience.
Aujourd'hui, j'apprends que votre voyage est renvoyé à la fin de
l'année. Je ne comprends plus rien à tout ceci: j'ignore ce qui peut
vous fermer la bouche, ou plutôt vous arrêter la main. Je demande à
savoir le mot de l'énigme.
Je ne vous aurais certes pas écrit le premier, tant je suis fâché, si
je n'avais une nouvelle adresse à vous donner. Adressez-moi désormais
vos lettres: 142, boulevard Montparnasse.
Voyons, prenez la plume et répondez-moi longuement. Vous devez avoir
bien des choses à me raconter. Parlez-moi de vous et de moi. Dites-moi
ce que vous faites, ce qui vous arrive, et dites-moi quelle est
l'attitude de la ville d'Aix devant mon livre. Beaucoup de défiance
sans doute, ou même une indifférence parfaite.
Ici, les _Contes à Ninon_ marchent très bien. Plus de la moitié de la
première édition est vendue.
J'ai beaucoup de choses à vous dire; mais je ne vous les dirai pas
aujourd'hui.
Écrivez-moi longuement, je vous répondrai longuement.
Je vous serre la main en homme pressé et un peu irrité.
VI
Paris, le 6 février 1865.
Mon cher Valabrègue,
Je vous dois une lettre de quelque étendue, que je vous ai promise,
voici un mois. Je vais tâcher de m'acquitter dans un court moment de
repos.
Vous ne sauriez croire combien je suis occupé; j'ai entrepris une
telle besogne que je ne sais où donner de la tête: d'abord, j'ai, par
jour, dix heures prises à la librairie; je donne ensuite, toutes les
semaines, un article de 100 à 150 lignes au _Petit Journal_, et, tous
les quinze jours, un article de 500 à 600 lignes au _Salut public_ de
Lyon; enfin, j'ai mon roman, auquel je devrais travailler, et qui,
jusqu'ici, a dormi tranquillement au fond d'un tiroir. Vous comprenez
que je n'écris pas toute cette prose pour les beaux yeux du public; on
me paye l'article 20 francs au _Petit Journal_, et 50 à 60 francs au
_Salut public_; de sorte que je me fais environ 200 francs par mois
avec ma plume. La question argent m'a un peu décidé dans tout ceci;
mais je considère aussi le journalisme comme un levier si puissant
que je ne suis pas fâché du tout de pouvoir me produire à jour fixe
devant un nombre considérable de lecteurs. C'est cette pensée qui vous
expliquera mon entrée au _Petit Journal_. Je sais quel niveau cette
feuille occupe dans la littérature, mais je sais aussi qu'elle donne à
ses rédacteurs une popularité bien rapide. Le journal ne fait pas le
rédacteur, c'est le rédacteur qui fait le journal; si je suis bon, je
reste bon partout; le tout est de bien faire et de n'avoir pas à rougir
de son œuvre. Quant au _Salut public_, c'est un des meilleurs journaux
de province; j'y jouis d'une grande liberté et d'un espace fort
large; j'y traite des questions de haute littérature, et je suis très
satisfait d'y être entré. Tout ceci est pour arriver à un grand journal
de Paris; deux mois ne se passeront pas, je l'espère, sans que j'écrive
dans quelque feuille libérale. En ce moment, j'ai un double but, celui
de me faire connaître et d'augmenter mes rentes.
Le ciel me vienne en aide!
Vous me pardonnerez de m'être consacré deux pages, et de m'en consacrer
deux nouvelles autres.
Je suis satisfait du succès obtenu par mon livre. Il y a déjà eu
une centaine d'articles, dont vous me dites avoir lu quelques-uns.
En somme, la presse a été bienveillante: un concert d'éloges, sauf
deux ou trois notes désagréables. Et observez que ceux qui m'ont
légèrement blessé sont ceux-là même qui ont cru me chatouiller le
plus agréablement: ils n'ont pas lu mes contes, et en ont parlé très
obligeamment, mais très faussement, de sorte que leurs lecteurs ont dû
voir en moi l'être le plus fade et le plus doucereux du monde. Voilà
bien les amis. J'aurais préféré un véritable éreintement.--J'ai hâte
de publier un second volume. J'ai tout lieu de croire que ce volume
décidera presque de ma réputation. Mais j'ai si peu de temps à moi!
Si je pouvais être prêt pour le commencement de l'hiver prochain, je
serais l'homme le plus heureux de la terre.--Je suis dans cette période
de fièvre où les événements vous emportent; chaque jour, ma position
se dessins mieux; chaque jour, je fais un pas en avant. Où sont les
soirées de travail paisible, lorsque je me trouvais seul devant mon
œuvre, ignorant si elle verrait jamais le jour? Alors, je discutais
avec moi-même, j'hésitais. A présent, il me faut marcher, marcher
quand même. Que la page écrite soit bonne ou mauvaise, il faut qu'elle
paraisse. J'éprouve tout à la fois une véritable volupté à me sentir
peu à peu sortir de la foule, et une sorte d'angoisse à me demander si
j'aurai les forces nécessaires, si je pourrai me tenir debout pendant
longtemps sur le degré que j'aurai atteint. Je ne m'ennuie plus, je
vous le promets; j'attends avec impatience le jour où je me sentirai
assez fort et assez ferme pour quitter tout et me consacrer entièrement
à la littérature.
VII
Paris, le 24 septembre 1865.
Je suis rouge de honte, mon cher Valabrègue, rouge de confusion, je
vous assure. Je conviens que je n'ai aucune excuse à vous donner pour
me faire pardonner mon silence. Vous aurez l'âme clémente, et lorsque
je vous aurai dit tout ce que j'ai fait depuis que je n'ai pas causé
avec vous, vous me donnerez l'absolution, sans pénitence encore,
n'ayant pas le cœur assez dur pour condamner un travailleur qui a sué
sang et eau...
J'ai fait un roman, j'ai fait une comédie, j'ai fait quelques douzaines
d'articles. Le roman s'imprime, la comédie s'avance sournoisement vers
le cabinet d'un directeur, les articles ont paru çà et là. Je n'ai
point perdu mon temps, je vous assure, depuis les dix-huit mois que
vous avez quitté Paris. Si je ne vous donne pas de plus amples détails,
si je vous écris une petite lettre toute vide, c'est que j'espère
causer prochainement avec vous.