Vous ne connaissez pas l'Amérique! Voilà ce que ne cessent de nous
répéter sur tous les tous les Américains que nous fait rencontrer le
hasard de l'existence parisienne. Vainement prouvons-nous que nous avons
lu avec fruit les livres de Tocqueville et d'Ampère. Le premier est
vieux, et n'était pas absolument vrai, même quand il a paru. Quant au
second, utile au voyageur qui veut se borner à parcourir certaines
villes privilégiées, en formation ou en décadence, il n'apprend rien sur
la vie générale telle qu'on la comprend et qu'on la pratique, sur les
moeurs, le caractère, et ce qui peut constituer le présent et l'avenir
de la sociabilité d'un peuple.
On ne sort pas de là. Si vous insistez, vous ne tarderez pas à être
écrasé sous une avalanche d'anecdotes et de faits particuliers qui
démoliront pièce à pièce toutes les notions que vous aviez péniblement
classées dans votre esprit. C'est ce qui m'est arrivé, et voilà pourquoi
j'avertis le lecteur au moment de conter un drame américain.
Les tribus indiennes, si bien décrites par Chateaubriand, subsistent
encore sur quelques points de l'immense territoire que peuplent et
civilisent les continuateurs de Washington. Mais chaque jour voit
diminuer leur importance. De beaucoup, il ne reste plus que le nom.
Quelques autres sont réduites à un tel petit nombre d'individus qu'ils
ne valent même pas la peine d'être domptés. Le wisky en a eu raison bien
mieux encore que la poudre de guerre. C'est en vain que certains chefs
intrépides protestent contre cette destruction qui s'attaque à l'homme
adulte et par conséquent s'oppose à la reproduction et à la propagation
de l'espèce. Tout au plus parviennent-ils à se montrer dignes de leurs
ancêtres et à nous faire voir ce qu'étaient les Indiens d'autrefois.
Tel était Maha, un des plus illustres des Chérokées, au moment où l'on
conçut l'idée de relier par un chemin de fer New-York à San-Francisco et
à l'Océan Pacifique. Les exploits de guerre et de chasse de Maha étaient
célèbres dans toutes les prairies, et on ne prononçait qu'avec respect
le nom de l'Oiseau-Moqueur, ainsi que l'avaient surnommé ses
compatriotes. Il ne vit pas d'un bon oeil l'entreprise nouvelle. On
l'entendit souvent proférer des menaces contre ces empiètements qui
venaient troubler la tranquillité des solitudes et rendre plus pénible
encore l'existence précaire des Indiens. Quand ils n'étaient pas en
nombre, les travailleurs étaient, souvent interrompus par une irruption
soudaine et une attaque à main armée. On ne saura jamais le nombre exact
de ceux qui ont payé de leur vie ce rôle de pionniers de la civilisation
que nous admirons de loin. On a pu dire sans exagération que, dans
certaines solitudes, chaque traverse avait été arrosée du sang d'un
homme. La civilisation qui veut marcher à grandes guides ne s'arrête pas
pour si peu.
Maha n'en vit pas moins s'établir le chemin de fer du Pacifique, et les
wagons roulèrent de New-York à San-Francisco, et réciproquement,
emportant marchandises et voyageurs. Il en conçut un ressentiment
profond. Il ne comprenait rien à cet ouragan de feu qui bravait son
intrépidité. Mais il lui avait voué une haine farouche, une de ces
haines de sauvage qui est à peine satisfaite par la mort. Il fallait que
Maha eut raison de son ennemi ou qu'il périt.
Il résulta de cette résolution prise, une série d'embuscades plus ou
moins ingénieuses et des accidents de toute sorte dans le détail
desquels nous n'entrerons point. Les déraillements ne comptent guère
dans l'existence américaine. Toutes les routes en ce pays sc ressentent
plus ou moins de la précipitation avec laquelle elles sont construites.
Pourvu qu'elles conduisent au but, peu importe si elles n'offrant pas au
voyageur toutes les garanties qu'on rencontre sur nos belles et grandes
routes d'Europe. Sous ce rapport, le chemin du Pacifique ne pouvait
faire exception à la règle nationale. Les accidents préparés et imaginés
par Maha et les Peaux-Rouges qu'il commandait ne produisirent pas plus
d'effet qu'ils n'en auraient produit dans les environs de Baltimore et
de Boston. On fut même quelques mois à ne pas soupçonner les Indiens
d'être pour quelque chose dans les rails coupés et les traverses
enlevées. Quand on s'en aperçut, Maha reconnaissait déjà l'inutilité de
ses ruses et de ses efforts et changeait de tactique.
Avec la patience de l'Indien qui surveille toutes les habitudes de la
proie qu'il guette, Maha se mit à observer la marche des trains. Il
voulait en étudier et en surprendre le mécanisme. Car il était trop
intelligent pour n'avoir pas compris tout de suite que le monstre de feu
obéissait à une direction savante. Il devina le rôle important que
jouaient le mécanicien et le chauffeur. Et dès lors son plan fut arrêté,
un plan qui exigeait une hardiesse, une agilité, une vigueur dont les
sauvages seuls sont capables. Mais, sous ce rapport, Maha était en
fonds, il n'avait pas son pareil dans les Prairies de l'ouest.
Il ne mit personne dans sa confidence, ni parmi les anciens de sa tribu,
ni parmi ses jeunes compagnons d'aventures. Car il n'avait besoin
d'aucun secours pour mener à bien l'audacieux projet qu'il avait conçu
et profondément mûri.
Par une belle journée de juin, au moment où le soleil à son zénith
couvrait de ses feux ardents toute la plaine, Maha, que les Chérokées
appelaient l'Oiseau-Moqueur, s'embusqua donc le long des rails, dans
l'endroit le plus désert, et attendit le passage du train. Le souffle
puissant de la locomotive et les sifflets stridents ne tardèrent pas à
se faire entendre. Le convoi de San-Francisco arrivait à toute vapeur.
Pas d'autre bruit dans l'immense solitude. Le calme universel avait une
solennité qu'on n'oublie jamais quand on a été une fois dans sa vie
témoin de ce spectacle grandiose. Les animaux sauvages eux-mêmes se
reposaient dans les hautes herbes, et attendaient que le soleil eut
tempéré ses ardeurs.
Maha veillait avec confiance. Il avait examiné ses armes. Il était
certain de tenir sa vengeance.
Les premiers wagons le frôlèrent dans son embuscade. Il les laissa
passer pour mieux calculer son élan. Puis, avec une adresse qui ne
surprendra pas ceux qui ont étudié les sauvages et savent de quels tours
d'agilité ils sont capables, il sauta et se maintint sur le marchepied.
Dans les wagons, on vit passer comme un fantôme le visage richement
tatoué du chef Chérokée qui se glissait le long du convoi et arrivait
jusqu'à la locomotive. Seuls, le chauffeur et le mécanicien n'avaient
rien vu et continuaient à diriger la marche de la vapeur avec une
entière sécurité. Ils étaient en péril de mort.
L'intrépide Indien a sauté sur la machine. D'un coup de tomahawk; il
abat le chauffeur à ses pieds; d'un coup de couteau, il tue le
mécanicien. La main vengeresse est aussi rapide que l'éclair. En un clin
d'oeil les cadavres sont scalpés, et l'Oiseau-Moqueur s'élance et se
tient debout sur le tender comme un triomphateur. Il tient à la main et
brandit comme un trophée les chevelures de ses ennemis et hurle un chant
de guerre sauvage. Tous les voyageurs ont reconnu cette voix. Dans
toutes les veines court un frisson de terreur. Un marche à une mort
imminente, certaine; car le train n'a pas ralenti sa vitesse. Au
contraire, la vapeur n'étant plus contenue et dirigée déploie toute sa
vigueur. Tant que le charbon et l'eau ne feront pas défaut, on
poursuivra cette course vertigineuse.
Les stations intermédiaires sont brûlées. Pleins d'épouvante, les
aiguilleurs et les cantonniers voient passer ce train lancé avec une
vitesse insensée et ce singulier mécanicien. Chacun comprend le péril et
devine en gros ce qui est arrivé. Mais impossible de porter le moindre
secours. Il n'y faut même pas songer. On doit rester sourd aux cris de
détresse des voyageurs, dont les terribles lamentations réveillent tous
les échos des solitudes. L'Oiseau-Moqueur les entend, et il jouit de son
oeuvre. Il est heureux des larmes qu'il fait couler. Dans son coeur, il
est le plus grand des hommes, des guerriers de sa tribu. En un seul
jour; il a vengé les Peaux-Rouges de toutes les vexations, de toutes les
injustices séculaires que leur font subir les Américains.
Le drame cependant n'était pas fini. Si la situation était
singulièrement aigüe, elle allait encore le devenir davantage, par la
seule péripétie qui n'avait pu entrer dans la tête et dans les
prévoyances de l'Oiseau-Moqueur.
Comme dans tous les convois à long parcours, la société est fort mêlée
dans les wagons. Il y avait beaucoup de femmes et d'enfants. Certains
compartiments étaient même occupés par des familles entières. Quelles
tendresses déchirantes furent échangées dans ces moments suprêmes, nous
ne le dirons pas. On les devine aisément. C'est principalement devant la
mort imminente que toutes les affections du coeur se donnent libre
carrière, et l'homme civilisé est le même sous toutes les latitudes.
Parmi les passagers se trouvait un officier de la marine des États-Unis,
M. Henry Pierre, qui voyageait avec sa femme et ses deux jeunes enfants.
Ce groupe se faisait remarquer entre tous. On n'y entendait ni cris
déchirants ni malédictions. Mais les yeux laissaient échapper des larmes
silencieuses, et les mains restaient étroitement unies. Ensemble on
avait vécu; on avait été heureux, ensemble on voulait mourir. L'homme et
la femme n'avaient pas d'autre pensée. Quant aux enfants, jamais ils
n'avaient paru plus beaux, plus affectionnés à leurs parents. C'était,
réellement une famille modèle, et comme on en voit rarement en Amérique.
Le marin cependant, habitué aux luttes des grandes navigations,
cherchait dans sa tête un moyen de sortir du péril. Une étreinte plus
expressive à la main de sa femme indiqua qu'il avait trouvé. Avec une
résolution formidable, il prit un solide poignard dans son bagage
portatif, déposa un long baiser sur le front de chacun des êtres adorés,
et ouvrit la portière du wagon.
Sur le marchepied, il envoya un dernier regard à sa femme et à ses
enfants.
--C'est pour eux! dit-il simplement.
Et on le vit se glisser le long du train jusqu'à la machine. Les cris et
les lamentations avaient soudainement cessé. On avait compris qu'un
secours inespéré arrivait, qu'un homme se dévouait pour tenter le salut
de tous. Seul, sur le tender, le grand chef Chérokée n'avait pas
interrompu son chant de triomphe. Il agitait toujours les scalp du
chauffeur et du mécanicien.
Henry Pierce, son poignard à la main, a sauté sur la machine. L'Indien
l'aperçoit. Devant ce nouvel ennemi, il pousse son cri de guerre et
brandit son tomahawk. Ce n'est plus une surprise; c'est un combat corps
à corps qui s'engage, et la robuste vigueur et l'agilité de l'Américain
sont de taille à se mesurer avec celles de l'Indien. Tous les voyageurs,
penchés aux portières, essayent, de voir, et leur anxiété est facile à
comprendre. Dans les périls extrêmes, on s'accroche avec l'énergie du
désespoir à tout ce qui peut paraître une branche de salut.
L'étroit espace sur lequel se livrait la bataille n'était cependant pas
aussi favorable à l'Américain qu'à l'Oiseau-Moqueur. Les pieds du marin
avaient rencontré les cadavres du chauffeur et du mécanicien et
glissaient dans le sang. Avec son poignard, il ne pouvait atteindre son
ennemi que de très-près. L'Indien au contraire avait conservé tous ses
avantages, et son tomahawk s'abattit sur Pierce, qui tomba grièvement
blessé. En un clin d'oeil, l'Oiseau-Moqueur le scalpa, et une troisième
chevelure vint s'ajouter à celles qu'il agitait en poussant des cris
féroces de triomphe. Pour l'Indien, l'ennemi abattu était un ennemi
mort.
Il n'en était point ainsi de Pierce, heureusement. Malgré ses blessures
il vivait encore, et malgré d'atroces souffrances il conservait une
indomptable énergie. Pendant que l'Indien exhalait en vociférations
sauvages le délire de sa joie, le marin rassembla les forces qui lui
restaient, se releva brusquement, bondit, et plongea son couteau dans la
poitrine de l'Oiseau-Moqueur. Il le retourna même dans la plaie pour que
la blessure fût bien mortelle. Le cadavre du chef Chérokée tomba sur la
voie.
La mort de Maha n'était que le commencement de la délivrance. Le danger
était loin d'avoir disparu. Car le train filait toujours avec une
vitesse infernale. Aucun homme n'avait eu le courage d'imiter l'exemple
donné par Henry Pierce et de s'aventurer le long du convoi jusqu'à la
machine, il s'en fallut donc de bien peu que tout ce beau dévouement ne
fût complètement inutile. Avec une énergie qu'on ne saurait assez
admirer, Henry Pierce se traîna péniblement jusqu'à la manivelle et
renversa la vapeur.
Il était à bout de forces. A son tour il tomba sur les cadavres du
chauffeur et du mécanicien. Mais le train s'arrêta. La femme et les
enfants du brave officier de marine étaient sauvés. Les autres voyageurs
bénéficièrent du sauvetage par surcroît.
Seulement on les vit accourir avec empressement dès que toute espèce de
danger eut disparu, dès qu'on put descendre des wagons avec sécurité.
Ceux qui avaient montre l'égoïsme le plus couard ne furent pas les moins
prompts à vouloir porter des secours; il y en eut même qui avouèrent
qu'ils se hâtaient pour bien savoir ce qui s'était passé et connaître
tous les détails du drame.
Le brave Henry Pierce respirait encore; mais il n'en valait guère mieux.
C'était un homme voué à une mort certaine. Aucun secours, aucun prodige
de la thérapeutique n'aurait pu détourner ce dénouement fatal. Une
consolation suprême était pourtant réservée au grand coeur qui battait
dans cette poitrine affreusement mutilée. Pierce entendit et reconnut la
voix de ceux qu'il aimait. Il sentit leurs douces étreintes encore une
fois. Il put prendre et garder dans les siennes la main de sa femme, la
main de ses jeunes enfants. La douleur de cette famille était d'autant
plus navrante à voir qu'elle ne se trahissait pas au dehors par des cris
et des manifestations bruyantes. La mère et les enfants semblaient
craindre, par l'explosion de leurs sentiments intimes, de troubler les
derniers moments de celui qu'ils allaient perdre. Eux seuls étaient les
victimes vivantes de cette catastrophe qui a laissé une trace profonde
dans les annales du chemin de fer du Pacifique. Et eux seuls se
montrèrent dignes de cet homme courageux qui s'était volontairement
sacrifié pour le salut de tous. Henry Pierce expira deux heures après
l'arrêt du train.
Ces événements s'accomplissaient l'été dernier. Aujourd'hui c'est à
peine si, dans le vaste désert du territoire indien, on peut indiquer
avec précision le théâtre du drame.
<sc>Georges Bell.</sc>