Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--Marie Tudor.
Il existe au musée de Madrid un admirable portrait de Marie Tudor, par
Antonio Moro. Sous le bonnet, ou plutôt sous le chapeau de velours noir
relevé sur les tempes s'encadre la figure amaigrie de la reine, avec les
lèvres fines, les yeux ardents sous la paupière rougie, les pommettes
saillantes, le teint pâle de l'hydropisie, et toute la sévérité de
l'ascétisme religieux. Elle se détache froide, terrible de son cadre,
cette figure de Marie la Sanguinaire, _the bloody Mary_, comme elle se
détache de l'histoire, au milieu de ses persécutions religieuses, dans
ce fanatisme qui effraya Philippe II lui-même, son royal époux.
Pourtant c'est à cette reine, vivant d'une sorte d'exaltation pieuse
dans un Escurial anglais, qu'il a plu à l'auteur de donner un amant. A
son aise. Il me semble pourtant que s'il convient au poète de rompre en
visière avec toutes les idées reçues, il faut au moins que son oeuvre
s'empare des esprits par sa puissance, de telle sorte qu'on lui fasse
crédit de ses erreurs et qu'il ne vienne pas en pensée de les relever.
Eh bien! Marie Tudor est à coup sûr un des drames les moins heureux du
poète. Je ne m'inquiète pas de sa portée politique, je ne me demande pas
où tendent ces visées de l'auteur, qui de parti-pris traîne une reine
devant le mépris public, en lui faisant proclamer impudemment devant une
cour Fabiano Fabiani pour son amant, qui prend toute l'Angleterre à
témoin de cette honte, en lui demandant de s'associer à sa vengeance.
Qu'importe que reine elle se déshonore publiquement, que femme elle
livre à tous l'aveu de ses lâchetés, que chrétienne elle se parjure, la
main étendue sur la couronne royale et sur les saints évangiles, qu'elle
mente aux serments faits à la mémoire de son père; c'est une tête
couronnée qu'on jette au mépris de la foule, comme le poète lui a jeté
et Charles-Quint, et François Ier, et Louis XIII, et Richelieu, c'est un
système, je n'ai pas à m'en préoccuper. L'affaire est entre le public et
Victor Hugo. Moyennant quelques galanteries du poète à son peuple, ils
s'entendront bien ensemble. Mais ce qui est plus important pour moi,
simple spectateur d'une action dramatique, c'est que la pièce ne
m'intéresse pas.
Chose étrange! Le drame est rempli de terreurs par les nuits sombres aux
bords de la Tamise, par les colères terribles d'une reine, par la
présence du bourreau, par l'appareil funèbre des chapelles ardentes, des
tentures des tombeaux; il est assombri par les coups de canon, éclairé
par l'incendie des villes, et pourtant l'âme reste froide devant cet
immense déploiement de terreurs. Elle voit passer ce spectacle sans
s'émouvoir, sans se passionner. Une curiosité pourtant s'empare de vous
au milieu de tout ce récit lugubre: Comment ce puissant esprit
viendra-t-il à bout d'une telle oeuvre! car Victor Hugo est un maître
par la force et par l'audace; comment s'achèvera un tel édifice?
L'esprit est donc en éveil; quant à l'âme, je le répète, elle est bien à
son aise; cela ne la regarde pas. La raison en est simple: c'est que
Victor Hugo est théâtral et n'est pas dramatique. Il y a un grand
souffle dans le poète qui anime de sa puissante parole une action mise
en scène, qui agite au gré de son lyrisme tous les personnages; toujours
brillant, toujours sonore, avec l'appareil extérieur du génie.
Shakespeare si vous voulez, mais sans passions, le Shakespeare de la
phrase.
J'écoutais l'autre soir cette Marie Tudor; un acte tout entier se passe
à mettre en dehors la violence de la reine. Un homme aimé l'a trahie, sa
vengeance sera terrible. Il lui faut le grand jour pour l'éclairer, la
multitude pour témoin, il lui faut la menace à pleins poumons, l'insulte
sans réserve, l'insulte jusqu'à la grossièreté, le reproche avec tous
les mépris, l'humiliation, l'abaissement de l'amant, dût la dignité de
la reine tomber avec la tête du favori: «Tu te dis allié à la famille
espagnole de Pénalvar, mais ce n'est pas vrai, tu n'es qu'un mauvais
Italien, rien! moins que rien! fils d'un chaussetier du village de
Larino!--Oui, messieurs, fils d'un chaussetier! Je le savais et je ne le
disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme
quand il me parlait de sa noblesse!» Ce n'est pas assez de toutes ces
invectives, il faut que cet homme tombe à genoux devant tous, qu'on le
déshonore aux pieds du trône, que la reine le voie face à face avec le
bourreau. Et quand l'effet de cet acte sera perdu par son exagération
même, la reine se reprendra d'amour pour Fabiano Fabiani. C'est le coeur
de la femme. Racine l'avait dit tout entier dans un seul vers
d'_Hermione_:
«S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.»
Mais Victor Hugo n'a pas le génie sobre et puissant de Racine, il se
perd dans la déclamation, il frappe fort, il ne frappe pas juste, si
bien que ce personnage de _Marie Tudor_, renouvelé d'_Hermione_, nous
laisse absolument froids, par cela seul qu'en l'exagérant le poète l'a
rendu faux dans le vrai.
Voilà pourquoi ce drame de _Marie Tudor_ a eu si peu de succès à son
début et pourquoi le public d'aujourd'hui ne me semble pas disposé à
casser le jugement du passé. A défaut de Marie Tudor, les personnages
qui gravitent autour de la reine ont-ils du moins un intérêt? Aucun, ce
n'est pas à coup sûr Fabiano Fabiani qui m'attache. Ce que la reine en
dit me dégoûterait complètement de ce gentilhomme, fils d'un chaussetier
du village de Larino. Jane est une fille perdue que son repentir et son
amour tardif pour Gilbert ne rachète guère; quant à Gilbert, cet homme
qui ment pour la reine quand elle en a besoin, le droit de sa vengeance
ne le justifie pas de toutes ces lâchetés. Tout cela compose donc un
ensemble de gredins peu sympathiques, et je ne m'étonne donc plus de
l'accueil que le public fit, il y a quelque quarante ans, à _Marie
Tudor._
La pièce devait être merveilleusement jouée en cette année 1833, où elle
parut pour la première fois. Je vois sur la liste des acteurs les noms
de Mlle Georges, de Lockroy, de Chilly, de Provost. Il y a là de grands
souvenirs; mais il ne faut pas que ce passé nous rende injustes, et j'ai
applaudi pour ma part, et très-chaleureusement, aux interprètes
d'aujourd'hui. J'ai trouvé dans Mme Marie Laurent une voix pleine de
passion et d'éclat, une grande puissance dramatique. Elle a eu des
accents véritablement beaux. Simon Renard est fort bien joué par
Taillade. Dumaine rend en acteur intelligent le rôle de Gilbert. Mlle
Dica Petit a eu le plus chaleureux succès dans la dernière scène du
quatrième acte, et Frederick Lemaitre a joué le personnage du juif avec
cette perfection qui caractérise ce maître comédien. La voix s'est
affaiblie, c'est vrai; l'âge, le grand âge est venu, mais le talent est
toujours là. Comme cela est dit, phrasé, mis en scène, et quels accents
encore dans cette voix qui s'éteint!
Le théâtre des Variétés a pris _la Vie parisienne_ au répertoire du
Palais-Royal. Il m'a semblé que le public trouvait quelques rides à
cette gaieté qui nous fit si gais il y a quelques années. Vraiment, il
fallait s'y attendre. Si la pièce a vieilli c'est que nous avons vieilli
nous-mêmes; ce n'est pas à nous qu'il faut demander notre opinion sur
elle, nous serions injustes, c'est à la génération qui a pris nos
stalles au théâtre. Elle s'amuse encore de ce qui nous amusait. Tout est
bien; et voilà _la Vie parisienne_ lancée comme autrefois dans un succès
rajeuni.
<sc>M. Savigny.</sc>
Fureur: _Lèvres de Feu!!_ valse; _Peau de satin_, polka de Klein.