COURRIER DE PARIS

Théophile Gautier se plaignait de ce qu'on fabriquât trop de

paysagistes. «Si ça continue, disait-il, on en verra autant que de

bacheliers.» Il montrait du doigt un des travers du temps, mais sans

espérer qu'on se corrigerait. En France, on sait tout faire, excepté un

effort d'esprit poussant à contrecarrer la mode. Or, le vent est au

paysage, rien qu'à ça. Le tableau d'histoire, la marine, le portrait, le

tableau de genre, autant de spécialités qui s'envolent à tire-d'ailes.

La chose est tellement visible qu'elle n'aurait pas besoin de

démonstration.

Pour aider encore à ce mouvement, Troyon, avant de mourir, où sa vieille

bonne femme de mère, depuis sa mort, je ne sais lequel, a songé à

laisser par testament un prix de douze cents francs pour un concours

annuel, une manière d'élever des paysagistes à la brochette. Aux termes

de l'acte, les concurrents doivent être âgés de moins de trente ans.

Excellente clause. Prenez-les au moment où ils viennent de rompre leurs

lisières; qu'ils soient donc jeunes le plus possible, ce sera pour le

mieux. Il n'y a rien de tel que des yeux de vingt ans pour étudier la

nature dans l'éclosion de son éternelle jeunesse. Mais pourquoi avoir

voulu que le programme du concours fût expressément réglé par

l'Institut. Est-ce que l'Institut voit clair?

«Un étang, dans une vallée boisée, après l'orage. Animaux au choix.» Tel

est le programme Troyon pour 1873. Ces drôles de maîtres du quai Gonti

ont voulu mettre de tout dans cette petite affaire; c'est une malignité

de vieillards. Un bouquet d'arbres et un ciel du matin ou du soir

auraient suffi. Non, il a fallu une espèce d'assiette assortie, une

mosaïque des champs, une julienne. Mais ils ont été compris tout de

même. Vingt-neuf élèves ont donc envoyé au palais des Beaux-Arts chacun

un étang, une vallée, un bois et un orage. Ceux-là ont ajouté des

moutons, ceux-là des boeufs couchés dans l'herbe. Une chose étonne,

c'est qu'il n'y en ait eu que vingt-neuf et pas cent et même cent

cinquante.

Il va sans dire que plus d'une de ces pages donne des promesses de

talent. Toutefois disons que la formule de l'Institut: _Animaux au

choix_, a quelque peu égaré l'imagination des concurrents. Ainsi il en

est un que je ne veux pas indiquer autrement qui, s'étant proposé de

faire une flottille de canards barbotant dans l'eau, nous montre trois

de ces volatiles portant des lunettes bleues. Un de nos confrères en

chronique, se trouvant là, nous disait: «Comment ces messieurs de

l'Institut n'ont-ils pas pris cela pour une personnalité?»

Samedi dernier, à l'hôtel des Commissaires-Priseurs, on a mis en vente

ce qui restait du mobilier d'Henri Rochefort. Si effacée que soit

aujourd'hui la personnalité naguère encore si bruyante de l'auteur de la

_Lanterne_, on se rappelle pourtant qu'il a été un des plus intrépides

amateurs du bric-à-brac. Tout l'or qui sortait de son écritoire s'en

allait en fantaisies d'art ou en antiquailles. C'est ce qui explique

comment il ne lui est presque rien resté des grosses sommes que lui a

rapportées le débit de son pamphlet. Le triste drame de la Commune fini

de la manière que vous savez, lui parti pour Nouméa, il a fallu se

défaire des bibelots que cet autre Masaniello avait accumulés chez lui.

Une première journée, tambourinée avec soin à travers la ville, suivant

l'usage, a amené les acheteurs par centaines. Pour la vente de samedi,

ça été autre chose. On n'avait fait la dépense d'aucune affiche. C'était

tout ce qu'il vous plaira d'imaginer d'étouffé: une vente à huis clos ou

encore un feu d'artifice tiré au fond d'une cave.

Il en est résulté qu'il ne se trouvait devant le bâton du

commissaire-priseur que peu d'acheteurs, des pingres, un groupe de ces

Auvergnats aux doigts crochus qui font métier de s'enrichir avec les

épaves du monde élégant ou des artistes. Ils étaient donc là une

trentaine au plus, hommes et femmes, tous crasseux, tous pelotonnés près

du butin. Pendant la vente, ils échangeaient entre eux l'argot de la rue

de Lappe, une grammaire qui sent les vieux chiffons et la vieille

ferraille. En fin de compte, ils se sont partagé à vil prix ce restant

du luxe d'un jour, car, il faut le répéter, par suite du silence des

affiches ou parce que le vrai monde de la rue Drouot est encore hors des

murs, on ne voyait par là pas un seul amateur.

Les amis d'Henri Rochefort lui connaissaient une terre cuite d'un style

fort original, le _Don Quichotte_ de Lepère. Ce morceau a été adjugé 63

francs. Tout près de cette figurine, on voyait un chef-d'oeuvre en

bronze, une _Diane de Poitiers_, de Pradier, étude historique qui vaudra

100,000 francs dans vingt ans. Adjugée pour 62 francs, la _Diane_ de

Pradier!

--Choichante-deux francs, cha n'est pas trop cher_, disait l'acquéreur

avec un gros rire, _mais par chuite de la guerre, on a doublé les

droits, chongez-y!_

Est venu le tour d'une jolie commode Louis XV, vrai meuble de petite

maîtresse ou de gommeuse à la mode, si vous voulez. En raison de sa

naissance et de ses fréquentations, Henri Rochefort avait des goûts

d'aristocrate. Ces hommes et ces femmes de la Charabie pétrée qui

guettaient leur proie aimaient bien mieux pousser les enchères pour la

commode que pour les statuettes. Le meuble a fait 300 francs. Il valait

mille francs, au bas mot, vu les jours de rigidité Spartiate où nous

sommes; en d'autres temps, quinze cents francs ne l'eussent pas payé

trop cher.

La même observation peut être faite pour un bahut en bois de rose, 200

francs, d'abord; puis pour quatre chaises en tapisserie ancienne et pour

un fauteuil, 288 francs.--Ce fauteuil, nos gracieux Auvergnats

l'essayaient; ils s'asseyaient entre ses bras les uns après les autres;

ils le touchaient; ils avaient l'air de l'ausculter.--Ce lot, à une

époque, avait coûté douze cents francs.--Tout cela n'était encore qu'une

sorte de préface. Ce qui passait pour avoir le plus de prix, c'était le

lit du transporté, une merveille, en effet. Ce lit, en bois de fer,

style François 1er, et qui avait coûté deux mille francs, n'a pu se

vendre que 461 francs, et 500 francs avec les rideaux de soie rouge.

Bref, le produit n'a pas dépassé la somme de cinq mille francs. Bonne

journée pour les Auvergnats.

Une lettre encadrée de noir nous a appris, il y a quelques jours, la

mort fort inattendue d'une jeune personne de vingt ans; Mlle Stéphanie

Proudhon a succombé, à Passy, à une maladie de poitrine. Trois cents

amis du publiciste ont entouré ce cercueil, le jour des obsèques, et

j'ai eu le regret très-vif de ne pouvoir me mêler à eux.--P. L. Proudhon

a eu quatre filles; trois ont cessé de vivre. Une seule demeure,

très-vive, à la vérité, ayant toutes les apparences de la santé. J'ai

nommé Mlle Catherine Proudhon, celle qui, étant enfant, servait déjà de

secrétaire intime à son père.

Peut-être se rappelle-t-on que, pendant la maladie qui l'a emporté,

Sainte-Beuve a préparé un volume, très-remarquable, sur le brillant et

terrible auteur des _Confessions d'un Révolutionnaire_. Pour faire un

pendant à ces révélations sur son père, Mlle Catherine Proudhon, aidée

de sa mère et de quelques amis, rassemble à grand'peine les lettres si

nombreuses et si originales qui composeront la Correspondance de

l'ancien imprimeur de Besançon. Nul ne se sera autant prodigué que cet

homme dont on a tant parlé et qu'on connaît si peu. J'ai voulu donner

moi-même une preuve de sa facilité à écrire des lettres en publiant une

petite plaquette sous ce titre: _P. J. Proudhon et l'Écuyère de

l'Hippodrome_. Il existe assurément, à travers le monde, mille ou douze

cents lettres de cet écrivain, toujours clair comme Voltaire, toujours

paradoxal comme Denis Diderot, toujours instructif comme H. de Balzac.

Parmi ceux auxquels P. J. Proudhon a le plus écrit, on cite plus d'un

personnage. Il y a d'abord eu Napoléon III, à qui l'auteur de _La

Révolution démontrée par le 2 décembre_ a dû s'adresser deux fois pour

faire lever la prohibition qui pesait sur son livre. Il a aussi écrit

plusieurs fois au prince Napoléon Jérôme. Les intimes tels que MM.

Darimon, Charles-Edmond, Georges Duchêne et le colonel Langlois ont, de

même que les frères Garnier, de quoi faire un volume; le pauvre Gustave

Chaudey, le même qui a été assassiné par les hommes de la Commune,

n'avait pas moins de cent cinquante lettres. Il y en a aussi de fort

remarquables entre les mains de M. Charles Beslay, ce vieillard,

aujourd'hui proscrit, qui après la révolution du 18 mars, a préservé de

l'incendie la Banque de France, ses titres et ses trésors.

Les plus intéressantes, les plus familières, celles dans lesquelles le

paysan de la Franche-Comté exprime peut-être le plus et le mieux ce

qu'il veut dire, ont été écrites à M. Auguste-Abraham Rolland, ancien

représentant de Saône-et-Loire, le spirituel traducteur de la

correspondance de la princesse Palatine. Il m'a été donné de prendre

connaissance de ces confidences; ce sont de véritables _Mémoires

intimes_, comparables, par exemple, aux lettres de Diderot à Mlle

Roland. Dans ces épîtres, écrites sans aucun apprêt, P. J. Proudhon fait

défiler à peu près tous les contemporains sous ses yeux. Dieu sait tout

ce qu'il y a de malice et de vérité dans les mille et un petits

portraits à main courante qu'il trace là-dedans!

Parmi ces lettres, il en est une, fort étendue, qui produit plus

d'impression encore que les autres. Elle a trait à un fait qui s'est

passé dans la famille même de l'auteur. La chose est doublement curieuse

par les contrastes et par les rapprochements qu'elle fournit. Ce qui se

passe en ce moment même lui donne, ce me semble, un très-grand attrait

d'actualité. En 1850, par suite de la publication d'un article de

journal, P. J. Proudhon était enfermé à Sainte-Pélagie. Il épousa alors

dans sa prison Mlle Piégard, fille d'un ancien héraut d'armes de la cour

du roi Charles X. Ce dernier, fort excellent homme, légitimiste sincère,

mais s'occupant peu de politique, recevait une modique pension de

l'ancienne liste civile (je parle, bien entendu, de la liste civile des

Bourbons de la branche aînée). Un moment vint où les ressources de ce

réservoir manquant, ce vétéran du palais des Tuileries dut avoir recours

à la cassette du comte de Chambord pour vivre. En une telle extrémité,

il pria son gendre de lui servir de secrétaire, et, en effet, P. J.

Proudhon rédigea pour lui la supplique, qui fut envoyée à Froshdorf. Un

peu plus tard, le brouillon de cette pièce, de la main de P. J.

Proudhon, fut trouvé, et républicains et royalistes à l'envi accusèrent

le publiciste d'entretenir des intelligences avec Henri V. C'est pour

repousser cette supposition que le publiciste a écrit la lettre si

éloquente à laquelle je fais allusion et dont voici un fragment:

«Cher ami, mon beau-père a été, pendant quarante années, le serviteur

des Bourbons.

«Vieux, infirme, n'ayant pas de pain, il a cru devoir s'adresser au

prince dont il a servi les aïeux. N'est-ce pas une règle d'agir ainsi?

Mais, au moment de faire sa demande, le vieux Piégard a vu que sa main

débile, presque paralysée, n'avait plus la force de tenir une plume, et

il a naturellement demandé à moi, son gendre, de rédiger sa demande. Il

a dicté, j'ai écrit. Il envoyait un placet au comte de Chambord.

Ecrivant pour lui, j'ai fait le travail graphique. Voilà tout mon

crime.»

Ce n'est là, je le répète, qu'un démembrement fort décousu et incolore.

Toute cette protestation est d'un beau mouvement et d'un grand

style.--On espère que ce morceau et mille autres feront partie de la

_Correspondance_ dont s'occupe la dernière des Filles de l'auteur,

_Correspondance_ à laquelle, je le répète, le livre posthume de

Sainte-Beuve a si bien servi de prélude.

Nous sommes en pleine chasse tout le long du pays.

A ce sujet, il court beaucoup de racontars.

En voici un que nous avons entendu débiter par un Nemrod qui arrive de

Normandie.

Du côté de Bayeux, un villageois avait promis à son curé de lui envoyer

un lièvre, le jour même de l'ouverture de la chasse.

A une semaine de là, le bon curé rencontre le rustre:

--Eh bien, mon garçon, lui dit-il, et ce lièvre?

--Comment, moussieu le curai, est-ce que vo ne l'avais poin encore?

--Non.

--Ah! mais, je n'en reviens point.

--Comment cela?

--Pardine, aussitôt que j'l'ai vu pas bien loin de nout' farme, j'y ai

dit: «Va-t-en vite chez moussieu l'curai.» Et i n'y a point étai,

l'grigou? C'est point bien d'sa part, savais-vous!

Le narrateur ajoutait:

--Le bon curé rit encore aux larmes en racontant cette pyramidale

naïveté de son paroissien.

Quant à nous, nous pensons que le narrateur et le curé sont encore bons

enfants s'ils croient que les paysans d'aujourd'hui ont cette

naïveté-là.

Il n'y a pas eu de prix pour le concours Troyon.--Tout le monde s'y

attendait bien.

<sc>Philibert Audebrand.</sc>

[Illustration: BAZAINE. D'après la photographie de M. Maunoury.]

[Illustration: VOYAGE DE VICTOR-EMMANUEL EN ALLEMAGNE.--Promenade de

Leurs Majestés le roi d'Italie et l'empereur d'Autriche sur le lac de

Laxenburg.]

L'Illustration, No. 1597, 4 octobre 1873 · 第 4 / 26 题