Ou est toujours sans renseignements précis sur l'état des négociations
fusionnistes. La mission de MM. de Suguy et Merveilleux-Duvignaux à
Froshdorf ne paraît pas avoir eu tous les résultats que la dépêche du
_Times_, mentionnée dans notre dernier bulletin, pouvait lui faire
attribuer, ou du moins rien de positif n'a transpiré sur les résolutions
prises par le comité légitimiste dont font partie les deux honorables
députés.
Plusieurs journaux bien placés pour être exactement renseignés assurent
même que MM. de Suguy et Duvignaux n'avaient reçu aucune délégation et
n'étaient porteurs d'aucun programme, qu'ils n'ont été faire à Froshdorf
qu'un échange d'impressions et d'opinions. Faut-il attribuer toute cette
obscurité à un parti pris de discrétion jusqu'au jour décisif de
l'action ou bien à un embarras inavoué venant de ce qu'en réalité les
difficultés pendantes ne sont pas encore résolues? En attendant
l'explication de ce mystère, un journal de Montpellier, l'_Union
nationale_, a livré à la publicité une lettre écrite par M. le comte de
Chambord à M. le vicomte de Rodez-Bénévent, député de l'Hérault, et qui
est ainsi conçue:
«Froshdorf, le 19 septembre 1873.
«Le sentiment qu'on éprouve, mon cher vicomte, en lisant les détails que
vous me donnez sur la propagande révolutionnaire dans votre province,
est un sentiment de tristesse; on ne saurait descendre plus bas pour
trouver des armes contre nous, et rien n'est moins digne de l'esprit
français.
«En être réduit en 1873 à évoquer le fantôme de la dîme, des droits
féodaux, de l'intolérance religieuse, de la persécution contre nos
frères séparés; que vous dirais-je encore? de la guerre follement
entreprise dans des conditions impossibles, du gouvernement des prêtres,
de la prédominance de classes privilégiées! Vous avouerez qu'on ne peut
pas répondre sérieusement à des choses si peu sérieuses. A quels
mensonges la mauvaise foi n'a-t-elle pas recours lorsqu'il s'agit
d'exploiter la crédulité publique? Je sais bien qu'il n'est pas toujours
facile, en face de ces indignes manoeuvres, de conserver son sang-froid;
mais comptez sur le bon sens de vos intelligentes populations pour faire
justice de pareilles sottises. Appliquez-vous surtout à faire appel au
dévouement de tous les honnêtes gens sur le terrain de la reconstitution
sociale. Vous savez que je ne suis point un parti, et que je ne veux pas
revenir pour régner par un parti: j'ai besoin du concours de tous, et
tous ont besoin de moi.
«Quant à la réconciliation si loyalement accomplie dans la maison de
France, dites à ceux qui cherchent à dénaturer ce grand acte que tout ce
qui s'est fait le 5 août a été bien fait, dans l'unique but de rendre à
la France son rang, et dans les plus chers intérêts de sa prospérité, de
sa gloire et de sa grandeur.
«Comptez, mon cher Rodez, sur toute ma gratitude et ma constante
affection.
«Henri.»
Cette lettre ne contient, on le voit, que des réponses assez vagues aux
griefs les plus exagérés et les moins sérieux dont les tentatives de
restauration monarchique puissent être l'objet; elle ne contient aucune
déclaration précise sur les véritables difficultés de la situation,
telles que la question du drapeau et celle du pacte constitutionnel.
Quoi qu'il en soit, il y a un curieux rapprochement à faire entre sa
teneur et le texte du discours prononcé il y a quelques jours par M. le
duc de Broglie au comice agricole, de Bernay: voici comment s'exprimait
l'honorable vice-président du Conseil dans une péroraison où il
s'attache, à son tour, à répondre aux insinuations que signale la lettre
qu'on vient de lire:
«Enfin, même à l'intérieur, et dans nos discordes civiles, le
cultivateur français est le vrai soldat de l'ordre public. Ce modeste
cultivateur, maître le plus souvent de son domaine restreint, ne
reconnaissant dans l'usage de la propriété, qu'il a payée de ses sueurs,
d'autre supérieur que Dieu et la loi, intéressé ainsi plus que personne
au maintien de la paix sociale, en est le défenseur né et naturel.
«Je n'ai pas hésité à dire, l'an dernier, dans l'occasion que je
rappelais tout à l'heure, que, pour la bonne défense de la société
contre les passions qui la menacent dans l'Europe entière, je préférais
cette armée de soldats de l'ordre répandue ainsi sur tout le territoire,
même à ces grands propriétaires, comme on en voit dans des pays voisins,
qui, détenant le sol presque à eux seuls, demeurent isolés au milieu
d'une multitude indifférente à la conservation de biens dont elle n'a
pas sa part.
«Ce que j'ai dit, je le répète encore; mais laissez-moi y joindre un
avis que permettront à une vieille amitié les représentants éclairés de
cette classe agricole qui m'entendent.
«Tout cela n'est vrai qu'à une condition: c'est qu'ils sauront résister
aux conseils perfides des factions qui s'efforcent de les alarmer sur le
maintien de ces droits désormais acquis et inébranlables; c'est qu'ils
ne croient pas, comme on s'efforce dans l'ombre de le leur souffler à
l'oreille, qu'il y ait quelqu'un en France assez insensé pour rêver de
les priver du libre usage de ces droits qu'ils tiennent du labeur de
leurs pères et de toute la suite de notre histoire.
«Cela n'est pas, cela ne sera jamais: ces chimères ridicules et ces
craintes sans fondement ne sont pas dignes d'arrêter un instant le bon
sens pratique et sur de nos cultivateurs normands.
«Ils savent, ils sentent que l'état social de la France moderne, oeuvre
des siècles, est aussi indestructible que les fondements du sol qui les
porte, et qu'on ne peut pas plus s'y attaquer avec succès qu'on ne peut
altérer la qualité de l'air que nous respirons. Aucun homme, aucun parti
n'y pourrait songer.
«C'est dans l'enceinte, si j'ose ainsi parler, dans les limites de cet
état social, dont personne ne peut sortir, que vont se débattre toutes
les questions politiques que nous avons à résoudre. Nos populations le
savent, et elles attendent avec confiance, sous l'égide du loyal soldat
qui nous gouverne, les institutions que leur donnera la décision
souveraine de l'Assemblée nationale.»
Quant à la question de savoir comment se posera devant l'Assemblée le
projet de restauration et combien de voix il réunirait, on en est plus
que jamais réduit aux conjectures, malgré les affirmations des
enthousiastes, qui assurent que la majorité est sûre d'elle-même.
L'_Indépendance belge_ publiait récemment une statistique des députés
disposés à voter en faveur de la monarchie ou de la république et
classait, dans ce tableau, parmi les _incertains_, M. E. Féray, député
de Seine-et-Oise. M. E. Féray a tout aussitôt protesté avec énergie en
déclarant que son vote restait acquis au maintien de la république
conservatrice, comme le seul gouvernement capable, selon lui, de donner
à la France la sécurité à l'intérieur, sans inquiéter les puissances
étrangères. D'autre part, la communauté d'attitude entre les
républicains et le bonapartisme, parait assurée, bien qu'elle ait failli
être compromise par une démarche imprudente dont l'éclat à visiblement
embarrassé les organes de ce dernier parti. Nous voulons parler de la
lettre écrite par le prince Napoléon au rédacteur en chef d'un journal
radical, l'_Avenir national_, en réponse à une sorte de manifeste publié
par ce journal et tendant à réunir en un seul faisceau, sous le drapeau
tricolore, tous les partis ayant pris leur origine dans la Révolution
française, dans le but de s'opposer de concert aux tentatives des
royalistes. Le manifeste concluait en offrant au prince Napoléon la
direction de cette ligue et était suivi de l'acceptation du prince,
formulée en ces termes:
«Paris, le 26 septembre 1873.
«Messieurs,
«La franchise, l'imprévu de votre démarche me forcent à une réponse
brève; elle m'est dictée par les opinions de toute ma vie.
«En face de la gravité, de la publicité de votre lettre, je ne dois pas
garder le silence.
«Le devoir de tout citoyen, à l'heure grave où nous sommes, est de ne
pas sortir de la cité en péril comme les neutres de l'antiquité. Non, je
ne suis pas neutre et je ne déserterai pas la lutte.
«Je ne puis parler qu'en mon nom; mais comment croire que ceux dont les
coeurs vibrent au nom de Napoléon me désapprouvent!!
«L'alliance de la démocratie populaire et des Napoléons a été le but que
j'ai poursuivi dans tous les actes de ma vie politique. Soutenons notre
drapeau en face des menaces du drapeau blanc, étranger à notre France
moderne et que le prétendant ne saurait abandonner que par un compromis
et un sacrifice fait aux habiles de son parti.--Que vaudrait d'ailleurs
cette concession de la dernière heure? Le règne des Bourbons ne saurait
être que le triomphe d'une politique réactionnaire, cléricale et
antipopulaire. Le drapeau de la Révolution abrite seul depuis près d'un
siècle le génie, la gloire et les douleurs de la France; c'est lui qui
doit nous guider vers un avenir vraiment démocratique.
«Entre tous les défenseurs de la souveraineté du peuple, beaucoup
diffèrent sur les moyens de l'appliquer; mais une entente commune, à
l'heure actuelle, sur le principe même de cette souveraineté, est
nécessaire et patriotique. Nous tous, citoyens de la société moderne,
nous devons chercher à établir, par le suffrage universel, la vraie
liberté basée sur les réformes qui sont la condition du salut de la
France.
«Oui, il faut oublier les dissentiments, les attaques, les luttes, les
souffrances réciproques, les insultes même, pour affirmer le principe de
la souveraineté nationale, en dehors duquel il n'y a que dangers,
discorde et nouveaux désastres. Soyons unis pour déjouer des tentatives
funestes, et formons ainsi la Sainte-Alliance des patriotes.
«Napoléon (Jérôme).»
Désavoué avec énergie, dès le lendemain de sa publication, par les
journaux républicains de toutes les nuances, le programme de l'_Avenir
national_ n'a pas été mieux accueilli par les feuilles bonapartistes.
Toutefois, ces dernières se sont donné le temps de la réflexion, et
c'est le surlendemain seulement qu'elles ont déclaré que le prince
Napoléon devait seul être rendu responsable du «très-regrettable
scandale» causé par lui, et que si la force des circonstances obligeait
les partisans de l'appel au peuple à se séparer de la majorité du 24
mai, ce serait peut-être pour suivre une marche parallèle à celle des
républicains, mais non pour conclure avec eux une alliance qu'ils
repoussent avec horreur.