Dès le point du jour, les accès de la cathédrale de Sainte-Claire

étaient encombrés par une effroyable affluence de peuple. Les parents de

saint Janvier, les descendants de la vieille femme que l'aveugle

rencontra dans le forum de Vulcano recueillant le sang du saint dans des

fioles, avaient pris leurs places dans le choeur, non pour activer le

miracle, comme c'est leur habitude, mais pour l'empêcher, si c'était

possible. La cathédrale était déjà pleine et dégorgeait dans la rue.

Toute la nuit, les cloches avaient sonné à pleine volée. On eût dit

qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles

carillonnaient, isolées les unes des autres, dans une indépendance tout

individuelle.

Championnet avait donné l'ordre que pas une cloche ne dormît cette

nuit-là. Il fallait non-seulement que Naples, mais que toutes les

villes, tous les villages, toutes les populations environnantes fussent

avertis que saint Janvier était mis en demeure de faire son miracle.

Aussi, dès le point du jour, les principales rues de Naples

apparurent-elles comme des canaux roulant des fleuves d'hommes, de

femmes et d'enfants. Toute cette foule se dirigeait vers l'archevêché

pour prendre sa place à la procession qui, à sept heures du matin,

devait se mettre en route, de l'archevêché à la cathédrale.

En même temps, par toutes les portes de la ville, entraient les pêcheurs

de Castellamare et de Sorrente, les corailleurs de Torre-del-Greco, les

marchands de macaroni de Portici, les jardiniers de Pouzzoles et de

Baïa, enfin les femmes de Procida, d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans

leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée,

bruyante, dorée, passait de temps en temps une vieille femme aux cheveux

gris et épars, pareille à la sibylle de Cumes, criant plus haut,

gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans

s'inquiéter des coups qu'elle donnait, entourée, au reste, sur tout son

chemin, de respect et de vénération. C'était quelque parente de saint

Janvier en retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pour prendre, à

la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, la place qui lui

appartenait de droit.

Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit se faire à sa date,

la procession met un jour pour se rendre de l'archevêché à la

cathédrale; les rues sont tellement encombrées, qu'il lui faut quatorze

ou quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomètre.

Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en route, de

s'arrêter aux portes des cafés et des cabarets, de faire trois pas en

avant et un en arrière, comme les pèlerins qui ont fait un voeu. Une

double haie de soldats républicains s'étendait de l'archevêché à

Sainte-Claire, dégageant le passage, dissipant les groupes, faisant

disparaître enfin tout obstacle que la procession pouvait rencontrer.

Seulement, ils avaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs

dans le canon de leur fusil.

Et, en effet, la procession devait faire en soixante minutes le trajet

qu'elle fait ordinairement en quinze heures.

A sept heures précises, Salvato et sa compagnie, c'est-à-dire la garde

d'honneur de saint Janvier, ayant au milieu d'eux Michele, revêtu de son

bel uniforme, et portant une bannière sur laquelle était écrit en

lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent en route, partant de

l'archevêché pour la cathédrale.

Aussi cherchait-on vainement, dans cette cérémonie toute militaire, cet

étrange laisser aller qui fait le caractère distinctif de la procession

de saint Janvier à Naples.

D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, la

procession s'en va vagabonde comme la Durance ou indépendante comme la

Loire, battant de ses flots le double rang de maisons qui forme ses

rives, s'arrêtant tout à coup sans qu'on sache pourquoi elle s'arrête,

se remettant en marche sans que l'on puisse deviner le motif qui lui

rend le mouvement. On ne voyait pas briller au milieu des flots du

peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de croix, des officiers

napolitains, un cierge renversé à la main, escortés chacun de trois ou

quatre lazzaroni qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour

recueillir dans un cornet de papier gris la cire qui tombe de leurs

cierges, tandis que les officiers, la tête haute, ne s'occupant point de

ce qui se passe à leurs pieds et autour d'eux, faisant royalement

largesse d'un ou deux carlins de cire, lorgnent les dames amassées aux

fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter

des fleurs sur le chemin de la procession, leur envoient des bouquets en

échange de leurs clins d'oeil.

On cherchait encore et vainement, autour de la croix ou de la bannière,

mêlés au peuple dont le flot les enveloppe en les isolant, ces moines de

tous les ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux,

dominicains, camaldules, carmes chaussés ou déchaussés;--les uns au

corps gros, gras, rond, court, avec une tête enluminée posée carrément

sur de larges épaules, s'en allant comme à une fête de campagne ou à une

foire de village, sans aucun respect de cette croix qui les domine, de

cette bannière qui jette son ombre flottante sur leur front; riant,

chantant, causant, offrant, dans leur tabatière de corne, du tabac aux

maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, des numéros de

loterie à celles qui ne le sont pas, regardant, un peu plus

charnellement qu'il ne convient aux règles de leur ordre, les jeunes

filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes des coins de rue et

sur le perron des palais;--les autres, longs, minces, maigres, émaciés

par le jeûne, pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités,

levant au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et bistrés,

marchant sans voir, emportés par le flot humain, spectres vivants,

fantômes palpables qui se sont fait un enfer de ce monde, dans l'espoir

que cet enfer les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands

jours des fêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs douleurs

claustrales par le respect craintif dont ils sont environnés.

Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, ascétiques ou

mondains, à la suite de la croix et de la bannière. Le peuple est

entassé dans les rues étroites, dans les ruelles et les vicoli: il

regarde d'un oeil menaçant les soldats français, qui marchent

insoucieusement au pas au milieu de cette foule, où chaque individu qui

la compose a la main sur son couteau, n'attendant que le moment de le

tirer de sa poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger

dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a déjà oublié sa victoire et

qui remplace les moines dans les oeillades et dans les compliments,

mais qui, moins bien reçu qu'eux, n'obtient, en échange de ses avances,

que des murmures et des grincements de dents.

Quant aux moines, ils sont là, mais disséminés dans la foule, qu'ils

excitent tout bas au meurtre et à la rébellion. Cette fois, si

différente que soit la robe qu'ils portent, leur opinion est la même, et

_cette voix_, comme on dit à Naples, serpente dans la foule, pareille à

un éclair chargé d'orage: «Mort aux hérétiques! mort aux ennemis du roi

et de notre sainte religion! mort aux profanateurs de saint Janvier!

mort aux Français!»

Après la croix et la bannière, portées par des gens d'Église et

escortées seulement de Pagliuccella, que Michele avait rallié à lui,

puis fait sous-lieutenant, et qui lui-même avait rallié une centaine de

lazzaroni, objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons et

des anathèmes des moines, venaient les soixante-quinze statues d'argent

des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous

l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.

Quant à saint Janvier, pendant la nuit, son buste avait été transporté à

Sainte-Claire, et il attendait sur l'autel, exposé à la vénération des

fidèles.

Cette escorte de saints, qui, par la réunion des noms les plus honorés

du calendrier et du martyrologe, commande ordinairement sur son passage

le respect et la vénération, devait être fort indignée, ce jour-là, de

la façon dont elle était reçue et des apostrophes qui lui étaient

adressées.

Et, en effet, comme on craignait que la plupart de ces saints, adorés en

France, ne donnassent à saint Janvier le conseil de favoriser les

Français, les lazzaroni, que la chronique publique avait mis au courant

des peccadilles que les bienheureux avaient à se reprocher, les

apostrophaient au fur et à mesure qu'ils passaient, reprochant à saint

Pierre ses trahisons, à saint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses

fredaines, à sainte Thérèse ses extases, à saint François Borgia ses

principes, à saint Gaetano son insouciance, et cela, avec des

vociférations qui faisaient le plus grand honneur au caractère des

saints et qui prouvaient qu'en tête des vertus qui leur avaient ouvert

le paradis, figuraient la patience et l'humilité.

Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six hommes,

et précédée de six prêtres appartenant aux églises où ces saints étaient

particulièrement honorés, et chacune d'elles soulevait sur sa route les

hourras que nous avons dits et qui, au fur et à mesure qu'elles

approchaient de l'église, passaient des vociférations aux menaces.

Ainsi apostrophées, ainsi menacées, les statues arrivèrent enfin à

l'église Sainte-Claire, firent humblement la révérence à saint Janvier,

et allèrent prendre leur place en face de lui.

Après les saints, venait l'archevêque, monseigneur Capece Zurlo, que

nous avons déjà vu apparaître dans les troubles qui ont précédé

l'arrivée des Français, et qui était fortement soupçonné de patriotisme.

Le torrent aboutit à l'église Sainte-Claire, où tout s'engouffra. Les

cent vingt hommes de Salvato formaient une haie allant du portail au

choeur, et lui-même était à l'entrée de la nef, son sabre à la main.

Voici le spectacle que présentait l'église encombrée:

Sur le maître-autel était, d'un côté, le buste de saint Janvier; de

l'autre, la fiole contenant le sang.

Un chanoine était de garde devant l'autel; l'archevêque, qui n'a rien à

faire avec le miracle, s'était retiré sous son dais.

A droite et à gauche de l'autel était une tribune, de manière qu'entre

ces deux tribunes se trouvait l'autel: la tribune de gauche chargée de

musiciens attendant, leurs instruments à la main, que le miracle se fit

pour le célébrer; la tribune de droite encombrée de vieilles femmes

s'intitulant parentes de saint Janvier, venant là, d'habitude, pour

activer le miracle par leurs accointances avec le saint, et venues,

cette fois, pour l'empêcher de se faire.

Au haut des marches conduisant au choeur s'étendait une grande

balustrade de cuivre doré, à l'ouverture de laquelle, nous l'avons dit,

se tenait Salvato, le sabre à la main.

Devant cette balustrade, c'est-à-dire à sa droite et à sa gauche,

venaient s'agenouiller les fidèles.

Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors la fiole et la leur

faisait baiser, montrant à tous le sang parfaitement coagulé; puis les

fidèles, satisfaits, se retiraient pour faire place à d'autres. Cette

adoration du bienheureux sang avait commencé à huit heures et demie du

matin.

Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours et même trois jours

pour faire son miracle, et qui quelquefois, au bout de trois jours, ne

l'a pas fait, avait deux heures et demie pour le faire.

Le peuple était convaincu que le miracle ne se ferait pas, et les

lazzaroni, en se comptant et en voyant le peu de Français qu'il y avait

dans l'église, se promettaient si, à dix heures et demie sonnantes, le

miracle n'était pas fait, d'avoir bon marché d'eux.

Salvato avait donné l'ordre à ses cent vingt hommes, lorsqu'ils

entendraient sonner dix heures, et, par conséquent, lorsque le moment

décisif approcherait, d'enlever les bouquets qui ornaient les canons des

fusils et d'y substituer les baïonnettes.

Si, à dix heures et demie, le miracle ne s'opérait point et si des

menaces se faisaient entendre, une manoeuvre était commandée pour que

les cent vingt grenadiers fissent demi-tour, les uns à droite, les

autres à gauche, abaissassent les armes, et, au lieu de présenter le dos

à la foule, lui présentassent la pointe de leurs baïonnettes. Au

commandement «Feu!» une fusillade terrible s'engagerait; chaque Français

avait cinquante cartouches à tirer.

En outre, une batterie de canons avait été établie pendant la nuit au

Mercatello, enfilant toute la rue de Tolède; une autre à la strada dei

Studi, enfilant le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux

batteries, adossées, l'une au château de l'Oeuf, l'autre à la Victoria,

enfilaient d'un côté tout le quai de Santa-Lucia, et de l'autre toute

la rivière de Chiaïa.

Le Château-Neuf et le château del Carmine, pourvus de garnison

française, se tenaient prêts à tout événement, et Nicolino, sur les

remparts du château Saint-Elme, une lunette à la main, n'avait qu'un

signe à faire à ses artilleurs pour qu'ils commençassent le feu qui,

terrible traînée de poudre, incendierait Naples.

Championnet était à Capodimonte, avec une réserve de trois mille hommes,

à la tête de laquelle il devait, selon les circonstances, faire son

entrée solennelle et pacifique à Naples, ou descendre, la baïonnette en

avant, sur Tolède. On voit que, même à part cette prière à saint

Janvier, qui devait être décisive et sur laquelle comptait Championnet,

toutes les mesures étaient prises, et que, si l'on s'apprêtait à

attaquer d'un côté, on était près de l'autre à se défendre.

Au reste, jamais rumeurs plus menaçantes n'avaient couru dans les rues,

au-dessus d'une foule plus compacte, et jamais angoisses plus émouvantes

ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons ou de leurs

fenêtres, dominaient cette foule et attendaient ou que la paix fut

définitivement rétablie, ou que les massacres, les incendies et les

pillages recommençassent.

Au milieu de cette foule, et la poussant à la révolte, étaient ces mêmes

agents de la reine que nous avons déjà vus si souvent à l'oeuvre, les

Pasquale de Simone, le beccaïo et ce terrible prêtre calabrais, le curé

Rinaldi, qui, de même que l'écume ne se montre à la surface de la mer

que les jours de tempête, ne se montrait à la surface de la société que

les jours d'émeute et de boucherie.

Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces cessaient à l'instant

même, comme par magie, dès que l'on entendait la première vibration du

marteau des horloges frappant le timbre et marquant l'heure. Cette

multitude, attentive, comptait alors les coups de marteau, mais, l'heure

sonnée, remontait aussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui n'a de

comparable que le mugissement de la mer.

Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix heures.

A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui se faisait pour écouter

sonner l'heure dans l'église comme dehors, les grenadiers de Salvato

enlevèrent les bouquets du canon de leurs fusils et les armèrent de

leurs baïonnettes. La vue de cette manoeuvre exaspéra les assistants.

Jusque-là, les lazzaroni s'étaient contentés de montrer le poing à nos

soldats: cette fois, ils leur montrèrent les couteaux.

De leur côté, les vieilles hideuses qui s'intitulent les parentes de

saint Janvier et qui, en vertu de cette parenté, se croient le droit de

parler librement au saint, le menaçaient de leurs plus terribles

malédictions, si le miracle s'accomplissait; jamais tant de bras maigres

et ridés ne s'étaient étendus vers le saint, jamais tant de bouches

tordues par la colère et par la vieillesse n'avaient hurlé au pied de

l'autel de plus grossières injures. Le chanoine qui faisait voir la

fiole, et qu'on relayait de demi-heure en demi-heure, en était assourdi,

et semblait près de devenir fou.

Tout à coup, on entendit, dans la rue, un redoublement de cris et de

menaces. Il était occasionné par un peloton de vingt-cinq hussards qui,

le mousqueton sur la cuisse, s'avançaient dans l'espace laissé vide,

c'est-à-dire entre la double haie formée par les soldats français depuis

l'archevêché jusqu'à la cathédrale. Ce peloton, commandé par l'aide de

camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des petites rues qui

contournaient la cathédrale, et s'arrêta à la porte extérieure de la

sacristie.

Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces moments de silence que

nous avons indiqués. Villeneuve descendit de cheval.

--Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dix heures trente-cinq minutes,

vous ne me voyez pas revenir et si le miracle n'est point accompli,

entrez dans la sacristie sans vous inquiéter de la défense, des menaces

ou même de la résistance qui pourraient vous être faites.

Un simple «Oui, mon commandant!» fut la réponse.

Villeneuve pénétra jusqu'à la sacristie, où tous les chanoines, moins

celui qui faisait baiser la fiole, étaient assemblés et s'encourageaient

les uns les autres à ne point laisser s'opérer le miracle.

En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement d'étonnement; mais,

comme c'était un jeune officier de bonne maison, à la figure douce,

plutôt mélancolique que sévère, et qui entrait en souriant, ils se

rassurèrent, et même ils s'apprêtaient à lui demander compte d'une

pareil inconvenance, lorsque, celui-ci, s'avançant vers eux:

--Mes chers frères, dit-il, je viens de la part du général.

--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre d'une voix assez assurée.

--Pour assister au miracle, répondit l'aide de camp.

Les chanoines secouèrent la tête.

--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, à ce qu'il parait, que le

miracle ne se fasse point?

--Nous ne vous cacherons pas, répondit le chef du chapitre, que saint

Janvier est mal disposé.

--Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi, vous dire une chose qui

changera peut-être ses dispositions.

--Nous en doutons, répondirent en choeur les chanoines.

Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha d'une table, et de la

main gauche, tira de sa poche cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis

que, de la main droite, il prenait une paire de pistolets à sa ceinture;

puis, tirant sa montre à son tour et la plaçant entre les cinq cents

louis et les pistolets:

--Voici, dit-il, cinq cents louis destinés à l'honorable chapitre de

Saint-Janvier, si, à dix heures et demie précises, le miracle est fait.

Vous le voyez, il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc

encore seize minutes devant vous.

--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le chef du chapitre d'un

ton légèrement goguenard.

--Ah! ceci, c'est autre chose, répondit tranquillement l'officier, mais

en cessant de sourire. Si, à dix heures et demie, le miracle n'est point

fait, à dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous fusiller,

depuis le premier jusqu'au dernier.

Les chanoines firent un mouvement pour fuir; mais Villeneuve, prenant un

pistolet de chaque main:

--Que pas un de vous ne bouge, dit-il, à l'exception de celui qui va

sortir d'ici pour faire le miracle.

--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre.

--A dix heures et demie précises, riposta Villeneuve, pas une minute

avant, pas une minute après.

Le chanoine fit un signe d'obéissance et sortit en se courbant jusqu'à

terre.

Il était dix heures vingt minutes.

Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.

--Vous avez encore dix minutes, dit-il.

Puis, sans détourner les yeux de la montre, il continua avec un

sang-froid terrible:

--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! Saint Janvier n'a plus que

trois minutes! Saint Janvier n'a plus que deux minutes!

Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui se faisait et qui,

toujours croissant, semblait les rugissements de la mer et de la foudre

réunis, quand la demie sonna, précédée de deux tintements préparatoires.

Un silence de mort lui succéda.

La demie vibra lentement au milieu de ce silence; puis on entendit la

voix du chanoine qui, d'un accent plein et sonore, au moment où les

cris, les menaces recommençaient, s'écria, en élevant la fiole au dessus

des têtes:

--Le miracle est fait!

A l'instant même, rumeurs, cris et menaces cessèrent comme par

enchantement. Chacun tomba la face contre terre en criant: «Gloire à

saint Janvier!» tandis que Michele, s'élançant hors de l'église,

s'écriait du haut du perron en agitant sa bannière:

--_Il miracolo è fatto!_

Chacun tomba à genoux.

Puis toutes les cloches de Naples, partant avec un ensemble admirable,

sonnèrent à pleine volée.

Comme l'avait dit Championnet, il savait une prière à laquelle saint

Janvier ne manquerait pas de se rendre.

Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y était rendu.

Une joyeuse volée d'artillerie, partant des quatre forts, annonça à

Naples et à ses environs que saint Janvier venait de se déclarer pour

les Français.

XCIX

LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPEENNE.

A peine Championnet eut-il entendu le carillon des cloches, mêlé à la

quadruple bordée d'artillerie, qu'il comprit que le miracle était fait,

et qu'il sortit de Capodimonte pour faire son entrée solennelle à

Naples.

Il traversa toute la ville, entrant par la strada dei Cristallini,

suivant le largo delle Pigne, le largo San-Spirito, le Mercatello, au

milieu de la joie la plus bruyante et des cris mille fois répétés de

«Vivent les Français! vive la république française! vive la république

parthénopéenne!» Toute cette populace, qui, pendant trois jours, avait

combattu contre lui, avait égorgé, mutile, brûlé ses soldats, qui, une

heure auparavant, était prête à les brûler, à les mutiler, à les égorger

encore,--avait été, à l'instant même, convertie par le miracle de saint

Janvier, et, du moment que le saint était pour les Français, ne trouvait

plus aucune raison d'être contre eux!

--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a à faire, disaient-ils:

faisons donc comme saint Janvier.

De la part du _mezzo ceto_ et de la noblesse, que l'invasion française

arrachaient à la tyrannie bourbonienne, la joie et l'enthousiasme

étaient non moins grands. Toutes les fenêtres étaient pavoisées de

drapeaux tricolores français et de drapeaux tricolores napolitains

mêlant leurs plis en confondant leurs couleurs. Des milliers de jeunes

femmes se tenaient à ces fenêtres, agitant leurs mouchoirs, et criant:

«Vive la République! vivent les Français! vive le général en chef!» Les

enfants couraient devant son cheval en agitant de petites banderoles

jaunes, rouges et noires. Il restait bien encore, il est vrai, quelques

taches de sang sur le pavé, quelques ruines de maisons fumaient bien

encore; mais, dans ce pays de la sensation du moment, où les orages

passent sans laisser leur trace dans un ciel d'azur, le deuil était déjà

oublié.

Championnet se rendit directement à la cathédrale, où l'archevêque

Capece Zurlo chanta un _Te Deum_, en face du buste et du sang de saint

Janvier, exposés à tous les regards, et que Championnet, en

reconnaissance de la protection spéciale qu'il accordait aux Français,

couvrit d'une mitre ornée de diamants, que le saint daigna accepter et

se laissa mettre sans résistance.

Nous verrons plus tard ce que devait coûter à l'archevêque cette

faiblesse pour les Français.

Pendant que l'on chantait le _Te Deum_ dans l'église, on affichait sur

tous les murs la proclamation suivante:

«Napolitains[3]!

[Note 3: Nous citons toutes ces pièces originales, qui ne se trouvent

dans aucune histoire, et qui ont été tirées par nous des cachettes où

elles étaient demeurées enfouies pendant soixante-quatre ans.]

La San-Felice, Tome 05 · 第 14 / 15 段