furent-ils groupés autour de lui, que les trois saints, amenés par son
ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux
devaient être introduits. A un signe de Timothée, cette porte s'ouvrit
et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente
mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur côté, les
animaux, étonnés, répondirent par un rugissement de menace qui couvrit
toutes les voix et éteignit tous les applaudissements; puis, excités par
les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois
jours, leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair
humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions
commencèrent à secouer leur crinière, les tigres à bondir et les hyènes
à lécher leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut grand quand
il vit les hyènes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des
trois martyrs, en signe de respect et d'obéissance, tandis que les liens
de saint Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main, redevenue
libre, il bénissait en souriant les spectateurs.
Timothée, vous le comprenez bien, proconsul pour l'empereur, ne pouvait
pas avoir le dernier avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du
dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs s'étaient faits
chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que
les lions se couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque et les deux
diacres fussent mis à mort par le glaive.
Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre 305, que saint
Janvier, accompagné de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de
Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la
Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais à peine avait-il fait
une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu'un pauvre
mendiant, fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter à ses genoux.
--Où êtes-vous, saint homme? demanda le mendiant; car je suis aveugle et
je ne vous vois pas.
--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant pour écouter le
vieillard.
--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est donc, avant de mourir,
accordé de baiser la poussière que vos pieds ont foulée!
--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant à le repousser.
--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier; car la
grâce du Seigneur est avec lui.
Le bourreau s'écarta en haussant les épaules.
--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.
--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. Je le garderai jusqu'à la
fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans ce monde et dans
l'autre.
--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que les condamnés n'ont rien
à eux? Imbécile, qui demande l'aumône à un homme qui va mourir!
--Qui va mourir? répéta le vieillard en secouant la tête. La chose n'est
pas bien sûre et ce n'est point la première fois qu'il vous échappe.
--Sois tranquille, répondit le bourreau; cette fois, il aura affaire à
moi.
--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus rien que le linge
avec lequel on me bandera les yeux au moment de me décapiter; je te le
laisserai après ma mort.
--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher de vous?
--Sois tranquille, je te le porterai moi-même.
--Merci, mon père.
--Adieu, mon fils.
L'aveugle s'éloigna: le cortége reprit sa marche.
Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs s'agenouillèrent, et saint
Janvier dit à haute voix:
--Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd'hui m'accorder le martyre que
vous m'avez déjà refusé deux fois! et puisse notre sang qui va couler
calmer votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions
des tyrans contre notre sainte Église!
Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux compagnon de martyre et
fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang.
Le bourreau trancha d'abord les deux têtes de Proculus et de Sosius, qui
moururent en chantant les louanges du Seigneur; mais, comme il
s'approchait de saint Janvier pour le décapiter à son tour, il fut pris
d'un tremblement convulsif si violent, que l'épée lui tomba des mains et
que la force lui manqua pour se courber et la ramasser.
Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même, et, se mettant dans la
position la plus favorable à la terrible opération:
--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère?
--Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne m'en donnes la
permission, et je ne pourrai jamais te trancher la tête si je n'en
reçois l'ordre de ta propre bouche.
--Non-seulement je te permets et te l'ordonne, frère, mais encore je
t'en prie.
Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui frappa avec tant de
vigueur, que la tête du saint et un de ses doigts furent tranchés du
même coup.
Quant à la double prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant
de mourir, elle fut sans doute agréée du Seigneur; car le bourreau, en
lui tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la même année de
la mort du saint, Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui
assura le triomphe de la religion chrétienne, s'enfuit de Nicomédie,
reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore, son père, et fut
proclamé empereur par les légions de la Grande-Bretagne, des Gaules et
de l'Espagne. C'est donc de l'année même de la mort de saint Janvier que
date le triomphe de l'Église.
Le soir même de l'exécution, vers neuf heures, deux personnes, pareilles
à deux ombres, s'avançaient timidement vers le forum désert, en
cherchant des yeux les trois cadavres, que l'on avait laissés sur le
lieu même du supplice.
La lune, qui venait de se lever, répandait sa lumière sur la plaine
jaunâtre de la Solfatare, de sorte que l'on pouvait distinguer chaque
objet dans tous ses détails.
Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu désolé étaient, l'un un
vieillard, l'autre une vieille femme.
Tous deux s'observèrent un instant avec défiance, puis, enfin, se
décidèrent à marcher l'un vers l'autre.
Arrivés à la distance de trois pas seulement, tous deux portèrent la
main à leur front en faisant le signe de la croix.
S'étant alors reconnus pour chrétiens:
--Bonjour, mon frère, dit la femme.
--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard.
--Qui êtes-vous?
--Un ami de saint Janvier. Et vous?
--Une de ses parentes.
--De quel pays êtes-vous?
--De Naples. Et vous?
--De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure?
--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et vous?
--Je viens pour ensevelir son corps.
--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa dernière messe, et
qu'il m'a données en sortant de l'église et en m'ordonnant de boire
l'eau et le vin qui y restaient. J'étais paralytique, ne pouvant remuer
ni bras ni jambes depuis dix ans; mais à peine, selon l'ordre du
bienheureux saint Janvier, eus-je vidé les fioles, que je me levai et
que je marchai.
--Et moi, j'étais aveugle. Je demandai au martyr, au moment où il
marchait au supplice, un souvenir de lui: il me promit de me donner,
après sa mort, le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. Au
moment même où le bourreau lui trancha la tête, il m'apparut, me donna
le mouchoir, m'ordonna de l'appuyer sur mes yeux et de venir le soir
ensevelir son corps. Je ne savais comment exécuter la seconde partie de
son ordre; car j'étais aveugle; mais à peine eus-je porté la relique
sainte à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la route de Damas,
je sentis tomber les écailles de mes yeux, et me voici prêt à obéir aux
ordres du bienheureux martyr.
--Soyez béni, mon frère! car je sais maintenant que vous étiez bien
véritablement l'ami de saint Janvier, qui m'est apparu en même temps
qu'à vous pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son sang.
--Soyez bénie, ma soeur! car, à mon tour, je vois que vous êtes bien
véritablement sa parente. Mais, à propos, j'oubliais une chose...
--Laquelle?
--Il m'a bien recommandé de chercher un doigt qui lui a été coupé en
même temps que la tête, et de les réunir religieusement à ses saintes
reliques.
--Il m'a dit de même que je trouverais dans son sang un fétu de paille,
et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux
fioles.
--Cherchons, ma soeur.
--Cherchons, mon frère.
--Heureusement, la lune nous éclaire.
--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis un mois, la lune était
couverte de nuages.
--Voici le doigt que je cherchais.
--Voici le fétu de paille dont on m'a parlé.
Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le
corps, la tête et le doigt du martyr, la vieille femme napolitaine,
agenouillée pieusement, recueillait, avec une éponge, jusqu'à la
dernière goutte du sang précieux et en remplissait les deux fioles que
le saint lui avait données.
C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles et demi, se met en
ébullition, chaque fois qu'on le rapproche du saint, et c'est dans cette
ébullition prodigieuse, inexplicable, et qui se produit deux fois par
an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, qui fait tant de
bruit de par le monde et que, de gré ou de force, Championnet comptait
bien obtenir du saint.
XCVII
OU L'AUTEUR EST FORCÉ D'EMPRUNTER A SON LIVRE DU _Corricolo_
UN CHAPITRE TOUT FAIT, N'ESPÉRANT PAS FAIRE MIEUX.
Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les différentes
pérégrinations qu'elles ont accomplies et qui les conduisirent de
Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de
Bénévent à Naples; cette narration nous entraînerait à l'histoire du
moyen âge tout entière, et l'on a tant abusé de cette intéressante
époque, qu'elle commence à passer de mode.
C'est depuis le commencement du XVIe siècle seulement que saint Janvier
a un domicile fixe et inamovible, d'où il ne sort que deux fois par an,
pour aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, sépulture
des rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on dérange bien
encore le saint; mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent
un empire ou qui bouleversent une province pour le faire sortir de ses
habitudes sédentaires, et chacune de ces sorties devient un événement
dont le souvenir se perpétue et grandit par tradition orale dans la
mémoire du peuple napolitain.
C'est à l'archevêché, et dans la chapelle du trésor, que, tout le reste
de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les
nobles et les bourgeois napolitains; c'est le résultat d'un voeu qu'ils
firent simultanément, en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la peste
qui désola, cette année, la très fidèle ville de Naples. La peste cessa,
grâce à l'intervention du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe de
la reconnaissance publique.
A l'opposé des votants ordinaires qui, lorsque le danger est passé,
oublient le plus souvent le saint auquel ils se sont voués, les
Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur
patron l'engagement pris, que doña Catherine de Sandoval, femme du vieux
comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer, de
son côté, pour une somme de trente mille ducats, à la confection de la
chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant qu'ils ne voulaient
partager avec aucun étranger, fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine,
l'honneur de loger dignement leur saint protecteur.
Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manquèrent, la chapelle fut bientôt
bâtie, il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volonté,
nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle existe
encore, devant maître Vicenzo de Bassis, notaire public. Cette
obligation porte la date du 13 janvier 1527. Ceux qui l'ont signée
s'engagent à fournir, pour les frais du bâtiment, la somme de treize
mille ducats; mais il paraît qu'à partir de cette époque, il fallait
déjà commencer à se défier du devis des architectes: la porte seule
coûta cent trente cinq mille francs, c'est-à-dire une somme triple de
celle qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.
La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de
fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les
premiers peintres du monde. Malheureusement, cette décision ne fut point
approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent, à leur tour, que
la chapelle ne serait ornée que par les artistes indigènes, lesquels
jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel s'en repentirait
cruellement.
Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent point à son
exécution, le Guide, le Dominiquin et le chevalier d'Arpino accoururent.
Mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir, avant même d'avoir mis le
pinceau à la main. Le Guide, après deux tentatives d'assassinat,
auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples à son tour. Le
Dominiquin seul, aguerri par les persécutions qu'il avait éprouvées, las
d'une vie que ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse,
n'écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avait fait
successivement la _Femme guérissant les malades_ (avec l'huile de la
lampe qui brûle devant saint Janvier); la _Résurrection d'un jeune
homme_ et la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud.
On le rapporta chez lui: il était empoisonné.
Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés de toute
concurrence; mais il n'en était point ainsi. Un matin, ils virent
arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le
Guide, son maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur une
galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît
reparler d'eux. Alors, Gessi, abandonné, perdit courage et se retira à
son tour, et l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se trouvèrent
maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir auquel ils
étaient arrivés par des crimes.
Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son _Saint sortant de la
fournaise_, composition titanesque;--Stanzoni, _la Possédée délivrée_
par le saint,--et enfin Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de
mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux
angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.
Ce fut à cette chapelle, où l'art aussi avait eu ses martyrs, que
furent confiées les reliques du saint.
Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le
maître-autel; cette niche est séparée en deux parties par un
compartiment de marbre, afin que la tête du saint ne puisse regarder son
sang, événement qui pourrait faire arriver le miracle avant l'époque
fixée, puisque, disent les chanoines, c'est par le contact de la tête et
des fioles que le sang figé se liquéfie; enfin, elle est close par deux
portes d'argent massif, sculptées aux armes du roi d'Espagne Charles II.
Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l'une est gardée par
l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort parmi les
nobles, et qu'on appelle les _députés du Trésor_. On voit que saint
Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne
pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne sortaient de
leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses
inconvénients, elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de
ne point être dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un
médecin de village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres,
les bedeaux, les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur de
l'archevêché connaissent-ils bien la supériorité de leur position sur
leurs confrères les gardiens des autres saints.
Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que sa lave, au lieu de
suivre sa route ordinaire, ou d'aller pour la huitième ou neuvième fois
faucher Torre-del-Greco, se dirigeait sur Naples, il y eut émeute des
lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre en tout cela, mais
qui sont toujours à la tête des émeutes, par tradition probablement. Ces
lazzaroni se portèrent à l'archevêché et commencèrent à crier pour que
l'on sortît le buste de saint Janvier, et qu'on le portât à l'encontre
de l'inondation de flammes. Mais ce n'était point chose facile que de
leur accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier était sous double
clef, et une de ces deux clefs était entre les mains de l'archevêque,
pour le moment en course dans son diocèse, tandis que l'autre était
entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu'ils avaient
de plus précieux, couraient, les uns d'un côté, les autres de l'autre.
Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard qui avait le
sentiment de la position aristocratique que son saint occupait au ciel
et sur la terre. Il se présenta au balcon de l'archevêché, qui dominait
toute la place encombrée de monde; il fit signe qu'il voulait parler,
et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l'audace de
ceux à qui il a affaire:
--Vous me paraissez encore de plaisants drôles, dit-il, de venir ici
crier: «Saint Janvier! saint Janvier!» comme vous crieriez: «Saint
Fiacre!» ou: «Saint Crépin!» Apprenez, canailles! que saint Janvier est
un seigneur qui ne se dérange pas ainsi pour le premier venu.
--Tiens! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier
venu. Quand je demande le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse?
Le chanoine se mit à rire avec une expression de foudroyant mépris.
--Voilà justement où je vous attendais, reprit-il. De qui est fils
Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre fille.
Jésus-Christ est tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis que
saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils d'un sénateur et
d'une patricienne. C'est donc, vous le voyez bien, un autre personnage
que Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. Quant
à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous réunir
en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plus fort, il ne se
dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger.
--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon Dieu.
Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate, en effet, que
saint Janvier, sortit de l'église Sainte-Claire et s'en vint, suivi de
son cortége populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse
présence.
Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter sur les droits de
saint Janvier, soit qu'il n'eût pas le pouvoir de dire à la lave ce
qu'il a dit à la mer, la lave continua d'avancer quoiqu'elle fût
conjurée au nom de l'hostie sainte et de la présence réelle.
Le danger redoublait donc, et les cris avec le danger, lorsque la statue
de marbre de saint Janvier, qui domine le pont de la Madeleine, et qui,
jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur son coeur, la détacha
et retendit vers la lave avec un geste de domination répondant à celui
qui accompagnait le _Quos ego_ de Neptune.
La lave s'arrêta.
On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier après ce nouveau
miracle.
Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été témoin du fait. Il
chercha ce qu'il pouvait faire pour honorer saint Janvier. Ce n'était
pas chose facile. Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche,
saint Janvier était saint, saint Janvier--il venait de le prouver--était
plus puissant que le bon Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à
laquelle celui-ci n'avait évidemment jamais eu même l'idée d'atteindre:
il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL des troupes napolitaines, avec trente
mille ducats d'appointements.
C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre à Luisa Felice,
qui lui demandait où était Salvato:
--Il est de garde jusqu'à demain dix heures et demie du matin près du
COMMANDANT GÉNÉRAL.
Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et comme nous l'avons
répété après lui, saint Janvier est un saint aristocratique. Il a un
cortége de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près
comme les clients romains reconnaissaient celle de leur patron. Ces
saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent
quand il rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier.
Voici comment se recrute cette troupe de saints secondaires, garde,
cortége et cour du bienheureux évêque de Bénévent.
Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier
qui tient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous
la présidence de saint Janvier, n'a qu'à faire fondre une statue
d'argent massif du prix de huit mille ducats et à l'offrir à la chapelle
du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la
susdite chapelle. A partir de ce moment, elle jouit de toutes les
prérogatives de sa présentation en règle. Comme les anges et les
archanges qui, au ciel, glorifient éternellement Dieu, autour duquel ils
forment un choeur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En
échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à
la même réclusion que saint Janvier. Ceux mêmes qui en ont fait don à la
chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant
entre les mains d'un notaire le double de la valeur de la statue à
laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intérêt
général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort
pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son identité
constatée, le propriétaire, muni du reçu de son saint, va retirer sa
somme. De cette façon, on est sûr que les saints ne s'égarent point, ou
que, s'ils s'égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque,
avec l'argent déposé, on pourra en faire fondre deux au lieu d'un.
Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître arbitraire, n'a été
prise, il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier a été
dupe de sa trop grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie sans
dépôt, non-seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra
même jamais. On eut beau essayer d'accuser le saint lui-même et
prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à saint
Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était présentée
pour faire une fugue, les témoignages les plus respectables vinrent en
foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il
fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait détourné la
précieuse statue. On se mit à la poursuite du voleur; mais, comme il
avait eu deux jours devant lui, qu'il avait une voiture attelée de deux
chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, était obligée de le
poursuivre à pied, il avait probablement passé la frontière romaine; de
sorte que, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent
aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile
s'étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui,
jusque-là, à Naples comme en France, avait disputé aux caniches la
suprématie de la fidélité, et qui n'osa plus se faire peindre, revenant
au domicile de la pratique une bourse à la main, avec cet exergue: _Au
Cocher fidèle_. Il y a plus: si vous avez à Naples une discussion avec
un cocher de fiacre et que vous pensiez que la discussion vaille la
peine d'appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que
le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, comme jurait
Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV; jurez tout
simplement par san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à vos
pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois sur trois,
il se relèvera pour vous donner un coup de couteau.
Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes
pour recevoir les saints qui désirent faire partie de la cour de saint
Janvier, et cela, sans aucune investigation de date et sans que le
récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426. La
seule règle exigée, la seule condition _sine qua non_, c'est que la
statue soit d'argent pur, qu'elle soit contrôlée et qu'elle pèse le
poids.
Cependant, la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la
refuserait pas pour cela. Les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne
négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, ont
déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans.
Maintenant, nous espérons que ces détails, que nous avons crus
indispensables, une fois donnés, le lecteur comprendra l'importance de
l'annonce faite par le général en chef de l'armée française.
XCVIII
COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET DE LA PART QU'Y PRIT
CHAMPIONNET.