»Soyez libres et sachez user de votre liberté. La république française

trouvera dans votre bonheur une large compensation de ses fatigues et de

ses combats. S'il en est encore parmi vous qui restent partisans du

gouvernement tombé, ils sont libres de quitter cette terre de liberté.

Qu'ils fuient un pays où il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves,

retournent avec les esclaves. A partir de ce moment, l'armée française

prend le nom d'armée napolitaine et s'engage, par un serment solennel, à

maintenir vos droits et à prendre pour vous les armes toutes les fois

que l'exigeront les intérêts de votre liberté. Les Français respecteront

le culte, les droits sacrés de la propriété et des personnes. De

nouveaux magistrats, nommés par vous, par une sage et paternelle

administration, veilleront au repos et au bonheur des citoyens, feront

évanouir les terreurs de l'ignorance, calmeront les fureurs du

fanatisme, et vous montreront enfin autant d'affection que vous montrait

de perfidie le gouvernement tombé.»

Avant de sortir de l'église, Championnet, en rendant Salvato à la

liberté, constitua une garde d'honneur qui devait reconduire saint

Janvier à l'archevêché et veiller sur lui, avec cette consigne: _Respect

à saint Janvier_.

Dès le matin, et dans la prévision que saint Janvier aurait la

complaisance de faire son miracle, complaisance dont ne doutait point

Championnet, un gouvernement provisoire avait été arrêté et six comités

avaient été nommés: le comité central,--le comité de l'intérieur,--le

comité des finances,--le comité de la justice et de la police,--le

comité de la législation.

Tous les membres des comités avaient été pris dans le gouvernement

provisoire.

Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers chapitres, étaient

membres du gouvernement provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de

la guerre; Ettore Caraffa était nommé chef de la légion napolitaine;

Schipani prendrait l'un des premiers commandements de l'armée lorsque

l'armée serait réorganisée; Nicolino gardait son commandement du château

Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu être, que volontaire.

De la cathédrale, Championnet se rendit à l'église Saint-Laurent. Cette

église, pour les Napolitains, qui, depuis le XIIe siècle, ne se sont

jamais gouvernés eux-mêmes, est une espèce de municipalité dans

laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont retirés pour

délibérer les élus et les chefs du peuple. Le général était accompagné

des membres du gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons dit,

étaient en même temps les membres du comité.

Là, au milieu d'une foule immense, Championnet prit la parole, et, en

excellent italien:

«Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement la république

napolitaine; le gouvernement définitif sera nommé par le peuple, lorsque

vous-mêmes, constituants et constitués, gouvernant avec les règles qui

ont été le but de cette révolution, vous aurez abrégé le travail

qu'exige la rédaction des nouvelles lois, et c'est dans cette espérance

que je vous ai provisoirement remis la charge de législateurs et de

gouvernants. Vous avez donc autorité sans limites, mais, en même temps,

immense responsabilité. Pensez qu'entre vos mains est le bonheur public

ou le malheur suprême de la patrie, votre gloire ou votre déshonneur. Je

vous ai nommés; vos noms ne m'ont été présentés ni par la faveur ni par

l'intrigue, mais recommandés de votre seule renommée: vous répondrez par

vos oeuvres à la confiance qui voit en vous non-seulement des hommes de

génie, mais encore de jeunes, chauds et sincères amants de la patrie.

»Dans la constitution de la république napolitaine, vous prendrez,

autant que le permettront les moeurs et les lois du pays, exemple de la

constitution française, mère de la nouvelle république et de la nouvelle

civilisation. En gouvernant votre patrie, faites la république

parthénopéenne, amie, alliée, compagne, soeur de la république

française. Quelles ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles!

N'espérez point de bonheur séparés d'elle. Si la république française

chancelle, la république napolitaine tombe.

»L'armée française, qui garantit votre liberté, prendra, comme je vous

l'ai déjà dit, le nom d'armée napolitaine. Elle soutiendra vos droits et

vous aidera dans vos travaux; elle combattra avec vous et pour vous, et,

en mourant pour votre défense, ne vous demandera d'autre prix que votre

alliance et votre amitié.»

Ce discours s'acheva au milieu des acclamations et des

applaudissements, des cris de joie et des larmes de la foule. Ce

spectacle était nouveau pour le pays, ces paroles étaient inconnues aux

Napolitains. C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait la

grande loi de la fraternité des peuples, suprême voeu du coeur, dernière

parole de la civilisation humaine.

Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de fête pour les

Napolitains: ce que fut pour nous notre 14 juillet. Les républicains

s'embrassaient en se rencontrant dans les rues et levaient, en action de

grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les corps et les âmes

se sentaient libres à Naples. La révolution de 1647 avait été la

révolution du peuple, toute matérielle et constamment menaçante: celle

de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la noblesse,

c'est-à-dire toute intellectuelle et toute miséricordieuse. La

révolution de Masaniello était la réclamation de sa nationalité par un

peuple conquis à un peuple conquérant; la révolution de Championnet

était la réclamation de sa liberté faite par un peuple opprimé à son

oppresseur. Il y avait donc une immense différence et surtout un immense

progrès entre les deux révolutions.

Et alors, une chose touchante s'accomplit.

Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs de la liberté

italienne, de Vitagliano, de Galiani et d'Emanuele de Deo. Ce dernier

avait refusé la vie qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices.

C'étaient des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux

avaient été pendus; puis le troisième, Vitagliano,--comme le supplice

des deux premiers avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le

troisième avait été poignardé par le bourreau, de peur qu'à la faveur

d'un mouvement, il ne lui échappât, et pendu mort avec sa plaie

sanglante au côté comme le Christ. Une députation patriotique s'organisa

spontanément, et dix mille citoyens environ vinrent, au nom de la

liberté naissante, saluer les familles de ces généreux jeunes gens, dont

le sang avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre de la

liberté.

Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes les rues et sur

toutes les places, et, comme s'il eût voulu se réunir à saint Janvier,

son rival en popularité, le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt

de sa part une communion à l'allégresse publique qu'une menace. Ces

flammes, muettes et sans lave, étaient une espèce de buisson ardent, un

Sinaï politique.

Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique costume, se démenant sur un

magnifique cheval, au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette

heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle avait crié: «Vive le

roi!» disait-il à toute cette populace:

--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier qui se faisait jacobin,

ce soir, c'est le Vésuve qui met le bonnet rouge!

FIN DU TOME CINQUIÈME.

TABLE

LXXVI.--Où Michele se fâche sérieusement avec le beccaïo.

LXXVII.--Fatalité.

LXXVIII.--Justice de Dieu.

LXXIX.--La trêve.

LXXX.--Les trois partis de Naples au commencement de l'année 1799.

LXXXI.--Où ce qui devait arriver arrive.

LXXXII.--Le prince de Maliterno.

LXXXIII.--Rupture de l'armistice.

LXXXIV.--Un geôlier qui s'humanise.

LXXXV.--Quelle était la diplomatie du gouverneur du château Saint-Elme.

LXXXVI.--Ce qu'attendait le gouverneur du château Saint-Elme.

LXXXVII.--Où l'on voit enfin comment le drapeau français avait été

arboré sur le château Saint-Elme.

LXXXVIII.--Les Fourches caudines.

LXXXIX.--Première journée.

XC.--La nuit.

XCI.--Deuxième journée.

XCII.--Troisième journée.

XCIII.--Saint Janvier et Virgile.

XCIV.--Où le lecteur rentre dans la maison du Palmier.

XCV.--Le voeu de Michele.

XCVI.--Saint Janvier patron de Naples.

XCVII.--Où l'auteur est forcé d'emprunter à son livre du _Corricolo_

un chapitre tout fait, n'espérant pas faire mieux.

XCVIII.--Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit

Championnet.

XCIX.--La république parthénopéenne.

FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME

POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.

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La San-Felice, Tome 05 · 第 15 / 15 段