l'autre, il faut traverser Naples dans toute sa largeur; mais Michele
connaissait si bien tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient
lui faire gagner un mètre de terrain, qu'il ne mit qu'un quart d'heure à
faire le trajet qui le séparait de Luisa, et l'on a vu que, pour
diminuer d'autant ce trajet, il venait de grimper par la fenêtre au lieu
d'entrer par la porte.
--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la fenêtre dans
l'appartement, il vit, il se porte bien, il n'est pas blessé, et t'aime
comme un fou!
Luisa jeta un cri de joie; puis, mêlant la tendresse qu'elle avait pour
son frère de lait à la joie que lui causait la bonne nouvelle apportée
par lui, elle le prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en
murmurant:
--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de te revoir!
--Et tu peux t'en réjouir, car il ne s'en est pas fallu de beaucoup que
tu ne me revisses pas: sans lui, j'étais fusillé.
--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle sût bien de qui parlait Michele.
--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il y en avait un autre
que M. Salvato qui put m'empêcher d'être fusillé? Qui diable se serait
inquiété des trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau d'un
pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a dit: «C'est Michele! il
m'a sauvé la vie: je demande grâce pour lui.» Il m'a pris dans ses bras,
il m'a embrassé comme du pain, et le général en chef m'a fait colonel;
ce qui me rapproche fièrement de la potence, ma chère Luisa.
Puis, voyant que sa soeur de lait l'écoutait sans rien comprendre à ses
paroles:
--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. Au moment d'être
fusillé, j'ai fait un voeu dans lequel tu es pour quelque chose, petite
soeur.
--Moi?
--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en réchappais, et il n'y avait pas
grande chance, je t'en réponds! j'ai fait voeu que, si j'en réchappais,
la journée ne se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite
soeur, faire ma prière à saint Janvier. Or, il n'y a pas de temps à
perdre, et, comme on pourrait être étonné de voir une grande dame comme
toi courir les rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou, tout
colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous lequel on ne te
reconnaîtra pas. Tiens!
Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet contenant les habits
d'Assunta.
Luisa comprenait de moins en moins; mais son instinct lui disait qu'il y
avait, au fond de tout cela, pour son coeur bondissant, quelque surprise
que ne pouvait deviner son esprit; et peut-être ne voulait-elle pas
approfondir la mystérieuse proposition de Michele, de peur d'être
obligée de le refuser.
--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, mon pauvre Michele, et
que tu crois devoir la vie à ce voeu, il faut le remplir; y manquer te
porterait malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne me suis
trouvée eu meilleure disposition de prier qu'en ce moment. Mais...,
ajouta-t-elle timidement.
--Quoi, mais?
--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fenêtre de la petite
ruelle ouverte, ainsi que les portes qui, de cette fenêtre, conduisent à
sa chambre?
--De sorte, dit Michele, que la fenêtre est ouverte et que les portes
conduisant à sa chambre sont ouvertes?
--Oui. Juge donc ce qu'il eût pensé en les trouvant fermées!
--Cela lui eût causé, en effet, je te le jure, une bien grande peine.
Mais, par malheur, depuis qu'il se porte bien, M. Salvato n'est plus son
maître, et, cette nuit, il est de garde près du _commandant, général_,
et, comme il ne pourrit quitter ce poste que demain à onze heures du
matin, nous pouvons fermer fenêtres et portes, et aller accomplir à
saint Janvier le voeu que je lui ai fait.
--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans sa chambre les vêtements
d'Assunta, tandis que Michele allait fermer les portes et les fenêtres.
En entrant dans la pièce qui donnait sur la ruelle, Michele crut voir
une ombre qui se dissimulait dans l'angle le plus obscur de
l'appartement. Comme cette hâte à se cacher pouvait venir de mauvaises
intentions, Michele s'avança les bras tendus dans les ténèbres.
Mais l'ombre, voyant qu'elle allait être prise, vint au-devant de lui en
disant:
--C'est moi, Michele: je suis là par l'ordre de madame.
Michele reconnut la voix de Giovannina, et, comme la chose n'avait rien
d'invraisemblable, il ne s'en inquiéta pas davantage et seulement se
mit à fermer les fenêtres.
--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato vient?
--Il ne viendra pas, répondit Michele.
--Lui serait-il arrivé malheur? demanda la jeune fille avec un accent
qui trahissait plus qu'un intérêt ordinaire et dont elle comprit
elle-même l'imprudence; car, presque aussitôt:--Il faudrait en ce cas,
continua-t-elle, apprendre cette nouvelle à madame avec toute sorte de
ménagements.
--Madame, répondit Michele, sait à ce sujet tout ce qu'elle doit savoir,
et, sans qu'il soit arrivé malheur à M. Salvato, il est retenu où il est
jusqu'à demain matin.
En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui appelait sa camériste.
Giovannina, pensive et le sourcil froncé, se rendit lentement à l'appel
de sa maîtresse, tandis que Michele, habitué aux excentricités de la
jeune fille, les remarquant peut-être, mais ne cherchant même pas à les
expliquer, fermait les fenêtres et les portes, que Luisa s'était vingt
fois promis de ne pas ouvrir, et que, depuis trois jours, cependant,
elle tenait ouvertes.
Lorsque Michele revint dans la salle à manger, Luisa avait complété sa
toilette. Le lazzarone jeta un cri d'étonnement: jamais sa soeur de lait
ne lui avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait comme
s'il eût toujours été le sien.
Giovannina, de son côté, regardait sa maîtresse avec une étrange
expression de jalousie. Elle lui pardonnait d'être belle sous ses habits
de dame; mais, fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'être
charmante sous les habits d'une fille du peuple.
Quant à Michele, il admirait Luisa franchement et naïvement, et, ne
pouvant deviner que chacun de ses éloges était un coup de poignard pour
la femme de chambre, il ne cessait de répéter sur tous les tons du
ravissement:
--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est belle!
Et, en effet, une espèce d'auréole non-seulement de beauté, mais encore
de bonheur, rayonnait autour du front de Luisa. Après tant de jours
d'angoisses et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu par elle
avait pris le dessus. Pour la première fois, elle aimait Salvato sans
arrière-pensée, sans regret, presque sans remords.
N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour échapper à cet
amour? et n'était-ce pas la fatalité elle-même qui l'avait enchaînée à
Naples et empêchée de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux,
comme l'était celui de Luisa, ne croit pas à la fatalité. Si ce n'était
pas la fatalité qui l'avait retenue, c'était donc la Providence; et si
c'était la Providence, comment redouter le bonheur qui lui venait de
cette fille bénie du Seigneur!
Aussi dit-elle joyeusement à son frère de lait:
--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prête. Et, la première, elle
descendit le perron.
Mais, alors, Giovannina ne put s'empêcher de saisir et d'arrêter Michele
par le bras.
--Où va donc madame? demanda-t-elle.
--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien voulu sauver aujourd'hui la
vie à son serviteur, répondit le lazzarone se hâtant de rejoindre la
jeune femme pour lui offrir son bras.
Du côté de Mergellina, où aucun combat n'avait eu lieu, Naples
présentait encore un aspect assez calme. La rive de la Chiaïa était
illuminée dans toute sa longueur, et des patrouilles françaises
sillonnaient la foule, qui, toute joyeuse d'avoir échappé aux dangers
qui, pendant trois jours, avaient atteint une partie de la population et
avaient menacé le reste, manifestait sa joie à la vue de l'uniforme
républicain en secouant ses mouchoirs, en agitant ses chapeaux et en
criant: «Vive la république française! vive la république
parthénopéenne!»
Et, en effet, quoique la république ne fût point encore proclamée à
Naples et ne dût l'être que le lendemain, chacun savait d'avance que ce
serait le mode de gouvernement adopté.
En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait quelque
peu. Là, en effet, commençait la série des maisons brûlées ou livrées au
pillage. Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes; les
autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets, avec leurs monceaux de
meublés brisés devant leur façade, donnaient une idée de ce qu'avait été
ce règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il eût duré
quelques jours de plus. Vers certains points où avaient été déposés les
morts et les blessés et où s'étendaient, sur les dalles qui pavent les
rues, de larges taches de sang, des voitures chargées de sable étaient
arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient tomber le sable des
voitures, tandis que d'autres, avec des râteaux, étendaient ce sable,
comme font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres des
taureaux, des chevaux et quelquefois des hommes sont enlevés de l'arène.
En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle devint plus triste.
On avait fait, devant la place circulaire qui s'étend devant le collége
des Jésuites, une ambulance, et, tandis que l'on chantait des chansons
contre la reine, que l'on allumait des feux d'artifice, que l'on tirait
des coups de fusil en l'air, on abattait avec des cris de rage une
statue de Ferdinand Ier, placée sous le portique, et l'on faisait
disparaître les derniers cadavres.
Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa.
Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade à moitié démolie, et,
en face, au coin de la rue San-Pietro à Mazella, un palais achevait de
brûler et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de feu aussi
nombreuses que les fusées du bouquet d'un feu d'artifice.
Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, et cependant sa
terreur était mêlée d'un sentiment de bien-être dont il lui eût été
impossible d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure qu'elle
approchait de la vieille église, son pas devenait de plus en plus léger,
et les anges qui avaient transporté au ciel le bienheureux saint Janvier
semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir les degrés qui
vont de la rue à l'intérieur du temple.
Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus sombres de la
métropole; il lui mit une chaise devant les genoux et posa une autre
chaise à côté de celle-là; puis il dit à sa soeur de lait:
--Prie, je reviens.
En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait cru reconnaître,
appuyé, rêvant contre une des colonnes, Salvato Palmieri. Il alla à
l'officier: c'était bien lui.
--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; j'ai quelque chose à vous
montrer qui vous fera plaisir, j'en suis sûr.
--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis point quitter mon poste.
--Bon! c'est dans votre poste même.
--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele par complaisance, soit.
Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à la lueur de la lampe qui brûlait
dans le choeur éclairant les rares fidèles venus là pour faire leurs
prières nocturnes, Michele montra à Salvato une jeune femme qui priait
avec ce profond recueillement des âmes amoureuses.
Salvato tressaillit.
--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant du doigt.
--Quoi? fit Salvato.
--Cette femme qui prie si dévotement.
--Eh bien?
--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai pour vous et que je
veillerai consciencieusement, soyez tranquille, allez vous agenouiller
près d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle vous donnera
de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa.
Salvato regarda Michele avec étonnement.
--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le poussant.
Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant qu'il fût agenouillé
près d'elle, au bruit de son pas, qu'elle avait reconnu, Luisa s'était
retournée, et un faible cri, retenu à moitié par la majesté du lieu,
s'était échappé de la poitrine des deux jeunes gens.
A ce cri, tout imprégné d'une ineffable bonheur, qui annonçait à Michele
qu'il avait réussi selon ses intentions, la joie du lazzarone fut si
grande, que, malgré la dignité nouvelle dont il était revêtu, malgré
cette majesté du lieu qui avait imposé à Salvato et à Luisa et qui avait
éteint dans une prière leur double cri d'amour, il se livra, à sa sortie
de l'église, à une série de gambades qui faisaient suite à celles qu'il
avait exécutées en sortant de chez Assunta.
Et maintenant, si l'on juge au point de vue de notre moralité, à nous,
cette action de Michele ayant pour but de rapprocher les deux amants,
sans s'inquiéter si, en faisant le bonheur des uns, il n'ébranlait point
la félicité d'un autre, nous y trouverons, certes, quelque chose
d'inconsidéré et même de répréhensible; mais la morale du peuple
napolitain n'a pas les mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu'un
qui eût dit à Michele qu'il venait de faire une action douteuse, l'eût
bien étonné, lui qui était convaincu qu'il venait de faire la plus belle
action de sa vie.
Peut-être eût-il pu répondre qu'en ménageant aux deux amants leur
première entrevue dans une église, il lui avait, par cela même, en la
forçant de se passer dans les limites de la plus stricte bienséance,
enlevé ce que le tête-à-tête, l'isolement, la solitude lui eussent, en
tout autre lieu, donné de hasardé; mais nous devons à la plus stricte
vérité de dire que le brave garçon n'y avait pas même songé.
XCVI
SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES.
Nous avons dit l'effet qu'avait produit à Naples l'annonce faite par
Championnet du miracle de saint Janvier pour le lendemain.
Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le miracle ne se faisait
point, c'était une seconde sédition à étouffer; s'il se faisait, c'était
la tranquillité, et, par conséquent, la fondation de la république
parthénopéenne.
Pour expliquer cette immense influence de saint Janvier sur le peuple
napolitain, disons, en quelques mots, sur quels mérites s'est fondée
cette influence.
Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du calendrier, un saint
banal à force d'être cosmopolite, invoqué, comme saint Pierre et saint
Paul, dans toutes les basiliques du monde: saint Janvier est un saint
local, patriote, napolitain.
Saint Janvier remonte aux premiers siècles de l'Église. Il prêcha la
parole du Christ à la fin du IIIe et au commencement du IVe siècle, et
convertit des milliers de païens. Comme tous les convertisseurs, il
s'attira naturellement la haine des empereurs et subit le martyre l'an
305 du Christ.
Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle de la liquéfaction
du sang, de donner quelques détails sur ce martyre.
La supériorité de saint Janvier sur les autres saints est, au dire des
Napolitains, incontestable. Et, en effet, les autres saints ont bien
fait, de leur vivant et même après leur mort, quelques miracles qui,
discutés par les philosophes, sont arrivés jusqu'à nous sous la forme de
tradition vague et d'une demi-authenticité, tandis qu'au contraire, le
miracle de saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours et se
renouvelle deux fois par an, à la plus grande gloire de la ville de
Naples et à la suprême confusion des athées.
Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie et ne
fait rien que pour elle. Le monde entier serait menacé d'un second
déluge, ou croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que saint
Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le sauver. Mais que les
pluies torrentielles de novembre menacent de noyer les récoltes, que les
ardeurs caniculaires d'août sèchent les citernes de son pays bien-aimé,
saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil en
novembre et de l'eau en août.
Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa garde toute spéciale,
il y a dix siècles que Naples n'existerait plus, ou serait abaissée au
rang de Pouzzoles et de Baïa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au
monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger! mais,
grâce à l'intervention active et persévérante de son patron, les
conquérants ont disparu et Naples est restée.
Les Normands ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés.
Les Souabes ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés.
Les Angevins ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés.
Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de Naples; mais saint
Janvier les a punis.
Les Espagnols ont tyrannisé Naples; mais saint Janvier les a battus.
Enfin, les Français ont occupé Naples; mais saint Janvier les a
éconduits.
Et comme nous écrivions ces mêmes paroles en 1836, nous ajoutions: «Et
qui sait ce que saint Janvier fera encore pour sa patrie?»
Et, en effet, quelle que soit la domination indigène ou étrangère,
légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau
pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et
qui les rend patients jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et
tous les gouvernements passeront et qu'il ne restera, en définitive, à
Naples que les Napolitains et saint Janvier.
L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples et ne
finira probablement qu'avec elle.
La famille de saint Janvier appartient naturellement à la plus haute
noblesse de l'antiquité. Le peuple qui, en 1647, donnait à sa république
de lazzaroni, commandée par un lazzarone, le titre _de sérénissime
royale république napolitaine_, et, qui, en 1799, poursuivait les
patriotes à coups de pierres pour avoir osé abolir le titre
d'_Excellence_, n'aurait jamais consenti à se choisir un patron
d'origine plébéienne. Le lazzarone est essentiellement aristocrate, ou
plutôt, avant tout, a besoin d'aristocratie.
La famille de saint Janvier descend en droite ligne de la famille des
Januari de Rome, qui, eux-mêmes, avaient la prétention de descendre de
Janus. Ses premières années sont obscures. En 304 seulement, sous le
pontificat de saint Marcelin, il est nommé à l'évêché de Bénévent, que
le pape vient de créer.
Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et
qui finit à M. de Talleyrand!
La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens avait eu lieu
sous les empereurs Dioclétien et Maximien; elle datait de deux ans,
c'est-à-dire de 302, et avait été des plus terribles: dix-sept mille
martyrs consacrèrent de leur sang la religion naissante.
Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent les empereurs Constance
et Galère, sous lesquels les chrétiens respirèrent un instant.
Au nombre des prisonniers entassés sous le règne précédent dans les
prisons de Gumes étaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre
de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution de 302,
saint Janvier n'avait jamais manqué de leur apporter, au péril de sa
vie, les secours de sa parole.
Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens, qui croyaient toute
persécution finie, rendaient grâce au Seigneur dans l'église de
Pouzzoles, saint Janvier officiant et Sosius et Proculus l'aidant à
l'oeuvre sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre, et un
héraut à cheval et tout armé entra dans l'église et lut à haute voix un
ancien décret de Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en
vigueur.
Ce décret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, existe dans les
archives de l'archevêché. Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de
nos lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces historiques ne
manquant point d'un certain intérêt.
Le voici:
«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous
les préfets et proconsuls de l'empire romain, salut!
»Un bruit qui ne nous a point médiocrement déplu étant parvenu à nos
oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent
chrétiens, hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles
forces; que lesdits chrétiens honorent comme Dieu ce Jésus enfanté par
je ne sais quelle femme juive, insultent par des injures et des
malédictions le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter
lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué
sur une croix comme sorcier.
«A cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes et femmes,
dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus
cruels, s'ils refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur
erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants, nous voulons
bien leur accorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu'ils
soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus dure (_pessimo
morte_.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos divins décrets nous
vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.»
Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour faire pendant à
celui-ci, à citer un ou deux décrets du roi Ferdinand. On pourra les
comparer à ceux de Dioclétien, et l'on verra qu'ils se ressemblent
beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain sont mieux rédigés.
Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni les deux diacres ne se
soumirent à ce décret. Saint Janvier continua de dire la messe, les deux
diacres de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent arrêtés tous
trois dans l'exercice de leurs fonctions.
Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe furent arrêtés avec
eux; plus inutile encore de dire que les prisonniers ne se laissèrent
point intimider par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et
confessèrent obstinément le Christ.
Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment de l'arrestation, une
vielle femme, qui regardait déjà saint Janvier comme un saint, le
supplia de lui donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui
présenta les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir le
mystère de l'Eucharistie, en lui disant:
--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y mon sang!
--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un pied devant l'autre.
--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras.
Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulièrement le
proconsul, parce que c'était lui que protégeait particulièrement le
Seigneur.
On commença par le jeter dans une fournaise ardente; mais le feu
s'éteignit, et les charbons enflammés qui couvraient le plancher se
changèrent en une jonchée de fleurs.
Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le cirque et dévoré par les
lions.
Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa dans
l'amphithéâtre. Elle y était accourue de tous les points de la province;
car l'amphithéâtre de Pouzzoles était, avec celui de Capoue,--d'où se
sauva, on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux de la Campanie.
C'était le même, au reste, dont les ruines existent encore aujourd'hui
et dans lequel, deux cent trente ans auparavant, le divin empereur Néron
avait donné une fête à Tiridate, premier roi d'Arménie, lequel, chassé
de son royaume par Corbulon, qui soutenait Tigrane, était venu
redemander sa couronne au fils de Domitius et d'Agrippine. Tout avait
été préparé pour frapper d'étonnement le barbare. Les animaux les plus
puissants, les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui,
et, comme il était resté impassible à ce spectacle et que Néron lui
demandait ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts
surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements, Tiridate,
sans rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot
dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul
coup.
Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve de sa force, jamais
le cirque n'avait contenu un si grand nombre de spectateurs.