saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient
fort que l'illustre bienheureux consentît, même pour les Français, à
changer sa date habituelle.
Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines à Championnet.
Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était l'affaire du saint et
non la leur; qu'ils n'avaient point à préjuger des bonnes ou des
mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une
certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier ne demeurerait
pas insensible.
Les chanoines répondirent que, puisque Championnet le voulait
absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur côté, ils
ne répondaient de rien.
A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute
la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposées le
lendemain, et qu'à dix heures et demie précises du matin, la
liquéfaction du précieux sang aurait lieu.
C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable pour les
Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivât de sa part une
suspicion de partialité en faveur des Français. Depuis quelque temps, au
contraire, il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. Ainsi, au
moment de son départ pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'était
personnellement présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier
son secours et sa protection, et saint Janvier, malgré son instante
prière, lui avait obstinément refusé la liquéfaction de son sang; ce qui
avait fait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.
Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce qu'il avait refusé au
roi de Naples, c'est que saint Janvier avait changé d'opinion, c'est
que saint Janvier s'était fait jacobin.
A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillité rétablie,
monta à cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de
Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vénération que pour
saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius Virgilius Maro, ou, du
moins, celui dont les ruines ont, disent les archéologues, renfermé les
cendres de l'auteur de l'_Énéide_.
Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où le ramenait Auguste,
Virgile mourut à Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe
qu'il avait tant aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux
immortalisés par lui dans son sixième livre de l'_Énéide_.
Championnet descendit de cheval au monument élevé par Sannazar, et monta
la pente rapide et escarpée qui conduit à la petite rotonde que l'on
montre au voyageur comme le columbarium où fut déposée l'urne du poëte.
Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition
donnait comme étant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il
passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui
l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une
récolte plus considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la
vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.
Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants sur ces pierres
sacrées, il demanda un crayon, et, déchirant une page de son
portefeuille, il rédigea le décret suivant, qui fut envoyé le même soir
à l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin.
«Championnet, général en chef.
»Considérant que le premier devoir d'une république est d'honorer la
mémoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers
l'émulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque
dans la tombe les génies sublimes de tous les pays et de tous les
temps:
»Avons décrété ce qui suit:
»1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre au lieu même où se
trouve sa tombe, près de la grotte de Pouzzoles.
»2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours dans lequel
seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront
présenter. Sa durée sera de vingt jours.
»Cette période expirée, une commission composée de trois membres,
nommée par le ministre de l'intérieur, choisira, parmi les projets
qui auront été présentés, celui qui semblera le meilleur, et la
curie élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à celui dont
le projet aura été adopté.
»Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente
ordonnance.
»CHAMPIONNET.»
Il est curieux que les deux monuments décrétés à Virgile, l'un à
Mantoue, l'autre à Naples, aient été décrétés par deux généraux
français: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet.
Après soixante-cinq ans, la première pierre de celui de Naples n'est
point encore posée.
XCIV
OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON DU PALMIER.
La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption les
événements politiques et militaires à la suite desquels Naples était
tombée au pouvoir des Français, nous a forcé de nous éloigner de la
partie romanesque de notre récit et de laisser de côté les personnages
passifs qui subissaient ces événements, pour nous occuper, au contraire,
des personnages actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette donc,
maintenant que nous avons donné aux acteurs épisodiques de cette
histoire toute l'importance qu'ils réclamaient, de revenir aux premiers
rôles sur lesquels doit se concentrer tout l'intérêt de notre drame.
Au nombre de ces personnages, pour lesquels on nous accuse peut-être,
mais à tort, d'oubli, est la pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire
nous n'avons pas perdue de vue un seul instant.
Restée évanouie entre les bras de son frère de lait Michele, sur la
plage de la Vittoria, tandis que son mari, fidèle à la fois à ses
devoirs envers son prince et à ses promesses envers son ami, rejoignait
le duc de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à Naples, au
risque de son bonheur, Luisa, reportée dans la voiture, avait été
ramenée, au grand étonnement de Giovannina, à la maison du Palmier.
Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement auquel le
sourcil froncé et l'oeil presque menaçant de Giovannina donnaient un
caractère tout particulier, raconta les choses comme elles s'étaient
passées.
Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele passa la nuit dans
la maison, et, comme le lendemain, au point du jour, l'état de Luisa ne
s'était point amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo.
Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à l'adresse de Luisa.
Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué, que chaque fois
qu'arrivait une lettre pareille à celle qu'elle tenait entre ses mains,
l'émotion de sa maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle se
retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, d'où elle ne sortait
que les yeux rouges de larmes.
Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato, et, à tout hasard,
et sans savoir encore si elle la lirait ou non, elle la garda, ayant
pour excuse de ne pas l'avoir remise, si la lettre était réclamée,
l'état dans lequel se trouvait Luisa.
Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, au simple récit de
Michele, qui le ramenait, il devina tout.
On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour Luisa. Il reconnut
chez la malade tous les symptômes de la fièvre cérébrale, et, sans lui
faire une question qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait
éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel. Trop habile pour se
laisser vaincre par une maladie connue quand cette maladie en était à
peine à son début, il la combattit énergiquement, et, au bout de trois
jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors de danger.
Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à la vue de la
personne qui entra, poussa un cri de joie et tendit ses deux bras vers
elle. Cette personne, c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco.
Comme l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse disgraciée
revenait à Naples. En quelques instants, la duchesse fut au courant de
la situation. Depuis trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer
dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait, et, malgré
cette maxime d'un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les
secrets des autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout
d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de secrets pour son amie.
Inutile de dire que la porte de communication fut plus ouverte que
jamais, et qu'à toute heure du jour et de la nuit, la duchesse eut la
disposition de la chambre sacrée.
Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu une nouvelle
lettre de Portici. Giovannina l'avait vue avec inquiétude prendre cette
lettre. Puis elle avait attendu que la lecture en fut faite. Si cette
lettre indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait,
Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait intacte, et mettait son
oubli sur le compte de la préoccupation que lui avait causée la maladie
de sa maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina la conservait
à tout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu'elle n'avait
pas encore mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau.
Les événements suivaient leur cours. On connaît ces événements: nous les
avons longuement racontés. La duchesse Fusco, lancée dans le parti
patriote, avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes
éminents et toutes les femmes distinguées de ce parti. Au nombre de ces
femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel, que nous allons bientôt voir,
avec l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler aux événements
politiques de son pays.
Ces événements politiques avaient pris pour Luisa, qui, jusque-là, ne
s'en était jamais préoccupée, une importance suprême. Si bien que
fussent renseignés les familiers de la duchesse Fusco, il y avait
toujours un point sur lequel Luisa était mieux renseignée qu'eux:
c'était la marche des Français sur Naples. En effet, tous les trois ou
quatre jours, elle savait précisément où étaient les républicains.
Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier. Dans la première, où il
lui annonçait son arrivée à bon port à Palerme, il lui exprimait tout
son regret de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de
s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de venir le
rejoindre. La lettre était tendre, calme et paternelle, comme toujours.
Il était probable que le chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas
voulu entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa.
La seconde lettre contenait, sur la situation de la cour à Palerme, des
détails que l'on trouvera dans la suite de notre récit. Mais, pas plus
que la première, elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au
contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière dont elle devait
se conduire au milieu des crises politiques qui allaient agiter la
capitale, et la prévenait que, par le même courrier, la maison Backer
recevait avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice les
sommes dont elle pourrait avoir besoin.
Le même jour, la lettre du chevalier à la main, André Backer, que Luisa
n'avait point revu depuis le jour de sa visite à Caserte, se présentait
à la maison du Palmier.
Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était habituelle, le
remercia de son empressement, mais le prévint que, vivant très-retirée,
elle avait décidé de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de son
mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent, elle passerait
elle-même à la banque, ou y enverrait Michele avec un reçu.
C'était un congé dans toutes les formes. André le comprit, et se retira
en soupirant.
Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina, qui venait de
fermer la porte derrière lui:
--Si jamais M. André Backer se représentait à la maison et demandait à
me parler, souvenez-vous que je n'y suis pas.
On connaît la familiarité des serviteurs napolitains avec leurs maîtres.
--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment un si beau jeune homme
a-t-il pu déplaire à madame?
--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit froidement Luisa; mais,
en l'absence de mon mari, je ne recevrai personne.
Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, fut sur le point
de répliquer: «Excepté M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire
dubitatif fut sa seule réponse.
La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato portait la date du
19 janvier: elle arriva le 20.
Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans les angoisses, et pour
Luisa ces angoisses furent plus grandes que pour tout autre. Elle savait
par Michele les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient;
elle savait par Salvato que le général en chef avait juré de prendre la
ville à tout prix.
Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, de se mettre à
l'abri des projectiles dans les caves les plus profondes de sa maison.
Ce danger était surtout à craindre si le château Saint-Elme ne tenait
point la promesse qu'il avait faite et se déclarait contre les Français
et les patriotes.
Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta dans Naples. Le
château Saint-Elme, on se le rappelle, avait arboré le drapeau
tricolore; donc, il tenait sa promesse et se déclarait pour les
patriotes et pour les Français.
Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, non point pour les
Français: elle n'avait jamais eu aucune opinion politique; mais il lui
sembla que cet appui donné aux Français et aux patriotes diminuait le
danger que courait son amant, puisqu'il était patriote de coeur,
Français d'adoption.
Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele, l'un des chefs du
peuple, décidé à combattre jusqu'à la mort pour une cause qu'il ne
comprenait pas très-bien, mais à laquelle il appartenait par le milieu
dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,---
Michele, en cas d'accident, venait faire ses adieux à Luisa et lui
recommander sa mère.
Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère de lait; mais toutes
ses larmes n'étaient pas pour le danger que courait Michele: une bonne
moitié coulait sur les dangers qu'allait courir Salvato.
Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son côté, et ne voyant pas
plus loin que les paroles de Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son
sort en lui rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière
albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. Or, Michele n'était
encore que capitaine, et, s'il était exposé à la mort, c'était à la mort
par le fer ou par le feu, et non par la corde.
Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait pour Michele,
elle devait se réaliser aussi pour Luisa, et que, si Michele mourait
pendu, Luisa devait mourir sur l'échafaud.
L'alternative n'était pas consolante.
Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la main de celle-ci le
retint, et ces paroles qui depuis longtemps erraient sur ses lèvres,
s'en échappèrent:
--Si tu rencontres Salvato...
--Oh! petite soeur! s'écria Michele.
Tous deux s'étaient parfaitement compris.
Une heure après leur séparation, les premiers coups de canon se
faisaient entendre.
La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par leur âge avancé ou
l'état pacifique qu'ils exerçaient, n'étaient point appelés à prendre
les armes, étaient réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure,
arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait trop d'intérêt à
ce combat pour attendre ces nouvelles dans le salon et au milieu de la
société réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, à
genoux devant le crucifix, elle priait.
Chaque coup de canon lui répondait au coeur.
De temps en temps, la duchesse Fusco venait à son amie et lui donnait
des nouvelles des progrès que faisaient les Français, mais, en même
temps, avec une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse
défense des lazzaroni.
Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait que chaque boulet,
chaque balle, menaçait le coeur de Salvato. Cette lutte terrible
serait-elle donc éternelle?
Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se coucha tout habillée sur
le lit de Salvato. Plusieurs alertes furent causées par les lazzaroni:
la réputation de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger.
Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude des autres:
elle ne songeait qu'à Salvato, ne pensait qu'à Salvato.
Dans la matinée du troisième jour, la fusillade cessa, et l'on vint
annoncer que les Français étaient vainqueurs sur tous les points, mais
pas encore maîtres de la ville.
Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato était-il mort ou
vivant?
Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les trois derniers coups
de canon du château Saint-Elme, tirés sur les pillards du palais royal.
Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur était point
arrivé malheur;--Michele le premier sans doute, car Michele pouvait
venir à toute heure du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant
qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez elle qu'à la nuit
et par le chemin convenu.
Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa: c'était de ce côté
que devaient lui venir les nouvelles.
Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition complète de la ville;
elle entendit les cris de la foule qui accompagnait Championnet au
tombeau de Virgile; elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de la
liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier; mais toutes ces
choses passèrent devant son intelligence comme des fantômes passent près
du lit d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela qu'elle
attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait.
Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville et assistons aux
angoisses d'une autre âme, non moins troublée que la sienne.
On sait de qui nous voulons parler.
Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait physique et moral que
nous avons essayé de tracer de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de
quelque ardent désir que notre jeune officier fût atteint de revoir
Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, le pas sur le
désir de l'amant.
Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc éloigné de Naples,
il s'en était donc rapproché sans une plainte, sans une observation,
quoiqu'il eût parfaitement su qu'au premier mot qu'il eût dit à
Championnet de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général, qui avait
pour lui la tendresse de l'admiration, la plus profonde peut-être de
toutes les tendresses, l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes
facilités pour entrer le premier à Naples.
Au moment où, arrivé à temps au largo delle Pigne pour sauver la vie à
Michele, il tint le jeune lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur
bondit d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans une mesure
plus complète, reconnaître le service qu'il lui avait rendu, ensuite
parce que, resté seul avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa
et quelqu'un à qui parler d'elle.
Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée. La vive
imagination de Championnet avait vu dans la réunion des lazzaroni et de
Salvato un événement dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée
qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier son miracle
lui était entré dans l'esprit, et il avait résolu de donner en garde la
cathédrale à Salvato, et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la
cathédrale.
On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il avait réussi.
Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain à la garde de la
cathédrale, dont il répondait.
Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine ses grenadiers
disposés sous le portail de l'église et sur la petite place qui donne
sur la strada dei Tribunali, Salvato avait jeté son bras autour du cou
de Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans lui dire autre
chose que ces deux mots, qui contenaient un monde d'interrogations:
--ET ELLE?
Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il puisait dans le triple
sentiment de vénération, de tendresse et de reconnaissance qu'il avait
pour Luisa, Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts
impuissants de la jeune femme pour partir avec son mari, jusqu'à ce
dernier mot échappé, il y avait trois jours, au plus profond de son
coeur: SI TU RENCONTRES SALVATO!...
Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers mots de Salvato
pouvaient se traduire ainsi:
--Je l'aime toujours!
--Je l'adore plus que jamais!
Quoique le sentiment que Michele portait à Assunta n'eût pas atteint les
proportions de l'amour que Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre,
le jeune lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il
n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, dans cette
joie de vivre que la jeunesse éprouve à la suite d'un grand danger
disparu, Michele s'était fait l'interprète des sentiments de Luisa avec
plus de vérité et même d'éloquence qu'elle n'eût osé le faire elle-même,
et, au nom de Luisa, sans en avoir été chargé par Luisa, il lui avait
vingt fois répété,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il
lui avait vingt fois répété que Luisa l'aimait.
C'était Michele à le dire et Salvato à l'écouter que tous deux passaient
leur temps, tandis que, comme soeur Anne, Luisa regardait si elle ne
voyait rien venir sur la route de Chiaïa.
XCV
LE VOEU DE MICHELE.
La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut l'espoir de distinguer
quelque chose dans le crépuscule, Luisa tint ses regards à la fenêtre;
seulement, son regard s'élevait de temps en temps vers le ciel, comme
pour demander à Dieu s'il n'était pas là-haut, près de lui, celui
qu'elle cherchait vainement sur la terre.
Vers huit heures, il lui sembla reconnaître dans les ténèbres un homme
ayant la tournure de Michele. Cet homme s'arrêta à la porte du jardin;
mais, avant qu'il eût eu le temps d'y frapper, Luisa avait crié:
«Michele!» et Michele avait répondu: «Petite soeur!»
Au son de cette voix qui l'appelait, Michele était accouru, et, comme la
fenêtre n'était qu'à la hauteur de huit ou dix pieds, profitant des
interstices des pierres, il avait grimpé le long de la muraille, et, se
cramponnant au balcon, il avait sauté dans l'intérieur de la salle à
manger.
Au premier son de la voix de Michele, au premier regard que Luisa jeta
sur lui, elle comprit qu'elle n'avait à redouter aucun malheur, tant le
visage du jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur.
Ce qui la frappa surtout, ce fut l'étrange costume dont son frère de
lait était revêtu.
Il portait d'abord une espèce de bonnet de uhlan, surmonté d'un plumet
qui semblait emprunté au panache d'un tambour-major; son torse était
enfermé dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passementée de
ganses d'or sur la poitrine et toute soutachée d'or sur les manches; à
son cou pendait, couvrant l'épaule gauche seulement, un dolman rouge,
non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris à ganse d'or
complétait ce costume, rendu plus formidable encore par le grand sabre
que le lazzarone tenait de la libéralité de Salvato et qui, il faut
rendre justice à son maître, n'était pas resté oisif pendant les trois
jours qui venaient de s'écouler.
C'était le costume de colonel du peuple que, sachant la fidélité que le
lazzarone avait montrée à Salvato, le général en chef s'était empressé
de lui envoyer.
Michele l'avait revêtu à l'instant même, et, sans dire à Salvato dans
quel but il lui demandait cette grâce, il avait sollicité de l'officier
français un congé d'une heure, que celui-ci lui avait accordé.
Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathédrale chez les Assunta,
où sa présence à une pareille heure et dans un pareil costume avait jeté
la stupéfaction, non-seulement chez la jeune fille, mais encore chez le
vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont deux étaient occupés à panser
dans un coin les blessures qu'ils avaient reçues. Il avait été droit à
l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa maîtresse, l'avait
roulé sous son bras; puis, en lui promettant de revenir le lendemain
matin, il était parti avec une multiplicité de gambades et un décousu de
paroles qui lui eussent bien certainement fait donner le surnom _del
Pazzo_, s'il n'eût point été depuis longtemps décoré de ce surnom.