le fort, mal approvisionné et n'ayant que cinq ou six cents coups à
tirer, n'avait point voulu user inutilement ses munitions, mais que, le
lendemain, pour le seconder, son canon combattrait par derrière, et en
plongeant sur tous les points où l'on pourrait les apercevoir, les
lazzaroni, que l'armée attaquerait en face.
Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement pour annoncer
cette nouvelle au général, mais encore pour prendre part au combat du
lendemain.
A sept heures, les fanfares sonnèrent et les tambours battirent.
Pendant la nuit, Salvato avait gagné du terrain. Avec quinze cents
hommes, au signal donné il déboucha de derrière la Douane et s'élança au
pas de course vers le Château-Neuf. En ce moment, un hasard providentiel
vint à son aide.
Nicolino, impatient de commencer l'attaque de son côté, se promenait sur
les remparts, encourageant ses artilleurs à employer utilement le peu de
munitions qu'ils avaient.
Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela.
Nicolino vint.
--Que me veux-tu? lui demanda-t-il.
--Voyez-vous cette bannière qui flotte au Château-Neuf? reprit
l'artilleur.
--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, et je t'avoue même
qu'elle m'agace horriblement.
--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre?
--Avec quoi?
--Avec un boulet.
--Tu es capable d'une pareille adresse?
--Je l'espère, mon commandant.
--Combien de coups demandes-tu?
--Trois.
--Je veux bien; mais je te préviens que, si tu ne l'abats pas en trois
coups, tu feras trois jours de salle de police.
--Et si je l'abats?
--Il y a dix ducats pour toi.
--Accepté, le marché.
L'artilleur pointa sa pièce, y mit le feu: le boulet passa entre le
blason et la hampe, trouant la toile du drapeau.
--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point encore cela.
--Je le sais bien, répondit l'artilleur; aussi, je vais essayer de faire
mieux.
La pièce fut pointée une seconde fois avec plus d'attention encore que
la première. L'artilleur étudia de quel côté soufflait le vent; il
apprécia le faible changement de direction que ce souffle avait pu
imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, changea d'un
centième de ligne le point de mire de sa pièce, approcha la mèche de la
lumière: une détonation qui domina le tumulte se fit entendre, et la
bannière, coupée par sa base, tomba.
Nicolino battit des mains et donna à l'artilleur, sans se douter de
l'influence qu'allait avoir cet incident, les dix ducats qu'il lui avait
promis.
En ce moment, la tête de la colonne de Salvato arrivait à
l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, marchait le premier. Il vit
tomber la bannière, et, quoiqu'il eût reconnu que sa disparition était
causée par un accident, il s'écria:
--On abaisse la bannière; le fort se rend. En avant, mes amis! en avant!
Et il s'élança au pas de course.
De leur côté, les défenseurs du fort, ne voyant plus le drapeau et
croyant qu'on l'avait enlevé volontairement, crièrent à la trahison. Il
en résulta un tumulte au milieu duquel la défense languit. Salvato
profita de ce temps d'arrêt pour franchir au pas de course la strada del
Piliere. Il lança ses sapeurs contre la porte du fort: un pétard la fit
sauter. Il s'élança dans l'intérieur du Château-Neuf en criant:
--Suivez-moi!
Dix minutes après, le fort était pris, et son canon, balayant le largo
del Castello et la descente du Géant, forçait les lazzaroni à se
réfugier dans les rues qui donnent sur cette place et dans lesquelles la
position des maisons les mettait à l'abri des boulets.
Immédiatement, le drapeau tricolore français fut substitué à la bannière
blanche.
Une sentinelle placée au sommet du Castel-Capuano transmit au général
Championnet la nouvelle de la prise du fort.
Les trois châteaux dans le triangle desquels la ville est enfermée,
étaient au pouvoir des Français.
Championnet, lorsqu'il reçut la nouvelle de la prise de Castel-Nuovo,
venait de faire sa jonction avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il
envoya Villeneuve, par le bord de la mer libre, féliciter Salvato et lui
ordonner de laisser la garde du Château-Neuf à un officier, et lui dire
de venir le rejoindre à l'instant même.
Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuyé aux créneaux et l'oeil
fixé sur Mergellina. De là, il pouvait apercevoir cette chère maison du
Palmier, que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans ses rêves.
Toutes les fenêtres en étaient fermées; cependant, à l'aide de sa
longue-vue, il lui semblait voir ouverte la porte du perron donnant sur
le jardin.
L'ordre du général vint le prendre au milieu de cette contemplation.
Il céda le commandement à Villeneuve lui-même, prit son cheval et partit
au galop.
Au moment où Championnet et Dufresse réunis poussaient les lazzaroni
vers la rue de Tolède, et où un effroyable feu partait, non-seulement du
largo delle Pigne, mais encore de toutes les fenêtres, on aperçut une
légère fumée qui couronnait les remparts du château Saint-Elme; puis on
entendit la détonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l'on vit
un grand trouble se produire parmi les lazzaroni.
Nicolino tenait sa parole.
En même temps, une charge de dragons descendit comme un torrent qui se
précipite par la strada della Stalla, tandis qu'une vive fusillade se
faisait entendre derrière le musée Borbonico.
C'était Kellermann qui, à son tour, faisait sa jonction avec les corps
de Dufresse et de Championnet.
En un instant, le largo delle Pigne fut balayé, et les trois généraux
purent s'y donner la main.
Les lazzaroni battaient en retraite par la strada Santa-Maria in
Costantinopoli et la salita dei Studi. Mais, pour traverser le largo
San-Spirito et le Mercatello, ils étaient forcés de passer sous le feu
du château Saint-Elme, qui, malgré la célérité de leur passage, eut le
temps d'envoyer dans leurs rangs cinq ou six messagers de mort.
Pendant que s'opérait la retraite des lazzaroni, on amenait à
Championnet un de leurs chefs qu'on avait pris après une résistance
désespérée. Couvert de sang, les habits déchirés, la figure menaçante,
la voix railleuse, il était le vrai type du Napolitain porté au plus
haut degré de l'exaltation.
Championnet haussa les épaules, et, lui tournant le dos:
--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-là pour l'exemple.
--Bon! dit le lazzarone, il paraît que décidément Nanno s'est trompée.
Je devais être colonel et mourir pendu: je ne suis que capitaine et je
vais mourir fusillé. Cela me console pour ma petite soeur.
Championnet entendit et comprit ces paroles. Il fut sur le point
d'interroger le condamné; mais, comme en ce moment il voyait un
cavalier accourir à toute bride, et que, dans ce cavalier, il
reconnaissait Salvato, son attention tout entière se porta du côté du
nouvel arrivant.
On entraîna le lazzarone, on l'appuya contre les fondations du musée
Bourbonien, et l'on voulut lui bander les yeux.
Mais lui, alors, se révolta.
--Le général a dit qu'on me fusille, cria-t-il; mais il n'a pas dit
qu'on me bande les yeux.
Salvato tressaillit à cette voix, se retourna et reconnut Michele;
Michele, lui aussi, reconnut le jeune officier.
--_Sangue di Cristo!_ cria le lazzarone, dites-leur donc, monsieur
Salvato, que l'on n'a pas besoin de me bander les yeux pour me fusiller.
Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les bras et s'appuya de
lui-même à la muraille.
--Michele! s'écria Salvato.--Général, cet homme m'a sauvé la vie, je
vous prie de m'accorder la sienne.
Et, sans attendre la réponse du général, bien sûr d'avoir obtenu ce
qu'il demandait, Salvato sauta à bas de son cheval, écarta le cercle de
soldats qui déjà apprêtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se
jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le serrant contre son
coeur.
Championnet vit à l'instant tout le parti qu'il pouvait tirer de cet
événement. Faire justice est d'un grand exemple, mais faire grâce est
parfois d'un grand calcul.
Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui lui amena Michele. Un immense
cercle se forma autour des deux jeunes gens et du général.
Ce cercle se composait de Français vainqueurs, de Napolitains
prisonniers, de patriotes accourus, soit pour féliciter Championnet,
soit pour se mettre sous sa protection.
Championnet, qui dominait ce cercle de toute la hauteur de son buste,
leva la main en signe qu'il voulait parler, et le silence se fit.
--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme vous l'avez vu,
fusiller cet homme, pris les armes à la main et combattant contre nous;
mais mon ancien aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande la
grâce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauvé la vie. Non-seulement je
lui accorde cette grâce, mais encore je désire donner une récompense à
l'homme qui a sauvé la vie à un officier français.
Puis, s'adressant à Michele tout émerveillé de ce langage:
--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons?
--J'étais capitaine, Excellence, lui répondit le prisonnier.
Et, avec la liberté de langage familière à ses pareils, il ajouta:
--Mais il paraît que je ne m'arrêterai pas là. Une sorcière m'a prédit
que je serais nommé colonel, et puis pendu.
--Je ne puis et ne veux me charger que de la première partie de la
prédiction, répondit le général; mais je m'en charge. Je te fais colonel
au service de la république parthénopéenne. Organise ton régiment. Je me
charge de ta paye et de ton uniforme.
Michele fit un bond de joie.
--Vive le général Championnet! cria-t-il, vivent les Français! vive la
république parthénopéenne!
--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes entouraient le
général. Le cri de Michele trouva donc un écho plus étendu que l'on
n'aurait dû s'y attendre.
--Maintenant, dit le général s'adressant aux Napolitains qui
l'entouraient, on vous a dit que les Français étaient des impies, ne
croyant ni à Dieu, ni à la Madone, ni aux saints: on vous a trompés. Les
Français ont une dévotion très-grande en Dieu, à la Madone, et
particulièrement à saint Janvier. Et la preuve, c'est que ma seule
préoccupation en ce moment est de faire respecter l'église et les
reliques du bienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner une
garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire.
--Je m'en charge! s'écria Michele en agitant son bonnet de laine rouge,
je m'en charge! et il y a plus: je réponds d'elle!
--Surtout, lui dit Championnet à voix basse, si je lui donne pour chef
ton ami Salvato.
--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, général.
--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune officier: la mission est
des plus importantes; il s'agit d'enrôler saint Janvier parmi les
républicains.
--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une cocarde tricolore à
l'oreille? répondit en riant le jeune homme. Je ne me croyais pas tant
de vocation pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que l'on
pourra.
--Une plume, de l'encre et du papier, demanda Championnet.
On se précipita, et, au bout d'un instant, Championnet avait pu choisir
entre dix feuilles de papier et autant de plumes.
Le général, sans descendre de cheval, écrivit, sur l'arçon de sa selle,
cette lettre, adressée au cardinal-archevêque:
«Éminence,
»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats et la vengeance des
crimes qui ont été commis. Profitez de cette trêve pour faire ouvrir
toutes les églises; exposez le saint sacrement et prêchez la paix, le
bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions, je jetterai un
voile sur le passé et m'appliquerai à faire respecter la religion, les
personnes et la propriété.
»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux contre lesquels je devrai
sévir, j'arrêterai le pillage, et que le calme et la tranquillité
renaîtront dans cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en
même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil tiré d'une fenêtre fera
brûler la maison et fusiller les habitants qu'elle renfermera.
Remplissez donc les devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux
sera, je l'espère, utile au bien public.
»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église de saint Janvier.
»CHAMPIONNET.
»Naples, 4 pluviôse, an VII de la
République (23 janvier 1790.)»
Michele, ayant entendu comme tout le monde la lecture de cette lettre,
chercha des yeux dans la foule son ami Pagliuccella; mais, ne le
trouvant pas, il choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir
compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato, derrière lequel
marchait une compagnie de grenadiers.
Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à l'archevêché, assez
voisin de cette place, par la strada dell'Orticello, le vico di
San-Giacomo dei Ruffi et la strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par
quelques-unes des rues les plus étroites et les plus populeuses du vieux
Naples. Les Français n'avaient point encore pénétré sur ce point de la
ville, où pétillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirés
par la populace en manière d'encouragement, et où, en passant, les
républicains pouvaient lire sur les visages trois impressions seulement:
la terreur, la haine et la stupéfaction.
Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié par Championnet, se
voyant déjà caracolant sur un beau cheval, dans son uniforme de colonel,
s'était franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, rallié
aux Français, et marchait devant eux en criant de toute la force de ses
poumons: «Vivent les Français! vive le général Championnet! vive saint
Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient par trop renfrognés,
Salvato lui mettait dans la main une poignée de carlini, qu'il jetait en
l'air, en expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato était
chargé d'accomplir et qui avait généralement cette bienheureuse
influence de donner aux physionomies une expression plus douce et plus
bienveillante.
En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines et qui parlait
le patois de Naples comme un homme de Porto-Basso, adressait de temps en
temps à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées des poignées
de carlins de Michele, avaient aussi leur influence.
On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers s'établirent sous le
portique. Michele fit un long discours pour expliquer leur présence à
tous ses compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait lui
avait sauvé la vie au moment où il allait être fusillé, et demanda, au
nom de l'amitié que l'on avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait
aucune insulte ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs de
saint Janvier.
XCIII
SAINT JANVIER ET VIRGILE.
A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, Salvato et la
compagnie française, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint
à l'esprit une de ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il
pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui
s'obstinaient à combattre encore, et de faire cesser le pillage
individuel, était de livrer le palais du roi à un pillage général.
Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns des lazzaroni
prisonniers, auxquels on rendit la liberté, à la condition qu'ils
retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme
venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser eux-mêmes de la
fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu.
La communication eut tout le succès qu'en attendait le général en chef.
Les plus acharnés, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu
l'espoir de vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux de
se mettre à piller que de continuer à combattre.
En effet, à peine cette espèce d'autorisation de piller le château
fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer
qu'elle venait du général français, que toute cette multitude se
débanda, se ruant à travers la rue de Tolède et à travers la rue des
Tribunaux vers le palais royal, entraînant avec elle les femmes et les
enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant
comme un flot les trois étages du palais.
En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au plomb des fenêtres.
Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché sur le largo delle
Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'était, un des
premiers, empressé de se précipiter vers le château et de le visiter,
avec une curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au
grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand à celle
qui donne sur la Darsena.
Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait méprisé l'indemnité
offerte à son courage humilié; et, avec un désintéressement qui faisait
honneur aux anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate de son
amiral, il avait, pas à pas et à la manière du lion, c'est-à-dire en
faisant face à l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par
l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent
refermée, il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans le bûcher, et
s'était mêlé aux autres frères qui chantaient dans l'église le _Dies
irae, dies illa_.
Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et qui y eût reconnu,
sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant
trois jours.
Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du château Saint-Elme, avait
suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons
vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux Français, il n'avait
pas manqué à ses engagements vis-à-vis d'eux.
Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songeât à les
poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter
leurs armes, avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder
vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus.
Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la manière dont ils
culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils
reparaissaient aux fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient
sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de
trêve, pour ne pas perdre leur temps, s'étaient faits pillards; et,
comme il ignorait que ce fût à l'instigation du général français que le
pillage était organisé, il envoya à toute cette canaille trois coups de
canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, parmi lesquelles un
prêtre, et qui cassèrent la jambe au géant de marbre, ancienne statue de
Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais.
Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était emparé de la
multitude, et s'était substitué chez elle à tout autre sentiment? Nous
citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une idée de la
mobilité d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de
valeur pour défendre son roi.
Au milieu de toute cette foule, acharnée au pillage, l'aide de camp
Villeneuve, qui continuait de tenir le Château-Neuf, envoya un
lieutenant à la tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec
ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût pris langue avec les
avant-postes français. Le lieutenant eut soin de se faire précéder par
quelques lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive la
liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien
enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens
aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier,
lui: «Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho et servir de
signal à l'égorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le
marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!»
Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, sans que la foule,
préoccupée maintenant d'autres intérêts, songeât à le défendre et à le
venger.
Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu
l'imprudence de sortir avec une livrée galonnée d'or, vit le peuple
mettre sa livrée en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette
livrée fût celle du roi.
Au même moment où on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise
pour lui arracher les galons de sa livrée, Kellermann, qui était
descendu avec un détachement de deux ou trois cents hommes, du côté de
Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du château.
Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à l'église de Santa
Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone.
C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote que Cirillo avait
envoyé chercher pour conférer les derniers sacrements au sbire blessé
par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23
septembre, au matin, expira dans la maison où il avait été transporté, à
l'angle de la fontaine du Lion.
Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au
patriotisme du digne prêtre et l'invitait à se rallier aux Français.
Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un instant: il avait suivi
Kellermann.
A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et Championnet,
vainqueur, parcourait la ville. Les négociants, les bourgeois, toute la
partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part à la lutte,
n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors
d'ouvrir timidement les portes et les fenêtres des magasins et des
maisons. La première vue au général était déjà une promesse de sécurité;
car il était entouré d'hommes que leur talent, leur science et leur
courage avaient faits la vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les
Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les
Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa,
les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rémunération
était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient passé du despotisme
à la persécution, et qui passaient de la persécution à la liberté. Le
général, alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir,
s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de
rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout
était fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et
substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la
route que le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, un
instant auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les Napolitains
se rassuraient en effet, et toute cette population _di mezzo ceto_,
c'est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de
Naples, la cocarde tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français!
vive la liberté! vive la République!» commença de se répandre gaiement
dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et à mesure qu'elle se
tranquillisait, se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare
de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de la mort, se
retrouvent tout à coup et comme par miracle rendus au jour, à la lumière
et à la vie.
Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre heures
encore à entrer à Naples, qui peut dire ce qu'il fût resté de maisons
debout et de patriotes vivants?
A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirmés dans
leur grade de chefs du peuple, rendirent un édit pour l'ouverture des
boutiques.
Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième jour de la
république parthénopéenne.
Championnet avait vu avec inquiétude que la bourgeoisie et la noblesse
seules s'étaient réunies à lui et que le peuple se tenait à l'écart.
Alors, il résolut de frapper le lendemain un grand coup.
Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans
son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout où il irait.
Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait la cathédrale,
c'est-à-dire le point le plus important de Naples, avait reçu la
consigne de ne point quitter son poste sans être réclamé par un ordre
émané directement du général.
Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci de s'aboucher avec les
chanoines, et de les inviter à exposer, le lendemain, la sainte ampoule
à la vénération publique, dans l'espérance que saint Janvier, auquel les
Français avaient la plus grande dévotion, daignerait faire son miracle
en leur faveur.
Les chanoines se trouvaient entre deux feux.
Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient compromis vis-à-vis de
la cour.
S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du général
français.