comme la nuit était venue, qu'il était trop tard pour attaquer la porte
Capuana, et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs reçurent
l'ordre d'incendier les maisons, et le corps de Championnet prit
position devant la porte, qu'il devait attaquer le lendemain, et dont il
fut bientôt séparé par un double rideau de flammes.
Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa Duhesme, et, pour
récompenser Thiébaut de ses belles actions oubliées et du magnifique
mouvement offensif qu'il venait d'accomplir:
--En face de la porte Capuana, que tu prendras demain, lui dit-il, je te
nomme adjudant général.
--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette récompense accordée à un brave
officier pour lequel il avait la plus grande estime, voilà ce qui
s'appelle arriver à un beau grade et par une belle porte!
XC
LA NUIT.
Sur les trois points où les Français ont attaqué Naples, on s'est battu
avec le même acharnement. De toutes partes, les aides de camp arrivent
au quartier général de la porte Capuana, et trouvent le bivac du
général entre la via del Vasto et l'Arenaccia, derrière la double ligne
de maisons qui brûlent.
Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a trouvé, sur un point où
le chemin se rétrécit, un corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six
pièces de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline, les canons
au sommet. Les hussards de Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans
parvenir à les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, que les
morts restaient debout, soutenus par les vivants.
Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette pour faire une
trouée. Quatre pièces d'artillerie volante, dirigées par le général
Éblé, ont, pendant trois heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils
se sont réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse les
attaquera demain.
Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit par Schipani et
Manthonnet, est venu se jeter dans les rangs du général Dufresse. Ils
annoncent que Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a que
trente hommes et est bloqué par des milliers de lazzaroni, qui amassent
des fascines pour mettre le feu aux portes, et qui apportent des
échelles pour monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent de
San-Martino, situé aux pieds des remparts du fort, ou plutôt les moines
les ont appelés et leur ont ouvert les portes; des terrasses du couvent,
ils font feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru dans la
nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement pris au point du jour.
Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa et les patriotes,
s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin jusqu'aux portes du fort
Saint-Elme; deux cents renforceront la garnison, cent enlèveront aux
lazzaroni le couvent de San-Martino.
Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé des hauteurs de
Capodichino; mais il n'a pas pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu
enlever les unes après les autres à la baïonnette les masseries, les
églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance héroïque. La
cavalerie, qui constitue sa principale force, lui a été inutile au
milieu de cette multitude de collines qui bossellent le terrain. De son
bivac, il voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée de
lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice des Pauvres les protége. On
voit une lumière à chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces
fenêtres cracheront des balles.
A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de canons; au largo
delle Pigne, un bivac en grande partie composé de soldats de l'armée
royale. Deux pièces de canon défendent la montée du musée Borbonico, qui
donne sur la grande rue de Tolède.
A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs qui parcourent les
rues à cheval en encourageant leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu
en capucin et monté sur un âne.
Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se sont emparés des
marais. Seulement, coupés par un réseau de fossés, ces marais ont dû
être conquis avec des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés
par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant à
découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili, qu'on n'avait point songé
à garder; ils ont coupé la route de Portici. Broussier est campé sur la
plage de la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement blessé au
bras gauche, est au moulin de l'Inferno. Le lendemain, ils seront prêts
à attaquer le pont de la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui
brûlent devant la statue de saint Janvier.
Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples, depuis la plage de
la Marinella jusqu'à la hauteur du môle: la ville regorge de lazzaroni
qui se préparent à la défense.
Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque tout à coup de grands
cris s'élèvent derrière lui, et une fusillade éclate sur un immense
cercle, dont une des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre
à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du feu auquel se
chauffe le général en chef.
En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier et Thiébaut sont sur
pied. Les trois mille hommes qui composent le corps d'armée du général
en chef se forment en carré et font feu sur les assaillants, qu'ils ne
connaissent pas encore.
Ce sont les insurgés de tous les villages que les Français ont traversés
dans la journée qui se sont réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont
profité de l'obscurité et ont fait leur première décharge presque à bout
portant.
La multiplicité des coups de fusil indique que l'on a affaire à un corps
de quatre à cinq mille hommes au moins.
Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus des cris et
des hurlements des lazzaroni, de l'autre côté de cette ligne qui menace,
on entend battre la charge et sonner des trompettes, puis des feux de
peloton admirablement nourris, qui annoncent l'approche d'une troupe
régulière. Les lazzaroni, qui croyaient surprendre, étaient surpris.
D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?
Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent inutilement.
Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris de «Vive la
République!» répondent aux cris de «Vive la République!» Le général en
chef s'écrie:
--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent de Bénévent.
Chargeons toute cette canaille, qui n'osera pas nous attendre, je vous
en réponds.
Duhesme et Monnier changent leurs carrés en colonnes d'attaque, les
chasseurs montent à cheval, tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement.
Les lazzaroni sont percés à jour par les hussards de Salvato et par les
chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes de Duhesme et de Monnier, et,
sur un monceau de morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent
au cri de «Vive la République!»
Championnet et Salvato échangent quelques paroles rapides. Comme
toujours, Salvato est arrivé au bon moment et a révélé sa présence par
un coup de tonnerre.
Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu Maurice et Broussier.
Si la blessure de Mathieu Maurice est plus grave qu'on ne le croit, ou
si ce général, toujours atteint, parce qu'il est toujours au premier
rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato prendra le commandement.
Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer le pont de la
Madeleine au point du jour. Ce pont est défendu par les maisons
crénelées de la Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a
pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par six pièces de canon,
par un bataillon d'Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels
s'est joint un millier de soldats revenus de Livourne.
Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet, qui dormait dans
son manteau.
Un aide de camp de Kellermann venait lui donner des nouvelles de
l'expédition du château Saint-Elme.
Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé à travers cette
multitude de collines qui réunissent Capodimonte à Saint-Elme. Outre la
difficulté du terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant
quatre heures de marche, un combat continuel à soutenir, souvent inégal,
meurtrier toujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d'embuscades
entassées les unes sur les autres, et, de plus, un quartier de Naples
insurgé.
Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait de son mieux en
tirant des coups de canon à poudre, de peur que les boulets ne se
trompassent de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent
des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer ses hommes en deux bandes,
avait réuni toutes ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il
allait les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la
chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne s'attendaient point à
l'attaque, essayèrent de se défendre, mais inutilement. Les patriotes,
jaloux de montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne en
courage, s'élancèrent en avant de la colonne, et entrèrent les premiers
aux cris de «Vive la République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni
furent chassés du couvent et les portes refermées sur les Français.
Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse; les deux autres
cents, par la rampe del Petrio, montèrent au fort, dont les portes leur
furent ouvertes, non-seulement comme à des alliés, mais encore comme à
des libérateurs.
Nicolino faisait demander à Championnet de lui accorder l'honneur de
donner, le lendemain, le signal du combat en faisant, au premier rayon
du jour, tirer un coup de canon.
Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya son aide de camp à
tous les chefs de corps pour leur dire que le signal de l'attaque serait
un coup de canon tiré par les _patriotes napolitains_ du haut du fort
Saint-Elme.
XCI
DEUXIÈME JOURNÉE.
A six heures précises du matin, une ligne de feu raya le crépuscule
au-dessus de la masse noire du château Saint-Elme, un coup de canon se
fit entendre: le signal était donné.
Les trompettes et le tambour français y répondirent, et toutes les
hauteurs plongeant sur les rues de Naples, garnies de canon pendant la
nuit par le général Éblé, s'allumèrent à la fois.
A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur trois points
différents.
Kellermann, commandant l'extrême droite, se réunit à Dufresse, et
attaqua Naples par Capodimonte et Capodichino. La double attaque devait
aboutir à la porte de Saint-Janvier, strada Foria.
Le général Championnet devait, comme il l'avait dit la veille, enfoncer
la porte Capuana, devant laquelle Thiébaut avait été fait général de
brigade, et entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par
San-Giovanni à Carbonara.
Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, comme nous
l'avons dit encore, forcer le pont de la Madeleine, s'emparer du château
del Carmine; par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à la strada
dei Tribunali, et, par un autre courant qui suivrait le bord de la mer,
pénétrer jusqu'au môle.
Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du côté de Capodimonte et de
Capodichino, étaient commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient la
porte Capuana étaient commandés par notre ami Michel le Fou; enfin ceux
qui défendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine étaient
commandés par son compère Pagliuccella.
Dans ces espèces de combats qui consistent non pas à prendre une ville
d'assaut, mais à prendre d'assaut, et les unes après les autres, toutes
les maisons d'une ville, une populace mutinée est bien autrement
terrible qu'une troupe régulière. Une troupe régulière se bat
mécaniquement, avec sang-froid, et, pour ainsi dire, _avec le moins de
frais possible_[2], tandis que, dans un combat comme celui que nous
allons essayer de décrire, cette populace mutinée substitue aux
mouvements stratégiques, faciles à repousser, parce qu'ils sont faciles
à prévoir, les élans furieux des passions, l'opiniâtreté du délire, et
les ruses de l'imagination individuelle.
[Note 2: Nous employons l'expression même du général Championnet.]
Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à toute outrance, une
boucherie, un carnage, un massacre dans lequel les assaillants sont
forcés d'opposer l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir;
dans cette circonstance surtout, où dix mille Français attaquaient en
face une population de cinq cent mille âmes, menacés sur leurs flancs et
sur leurs derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de la
Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de voir revenir par mer
au secours de cette population et de cette insurrection une armée dont
les débris pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre, il
s'agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l'honneur, mais de
vaincre pour sa propre conservation. César disait: «Dans toutes les
batailles que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda,
j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet pouvait dire comme
César, et il fallait, pour ne pas mourir, vaincre comme César avait
vaincu à Munda.
Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait le salut de
l'armée. Le drapeau français devait donc flotter sur Naples, flottât-il
sur un monceau de cendres.
Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant des torches
incendiaires préparées par l'artillerie. A défaut du canon, de la hache,
de la baïonnette, le feu devait, comme dans les inextricables forêts de
l'Amérique,--dans cet inextricable labyrinthe de ruelles et de
_vicoli_,--le feu devait ouvrir un chemin.
Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept heures du matin,
Kellermann entrait, précédé de ses dragons, dans le faubourg de
Capodimonte, Dufresse, à la tête de ses grenadiers, dans celui de
Capodichino, Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato, portant
à la main le drapeau tricolore de la république italienne, c'est-à-dire
bleu, jaune et noir, forçait le pont de la Madeleine, et voyait le canon
del Carmine abattre autour de lui les premières files de ses hommes.
Il serait impossible de suivre ces trois attaques dans tous leurs
détails. Les détails, d'ailleurs, sont les mêmes. Sur quelque point de
la ville que les Français essayassent de s'ouvrir un passage, ils
trouvaient la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y avait
pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail de cave qui n'eût
ses défenseurs et qui ne vomît le feu et la mort. Les Français, de leur
côté, s'avançaient, poussant leur artillerie devant eux, se faisant
précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les portes, éventrant
les maisons, passant de l'une à l'autre, et laissant l'incendie sur
leurs flancs et derrière eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait
prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère de flammes, dont
le vent poussait, comme un dôme funèbre, la fumée au-dessus de la ville,
sortaient les imprécations d'agonie, les hurlements de mort des
malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient l'aspect d'une
voûte de feu sous laquelle roulait un fleuve de sang. Maîtres d'une
formidable artillerie, les lazzaroni défendaient chaque place, chaque
rue, chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur qu'était loin
d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et, tour à tour repoussés ou
agressifs, vaincus ou victorieux, se réfugiaient dans les ruelles sans
cesser de combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du
désespoir et l'obstination du fanatisme.
Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux à la défense, les
poursuivaient au milieu des flammes, qui semblaient devoir les dévorer,
tandis que, pareils à des démons qui combattent dans leur élément
naturel, ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors des maisons
brûlantes pour revenir à la charge avec plus d'audace qu'auparavant. On
combat, on marche, on avance, on recule sur un monceau de ruines. Les
maisons qui s'écroulent écrasent les combattants; la baïonnette enfonce
les masses, qui se resserrent, et qui offrent l'étrange spectacle d'un
combat corps à corps entre trente mille combattants, ou plutôt trente
mille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennent inutiles.
Nos soldats arrachent la baïonnette du canon de leur fusil et s'en
servent comme de poignards, tandis que, de leurs fusils éteints et
qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils font des massues. Les mains
cherchent à étrangler, les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur
les cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés, dans le sang
qui coule, rampent les blessés, qui, comme des serpents foulés aux
pieds, déchirent en expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le
pied, à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un mourant.
Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort arriva aux lazzaroni. Dix
mille des leurs, excités par les moines et par les prêtres, étaient
partis la surveille par la route de Pontana pour reprendre Capoue. Du
haut de la chaire, on leur avait promis la victoire. Ils ne doutaient
pas que les murailles de Capoue ne tombassent devant eux, comme celles
de Jéricho étaient tombées devant les Israélites.
Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de Santa-Lucia.
Mais, en voyant cette foule soulever la poussière de la plaine qui
dépasse Santa-Maria, et qui sépare la vieille Capoue de la nouvelle,
Macdonald, resté Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit comme
volontaire à la tête de la garnison, et, tandis que, du haut des
remparts, dix pièces de canon crachaient à mitraille sur cette foule, il
fit deux sorties par les deux portes opposées, et, formant un immense
cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et les deux ailes,
son infanterie et sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute
cette multitude. Deux mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le
champ de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout ce qui était
sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit et ne se rallia qu'à
Casanuova.
Le lendemain, le canon se fit entendre dans la direction de Naples;
mais, encore harassés de leur déroute de la veille, ils attendirent, en
buvant, des nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la journée
avait été aux Français, qui avaient pris à leurs camarades vingt-sept
pièces de canon, leur avaient tué mille hommes et leur avaient fait six
cents prisonniers.
Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent à toute course pour
venir au secours des lazzaroni qui défendaient la ville, laissant sur la
route, comme des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui, ralliés
la veille et dans la nuit, n'eurent point la force de les suivre.
Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en trois bandes. Les
uns, par Toledo, portèrent secours au largo delle Pigne; les autres, par
la strada dei Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina,
au Marché-Vieux.
Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui leur avait été offert
tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux,
dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une
première fois, accourant au secours de leurs frères vaincus, ils ne
voulurent pas l'être une seconde. Tout républicain qui combattait déjà
un contre six, eut un ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les
terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer;
car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils leur restait un souffle de vie,
les blessés s'obstinaient à combattre.
La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à trois heures de
l'après-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le
château del Carmine et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et Duhesme
s'étaient emparés de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes
jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali;
Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de la rue dei Cristallini
tandis que Dufresse, après un combat acharné, s'était emparé de
l_'Albergo dei Poveri_.
Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; des deux côtés, on
était las de tuer. Championnet espérait que cette terrible journée, dans
laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait
une leçon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en
était rien, il rédigea, au milieu du feu, sur un tambour, une
proclamation adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide de
camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions près de lui, de la
porter aux magistrats de Naples. En conséquence, il lui donna, comme
parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de
l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, les magistrats
avaient perdu toute autorité. Les patriotes, sachant qu'ils seraient
égorgés chez eux, se tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette
et son drapeau blanc, partout où il se présenta pour passer, fut
accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'arçon de sa selle,
et il fut obligé de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connaître à
l'ennemi la proclamation du général.
La voici. Elle était rédigée en italien, langue que Championnet parlait
aussi bien que la langue française:
_Championnet, général en chef, au peuple napolitain._
«Citoyens,
»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire provoquée par une
horrible licence et par la fureur de quelques individus payés par vos
assassins. Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je gémis du
plus profond de mon coeur sur le mal que je suis forcé de lui faire.
Aussi, je profite de ce moment de calme pour m'adresser à vous, comme un
père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, pour vous dire:
Renoncez à une défense inutile, déposez les armes, et les personnes, la
propriété et la religion seront respectées.
»Toute maison de laquelle partira un coup de fusil sera brûlée, et les
habitants en seront fusillés. Mais que le calme se rétablisse,
j'oublierai le passé, et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau
sur cette heureuse contrée.
»Naples, 3 pluviôse, an VII de la République
(22 janvier 1799).»
Après la manière dont Villeneuve avait été accueilli, il n'y avait point
d'espoir à garder, pour ce jour-là du moins. A quatre heures, les
hostilités furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. La nuit
même descendit du ciel sans séparer les combattants. Les uns
continuèrent à tirer des coups de fusil dans l'obscurité; les autres se
couchèrent au milieu des cadavres, sur les cendres brûlantes et les
ruines enflammées.
L'armée française, écrasée de fatigue, après avoir perdu mille hommes,
tant tués que blessés, planta l'étendard tricolore sur le fort del
Carmine, sur le Castel-Capuano et sur l'_Albergo dei Poveri_.
Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, à peu près, était en son
pouvoir.
L'ordre fut donné de rester toute la nuit sous les armes, de garder les
positions et de reprendre le combat au point du jour.
XCII
TROISIÈME JOURNÉE.
L'ordre n'eût point été donné par le général en chef de rester toute la
nuit sous les armes, que le soin de leur propre conservation eût forcé
les soldats de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant toute la
nuit, le tocsin sonna à toutes les églises situées dans les quartiers de
Naples demeurés aux Napolitains. Sur tous les postes avancés des
Français, les lazzaroni tentèrent des attaques; mais partout ils furent
repoussés avec des pertes considérables.
Pendant la nuit, chacun reçut son ordre de bataille pour le lendemain.
Salvato, en venant annoncer au général qu'il était maître du fort del
Carmine, reçut l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer à la baïonnette
et au pas de course, par le bord de la mer, avec les deux têtes de son
corps, vers le Château-Neuf et de l'enlever coûte que coûte, afin de
tourner immédiatement ses canons contre les lazzaroni, tandis que
Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, se maintiendraient dans
leur position, et que Kellermann, Dufresse et le général en chef, réunis
à la strada Foria, perceraient jusqu'à Toledo par le largo delle Pigne.
Vers deux heures du matin, un homme se présenta au bivac du général en
chef à San-Giovanni à Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son
costume de paysan des Abruzzes, le général reconnut Hector Caraffa.