Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première fournée, combien

on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantité de pains pouvaient

donner quatre fournées.

Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze heures et demie, ils

pourraient livrer la première fournée, à deux heures la seconde, à cinq

heures la troisième.

Chaque fournée pourrait donner de cent à cent vingt pains.

--Ce n'est guère, répondit un des brigands en secouant la tête.

--Combien êtes-vous donc? demanda un des boulangers.

Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant sur ses doigts.

--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.

--Ce sera à peu près une livre et demie de pain par homme, dit le

boulanger, qui jusque-là avait gardé le silence.

--Ce n'est point assez, répondit le brigand.

--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, répondit le boulanger

d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque

fois.

--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici.

--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en préviens.

--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce qu'il paraît?

--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et

faites-le cuire vous-mêmes.

Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à faire avec ces hommes,

qui avaient de pareilles réponses à tout ce qu'on pouvait dire.

--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.

--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure.

--Y avait-on entendu parler des Français?

--Ils venaient d'y entrer.

--Disait-on qu'ils y feraient séjour?

--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en

marche.

--Pour Naples?

--Pour Naples.

--Combien étaient-ils?

--Six cents, à peu près.

--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Français dans ton four?

--Huit.

--Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la

viande.

Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les

quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser,

regagnèrent la porte qui donnait sur la grande route.

Salvato traversa le verger, en évitant de passer dans le rayon de

lumière projeté par le four, franchit la seconde haie, suivit, à cent

cinquante pas en arrière, les quatre hommes qui regagnaient leurs

compagnons, les vit gravir la montagne, et put étudier à son aise, grâce

à un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain.

Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan était fait. Il

passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrière,

rejoignit son hussard, remonta à cheval, et rentra avant minuit à son

logement.

Il y trouva l'officier d'ordonnance du général Championnet, ce même

Villeneuve que nous avons vu, à la bataille de Civita-Castellana,

traverser tout le champ de bataille pour aller porter à Macdonald

l'ordre de reprendre l'offensive.

Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait Naples à midi. Il

l'invitait à faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver à

temps au combat, et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à

lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier des Fourches

Caudines.

Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de son absence; puis,

prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan

détaillé du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain,

devait se livrer le combat.

Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun sur un matelas et

s'endormirent.

Ils furent réveillés au point du jour par les tambours de cinq cents

hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui

formaient toute la cavalerie du détachement.

Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place où se

rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui

se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix

lieutenants ou sous-lieutenants, à monter dans sa chambre.

Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était étendu sur la table.

--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention.

Arrivé sur le terrain, que, par l'étude que vous allez faire, vous

connaîtrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à

exécuter. De votre adresse et de votre intelligence à me seconder

dépendra non-seulement le succès de la journée, mais encore notre salut

à tous. La situation est grave: nous avons affaire à un ennemi qui a,

tout à la fois, l'avantage du nombre et celui de la position.

Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rôties qu'il

avait demandées la veille, et invita les officiers à manger, tout en

étudiant la topographie du terrain où devait avoir lieu le combat.

Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la

place même de Bénévent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de

verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportées.

Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les soldats formèrent un

immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers.

Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous l'avons dit, tous se

trouvèrent à portée de la voix.

--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle

journée; car nous remporterons une victoire sur le lieu même où le

premier peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, des soldats,

des citoyens, et non pas de ces machines à conquête et de ces

instruments de despotisme comme en traînaient derrière eux les Cambise,

les Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux peuples que

vous combattez, c'est la liberté et non l'esclavage, la lumière et non

la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples

avant vous foulaient la terre que vous allez fouler.

»Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'était le nom

des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que

la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le point d'être prise

et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les

Apennins. Les légions romaines partirent, conduites par le consul

Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, où nous allons, elles

suivaient le chemin opposé à celui que nous allons suivre. Arrivés à une

gorge étroite où nous serons dans deux heures, et où les brigands nous

attendent, les Romains se trouvèrent entre deux rochers à pic, couronnés

de bois épais; puis, arrivés au point le plus étranglé de la vallée, ils

la trouvèrent fermée par un immense amas d'arbres, coupés et entassés

les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrière. Mais de tous

côtés les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent

pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne,

les écrasaient par centaines. C'était le général samnite Caius Pontius

qui avait préparé le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut

épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions romaines, il y avait

l'armée, et, derrière l'armée, Rome! Il pouvait écraser les deux

légions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant

rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur

leur tête et envoya consulter son père Erennius.

»Erennius était un sage.

»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et

honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis.

»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. Il donna la vie aux

Romains, mais à la condition qu'ils passeraient en courbant la tête sous

une voûte formée des massues, des lances et des javelots de leurs

vainqueurs.

»Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre

d'extermination aux Samnites et finirent par conquérir tout leur pays.

»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du pays est loin d'être

aussi formidable: ces rochers à pic ont disparu pour faire place à une

pente douce, et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont

remplacé les bois qui le couvraient.

»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé en paysan et

j'ai été moi-même explorer le terrain. Vous avez confiance en moi,

n'est-ce pas? Eh bien, je vous dis que, là où les Romains ont été

vaincus, nous triompherons.»

Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent de tous les côtés.

Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes la baïonnette au bout du fusil,

entonnèrent _la Marseillaise_, et se mirent en marche.

En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato recommanda le plus

grand silence. Un peu au delà, la route faisait un coude.

A moins que les brigands n'eussent des sentinelles en avant de la

masserie, ils ne pouvaient voir les dispositions qu'allait prendre

Salvato. C'était bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté.

Les brigands voulaient surprendre les Français, et des sentinelles

placées sur le chemin éventaient le plan.

Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions. Villeneuve, avec

trois compagnies, alla par un détour, et en côtoyant le verger,

s'embusquer dans le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant

plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant à leur embuscade;

lui-même se plaça avec ses soixante hussards derrière la ferme; enfin,

le reste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le

sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître donner dans

l'embuscade, résister un instant, puis se débander et attirer l'ennemi

jusqu'au delà de la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite

l'apparence d'une fuite.

Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout point. Après une

fusillade de dix minutes, les brigands, voyant les Français plier,

s'élancèrent hors de leurs couverts en poussant de grands cris; comme

s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et par l'impétuosité

des assaillants, les Français reculèrent en désordre et tournèrent le

dos. Les huées succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant pas

que les républicains ne fussent en déroute complète, les brigands les

poursuivirent en désordre, et, sans garder aucune précaution, se

précipitèrent sur le chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis,

tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois compagnies de se

lever, il ordonna à bout portant un feu, qui tua plus de deux cents

hommes. Aussitôt, au pas de course et en rechargeant les armes,

Villeneuve alla derrière les brigands prendre la position qu'ils

venaient de quitter. En même temps, Salvato et ses soixante cavaliers

débouchaient de derrière la ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant

à droite et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus fuyards

se retournaient et recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes les

prétendus vainqueurs.

Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se trouvaient enfermés comme

dans un cirque par les soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au

milieu de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient et

pointaient à loisir.

Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui

s'enfuirent gagnèrent le haut de la montagne au milieu du double feu qui

les décimait. A onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses

six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre morts et une douzaine

de blessés au plus, reprenaient au pas de course la route de Naples,

vers laquelle les attirait le grondement sourd du canon.

LXXXIX

PREMIÈRE JOURNÉE.

A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue sur la route de

Maddalone à Aversa, qu'il vit venir un cavalier sur un cheval lancé à

toute bride: c'était le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la

colère des lazzaroni.

A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore flotter sur le

château Saint-Elme, que les cris: «Aux armes!» avaient retenti par la

ville et que, de Portici à Pouzzoles, tout ce qui était en état de

porter un fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant de

quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, s'était précipité vers la

ville en criant ou plutôt en hurlant: «Mort aux Français!»

Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique des prêtres et des

moines, qui, un drapeau blanc d'une main, un crucifix de l'autre,

prêchaient à la porte des églises et sur les bornes des carrefours.

Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni au plus haut

degré d'exaltation contre les Français et les jacobins. Tout homicide

commis sur un jacobin ou sur un Français était une action méritoire,

tout lazzarone tué serait un martyr.

Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié sauvage, si facile à

conduire à la férocité quand on la laisse s'enivrer de sang, de pillage

et d'incendie, en était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle,

devenu un instrument de destruction, l'homme, qui ne songe plus qu'à

tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa propre conservation.

Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français s'avançaient à la

fois par Capodichino et Poggioreale, qu'on apercevait la tête des deux

colonnes, tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une troisième

tournait la ville, et, par les marais et la via del Pascone, s'avançait

vers le pont de la Madeleine, il sembla qu'une secousse électrique

poussait, comme un tourbillon, cette foule sur les points menacés.

La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa était commandée par

le général Dufresse, qui remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une

discussion qu'il avait eue à Capoue avec Championnet, avait donné sa

démission, et, pareil à un cheval encore blanc d'écume, écoutait en

frissonnant tous ces bruits de trompette et de tambour, forcé qu'il

était au repos.

Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector Caraffa, qui, Coriolan

de la Liberté, venait, au nom de la grande déesse, faire la guerre au

despotisme.

La colonne qui s'avançait par Capodichino était commandée par

Kellermann, ayant sous ses ordres le général Rusca, que celui qui écrit

ces lignes a vu tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée

par un boulet de canon.

La colonne qui s'avançait par Poggioreale était sous le commandement du

général en chef lui-même, lequel avait sous ses ordres les généraux

Duhesme et Monnier.

Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, tournait la

ville, marchait conduite par le général Mathieu Maurice et le chef de

brigade Broussier.

La colonne la plus avancée dans sa marche, parce qu'elle suivait le plus

beau chemin, était celle de Championnet. Elle appuyait sa droite à la

route de Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, Kellermann,

et sa gauche aux marais, dans lesquels manoeuvrait Mathieu Maurice, mal

remis d'une balle de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.

Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais chez lequel l'ardeur

militaire suppléait au sang perdu, commandait l'avant-garde de

Championnet. Il avait l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il

rencontrerait sur son chemin. Duhesme était l'homme de ces coups de main

vigoureux qui veulent, avant tout, la décision et le courage.

A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, il rencontra une

masse de cinq ou six mille lazzaroni; elle traînait avec elle une

batterie de canons servie par les soldats du général Naselli, qui

s'étaient joints à eux.

Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur cette foule, avec ordre de

la percer d'outre en outre à la baïonnette, et de s'emparer des pièces

de canon établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la colonne

française par-dessus la tête des lazzaroni.

Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût été insensé; l'ennemi

que l'on eût attaque ainsi n'eût eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des

deux côtés pour détruire en un instant ses six cents agresseurs. Mais

Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de compter avec eux.

Monnier partit la baïonnette en avant, et, sans s'inquiéter des coups de

fusil, des coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra au

milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de baïonnette tout ce qui

était à sa portée, le traversa comme un torrent traverse un lac, au

milieu des cris, des hurlements et des imprécations, tandis que Duhesme,

impassible à la tête de ses hommes et sous le feu de la batterie,

gravissait, toujours au pas de charge et la baïonnette en avant, la

colline occupée par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs

qui tentaient de résister, abaissait le point de mire des pièces et

faisait feu sur les lazzaroni avec leurs propres canons.

En même temps, profitant du désordre que cette décharge avait jeté au

milieu de cette foule, Duhesme fit battre la charge et marcha sur elle à

la baïonnette.

Incapables de se former en colonnes d'attaque pour reprendre la

batterie, ou en carrés pour soutenir l'assaut de Duhesme, les lazzaroni

s'éparpillèrent dans la plaine, comme une bande d'oiseaux effarouchés.

Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit mille hommes, Duhesme,

traînant avec lui les canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la

porte Capuana.

Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui s'étend devant la

porte Capuana, Duhesme, au commencement de la montée de Casanuova,

trouva un petit pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons

crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé, que les soldats

hésitèrent. Monnier vit cette hésitation, s'élança à leur tête en

élevant son chapeau au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix

pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers et ses soldats

s'élancèrent pour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille;

mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatre

officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur général blessé: le

désordre se mit dans les rangs, l'avant-garde fit un pas en arrière.

Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur les blessés: sur les

blessés pour les achever, sur les morts pour les mutiler.

Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de camp Ordonneau, lui

commanda de prendre deux compagnies de grenadiers, et, à quelque prix

que ce fût, de forcer le passage du pont.

C'étaient les vieux soldats de Montebello et de Rivoli: ils avaient

forcé, avec Augereau, le pont d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de

Rivoli. Ils abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de course,

et, à travers une grêle de balles, chassèrent les lazzaroni devant eux

et arrivèrent au sommet de la montée. Le général, les soldats et les

officiers blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre un double

feu partant de toutes les fenêtres et de toutes les terrasses, tandis

qu'au milieu de la rue s'élevait, pareille à une tour, une maison à

trois étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée jusqu'au

faîte.

Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier étage avaient été

construites de chaque côté de la maison et interceptaient la rue.

Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison, les barricades.

Cinq où six mille, éparpillés dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par

les ruelles et les ouvertures des jardins.

Ordonneau se trouva en face de la position et la jugea inexpugnable.

Cependant, il hésitait à donner l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle

l'atteignit et le renversa.

Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons pris le matin aux

lazzaroni sous le feu des tirailleurs. On mit ces pièces en batterie,

et, à la troisième volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible,

et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle renfermait, et les

défenseurs des barricades.

Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de «Vive la république!»

planta le drapeau tricolore sur les ruines de la maison.

Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient établi une vaste batterie

de douze pièces de canon sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas

de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les républicains,

maîtres des deux barricades et des ruines de la maison, furent bientôt

couverts d'une pluie de mitraille.

Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et les barricades, ordonna

au 25e régiment de chasseurs à cheval de prendre une trentaine

d'artilleurs en croupe, de tourner la colline, où les douze pièces

étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière.

Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître l'intention des

chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, sans s'inquiéter des coups de

fusil qu'on leur tirait de la route, accomplirent leur demi-cercle;

puis, tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de leurs

chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils gravirent au galop. Au

bruit de cet ouragan d'hommes qui faisait trembler la terre, les

lazzaroni abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De leur côté,

arrivés au faîte de la colline, les artilleurs sautèrent à terre et se

mirent à la besogne; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur la

pente opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des lazzaroni,

qu'ils dispersèrent dans la plaine.

Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna aux sapeurs d'ouvrir un

chemin dans la barricade, et, poussant ses canons devant lui, il

s'avança, balayant la route, tandis que, du haut de la colline, les

artilleurs républicains faisaient feu sur tout groupe qui essayait de se

former.

En ce moment, Duhesme entendit battre la charge derrière lui: il se

retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade de ligne, conduites par

Thiébaut, qui arrivaient au pas de course et aux cris de «Vive la

République!»

Championnet, entendant la terrible canonnade engagée, reconnaissant, au

nombre et à l'irrégularité des coups de fusil, que Duhesme avait affaire

à des milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en ordonnant à

Thiébaut de le suivre aussi vite que possible et de soutenir Duhesme.

Thiébaut ne se l'était pas fait dire à deux fois: il était parti et

arrivait au pas de course.

Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les morts qui jonchaient

les rues, franchirent les ouvertures des barricades et arrivèrent au

moment où Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire halte à

ses soldats harassés.

A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se dressait la porte Capuana

et ses tours, et deux rangées de maisons formant faubourg s'avançaient,

pour ainsi dire, au-devant des républicains.

Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient le moins, une

fusillade terrible partit des terrasses et des fenêtres de ces maisons,

tandis que, de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites pièces

de canon portées à bras vomissaient leur mitraille.

--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais d'être arrivé trop tard.

En avant, mes amis!

Ces troupes fraîches, conduites par un des plus braves officiers de

l'armée, pénétrèrent dans le faubourg au milieu d'un double feu. Mais,

au lieu de suivre le haut du pavé, la droite de la colonne suivait le

pied des maisons, tirant sur les fenêtres et les terrasses de gauche, et

la colonne de gauche faisait feu sur les terrasses de droite, tandis

que, armés de leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons.

Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés, comprirent la

manoeuvre ordonnée par Thiébaut, et, en s'élançant dans les maisons au

fur et à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs, ils

attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant à travers les

escaliers, du rez-de-chaussée au premier étage, du premier étage au

second, du second étage sur les terrasses. On vit alors déborder, dans

un combat aérien, lazzaroni et républicains. Les terrasses se couvrirent

de feu et de fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le temps

de gagner les terrasses, croyant, d'après ce que leur avaient dit leurs

prêtres et leurs moines, qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des

Français, sautaient par les fenêtres, se brisaient les jambes sur le

pavé, ou tombaient sur la pointe des baïonnettes.

La San-Felice, Tome 05 · 第 8 / 15 段