Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu croire que le spectacle

était fait, virent alors l'étrange procession sortir de l'église, au

milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches étaient si

nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa lunette, que le

commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevêque sous son

dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le

sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines,

Maliterno et Rocca-Romana, dans leur étrange costume, ne portaient

rien, ou plutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les péchés

du peuple.

Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et

Maliterno aussi sceptique que son frère. Il fut donc, malgré la grande

préoccupation qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant

les deux pénitents.

Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle jouée? C'était ce

que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mélange, tout particulier

à Naples, du grotesque au sacré.

Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout

cela.

Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus

inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait

Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense piége caché sous

cette comédie religieuse.

Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande

curiosité, la procession dans les différentes évolutions qu'elle

accomplit depuis sa sortie de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils

virent le bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder le

silence et l'obscurité.

Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis continuèrent de brûler;

mais personne ne s'en occupa.

Onze heures sonnèrent.

--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions du billet

en rentrant dans son cabinet, je crois que la représentation est

terminée. Qu'en dites-vous, mon commandant?

--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire voir avant que vous

rentriez chez vous, mon cher prisonnier.

Et il lui fit signe de le suivre.

--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent préoccupés de ce

qui se passe à Naples, depuis Mergellina jusqu'à la porte

Capuana,--c'est-à-dire à l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un

peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce côté

fasse peu de bruit et jette peu de lumière, cela vaut la peine que nous

y accordions un instant d'attention.

Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart

exactement opposée à celle du haut de laquelle il venait de contempler

Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de

Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux

disposés avec la régularité d'une armée en marche.

--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me semble.

--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?

--C'est l'armée française? demanda Nicolino.

--Elle-même, répondit le gouverneur.

--Demain, alors, elle entrera à Naples.

--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme cela quand les lazzaroni

ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-être.

--Eh bien, après? demanda Nicolino.

--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à nous de songer à ce

que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal à ses alliés,

quels qu'ils soient, le gouverneur du château Saint-Elme.

--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos

préférences?

--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des préférences, mon

cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que

j'étais père de famille, et en vous citant le proverbe français:

_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Rentrez chez

vous; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et

philosophie, et, comme les Français ont encore un autre proverbe qui

dit: _La nuit porte conseil_, eh bien, demandez des conseils à la nuit;

au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donnés. Bonsoir,

monsieur le duc!

Et, comme, tout en causant, on était arrivé au haut de l'escalier qui

conduisait aux prisons inférieures, le geôlier reconduisit Nicolino à

son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.

Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.

Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues n'étaient point

difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtons vers son lit, le trouva et

se jeta dessus tout habillé.

A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme,

cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon.

Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.

Qu'était-il arrivé?

Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage bien éprouvé de

Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question.

Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que Nicolino entendit un

pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous

grincèrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant,

éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la main.

Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande précaution, déposa

sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de

son prisonnier, qui, ignorant absolument où aboutirait toute cette mise

en scène, le laissait faire sans lui adresser une seule parole.

--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis à son chevet, je

vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le château Saint-Elme

était d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider

demain.

--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, à une pareille

heure, vous féliciter près de moi de votre perspicacité?

--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de

pouvoir dire à un homme d'esprit comme vous: «Vous voyez bien que

j'avais raison;» ensuite parce que je crois que, si nous attendons à

demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu

causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons à

demain, dis-je, il pourra bien être trop tard.

--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc passé

quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quittés?

--Vous allez en juger. Les républicains, qui avaient, je ne sais

comment, surpris mon mot d'ordre, qui était _Pausilippe et Parthénope_,

se sont présentés à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de

dire _Parthénope_ a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit

_Napoli_ au lieu de _Parthénope_. La sentinelle, qui ne savait

probablement pas que _Parthénope_ et _Napoli_ ne font qu'un ou plutôt ne

font qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont

fait feu, et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que,

si c'est dans l'attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout

habillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, à

moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous

causions chacun d'un côté de cette table, comme deux bons amis.

--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts,

abattez votre jeu, et causons.

--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.

--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.

--Oui, mais après quelques éclaircissements.

--Lesquels? Dites.

--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi?

--J'en ai.

--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié par vos amis?

--Foi de gentilhomme!

--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, mon cher

prisonnier.

--Je suis assis.

--MM. les républicains ont donc bien besoin du château Saint-Elme?

Voyons!

--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de

menteur si je vous disais que sa possession leur est tout à fait

indifférente.

--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce château,

substituât en son lieu et place le très-haut et très-puissant seigneur

Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que

gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto Brandi?

--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, qu'il était père de

famille?

--J'ai oublié de dire époux et père de famille.

--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à temps votre oubli. Donc,

une femme?

--Une femme.

--Combien d'enfants?

--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer à

marier.

--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je présume?

--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple

observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intérêt.

--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degré.

--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend

un très-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les

républicains de Naples?

--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?

--Oh! interrompit le gouverneur.

--Attendez donc, laissez-moi dire.

--C'est juste; dites.

--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour

vous, de dix mille ducats d'épingles pour votre femme, de dix mille

ducats de bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot à votre

fille?

--Quarante mille ducats?

--Quarante mille ducats.

--En tout?

--Dame!

--Cent quatre-vingt-dix mille francs?

--Juste.

--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous

représentez de ne pas offrir des sommes rondes?

--Deux cent mille livres, par exemple?

--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.

--Et à combien terminerait-on?

--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à deux cent cinquante mille

livres.

--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres!

--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.

--Hum!

--Vous refusez?

--Je me consulte.

--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la

journée, nous avons parlé par proverbes; passez-moi donc encore

celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier.

--Je vous le passe.

--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion

de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser échapper

l'occasion.

L'occasion passe à côté de la main: je la prends par ses trois cheveux,

et je ne la lâche pas, morbleu!

--Je ne veux pas y regarder de trop près avec vous, mon cher gouverneur,

reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons

procédés: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.

--A la bonne heure.

--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille

livres dans ma poche.

--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au

comptant, on ne ferait jamais d'affaires.

--Alors, vous vous contenterez de mon billet?

Roberto Brandi se leva et salua.

--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont

sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons

chacun notre tête.

--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, répondit

Nicolino avec une suprême dignité; je vous prouverai que j'en étais

digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'exécution, des moyens.

--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, mon prince, toute

la complaisance possible.

--Expliquez-vous.

--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par

les cheveux, je ne la lâcherais point sans y trouver une fortune.

--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille

francs...

--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui êtes riche

à millions, vous devez le comprendre.

--Merci!

--Non: il me faut cinq cent mille francs.

--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous dire que vous manquez à

votre parole.

--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?

--Alors, c'est autre chose.

--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté le roi Ferdinand, pour

ma fidélité, le même prix que vous m'offrez pour ma trahison?

--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!

Le commandant, avec le comique sérieux particulier aux Napolitains, prit

la bougie, alla regarder derrière la porte, sous le lit, et revint poser

la bougie sur la table.

--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.

--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.

--Pourquoi cela?

--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que

je suis un traître, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les

autres peut-être, mais voilà tout.

--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux

cent cinquante mille francs pour prix de votre fidélité?

--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance.

--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.

--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois

votre complice, il faut que je sois votre victime.

--C'est assez logique, ce que vous me dites là. Eh bien, voyons, comment

pouvez-vous devenir ma victime?

--C'est bien facile.

Le commandant tira des pistolets de sa poche.

--Voilà des pistolets.

--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.

--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous savez comment il a fini,

ce bon marquis Vanni?

--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai même répondu que j'avais le

regret de ne pas le regretter.

--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos pistolets, qui étaient je

ne sais où, par vos intelligences dans le château; de sorte que, quand

je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.

--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.

--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet sur la gorge

toujours, vous m'avez lié à cet anneau scellé dans la muraille.

--Avec quoi? avec les draps de mon lit?

--Non, avec une corde.

--Je n'en ai pas.

--Je vous en apporte une.

--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.

--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce pas? il ne faut

rien négliger.

--Après?

--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté à cet anneau, vous me

bâillonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la

porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer

en patrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dans

l'intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire une émeute.

--Et comment ferai-je cette émeute?

--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une

trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employés: c'est trois

cent cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent

cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de

faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.

--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?

--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à part, vous comprenez.

--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: très-bien!

--Une fois maître du château, vous me déliez, vous me laissez dans votre

cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien traité; puis,

une nuit, quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante mille francs et

rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter à la porte,

par pitié; je descends jusqu'au port, je frète une barque, un speronare,

une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, et je vais

demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffre auquel je

l'étendrai me regarde; au reste, vous le connaissez.

--Oui, deux cent cinquante mille francs.

--Tout cela est-il bien entendu?

--Oui.

--J'ai votre parole d'honneur?

--Vous l'avez.

--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur

la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne

craignez pas de serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir.

Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille

rentre.

Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent gouverneur,

et l'on eût dit qu'il avait donné ses ordres d'avance pour que Nicolino

ne rencontrât aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, bâillonné

à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne,

ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de

garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la

fin de son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceux

auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lâcha la parole

magique qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» A ces mots, en

effet, les gestes d'hésitation disparurent, les cris de «Vive la

liberté!» retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et

aux remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle ne

disparaissait à l'instant même dans les profondeurs du Vomero ou dans

les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparaît un

fantôme par une trappe de théâtre.

Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opération à

laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne

bannière blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds rouge. Ce

travail terminé, on abattit la bannière blanche et l'on éleva la

bannière tricolore.

Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont

il avait usurpé les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son

cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le pistolet sur la

gorge, et, malgré ses gémissements, ses prières et ses supplications, il

le laissa à sa place, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième

au-dessous de l'entre-sol.

Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se réveillant, vit

la bannière tricolore française flotter sur le château Saint-Elme.

LXXXVIII

LES FOURCHES CAUDINES.

Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et aussitôt il donna

l'ordre à son armée de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze

heures du matin.

Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un livre historique, où

l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions

trouvé moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec les officiers

français venant toucher les cinq millions convenus par la trêve de

Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de

s'occuper de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée qui,

on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit à cette

maison du Palmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la

moitié de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne

pouvait croire, et, au lieu d'un long récit intéressant, mais froid

comme toute narration politique, nous eussions eu des scènes

passionnées, rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées à la

pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeur arrivait

jusqu'à elle. Mais nous sommes forcé de nous renfermer dans l'inflexible

exigence des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, il lui

avait fallu avant tout suivre les ordres de son général, qui, dans son

ignorance de l'irrésistible aimant qui attirait son chef de brigade vers

Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.

A San-Germano, au moment même où, après avoir passé la nuit au couvent

du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son père,

Championnet lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et,

en faisant un circuit pour protéger et éclairer le reste de l'armée, de

marcher sur Bénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato

devait constamment se tenir en communication avec le général en chef.

Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une

attaque nouvelle à repousser; toutes les nuits, une surprise à découvrir

et à déjouer. Mais Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays,

était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire de la bataille

rangée, par son sang-froid, par son courage et par ses études

stratégiques, et celui de la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de

montagnes, par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cet

instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien développés

chez les peuplades rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche

longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de décembre, des

rivières glacées à franchir, des montagnes couvertes de neige à

traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au

milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant les faibles,

louant les forts, ses soldats purent reconnaître l'homme supérieur et

bon à la fois, et, n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une

faiblesse, ni une injustice, se groupèrent autour de lui avec le respect

non-seulement de subordonnés pour leur chef, mais encore d'enfants pour

leur père.

Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutôt le

sentier des montagnes était impraticable. Il était remonté jusqu'à

Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à

pas sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, il avait, à

travers monts, bois et vallées, atteint le village ou plutôt la ville de

Bocano.

Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps

ordinaires, on peut faire en une étape.

Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, qu'il reçut l'ordre

de s'arrêter et d'attendre de nouvelles instructions.

La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en

combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de

Championnet avec les députés de la ville, et la décision prise le même

jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.

Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent et de se rabattre

immédiatement sur Naples pour seconder le général dans son attaque du

21.

Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à Bénévent.

La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette marche donnait à

Salvato de grandes inquiétudes. Si les brigands lui avaient laissé le

chemin libre de Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour le

lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.

Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il était

engagé, le connaissait du moins stratégiquement. Il savait qu'il ne

pouvait aller de Bénévent à Naples sans passer par l'ancienne vallée

Caudia, c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent

vingt et un ans avant le Christ, les légions romaines, commandées par le

consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées de

passer sous le joug.

Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que

c'était là que l'attendaient les brigands.

Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour et de la

principauté étant incomplètes, de visiter le pays par lui-même.

A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, monta son meilleur

cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, à cheval comme

lui, et se mit en chemin.

A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans un bouquet de bois

son hussard et les chevaux, et s'avança seul.

La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la clarté de la lune,

il pouvait distinguer la place où elle semblait se fermer tout à fait.

Il était évident que c'était à cette même place que les Romains

s'étaient aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été tendu.

Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui

garnissent le fond de la vallée, et arriva ainsi à une ferme située à

cinq cents pas, à peu près, de cet étranglement de la montagne.

Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger.

Une grande lueur venait d'une partie de la maison séparée du reste de la

ferme. Salvato se glissa jusqu'à un endroit où ses regards pouvaient

plonger dans la chambre éclairée.

La cause de cet éclairage était un four que l'on venait de chauffer et

où deux hommes se tenaient prêts à enfourner une centaine de pains.

Il était évident qu'une pareille quantité de pain n'était point destinée

à l'usage du fermier et de sa maison.

En ce moment, on frappa violemment à la porte de la ferme donnant sur la

grande route.

Un des deux hommes dit:

--Ce sont eux.

Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à la grande porte; mais

il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientôt entrer, dans le cercle

de lumière projeté par le bois brûlant dans le four, quatre hommes qu'à

leur costume il reconnut pour des brigands.

La San-Felice, Tome 05 · 第 7 / 15 段