Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, en projets de

résistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne

fut changé à la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du

commandant à son égard, non-seulement continuèrent, mais allèrent

toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats à son déjeuner,

cinq à son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission de se

promener deux fois par jour sur les remparts, à la condition de donner

sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas.

La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la

disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise,

tellement désespérée, qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide;

aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il,

sur sa foi, se promener tout à son aise.

Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grâce à

l'indifférence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux précautions

qu'elle prenait pour le venir voir, n'était aucunement inquiétée,

Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il

connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa résistance, et,

comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui

devaient suivre la cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit

heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire trois heures avant la

fuite de la famille royale.

La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle

avait reçu l'ordre de se trouver à dix heures du soir dans les

appartements de la reine; là, il lui serait fait communication de la

résolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la résolution

prise ne fût celle du départ.

Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à Nicolino. Ces adieux

faits ne rengageaient à rien, et, si elle restait, il serait toujours

temps de les refaire.

On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le

commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adressées, à

remettre à Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en

prit lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise les

lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on échangea le

plus près possible quelques paroles d'un désespoir assez calme pour ne

point donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l'un sur

l'autre.

C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions

raisonnables. Comme les goëlands dans la tempête, elles ne font que

mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les

emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre

lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose

gracieuse, emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman.

Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il soupa de manière à

effrayer son geôlier, qu'il força de boire avec lui à la santé de la

marquise. Le geôlier protesta contre la violence qui lui était faite,

mais il but.

Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé fort avant dans la

nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans

le cachot de son prisonnier, il le trouva profondément endormi.

Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez grave pour qu'il

prît sur lui de l'éveiller. On lui avait envoyé, pour les afficher à

l'intérieur et à l'extérieur du château, quelques-unes des proclamations

qui annonçaient le départ du roi, qui promettaient son prochain retour,

qui nommaient le prince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant

du royaume.

Les égards que le commandant avait voués à son prisonnier lui faisaient

un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire

connaître à personne.

La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y était préparé. Il se

contenta de murmurer: «Pauvre marquise!» Puis, écoutant les sifflements

du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa

tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de

Pompadour:

--Elle aura mauvais temps pour son voyage.

--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont

encore dans la rade et n'ont pu partir.

--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas

l'heure de la promenade, monter sur les remparts?

--Certainement! La gravité de la situation serait une excuse, si l'on

venait à me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce

pas, monsieur le duc, vous auriez la bonté de dire que cette

complaisance, vous l'avez exigée de moi?

Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de neveu d'un amiral,

comme il disait, reconnut, sur le _Van-Guard_ et _la Minerve_, les

pavillons qui indiquaient la présence du roi sur l'un de ces bâtiments

et du prince de Calabre sur l'autre.

Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le rejoignit en lui

apportant une excellente lunette d'approche.

Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame

que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant

supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le

cardinal-archevêque monter à bord du _Van-Guard_ et en descendre; il vit

Vanni, chassé de _la Minerve_, rentrer désespéré derrière le môle. Une

ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il

lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une

larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la

journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son

observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner.

Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa

chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être

contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port.

Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent

gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le

vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en

mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut

à bord du _Van-Guard_ une femme qui faisait des signes non équivoques de

reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la

marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et

dernier adieu.

Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint

annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le

retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner

aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se

refroidir.

Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et

d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les

terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le

trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.

Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil

humide.

Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de

syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête.

Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte:

--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar

qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût

un bien grand coquin.

Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique,

Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit!

LXXXVI

CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.

Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des

événements que nous avons déjà vus se dérouler sous nos yeux. Seulement,

il est bon de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme,

grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée le commandant,

Nicolino assistait à tout ce qui se passait dans les rues de Naples.

Quant aux événements qui ne se produisaient point au grand jour, le

commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour son prisonnier un

véritable ami, les lui racontait avec une fidélité qui eût fait honneur

à un préfet de police faisant son rapport à son souverain.

C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et

magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le traité de

Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers

français qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le

lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient été payés,

assista enfin à toutes les péripéties qui suivirent le départ du vicaire

général, depuis la nomination de Maliterno à la dictature jusqu'à

l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte à demi avec

Rocca-Romana. Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux

seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant

venaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rôle

du fil d'Ariane.

On atteignit ainsi le 20 janvier.

Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de la trêve, à la suite

de l'entrevue entre le général français et le prince de Maliterno, et

l'on sut qu'à six heures du matin, les troupes françaises s'étaient

ébranlées pour marcher sur Naples.

A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, brisant toute

discipline, mirent à leur tête Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne

voulaient reconnaître qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les

soldats et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec le général

Naselli, ils commencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à

Capodichino et à Capodimonte. D'autres batteries furent établies à la

porte Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les

points par lesquelles les Français pouvaient tenter d'entrer à Naples.

C'était pendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré

les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et

les meurtres avaient été le plus terribles.

Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec

terreur les cruautés qui s'accomplissaient. Il s'étonnait de ne voir le

parti républicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités,

et se demandait si le comité républicain était réduit à un tel abandon,

qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter

contre les désordres qu'ils commettaient.

A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient de quelque point de la

ville et montaient jusqu'aux hauteurs où est située la forteresse. Des

tourbillons de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, et,

poussés par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le

château. Des assassinats commencés dans les rues se continuaient par les

escaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, presque

à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et

aux poternes du château, dont il avait doublé les sentinelles, avec

ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni ou

républicains. Il conduisait évidemment, avec des intentions hostiles, à

un but caché, un plan arrêté avec lui-même.

La bannière royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et,

malgré le départ du roi, n'avait point disparu un instant.

Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du commandant, réjouissait

les yeux des lazzaroni.

Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de

Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'était

point rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet,

Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.

A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, comme cela se

pratiquait, de deux heures en deux heures.

Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de

lui, lui faisait un signe de tête.

Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout de quelques secondes,

il tourna de nouveau les yeux de son côté.

Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait été d'autant

plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixés, les unes

à l'horizon du côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher les

Français, les autres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu

du feu, ne faisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et au

prisonnier.

Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer à un pas de

lui.

--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre pain, lui jeta en

passant la sentinelle.

Nicolino tressaillit et continua sa route.

Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait

l'empoisonner.

Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, et, en repassant

devant le factionnaire:

--Du poison? demanda-t-il.

--Non, répondit celui-ci, un billet.

--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.

Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance sans plus

regarder de son côté.

Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque chose! Le défaut

d'initiative dans le _mezzo ceto_ et dans la noblesse est le défaut

capital des Napolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre

vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne et

l'aristocratie sont difficiles aux révolutions.

C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie

craignent de perdre une portion de ce qu'ils possèdent, tandis que le

peuple, qui ne possède rien, ne peut que gagner.

Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait à quatre: il

n'avait, en conséquence, qu'une heure à attendre. Cette heure lui parut

un siècle.

Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui

sonnaient aux trois cents églises de Naples.

Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain

sur la table. Il examina négligemment son pain, n'y vit aucune rupture;

sur toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si un billet

avait été introduit dans l'intérieur, c'était pendant la fabrication

même du pain.

Le prisonnier commença de croire à un faux avis.

Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, depuis l'amélioration

croissante de ses repas, espérant voir en lui quelque encouragement à

rompre son pain.

Le geôlier resta impassible.

Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne

manquait sur la table. La table était irréprochablement préparée.

--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant est si bon pour moi,

que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une

bouteille d'asprino, si je la lui demande.

L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, à Paris.

Le geôlier sortit en faisant un mouvement des épaules qui signifiait:

--En voilà une idée de demander du vinaigre quand on a sur sa table du

lacrima-cristi et du monte de Procida.

Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir les plus grands égards pour

le prisonnier, il s'empressa d'obéir avec tant de diligence, que, pour

aller plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la porte du

cachot.

Nicolino le rappela.

--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.

--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, répondit

Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers.

Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château Saint-Elme, à

moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendît du haut des murailles

avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais

pour ne pas désobliger Nicolino.

La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de

rotation qui indiquaient la clôture à double tour, Nicolino, certain de

ne pas être surpris, brisa son pain.

On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la mie était un billet

roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait qu'il n'avait pu y être

introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pensé le

prisonnier.

Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement

le billet.

Il contenait ces mots:

«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; ne vous inquiétez point

du bruit que vous entendrez de onze heures à minuit; il sera fait par

des amis; seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»

--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prévenir; je les

eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tapé dessus. Voyons le

post-scriptum:

«Il est urgent que, demain, le drapeau français flotte, au point du

jour, sur les murailles du château Saint-Elme. Si notre tentative

échouait, faites ce que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce

but. Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»

Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur

toute la longueur de son cachot.

Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et

que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main.

Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu

souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait

faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air,

porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit

clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un

verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi.

L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué

d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.

Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son

compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus

l'habitude, lui faire sa visite au café.

--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au

cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit.

Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son

dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à

cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non

point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais

par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de

bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux

à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une

certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de

lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.

Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger,

consentit à monter avec le commandant sur le rempart.

Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour,

excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et,

en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des

torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient

jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur

côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse

qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que

Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût

empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des

vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de

Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.

Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout

simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et

d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de

Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons

dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que,

s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait

bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts

d'où elle sortait.

En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, et,

comme si elle eût pu lire au plus profond de sa pensée, une voix lui

dit:

--A ma place, que feriez-vous?

Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait

ainsi: il reconnut la voix du digne commandant.

--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais pas, je vous le jure:

je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanité et de la

civilisation.

--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me coûtera chaque coup

de canon que je tirerai? A votre âge et en paladin français, vous dites:

_Fais ce que dois, advienne que pourra._

--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.

--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme je suis, je dis:

_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Ce n'est pas le

chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens.

--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.

--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.

--Mais, enfin, que voulez-vous?

--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon bien tranquille:

rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends.

--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous

attendez.

--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable:

j'attends qu'on me fasse des propositions.

Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, en effet,

c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission

de traiter au nom des républicains, mission qu'à la rigueur il se fût

donnée à lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait tout

simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il était en son

pouvoir, aux événements qui devaient s'accomplir de onze heures à

minuit.

Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, si avantageux

que cela fût, selon lui, aux intérêts de la future république

parthénopéenne, s'accorderait avec les plans des républicains?

Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il

fit, pour la troisième ou la quatrième fois, le tour des remparts en

sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance,

aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, la mèche allumée.

LXXXVII

OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ ARBORÉ SUR LE

CHATEAU SAINT-ELME.

Nicolino écouta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix

assez haute, au contraire, pour qu'elle fût entendue de son prisonnier.

Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais il connaissait la

prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il

avait reçu, et il se confiait à eux.

Seulement, il lui fut démontré plus clair que jamais que toutes les

attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le

directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino à

lui faire quelque ouverture ou à recueillir les siennes; ce qui serait

arrivé, sans aucun doute, si Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu,

tenu sur la réserve.

Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son

prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de

rester sur le rempart.

Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était l'heure indiquée par

Maliterno à l'archevêque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les

cloches de Naples. A la dernière vibration des bronzes, toutes les

cloches éclatèrent à la fois.

Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert de cloches, et le

gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y était pas plus préparé que lui; car,

à ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et

le regarda avec étonnement.

--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie

cet effroyable charivari; j'allais vous faire la même question.

--Alors, vous l'ignorez?

--Parfaitement. Et vous?

--Moi aussi.

--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera

part à son voisin.

--Je vous le promets.

--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et j'ai payé bien cher,

souvent, ma loge à Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait

pas celui-ci.

Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en

plus curieux.

En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu de leur infernale

besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni,

qui entendent mal la langue céleste, coururent en demander l'explication

à la cathédrale.

On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole éclairée _à

giorno_, le sang et la tête de saint Janvier exposés, le

cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et

Maliterno en costume de pénitents, pieds nus, en chemise et la corde au

cou.

La San-Felice, Tome 05 · 第 6 / 15 段