A ce bruit inattendu, à cette immense vibration qui semblait le vol

d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, étonnés,

s'arrêtèrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant

que c'était un signal de joie, dirent que les Français avaient pris la

fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Français ayant attaqué

la ville, on les appelait aux armes.

Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa croyance, chacun courut à

la cathédrale.

On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, au milieu de

son clergé, dans l'église illuminée d'un millier de cierges. La tête et

le sang de saint Janvier étaient exposés sur l'autel.

On sait la dévotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du

protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tête, qui ont

peut-être joué encore un plus grand rôle en politique qu'en religion,

les plus ardents et les plus furieux commencèrent à s'apaiser, tombant

à genoux, dans l'église, s'ils avaient pu y pénétrer, dehors, si la

foule qui encombrait la cathédrale les avait forcés de demeurer dans la

rue; et tous, dans l'église et au dehors, se mirent à prier.

Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, s'apprêta pour

sortir et pour parcourir la ville.

En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, parurent, comme

représentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc

de Rocca-Romana, vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le

peuple voyant tout à coup, en costumes de pénitents, implorant la colère

de Dieu contre les Français, les deux plus grands seigneurs de Naples,

accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, on ne songea

plus à les accuser de trahison, mais seulement à prier et à s'humilier

avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques

portées par l'archevêque, fit en procession un grand tour dans la ville

et revint à l'église, d'où il était parti.

Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel

il lui dit que saint Janvier, protecteur céleste de la ville, ne

permettrait certainement pas qu'elle tombât aux mains des Français; puis

il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, en dormant, des

fatigues de la journée, afin que ceux qui voudraient combattre se

trouvassent au point du jour les armes à la main.

Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, et chacun se

retira en répétant les paroles qu'il avait prononcées:

«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; mais saint Janvier est

pour nous.»

L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et

Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laissées dans la

sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de la

Trinité, où leurs compagnons les attendaient.

Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante

patriotes.

La question était de s'emparer du château Saint-Elme, où, l'on se le

rappelle, était prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet

sur le sort de son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient

décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver à ce but était

urgent. Après avoir échappé si heureusement à la torture de Vanni,

Nicolino ne pouvait manquer d'être assassiné si les lazzaroni

s'emparaient du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position

imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.

A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature,

n'osant ouvrir les portes à Nicolino, de peur que les lazzaroni ne

l'accusassent de trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre

hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de ces hommes, il avait

eu le mot d'ordre du château Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21

janvier. Le mot d'ordre était _Parthénope et Pausilippe_.

Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant

de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire

irruption dans la citadelle et s'en emparer.

Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani

étaient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe.

Ils durent le céder à un homme du peuple, enrôlé dans leur parti. Mais

celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner

le mot _Parthénope_ pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose,

donna celui de _Napoli_. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux

armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et

trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux

assaillants.

Cet échec avait une double gravité: d'abord de ne point délivrer

Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner à Championnet le signal

qui lui avait été promis par les républicains.

Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains d'être en vue de

Naples, le 21 janvier dans la journée, et les républicains, de leur

côté, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la

bannière tricolore française sur le château Saint-Elme.

Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient tenir à Championnet la

parole qu'ils lui avaient donnée.

Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement délivrer

Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient que les alliés et non les

complices des républicains, n'étaient point dans cette partie de leur

secret.

Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement fut donc grand, lorsque

le 21, au point du jour, on vit flotter la bannière tricolore française

sur les tours du château Saint-Elme.

Disons comment s'était faite cette substitution inattendue, comment le

drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme et de

quelles matières il était fait.

LXXXIV

UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.

On se rappelle comment, à la suite du billet remis par Roberto Brandi,

commandant du château Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci

avait suspendu les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino

Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second au-dessous de

l'entre-sol,» comme disait le prisonnier.

Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adressé à Vanni

par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'était fait sur

la physionomie de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage,

à l'ordre donné de reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité

avec laquelle il s'était élancé hors de la salle de la torture, il avait

été facile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre

était des plus graves.

Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme tout le monde,

appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi à Caserte, et, le

soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assisté au triomphe

du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient été la suite.

La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi électrique

qu'à Vanni, lui avait cependant donné à penser.

Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, s'était arrêté

au moment de donner la torture à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui

aussi, avoir maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.

Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais possible de la

venue des Français à Naples, il songea donc à se faire un ami de ce

prisonnier lui-même.

Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment où le roi entrait par

la porte Campana, le commandant du château se fit ouvrir le cachot du

prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle,

d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:

--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier à

M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le

manque de livres.

--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit Nicolino avec sa

bonne humeur éternelle. Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un

oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rêveur

comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi,

pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre

geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par

ce seul mot: _Oui_, ou: _Non_, quand il répond toutefois.

--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques

livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus

agréables...

--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque au château?

--Deux ou trois cents volumes.

--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y

en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des

_Annales_ de Tacite, traitant des amours de Claude et des débordements

de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, que je n'ai point

lu depuis le collége.

--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque.

Désirez-vous les autres?

--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et j'ai toujours été on ne

peut plus sympathique à Messaline; et, comme je trouve que nos augustes

souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien

innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux

personnages, j'eusse voulu faire des parallèles dans le genre de ceux de

Plutarque, parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en

suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder avec eux.

--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette

facilité. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la

bibliothèque...

--N'en parlons plus. Avez-vous la _Science nouvelle_, de Vico?

--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.

--Comment! vous ne connaissez pas Vico?

--Non, monsieur le duc.

--Un homme de votre instruction qui ne connaît pas Vico! c'est

extraordinaire. Vico était le fils d'un petit libraire de Naples. Il

fut, pendant neuf ans, précepteur des fils d'un évêque dont j'ai oublié

et dont bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la confiance

que cet évêque avait bien certainement que son nom vivrait plus

longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa

messe, donnait sa bénédiction et élevait paternellement ses trois

neveux, Vico écrivait un livre qu'il intitulait la _Science nouvelle_,

comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans

l'histoire des différents peuples, trois âges qui se succèdent

uniformément: l'_âge divin_, enfance des nations, pendant lequel tout

est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; l'_âge héroïque_,

qui est le règne de la force matérielle et des héros, et l'_âge humain_,

période de civilisation après laquelle les hommes reviennent à l'état

primitif. Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, j'aurais voulu

établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et, comme, bien

certainement, le parallèle eût été en faveur de l'illustre général

autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu plaider ma

cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous

dire adieu, disparu ce matin.

--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, monsieur le duc; mais

nous n'avons point Vico.

--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, et passons

aux chroniqueurs. Avez-vous la _Chronique du couvent de Sant'Archangelo

à Bajano_? Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de

bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. Imaginez-vous

donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé

moyen, par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même

temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins.

Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques

jours auparavant, et qui, par conséquent, n'avait pas encore eu le temps

de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses

mesures, confondit les dates et donna pour la même nuit rendez-vous à

deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, se

reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse

prise, moi, la prirent au sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne

devrait jamais entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux tua

l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher

commandant, impossible de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une

enquête, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça la jeune

soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de

faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction

ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles

réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour

elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles

demandèrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il

faudrait une abbesse de bien mauvais caractère pour refuser un clavecin

à deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction.

On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop

étroite pour qu'il pût entrer. C'était un dimanche, au moment de la

grand' messe: on remit à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre

quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on

mit une heure à monter le clavecin, il avait mis une autre heure à venir

de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres

religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres et les

portes fermées, elles ouvrirent en toute hâte l'instrument.

L'instrument était devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme

qui y était enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur

maître de chant était asphyxié. Autre embarras, à l'endroit du second

cadavre, bien autrement difficile à cacher dans une cellule que le

premier dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait alors pour

archevêque un jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction

qu'il pouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaître

au monde entier le scandale qui n'était connu que de Naples; il résolut

d'en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, se fit préparer un

extrait de ciguë aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe

d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux

religieuses; puis il divisa la ciguë en trois parts, et força les

coupables à boire chacune leur part du poison sanctifié par Socrate.

Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de

grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés _in articulo mortis_.

Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire

pénitence dans les monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien,

vous comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute de mémoire, je

m'écarte peut-être sur certains points, mais pas, à coup sûr, à

l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre

de _la Religieuse_, de Diderot, ou un drame de la famille des _Victimes

cloîtrées_, de Monvel; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus

ou moins long que j'ai encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de

tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'_Histoire_ de Polybe, les

Commentaires de César, la _Vie de la Vierge_, le _Martyre de saint

Janvier_. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de

tout une égale reconnaissance.

Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothèque

cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir.

Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la

prison de Nicolino, précédé d'un geôlier portant deux bougies.

Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il ne dormît pas

encore. Il ouvrit des yeux étonnés de ce luxe de cire. Trois jours

auparavant, il avait demandé une lampe et on la lui avait refusée.

Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et sortit.

--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard,

vous me feriez la surprise de me donner une soirée?

--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme

je déteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter

des lumières.

--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie pour les

ténèbres; mais il est impossible que le désir de venir causer avec moi

vous soit poussé tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison

extérieure. Qu'avez-vous à me dire?

--J'ai à vous dire une chose assez importante, et à laquelle j'ai

longtemps réfléchi avant de vous en parler.

--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?

--Oui.

--Dites, alors.

--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici sur une recommandation

toute particulière de la reine?

--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.

--Et au secret le plus absolu?

--Quant à cela, je m'en suis aperçu.

--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que dix fois, depuis que vous

êtes ici, une dame s'est présentée pour vous parler.

--Une dame?

--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a

prétendu qu'elle venait de la part de la reine, à la maison de laquelle

elle était attachée.

--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma

foi! voilà qui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement,

vous lui avez constamment refusé la porte?

--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa visite pourrait ne

pas vous être agréable, et j'ai craint de vous désobliger en

l'introduisant près de vous.

--La dame est-elle jeune?

--Je le crois.

--Est-elle jolie?

--Je le gagerais.

--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne désoblige

jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vînt-elle de la part

du diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du diable.

--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?

--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!

--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée

qu'elle reviendra ce soir.

--Mon cher commandant, vous êtes un homme charmant, d'une conversation

pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous

l'homme le plus spirituel de Naples...

--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame inconnue à la mienne;

soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant,

n'oubliez pas une chose ou plutôt deux choses.

--Lesquelles?

--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tôt, c'est que j'ai

craint que sa visite ne vous déplût, et que, si je la fais entrer

aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agréable.

--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous satisfait?

--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits

services à mes prisonniers.

--Oui; seulement, vous prenez votre temps.

--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: _Tout vient à point à

qui sait attendre_.

Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son

prisonnier et sortit.

Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver

d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se fît dans les

manières de son juge et de son geôlier un si grand changement à son

égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse satisfaisante à sa

question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage à

une femme voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.

LXXXV

QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.

Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la femme voilée n'était autre

que la marquise de San-Clemente.

Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne

lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui

n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de

San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois

pour essayer de voir Nicolino.

Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher,

l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.

Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes

gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un

homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut

dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre

pour mille.

Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme

ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de

nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et

promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M.

Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de

douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante

mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq

ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille

francs.

Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles

du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains

et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que

le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi

acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino,

non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il

avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son

prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine

qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits,

la reconnaissance.

Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français

par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour

attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille,

s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous

vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient

pu amener envers lui ce changement de façons.

La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite

prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point

tout ce qu'il désirait savoir.

Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous

l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il

résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu

à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir

et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire

entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains.

Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du

château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté.

Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour

arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès,

eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son

dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour

le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût

épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il

ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même,

Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui

parler de son amour ou à le lui prouver.

Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre et s'aimant plus que

jamais. La marquise San-Clemente promit à Nicolino que tous les soirs où

elle ne serait pas de service près de la reine, elle les viendrait

passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant été interrogé sur la

possibilité de mettre ce projet à exécution, et n'y ayant vu aucun

empêchement de son côté, il fut convenu que les choses se passeraient

ainsi.

Le commandant n'avait point été sans savoir que la dame voilée était la

marquise de San-Clemente, c'est-à-dire une des dames d'honneur les plus

avant dans l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des plus

simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la

marquise de San-Clemente, si c'était le parti royal qui l'emportait, par

Nicolino Caracciolo, si c'était, au contraire, les républicains qui

avaient le dessus.

La San-Felice, Tome 05 · 第 5 / 15 段