méridionales, que la part que prennent les forçats à toutes les
révolutions. Comme les gouvernements despotiques qui se sont succédé
dans l'Italie méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à la
chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503 jusqu'en 1860, ont
toujours eu pour premier principe de pervertir le sens moral, il en
résulte que le galérien n'y inspire point la même répulsion que chez
nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et sans communication
avec la société qui les a repoussés de son sein, ils sont mêlés à la
population, qui ne les rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus
mauvaise. Leur nombre est immense, presque le double de celui de la
France, et, à un moment donné, ils sont pour les rois, qui ne dédaignent
pas leur alliance, un puissant et terrible secours à Naples,--et, par
Naples, nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il n'y a pas
de galères à vie. Nous avons fait un calcul, bien facile à faire, du
reste, qui nous a donné une moyenne de neuf ans pour les galères à vie.
Ainsi, depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, les portes
des galères ont été ouvertes six fois, et toujours par la royauté, qui,
en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des
champions. Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec ces étranges
auxiliaires, ne sachant comment s'en débarrasser, et, dans toutes les
occasions, les poussant au feu.
J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi que j'ai passés à
Naples, une centaine de forçats habitant une succursale du bagne située
dans la même rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés à aucun
travail et passaient leurs journées dans l'inaction la plus absolue. Aux
heures fraîches de l'été, c'est-à-dire de six heures à dix heures du
matin et de quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval,
soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n'a pour
borne que la mer de Sicile, sur laquelle se découpe la sombre silhouette
de Caprée.
--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorité.
--_Gentiluomini_ (des gentlemen), me répondit celui-ci.
--Qu'ont-ils fait?
--_Nulla! hanno amazzato_ (rien! ils ont tué).
Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone
ignorant, qui n'a jamais sondé les mystères de la vie et de la mort, ôte
la vie et donne la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni
morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.
Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent jouer, dans les
situations pareilles à celles où nous venons de montrer Naples, des
hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de
leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les
mangent!
LXXXII
LE PRINCE DE MALITERNO.
Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, ou Naples était
perdue et les ordres de la reine étaient exécutés à la lettre,
c'est-à-dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un
massacre général et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt que la
populace.
Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la vieille basilique
de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient été discutés les
droits du peuple et ceux du pouvoir royal.
Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait déjà été en relation
avec le prince de Maliterno, et qui, d'après ses promesses, croyait
pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de
1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire
pour la défense de Capoue, le proposa comme général du peuple.
Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Français,
n'eurent aucune défiance et accueillirent son nom par acclamation.
Son entrée était préparée pour se faire au milieu de l'enthousiasme
général. Au moment où le peuple criait: «Oui! oui! Maliterno! vive
Maliterno! mort aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut à
cheval et armé de pied en cap.
Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile à se laisser
prendre à des coups de théâtre. L'arrivée du prince, au milieu des
bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa
vue, les cris redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et
le matin encore, on avait enveloppé le carrosse de l'archevêque, et
chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu'à Naples:
--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive notre père!
Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni
et entra dans l'église de San-Lorenzo. Déjà accepté par le peuple, il
fut proclamé dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, et
libre de choisir lui-même son lieutenant.
Séance tenante, et avant même que Maliterno sortit de l'église, on
annonça une députation chargée de se rendre près du vicaire général et
de lui dire que _la ville_ et le peuple ne voulaient plus obéir à un
autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce chef, qui venait
d'être élu, était le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno.
Le vicaire général devait donc être invité par la députation à
reconnaître les nouveaux pouvoirs créés par le municipe et acceptés,
mieux encore, proclamés par le peuple.
La députation qui s'était offerte, et qui avait été acceptée, se
composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano.
Elle se présenta au palais.
La révolution, depuis deux jours, avait marché à pas de géant. Le
peuple, trompé par elle, lui prêtait momentanément son appui, et, cette
fois, les députés ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.
Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, qui les ont vus
s'opérer sous leurs yeux.
Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.
Sa harangue fut courte: il supprima le titre de _prince_ et même celui
d'_excellence_.
--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, au nom de la ville,
vous inviter à renoncer aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous
prier de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité,
l'argent de l'État qui est à votre disposition, et de prescrire, par un
édit, le dernier que vous rendrez, obéissance entière à la municipalité
et au prince de Maliterno, nommé général par le peuple.
Le vicaire général ne répondit point positivement, mais demanda
vingt-quatre heures pour réfléchir, en disant que la nuit porte conseil.
Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour,
avec le reste du trésor royal, sur un bâtiment faisant voile pour la
Sicile.
Revenons au prince de Maliterno.
L'important était de désarmer le peuple, et, en le désarmant, d'arrêter
les massacres.
Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole aux patriotes et juré
de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de
nouveau à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu par le cri
de «Vive le peuple!» au cri de «Vive Maliterno!» nomma pour son
lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi
populaire que lui, à cause de son brillant combat de Caïazzo. Le nom du
beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait changé trois fois
d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisième
trahison, fut salué par une immense acclamation.
Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le
peuple à déposer les armes dans un couvent voisin destiné à servir de
quartier général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à toutes les
mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir la tranquillité
publique.
En même temps, pour donner plus de poids à ses paroles, il fit dresser
des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna
la ville de patrouilles composées des citoyens les plus braves et et les
plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, sans autre forme de
procès, les voleurs et les assassins pris en flagrant délit.
Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, c'est-à-dire à la bannière
royale, était substituée la bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière
tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le bleu, le
jaune et le rouge.
A ceux qui demandèrent des explications sur ce changement et qui
essayèrent de le discuter, Maliterno répondit qu'il changeait le drapeau
napolitain pour ne pas montrer aux Français une bannière qui avait fui
devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannière, accepta.
Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, la fuite du vicaire
général et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaçait Naples, la
colère du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne
pouvait atteindre, se tourna tout entière contre Mack.
Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. Mack, selon eux, était un
traître, qui avait pactisé avec les jacobins et avec les Français, et
qui, par conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se dirigea vers
Caserte, où elle croyait le trouver.
Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui
fût resté fidèle dans ce grand désastre, lorsqu'on vint lui annoncer le
danger qu'il courait. Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que
les lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte et qu'ils
avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait
qu'une ressource au malheureux général: c'était d'aller chercher un
asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle,
si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui
avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome,
rendu contre les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait
espérer dans la générosité du général français. Mais le major Riescach
le rassura, lui proposant de le précéder et de préparer son arrivée.
Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa
mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao, à la sûreté de
laquelle il croyait à cause de son isolement.
Championnet était campé en avant de la petite ville d'Aversa, et,
toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnaître avec
son fidèle Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les ruines du
château où Jeanne avait assassiné son mari, et jusqu'aux restes du
balcon où André fut pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé
par la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins savant que lui
en pareille matière, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce
crime en vendant au pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus,
lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et que Thiébaut jeta
un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collègue, le
major Riescach.
Championnet reçut le jeune officier avec la même courtoisie qu'il
l'avait reçu à Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne fût point
arrivé une heure plus tôt pour prendre part à la promenade archéologique
qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui
offrit ses services comme à un ami, et comme si cet ami ne portait point
l'uniforme napolitain.
--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des
remercîments. J'ai trouvé, à mon retour à Rome, le palais Corsini, que
je vous avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un livre, pas
une carte, pas une plume ne manquait. Je crois même que l'on ne s'était,
pendant deux semaines qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont
je me sers tous les jours.
--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi reconnaissant que vous le
dites du petit service que vous prétendez avoir reçu de moi, vous
pouvez, à votre tour, m'en rendre un grand.
--Lequel? demanda Championnet en souriant.
--C'est d'oublier deux choses.
--Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles
sont ces deux choses? Voyons!
--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome de la part du général
Mack.
--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq minutes après avoir
été lue. La seconde?
--La proclamation relative aux hôpitaux.
--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je
la pardonne.
Riescach s'inclina.
--Je ne puis demander davantage de votre générosité, dit-il. Maintenant,
le malheureux général Mack...
--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner;
comme Tibère, il est forcé de coucher chaque nuit dans une nouvelle
chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne
pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, lui donner cinq
villes de mon royaume pour subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente,
elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra
l'hospitalité du soldat.
Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un homme couvert de
poussière sautait à bas d'un cheval ruisselant d'écume, et se présentait
timidement au seuil de la tente que le général français venait de lui
offrir.
Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les hommes lancés à sa
poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le
retour de son envoyé et la réponse de Championnet.
--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais
dit, notre ennemi est le plus généreux des hommes.
Championnet se leva et s'avança au-devant de Mack, la main ouverte.
Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son
épée.
La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la
prenant par la lame, il la présenta au général français par la poignée.
--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon épée.
--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet avec son fin sourire; mon
gouvernement m'a défendu de recevoir des présents de fabrique anglaise.
Finissons-en avec le général Mack, que nous ne retrouverons plus sur
notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret.
Mack fut traité par le général français comme un hôte et non comme un
prisonnier. Dès le lendemain de son arrivée sous sa tente, il lui donna
un passeport pour Milan, en le mettant à la disposition du Directoire.
Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet.
Il le fit arrêter, l'enferma dans une petite ville de France, et, après
la bataille de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui écrit ces
lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par surprise du roi
Ferdinand.
Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité dont il avait fait
preuve dans cette campagne de Rome, le général Mack obtint, en 1804, le
commandement de l'armée de Bavière.
En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma dans Ulm, où, après
deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait
jamais mentionnée dans les annales de la guerre.
Il se rendit avec 35,000 hommes.
Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné à mort; mais sa
peine fut commuée en une détention perpétuelle au Spitzberg.
Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa grâce et fut mis en
liberté.
A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, et l'on n'entend
plus parler de lui.
On a très-justement dit de lui que, pour avoir la réputation de premier
général de son siècle, il ne lui avait manqué que de ne pas avoir eu
d'armées à commander.
Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité historique, la liste des
événements qui conduisirent les Français à Naples, et qui, d'ailleurs,
forment un tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni l'intérêt.
LXXXIII
RUPTURE DE L'ARMISTICE.
Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack leur échapper, ne
voulurent point avoir fait une si longue course pour rien.
Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes français, battirent
les gardes avancées et repoussèrent la grand'garde. Mais, au premier
coup de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut d'aller voir
ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption
imprévue avait dispersés et chargea toute cette multitude au moment où
elle traversait la ligne de démarcation tracée entre les deux armées. Il
en détruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre,
s'arrêta dans les limites tracées à l'armée française.
Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut de payement des cinq
millions stipulés dans le traité et l'agression des lazzaroni.
Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville comprirent à quels
dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites à un vainqueur, ne
pouvaient manquer de le déterminer à marcher sur Naples.
Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet avait son quartier
général; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-là, le général,
nous l'avons dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.
Le prince de Maliterno marchait à leur tête.
En arrivant en présence du général français, tous, comme c'est
l'habitude en pareil cas, commencèrent de parler à la fois, les uns
priant, les autres menaçant, ceux-ci demandant humblement la paix,
ceux-là jetant à la face des Français des défis de guerre.
Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant
dix minutes; puis, comme il lui était impossible d'entendre un mot de ce
qui se disait:
--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous était
assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que
nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre.
Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui
lui partageait le front et la joue:
--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir
défendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me
faire l'honneur de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous le
jure, avec le plus grand intérêt.
Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, étonnèrent les
députés, qui se turent et qui, faisant un pas en arrière, laissèrent au
prince de Maliterno le soin de défendre les intérêts de Naples.
N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de faire les discours des
orateurs que nous mettons en scène, nous nous empressons de dire que
nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de
Maliterno.
--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis la fuite du roi et
du vicaire général, le gouvernement du royaume est dans les mains du
sénat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec _Votre Excellence_, un
durable et légitime traité.
Au titre d'_excellence_, donné au général républicain, Championnet avait
souri et salué.
Le prince lui présenta un paquet.
--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des députés
ici présents. Peut-être, vous qui, en vainqueur et à la tête d'une armée
victorieuse, êtes venu au pas de course de Civita-Castellana à
Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous
séparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense,
infranchissable même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes entouré de
populations armées et courageuses, et que soixante mille citoyens
enrégimentés, quatre châteaux forts, des vaisseaux de guerre, défendent
une ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par la religion,
exaltés par l'indépendance. Maintenant, supposez que la victoire
continue de vous être fidèle et que vous entriez en conquérant à Naples;
il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. Ainsi,
tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons,
non-seulement les deux millions et demi de ducats stipulés dans le
traité de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez
en vous renfermant dans les limites de la modération. En outre, nous
mettons à votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des
vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la sécurité
desquelles nous vous répondons... Vous avez remporté de grands succès,
vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand
nombre de prisonniers, vous avez emporté quatre forteresses: nous vous
offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme à un vainqueur.
Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et l'argent. Considérez,
général, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si
vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à ne pas entrer à
Naples, le monde applaudira à votre magnanimité. Si, au contraire, la
résistance désespérée des habitants, sur laquelle nous avons le droit de
compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir échoué
au bout de votre entreprise.
Championnet avait écouté, non sans étonnement, ce long discours, qui lui
paraissait plutôt une lecture qu'une improvisation.
--Prince, répondit-il poliment mais froidement à l'orateur, je crois que
vous commettez une erreur grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous
parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour deux raisons: la
première, c'est que vous n'avez pas payé, le 15, la somme que vous
deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous
attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en
mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer.
Le général et les députés, chacun de leur côté, échangèrent un froid
salut; le général rentra dans sa tente, les députés reprirent la route
de Naples.
Mais, aux jours de révolution comme aux jours orageux de l'été, le temps
change vite, et le ciel, serein à l'aurore, est sombre à midi.
Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les députés de la ville
pour le camp français, se crurent trahis, et, soulevés par les prêtres
prêchant dans les églises, par les moines prêchant dans les rues, tous
couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, ils s'élancèrent
vers le couvent où ils avaient déposé leurs armes, s'en emparèrent de
nouveau, se répandirent dans les rues, enlevèrent à Maliterno la
dictature qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent des chefs,
ou plutôt se remirent sous le commandement des anciens.
On avait abaissé les bannières royales; mais on n'avait pas encore
inauguré le drapeau populaire.
Les bannières royales furent remises partout où elles avaient été
enlevées.
Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pièces de canon, qu'il
traîna par les rues et qu'il mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à
Largo del Pigne.
Puis les pillages et les exécutions commencèrent. Les gibets que
Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins
servirent à pendre les jacobins.
Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent
irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frère
par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes
françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita
d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse
arrêta les assassins, qui se contentèrent de piller la maison et d'y
mettre le feu.
Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la
ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il
rencontra.
Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils
avaient pris connaissance. S'ils étaient arrêtés, ils devaient déchirer
ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils
échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de même leur mission.
Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui
disait où il était caché, et, la nuit tombée, l'invitait à le venir
rejoindre avec une vingtaine d'amis.
L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, sous peine de mort,
à dix heures précises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches,
de réunir son chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et
d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.
Le reste, disait-il, le regardait.
Deux heures après, les deux messagers étaient arrivés sans accident à
destination.
Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonçait que
ses vingt amis étaient prêts et se trouveraient au rendez-vous qui leur
serait indiqué.
Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le priant de se trouver,
lui et ses amis, à minuit, sur la place du couvent de la Trinité, où il
s'engageait à les rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps qu'eux,
le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres et
serviteurs bien armés.
Le mot d'ordre était _Patrie et Liberté_. On ne devait s'occuper de
rien. Maliterno répondait de tout.
Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitôt. En
supposant l'absence de tous deux, on écrirait à Manthonnet, qui était
prévenu de son côté.
A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le cardinal-archevêque fit
sonner toutes les cloches d'un même coup.