étranges, que, pour la première fois depuis que nous tenons une plume,
nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait
sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la nécessité
l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le
récit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque,
et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en
comprendra l'étendue, est de ne pas posséder à la fois la plume de
l'historien romain et celle du romancier écossais; car, avec les
éléments qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef d'oeuvre.
Nous avons à faire connaître à la France une révolution qui lui est
encore à peu près inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps
où sa propre révolution absorbait son attention tout entière, et
ensuite parce qu'une partie des événements que nous racontons, par les
soins du gouvernement qui les opprimait, était inconnue aux Napolitains
eux-mêmes.
Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer
quelques lignes à l'explication de cette trêve de Sparanisi, qui, le 10
décembre, jour où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.
Nous avons dit comment la ville avait nommé des représentants, comment
elle avait été elle-même trouver le vicaire général, comment elle lui
avait envoyé des députés.
Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir que le prince
Pignatelli représentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais
encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire,
naissant, mais ayant déjà la conscience de droits qui ne devaient être
reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement
antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher
ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remporté une victoire
sur le pouvoir royal: c'était la création de la garde nationale.
Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un l'absolutisme
royal, l'autre la souveraineté populaire, il en existait un troisième
qui était, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de
l'intelligence.
C'était le parti français, dont nous avons, dans un des premiers
chapitres de ce livre, présenté les principaux chefs à nos lecteurs.
Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes à Naples, la
corruption de la noblesse, le peu de fraternité de la bourgeoisie, à
peine née et n'ayant jamais été appelée au maniement des
affaires,--celui-là croyait les Napolitains incapables de rien faire par
eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion française, sans laquelle,
à son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles
intestines.
Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable à Naples,--et ce
gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait être une
république,--il fallait donc, pour fonder une république, la main ferme
et surtout loyale de Championnet.
Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait.
Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes
nourrissaient l'espoir de réunir en un seul, tout était trouble chez
eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que
le peuple les droits qu'il devait exiger.
Le programme des républicains était simple et clair: Le gouvernement du
peuple par le peuple, c'est-à-dire par ses élus.
Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient
toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficulté à
s'établir.
Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs du parti
républicain s'étaient réunis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un
si grand mystère devenait inutile, quoique l'on dût garder encore
certaines précautions,--mais à Portici, chez Schipani.
Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde pour faciliter
l'entrée des Français à Naples, et pour fonder, à l'abri de la
république française, la république parthénopéenne.
Mais, de même que la ville avait appelé à son aide des députés, de même
les chefs républicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules
à un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se décidait à
la pluralité des voix, les quatre chefs, débordés,--l'emprisonnement de
Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient le
nombre des chefs républicains à quatre,--les quatre chefs, débordés,
n'avaient plus été assez puissants pour conduire les délibérations et
diriger les décisions.
Il fut donc, dans le club républicain de Portici, décidé à l'unanimité
moins quatre voix, qui étaient celles de Cirillo, de Manthonnet, de
Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec
Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Français dans le
combat de Caïazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles
preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le
Tyrol.
Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on
offrait à chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement
qui allait se créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti
républicain. Le parlementaire chargé de cette négociation fit chaudement
valoir près des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur
Naples de la retraite des Français, et, soit ambition, soit patriotisme,
les deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.
Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes qui s'opposassent à la
régénération de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli,
c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti
national, séparé de lui par des nuances seulement, se réunirait au parti
républicain.
Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni
dans Cuoco, écrivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en
douter lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et passionné, qui
écrivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs
de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les détails
suivants aux _Mémoires pour servir à la dernière révolution de Naples_,
ouvrage très-rare et très-curieux, publié en France en 1803.
L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la naïveté de
l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les
faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont à leur
déshonneur. C'est une espèce de Suétone qui écrit _ad narrandum, non ad
probandum_.
«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un
des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le
compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le
courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait Mack au milieu de
Capoue, que Maliterno prendrait immédiatement le commandement de
l'armée, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de
ses officiers, qui chercherait un conjuré facile à reconnaître à son
signalement d'abord, et ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré,
certain de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de visite amicale
jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait
assassiné Mack_. Aussitôt, on s'emparerait du Château-Neuf, sur le
commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les
mesures nécessaires à un changement de gouvernement, et l'on ferait,
avec les Français, devenus des frères, la paix la plus avantageuse qui
serait possible.»
[Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin
n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore
Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo N... écrivait son
livre, les quatre premiers étaient pendus et le dernier décapité.]
L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant le palais royal et y
trouva les conjurés; seulement, au lieu d'avoir à leur annoncer la mort
de Mack, il avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.
Mack, ayant eu quelque révélation du complot, avait, dès la veille, fait
arrêter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec
ceux de Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno.
Maliterno, en conséquence, avait été relâché, mais envoyé, par le
général Mack, à Sainte-Marie.
La conspiration était éventée, et il devenait inutile, Mack vivant, de
se débarrasser de Pignatelli.
Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous
deux avaient failli être victimes, avait pris peur et avait envoyé le
prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les
Français.
Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il s'y attendait le moins et
devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et
venir à lui les deux envoyés du vicaire général.
Maintenant, une courte explication à l'endroit des mots que nous avons
soulignés tout à l'heure et qui ont rapport à l'assassinat de Mack et à
celui de Pignatelli.
Ce serait un grand tort aux moralistes français, et ce serait surtout le
tort d'hommes qui ne connaîtraient pas l'Italie méridionale, d'examiner
l'assassinat à Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue
où nous l'examinons en France. Naples, et même la haute Italie, ont des
noms différents pour désigner l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un
individu ou sur un despote.
En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.
L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. Le tyrannicide est
l'assassinat du citoyen au tyran ou à l'agent du despotisme.
Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les
Allemands--partager cette grave erreur morale.
Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl Sand, qui a assassiné
Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté d'assassiner Napoléon.
Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, qui a tenté de tuer
d'un coup de baïonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont
considérés à Rome et à Naples, non point comme des assassins, mais comme
des tyrannicides.
Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens.
Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, l'éducation des
Italiens a toujours été classique et, par conséquent, républicaine.
Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois
flétrissent, que notre conscience réprouve.
Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité de Louis-Philippe
s'est soutenue, grâce aux nombreux attentats dont il a failli être
victime pendant dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était
accrue.
Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de
Lecomte, à peine si une vieille mère, une soeur pieuse, un fils innocent
du crime paternel, oseront y assister.
A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit à Naples
pour le salut de son âme; à chaque anniversaire, l'église déborde dans
la rue.
Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la
tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des Étrusques et
l'assassinat de César par Brutus et Cassius.
Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le
meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome,
rentre à Rome avec son bras brûlé?
Au nom de la République, il vote une récompense à l'assassin, et, au nom
de la République, qu'il a sauvée, lui donne un champ.
Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête homme par excellence,
lorsque Brutus et Cassius assassinent César?
Il ajoute un chapitre à son livre _De officiis_ pour prouver que,
lorsqu'un membre de la société est nuisible à la société, chaque
citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce
membre du corps social.
Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions
orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous
inviterions les philosophes et même les juges à peser ces
considérations, que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les
prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des
provinces méridionales, se trouvera mêlé à quelque tentative
d'assassinat politique.
La France seule est assez avancée en civilisation pour placer sur le
même rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur
de Charlotte Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale
qu'inspirait le batracien Marat.
LXXXI
OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.
L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé le 10 décembre, et la
ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait été convenue, remise aux
Français le 11.
Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les représentants de la
ville.
Cet appel avait pour but de les inviter à trouver le moyen de répartir,
entre les grands propriétaires et les principaux négociants de Naples,
la moitié de la contribution de deux millions et demi de ducats qui
devait être payée le surlendemain. Mais les députés, qui pour la
première fois étaient bien accueillis, refusèrent positivement de se
charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait
aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement de le
tenir.
Le 14,--les événements vont devenir quotidiens et de plus en plus
graves, de sorte que nous n'aurons qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14,
les 8,000 hommes du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne,
entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions.
On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue à
Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la
ville imprenable.
Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, ne se regardait
point, à juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille
résolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de
l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le
premier sou n'était point trouvé, n'étaient pas prêts le lendemain,
l'armistice était rompu de droit.
D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture de cet armistice,
qui empêchait les Français, leurs frères d'opinion, de marcher sur
Naples.
Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit des 8,000 hommes
qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent
sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la
Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les felouques et
s'emparèrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se
laissèrent désarmer sans opposer aucune résistance.
Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se
trouvaient naturellement à la tête de cette expédition, grâce à laquelle
leurs hommes se trouvèrent admirablement armés.
Quand ils se virent si bien armés, les huit mille lazzaroni ce mirent à
crier: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux Français!»
Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent permission de se
retirer où ils voulaient.
Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes et crièrent plus
haut que les autres: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux
Français!»
En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant
du Château-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas à
être attaqué, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei,
pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les instructions du
vicaire général.
--Défendez le château, répondit le vicaire général; mais gardez-vous
bien de faire aucun mal au peuple.
Simonei rapporta au commandant cette réponse, qui, au commandant comme à
lui, parut singulièrement manquer de clarté.
Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de défendre le
château contre le peuple, sans faire de mal au peuple.
Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une réponse
plus positive.
--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela suffira pour disperser
la multitude.
Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur la place du palais,
il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des négociateurs de l'armistice
de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne
pas faire feu du tout.
De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le
vicaire général; mais, au moment même où il entamait son récit, une
foule immense se précipita vers le château, brisa la première porte, et
s'empara du pont en criant: «La bannière royale! la bannière royale!»
En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale avait disparu de
dessus le château, comme, en l'absence du chef de l'État, le drapeau
disparaît du dôme des Tuileries.
La bannière royale fut déployée selon le désir du peuple.
Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui venaient de se
laisser désarmer, demandèrent des armes et des munitions.
Le commandant répondit que, ayant les armes et les munitions en compte
et sous sa responsabilité, il ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni
une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire général.
Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et il était prêt à tout
donner, même le château.
Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec
le peuple, le régiment samnite, qui avait la garde des portes, les
ouvrit au peuple.
La foule se précipita dans le château et en chassa le commandant et les
officiers.
Le même jour et à la même heure, comme si c'était un mot d'ordre,--et
probablement, en effet, en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des
trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine.
Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce impulsion du vicaire
général, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de
neutraliser les projets des patriotes et d'exécuter les instructions
incendiaires de la reine?
La chose demeura un mystère; mais, quoique les causes restassent
cachées, les faits furent visibles.
Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'après-midi, cinq calèches
chargées d'officiers français, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur
général Archambal, signataire du traité de Sparanisi, entrèrent à Naples
par la porte de Capoue et descendirent à l'_Albergo reale_.
Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient être payés à
titre d'indemnité au général Championnet, et, comme il y a du caractère
français partout où il y a des Français, pour aller au théâtre de
Saint-Charles.
Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient prendre possession
de la ville, que le roi était trahi et qu'il fallait venger le roi.
Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions à
payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur à sa parole, et
qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une défaite, si
mauvaise et si coupable qu'elle fût.
Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni
armés se portèrent à l'Albergo reale en criant: «Vive le roi! vive la
religion! mort aux Français!»
A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait vus à la tête de
l'émeute où avaient péri les frères della Torre, et de celle où le
malheureux Ferrari avait été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale,
les Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons plus tard où il
était.
Par bonheur, Archambal était au palais, près de Pignatelli, qui essayait
de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent.
Les autres officiers étaient au spectacle.
Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. Les sentinelles
de la porte voulurent faire résistance et furent tuées. On vit tout à
coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans le
parterre.
Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient dans la rue, dans les
corridors, dans la salle.
Que pouvaient douze ou quinze officiers armés de leurs sabres seulement,
contre des milliers d'assassins?
Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart de leurs corps,
les poussèrent dans le corridor, ignoré du peuple et réservé au roi
seul, qui conduisait de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal
près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq millions, mais après
avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue,
protégés par un fort piquet de cavalerie.
A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient
baissé la toile et interrompu le spectacle.
Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui pouvait arriver aux
Français, ils ne songèrent qu'à se mettre en sûreté.
Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines peuvent se faire
une idée du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs
personnes furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, d'autres
foulées aux pieds dans les escaliers.
Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui
n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine.
Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Français,
toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui étaient dedans
dévalisés.
Les membres de la municipalité, les patriotes, les hommes les plus
distingués de Naples essayèrent vainement de mettre de l'ordre parmi
cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dépouillait,
assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez
l'archevêque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estimé de
tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité de moeurs,
et le supplièrent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes
de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable
populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice dans les rues de
Naples comme un torrent de lave.
L'archevêque monta en carrosse découvert, mit des torches aux mains de
ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens,
sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant incessamment
couverte par les cris de «Vive le roi! vive la religion! vive saint
Janvier! mort aux jacobins!»
Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, était maître de la
ville entière, et il commença d'inaugurer sa dictature en organisant le
meurtre et le pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis
Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que
le peuple de Naples a pour armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie
sans mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait le
temps perdu. Jusque-là, les assassinats avaient été, pour ainsi dire,
accidentels; à partir de ce moment, ils furent régularisés.
Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses cheveux coupés court,
était désigné sous le nom de jacobin, et ce nom était un arrêt de mort.
Les femmes des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris aux
jours de révolution, les accompagnaient, armées de ciseaux, de couteaux
et de rasoirs, et exécutaient, au milieu des huées et des rires, sur les
malheureux que condamnaient leurs maris, les mutilations les plus
horribles et les plus obscènes. Dans ce moment de crise suprême, où la
vie de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un
caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent à un reste de
leurs amis prisonniers et oubliés par Vanni dans les cachots de la
Vicaria et del Carmine. Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il
fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces d'autant de
braves. La proposition fut accueillie par acclamation. On courut aux
prisons, on délivra les prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille
forçats, vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent dans la
ville et redoublèrent le tumulte et la confusion.