Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la
reine qui règne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci,
je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et
qui l'a nommé général en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est
la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais
rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper
de vous.
Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses mains.
--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil...
Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide.
--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller à bord de _la
Minerve_, où est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander
passage à l'amiral Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis!
bon voyage!
Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec
la bouche et qui imitait, à s'y méprendre, celui que fait le diable dont
parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.
Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la situation; quelques
cris de «Vive le roi!» se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce
fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de
Vanni.
Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné par le roi, c'était
un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la
frégate _la Minerve_, qui se balançait gracieusement à l'écart de le
flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon indiquant qu'elle
avait à bord le prince royal.
Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la
scène que nous venons de raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral
Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le
dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, où s'élevait la
maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de
laquelle était ancré le _Van-Guard_.
Le prince royal vit cette barque qui, à force de rames, se dirigeait
vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler
longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulière sa
lunette sur cet homme.
Tout à coup, le reconnaissant:
--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'écria-t-il.
--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda Caracciolo en
fronçant le sourcil.
Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était l'homme de la reine:
--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les
juges ne portent pas le même uniforme; peut-être un préjugé me rend-il
injuste.
--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince
François: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de
rester à Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de
le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refusé, le malheureux vient
à nous.
--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de cet homme? demanda
Caracciolo.
--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon cher amiral, comme
nous devons obéissance à mon père, recevons-le; mais, s'il n'est point
porteur d'un ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême à votre
bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.
Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui
avait cédée, entraînant derrière lui son secrétaire.
La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier
degré de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés.
--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?
--Ami, répondit Vanni.
L'amiral sourit dédaigneusement.
--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.
Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur Caracciolo à l'endroit
de la discipline, se tinrent au large.
--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brève.
--Je suis...
L'amiral l'interrompit.
--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: comme tout Naples, je le
sais. Je vous demande, non pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.
--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de place à bord du
_Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie à Votre Excellence en
la priant...
--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où est l'ordre?
--Où est l'ordre?
--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en vous envoyant à moi, il
vous a donné un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de
lui, je ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que vous.
--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.
--Alors, au large!
--Excellence!...
--Au large! répéta l'amiral.
Puis, s'adressant au matelot:
--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au large!» si cet homme
ne s'éloigne pas, feu dessus!
--Au large! cria le matelot.
La barque s'éloigna.
Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants
ne s'attendaient point à le revoir. Ces demandeurs de têtes ont des
femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont même quelquefois,
assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles de père... Femme et
enfants accoururent à lui, tout étonnés de son retour:
Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il partait avec le roi;
mais, comme le départ n'aurait probablement lieu que dans la nuit, à
cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants
que, dans son empressement à quitter Naples, il n'avait pas eu le temps
de réunir.
C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.
Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y
renferma.
Il venait de prendre une résolution terrible: celle de se tuer.
Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre à
coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les
différents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la
corde, le pistolet, le rasoir.
Enfin, il s'arrêta au rasoir.
Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace,
puis, à côté de la petite glace, son rasoir.
Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait
demandé la mort d'autrui, il rédigea en ces termes son propre arrêt de
mort:
«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible,
l'absence d'asile, m'ont déterminé à m'enlever la vie, qui, désormais,
est pour moi un fardeau.
«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux
inquisiteurs d'État.»
Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète de ne point voir se
rouvrir la chambre de son mari, inquiète surtout de n'entendre aucun
bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa
à la porte.
Personne ne lui répondit.
Elle appela: même silence.
On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à coucher: elle était
fermée, comme celle du cabinet.
Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la
fenêtre.
On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un
serrurier.
On redoutait un malheur: la préférence fut donnée au moyen proposé par
le domestique.
Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique entra.
Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.
Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arrière, la gorge
ouverte. Il s'était tranché la carotide avec son rasoir, tombé près de
lui.
Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le sang avait été
demandé; le miroir devant lequel Vanni s'était ouvert l'artère en était
rouge; la lettre où il donnait la cause de son suicide en était
souillée.
Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir.
Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de ne lui laisser que la
tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie.
«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius.» Du sang de Vanni
naquit Speciale.
Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre livre, de ne faire de
Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est
là, qui nous force à constater que Naples a fourni à son roi deux
Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné qu'un à la
Révolution.
L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut perdu. Il manque parfois de
bourreaux pour exécuter les arrêts, jamais de juges pour les rendre.
Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le temps s'étant
éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant
appareillé, s'éloignèrent et disparurent à l'horizon.
LXXIX
LA TRÊVE.
Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours,
laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, pressé sur les quais, et qui
avait toujours espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à
l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses
prières et ses promesses de dévouement, resta jusqu'à ce que le dernier
bâtiment se fût confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le
dernier bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. On en était
encore à la période de prostration.
Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous
servons de la forme napolitaine, qui exprime à merveille notre pensée.
Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le feu!» et
personne ne savait où était ce feu ni ce qui le causait.
Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée,
partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l'ouest vers
l'est.
C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre de Nelson et par
les soins du marquis de Nezza.
C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!
On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.
Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense bûcher, on vit sur
un autre point du golfe,--où, à quelque distance les uns des autres,
étaient à l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit tout à coup
un rayon de flamme courir d'un bâtiment à l'autre, puis les cinq
bâtiments prendre feu à la fois, et cette flamme, qui d'abord avait
glissé à la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des
vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre
les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s'élancer enfin jusqu'au
sommet des mâts, où flottaient les flammes de guerre, puis, après
quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux
tomber en cendre, s'éteindre et disparaître engloutis dans les flots.
C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient des sommes
immenses qui venaient d'être anéanties en une soirée, et cela, sans
aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en
un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice
avait coûté cent vingt millions!
La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un de ces silences qui
précèdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le
peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.
Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu'avant de partir
la reine avait dit à Pignatelli:
--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à Naples que le peuple.
Sauvez le peuple et anéantissez le reste.
On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était inscrite cette
recommandation:
«Aussitôt que les Français mettront le pied sur le sol napolitain,
toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre
commencera.
»Pour le roi:
»PIGNATELLI, _vicaire général_.»
Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, c'est-à-dire pendant la
nuit qui avait suivi le départ du roi, les représentants de _la ville_
s'étaient réunis pour pourvoir à la sûreté de Naples.
On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la
municipalité, c'est-à-dire sept personnes élues par les _sedili_.
Les _sedili_ étaient les titulaires de priviléges qui remontaient à plus
de huit cents ans.
Lorsque Naples était encore ville et république grecque, elle avait,
comme Athènes, des portiques où se réunissaient, pour causer des
affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires.
Ces portiques étaient son agora.
Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires appelés _sedili_.
Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus de ces portiques;
mais, par humilité, ils s'en excluaient eux-mêmes, et les laissaient à
l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les
affaires de l'État.
Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers,
puis six, puis dix, puis vingt.
Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; mais, s'étant
confondus les uns avec les autres, ils furent réduits définitivement à
cinq, qui prirent les noms des localités où ils se trouvaient,
c'est-à-dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de
Porta-Nuova.
Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les
reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le
privilége de représenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux
les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de
la ville, de concéder le droit de citoyen aux étrangers et d'être juges
dans certaines causes.
Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. Ce peuple et cette
bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls
administrateurs des affaires de tous, demandèrent à leur tour un
_seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accordé, et l'on nomma le sedile du
peuple.
Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges que les cinq
autres.
La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic et de six élus, un
par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mêmes réunions, et
rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans la
ville, leur furent adjoints.
Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus et ces vingt-neuf
adjoints formant la cité, qui se réunirent et qui prirent, comme
première mesure, la résolution de former une garde nationale et d'élire
quatorze députés ayant mission de prendre la défense et les intérêts de
Naples, dans les événements encore inconnus, mais, à coup sur, graves,
qui se préparaient.
Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les
croyons nécessaires à l'intelligence des faits qui nous restent à
raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de
Naples et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait une
certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette grande lutte de la
royauté et du peuple, sans connaître, nous ne dirons pas les forces,
mais les droits de chacun d'eux.
Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain du départ du roi, tandis
qu'ils étaient occupés de l'élection de leurs quatorze députés, _la
ville_ et la magistrature allèrent présenter leurs hommages à M. le
vicaire général prince Pignatelli.
Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute la force du terme, fort
au-dessous de la situation que les événements lui faisaient, et, comme
toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à sa
position,--le prince Pignatelli les reçut avec une telle insolence, que
la députation se demanda si les prétendues instructions que l'on disait
laissées par la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait
point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les
Napolitains.
Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt représentants, que
la ville devait élire, avaient été élus. Ils résolurent, comme premier
acte constatant leur nomination et leur existence, malgré le médiocre
succès de la première ambassade, d'en envoyer une seconde au prince
Pignatelli, ambassade qui serait particulièrement chargée de lui
démontrer l'utilité de la garde nationale, que la ville venait de
décréter.
Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette
fois que la première, répondant aux députés qui lui étaient adressés que
c'était à lui, et non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été
confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à qui de droit.
Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances où les
pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, à exercer
leurs fonctions. La ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse
insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement intimider par
cette réponse. Elle nomma de nouveaux députés qui, une troisième fois,
se présentèrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus
grossièrement encore cette troisième fois que les deux premières, se
contentèrent de lui répondre:
--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons du nôtre, et nous
verrons en faveur de qui le peuple décidera.
Après quoi, ils se retirèrent.
On en était à Naples à peu près où en avait été la France après le
serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation était plus nette pour
les Napolitains, le roi et la reine n'étant plus là.
Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de former la garde
nationale qu'elle avait décrétée.
Mais, dans la manière de la former, bien plus encore que dans
l'autorisation accordée ou refusée par le prince Pignatelli, était la
difficulté.
Le mode de formation était l'enrôlement; mais l'enrôlement n'était point
l'organisation.
La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes les charges, avait la
prétention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les
grades ou, du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades
inférieurs, dont elle ne se souciait pas.
Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les
grades seraient également répartis entre les bourgeois et les nobles.
Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins de trois jours, les
enrôlements montèrent à quatorze mille.
Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se
procurer les armes. Ce fut à cet endroit que l'on rencontra, de la part
du vicaire général, une opposition obstinée.
A force de lutter, on obtint une première fois cinq cents fusils, et une
seconde fois deux cents.
Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les patriotes
furent invités à prêter leurs armes, les patrouilles commencèrent
immédiatement, et la ville prit un certain air de tranquillité.
Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, on apprit à Naples
qu'une trêve de deux mois, dont la première condition devait être la
reddition de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9
janvier 1799, à la demande du général Mack, entre le prince de Migliano
et le duc de Geno, d'un côté, pour le compte du gouvernement, représenté
par le vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, de
l'autre, pour l'armée républicaine.
La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet d'un grand
embarras. Les ordres donnés par le roi pour le massacre des Français
avaient été suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de
Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues à l'oeuvre,
chacun s'était mis en chasse des Français. Des milliers de paysans
couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et,
embusqués derrière les arbres, cachés derrière les rochers, couchés
dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui
avaient l'imprudence de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner
de leurs campements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour
de Livourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s'étaient
embarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et
d'attaquer les Français par derrière, tandis que Mack leur présenterait
la bataille de front.
La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu
de trente mille soldats révoltés, et ayant affaire à la fois à Mack, qui
tenait Capoue avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à
Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana et à Maliterno,
chacun avec son régiment de volontaires, était assurément fort grave.
Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise.
En conséquence, il s'était avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le
fort avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et
voyant des hommes se glisser dans l'obscurité, avait mis le feu à sa
pièce et tiré au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné
l'alarme.
D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer le Volturne au
gué de Caïazzo; mais ils avaient été repoussés par Rocca-Romana et ses
volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion.
Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée de se concentrer
autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples.
L'armée accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et
comprit dans toute son étendue le danger de la situation. Il en était à
chercher, dans quelqu'un de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir,
le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque
coup d'éclat, lorsque, tout à coup et au moment où il s'y attendait le
moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de
lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques officiers
supérieurs chargés de proposer l'armistice.
Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, étaient,
comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno.
L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait pour objet
d'arriver à la conclusion d'une paix solide et durable.
Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains étaient
autorisés à proposer étaient la reddition de Capoue et le tracé d'une
ligne militaire, de chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine
et française attendraient chacune la décision de leur gouvernement.
Dans la situation où était Championnet, de telles conditions étaient
non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les
repoussa, disant que les seules conditions qu'il pût écouter étaient
celles qui auraient pour résultat la soumission des provinces et la
reddition de Naples.
Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à aller jusque-là; ils
se retirèrent.
Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, qui, comme la
veille, furent repoussées.
Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels la situation de
l'armée française, enveloppée de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le
prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième fois et
déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder toute condition qui ne
serait point la reddition de Naples.
Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains était si
étrange dans la situation où se trouvait l'armée française, que
Championnet crut à quelque embûche, tant elle était avantageuse. Il
réunit ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder
l'armistice.
L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et aux conditions
suivantes:
Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle
contenait.
Une contribution de deux millions et demi de ducats serait levée pour
couvrir les dépenses de la guerre à laquelle l'agression du roi de
Naples avait forcé la France.
Cette somme serait payable en deux fois: moitié le 15 janvier, moitié le
25 du même mois.
Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle se tenaient les deux
armées.
Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le monde, même pour les
Français, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit
le nom de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, et signée le
10 du mois de décembre.
Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent
révélés depuis, disons-les.
LXXX
LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1789.
Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est un récit
historique dans lequel se trouve, comme par accident, mêlé l'élément
dramatique; mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les
événements et de les faire plier sous lui, se soumet entièrement à
l'exigence des faits et ne transparaît en quelque sorte que pour relier
les faits entre eux.