--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu'à

Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la

reine qui règne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci,

je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et

qui l'a nommé général en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est

la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais

rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper

de vous.

Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses mains.

--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil...

Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide.

--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller à bord de _la

Minerve_, où est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander

passage à l'amiral Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis!

bon voyage!

Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec

la bouche et qui imitait, à s'y méprendre, celui que fait le diable dont

parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.

Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la situation; quelques

cris de «Vive le roi!» se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce

fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de

Vanni.

Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné par le roi, c'était

un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la

frégate _la Minerve_, qui se balançait gracieusement à l'écart de le

flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon indiquant qu'elle

avait à bord le prince royal.

Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la

scène que nous venons de raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral

Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le

dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, où s'élevait la

maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de

laquelle était ancré le _Van-Guard_.

Le prince royal vit cette barque qui, à force de rames, se dirigeait

vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler

longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulière sa

lunette sur cet homme.

Tout à coup, le reconnaissant:

--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'écria-t-il.

--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda Caracciolo en

fronçant le sourcil.

Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était l'homme de la reine:

--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les

juges ne portent pas le même uniforme; peut-être un préjugé me rend-il

injuste.

--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince

François: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de

rester à Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de

le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refusé, le malheureux vient

à nous.

--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de cet homme? demanda

Caracciolo.

--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon cher amiral, comme

nous devons obéissance à mon père, recevons-le; mais, s'il n'est point

porteur d'un ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême à votre

bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.

Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui

avait cédée, entraînant derrière lui son secrétaire.

La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier

degré de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés.

--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?

--Ami, répondit Vanni.

L'amiral sourit dédaigneusement.

--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.

Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur Caracciolo à l'endroit

de la discipline, se tinrent au large.

--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brève.

--Je suis...

L'amiral l'interrompit.

--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: comme tout Naples, je le

sais. Je vous demande, non pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.

--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de place à bord du

_Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie à Votre Excellence en

la priant...

--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où est l'ordre?

--Où est l'ordre?

--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en vous envoyant à moi, il

vous a donné un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de

lui, je ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que vous.

--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.

--Alors, au large!

--Excellence!...

--Au large! répéta l'amiral.

Puis, s'adressant au matelot:

--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au large!» si cet homme

ne s'éloigne pas, feu dessus!

--Au large! cria le matelot.

La barque s'éloigna.

Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants

ne s'attendaient point à le revoir. Ces demandeurs de têtes ont des

femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont même quelquefois,

assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles de père... Femme et

enfants accoururent à lui, tout étonnés de son retour:

Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il partait avec le roi;

mais, comme le départ n'aurait probablement lieu que dans la nuit, à

cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants

que, dans son empressement à quitter Naples, il n'avait pas eu le temps

de réunir.

C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.

Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y

renferma.

Il venait de prendre une résolution terrible: celle de se tuer.

Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre à

coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les

différents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la

corde, le pistolet, le rasoir.

Enfin, il s'arrêta au rasoir.

Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace,

puis, à côté de la petite glace, son rasoir.

Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait

demandé la mort d'autrui, il rédigea en ces termes son propre arrêt de

mort:

«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible,

l'absence d'asile, m'ont déterminé à m'enlever la vie, qui, désormais,

est pour moi un fardeau.

«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux

inquisiteurs d'État.»

Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète de ne point voir se

rouvrir la chambre de son mari, inquiète surtout de n'entendre aucun

bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa

à la porte.

Personne ne lui répondit.

Elle appela: même silence.

On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à coucher: elle était

fermée, comme celle du cabinet.

Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la

fenêtre.

On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un

serrurier.

On redoutait un malheur: la préférence fut donnée au moyen proposé par

le domestique.

Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique entra.

Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.

Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arrière, la gorge

ouverte. Il s'était tranché la carotide avec son rasoir, tombé près de

lui.

Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le sang avait été

demandé; le miroir devant lequel Vanni s'était ouvert l'artère en était

rouge; la lettre où il donnait la cause de son suicide en était

souillée.

Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir.

Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de ne lui laisser que la

tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie.

«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius.» Du sang de Vanni

naquit Speciale.

Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre livre, de ne faire de

Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est

là, qui nous force à constater que Naples a fourni à son roi deux

Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné qu'un à la

Révolution.

L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut perdu. Il manque parfois de

bourreaux pour exécuter les arrêts, jamais de juges pour les rendre.

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le temps s'étant

éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant

appareillé, s'éloignèrent et disparurent à l'horizon.

LXXIX

LA TRÊVE.

Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours,

laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, pressé sur les quais, et qui

avait toujours espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à

l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses

prières et ses promesses de dévouement, resta jusqu'à ce que le dernier

bâtiment se fût confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le

dernier bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. On en était

encore à la période de prostration.

Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous

servons de la forme napolitaine, qui exprime à merveille notre pensée.

Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le feu!» et

personne ne savait où était ce feu ni ce qui le causait.

Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée,

partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l'ouest vers

l'est.

C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre de Nelson et par

les soins du marquis de Nezza.

C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!

On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.

Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense bûcher, on vit sur

un autre point du golfe,--où, à quelque distance les uns des autres,

étaient à l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit tout à coup

un rayon de flamme courir d'un bâtiment à l'autre, puis les cinq

bâtiments prendre feu à la fois, et cette flamme, qui d'abord avait

glissé à la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des

vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre

les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s'élancer enfin jusqu'au

sommet des mâts, où flottaient les flammes de guerre, puis, après

quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux

tomber en cendre, s'éteindre et disparaître engloutis dans les flots.

C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient des sommes

immenses qui venaient d'être anéanties en une soirée, et cela, sans

aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en

un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice

avait coûté cent vingt millions!

La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un de ces silences qui

précèdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le

peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.

Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu'avant de partir

la reine avait dit à Pignatelli:

--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à Naples que le peuple.

Sauvez le peuple et anéantissez le reste.

On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était inscrite cette

recommandation:

«Aussitôt que les Français mettront le pied sur le sol napolitain,

toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre

commencera.

»Pour le roi:

»PIGNATELLI, _vicaire général_.»

Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, c'est-à-dire pendant la

nuit qui avait suivi le départ du roi, les représentants de _la ville_

s'étaient réunis pour pourvoir à la sûreté de Naples.

On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la

municipalité, c'est-à-dire sept personnes élues par les _sedili_.

Les _sedili_ étaient les titulaires de priviléges qui remontaient à plus

de huit cents ans.

Lorsque Naples était encore ville et république grecque, elle avait,

comme Athènes, des portiques où se réunissaient, pour causer des

affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires.

Ces portiques étaient son agora.

Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires appelés _sedili_.

Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus de ces portiques;

mais, par humilité, ils s'en excluaient eux-mêmes, et les laissaient à

l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les

affaires de l'État.

Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers,

puis six, puis dix, puis vingt.

Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; mais, s'étant

confondus les uns avec les autres, ils furent réduits définitivement à

cinq, qui prirent les noms des localités où ils se trouvaient,

c'est-à-dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de

Porta-Nuova.

Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les

reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le

privilége de représenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux

les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de

la ville, de concéder le droit de citoyen aux étrangers et d'être juges

dans certaines causes.

Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. Ce peuple et cette

bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls

administrateurs des affaires de tous, demandèrent à leur tour un

_seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accordé, et l'on nomma le sedile du

peuple.

Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges que les cinq

autres.

La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic et de six élus, un

par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mêmes réunions, et

rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans la

ville, leur furent adjoints.

Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus et ces vingt-neuf

adjoints formant la cité, qui se réunirent et qui prirent, comme

première mesure, la résolution de former une garde nationale et d'élire

quatorze députés ayant mission de prendre la défense et les intérêts de

Naples, dans les événements encore inconnus, mais, à coup sur, graves,

qui se préparaient.

Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les

croyons nécessaires à l'intelligence des faits qui nous restent à

raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de

Naples et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait une

certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette grande lutte de la

royauté et du peuple, sans connaître, nous ne dirons pas les forces,

mais les droits de chacun d'eux.

Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain du départ du roi, tandis

qu'ils étaient occupés de l'élection de leurs quatorze députés, _la

ville_ et la magistrature allèrent présenter leurs hommages à M. le

vicaire général prince Pignatelli.

Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute la force du terme, fort

au-dessous de la situation que les événements lui faisaient, et, comme

toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à sa

position,--le prince Pignatelli les reçut avec une telle insolence, que

la députation se demanda si les prétendues instructions que l'on disait

laissées par la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait

point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les

Napolitains.

Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt représentants, que

la ville devait élire, avaient été élus. Ils résolurent, comme premier

acte constatant leur nomination et leur existence, malgré le médiocre

succès de la première ambassade, d'en envoyer une seconde au prince

Pignatelli, ambassade qui serait particulièrement chargée de lui

démontrer l'utilité de la garde nationale, que la ville venait de

décréter.

Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette

fois que la première, répondant aux députés qui lui étaient adressés que

c'était à lui, et non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été

confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à qui de droit.

Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances où les

pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, à exercer

leurs fonctions. La ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse

insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement intimider par

cette réponse. Elle nomma de nouveaux députés qui, une troisième fois,

se présentèrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus

grossièrement encore cette troisième fois que les deux premières, se

contentèrent de lui répondre:

--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons du nôtre, et nous

verrons en faveur de qui le peuple décidera.

Après quoi, ils se retirèrent.

On en était à Naples à peu près où en avait été la France après le

serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation était plus nette pour

les Napolitains, le roi et la reine n'étant plus là.

Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de former la garde

nationale qu'elle avait décrétée.

Mais, dans la manière de la former, bien plus encore que dans

l'autorisation accordée ou refusée par le prince Pignatelli, était la

difficulté.

Le mode de formation était l'enrôlement; mais l'enrôlement n'était point

l'organisation.

La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes les charges, avait la

prétention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les

grades ou, du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades

inférieurs, dont elle ne se souciait pas.

Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les

grades seraient également répartis entre les bourgeois et les nobles.

Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins de trois jours, les

enrôlements montèrent à quatorze mille.

Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se

procurer les armes. Ce fut à cet endroit que l'on rencontra, de la part

du vicaire général, une opposition obstinée.

A force de lutter, on obtint une première fois cinq cents fusils, et une

seconde fois deux cents.

Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les patriotes

furent invités à prêter leurs armes, les patrouilles commencèrent

immédiatement, et la ville prit un certain air de tranquillité.

Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, on apprit à Naples

qu'une trêve de deux mois, dont la première condition devait être la

reddition de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9

janvier 1799, à la demande du général Mack, entre le prince de Migliano

et le duc de Geno, d'un côté, pour le compte du gouvernement, représenté

par le vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, de

l'autre, pour l'armée républicaine.

La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet d'un grand

embarras. Les ordres donnés par le roi pour le massacre des Français

avaient été suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de

Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues à l'oeuvre,

chacun s'était mis en chasse des Français. Des milliers de paysans

couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et,

embusqués derrière les arbres, cachés derrière les rochers, couchés

dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui

avaient l'imprudence de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner

de leurs campements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour

de Livourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s'étaient

embarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et

d'attaquer les Français par derrière, tandis que Mack leur présenterait

la bataille de front.

La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu

de trente mille soldats révoltés, et ayant affaire à la fois à Mack, qui

tenait Capoue avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à

Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana et à Maliterno,

chacun avec son régiment de volontaires, était assurément fort grave.

Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise.

En conséquence, il s'était avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le

fort avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et

voyant des hommes se glisser dans l'obscurité, avait mis le feu à sa

pièce et tiré au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné

l'alarme.

D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer le Volturne au

gué de Caïazzo; mais ils avaient été repoussés par Rocca-Romana et ses

volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion.

Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée de se concentrer

autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples.

L'armée accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et

comprit dans toute son étendue le danger de la situation. Il en était à

chercher, dans quelqu'un de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir,

le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque

coup d'éclat, lorsque, tout à coup et au moment où il s'y attendait le

moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de

lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques officiers

supérieurs chargés de proposer l'armistice.

Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, étaient,

comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno.

L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait pour objet

d'arriver à la conclusion d'une paix solide et durable.

Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains étaient

autorisés à proposer étaient la reddition de Capoue et le tracé d'une

ligne militaire, de chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine

et française attendraient chacune la décision de leur gouvernement.

Dans la situation où était Championnet, de telles conditions étaient

non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les

repoussa, disant que les seules conditions qu'il pût écouter étaient

celles qui auraient pour résultat la soumission des provinces et la

reddition de Naples.

Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à aller jusque-là; ils

se retirèrent.

Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, qui, comme la

veille, furent repoussées.

Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels la situation de

l'armée française, enveloppée de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le

prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième fois et

déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder toute condition qui ne

serait point la reddition de Naples.

Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains était si

étrange dans la situation où se trouvait l'armée française, que

Championnet crut à quelque embûche, tant elle était avantageuse. Il

réunit ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder

l'armistice.

L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et aux conditions

suivantes:

Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle

contenait.

Une contribution de deux millions et demi de ducats serait levée pour

couvrir les dépenses de la guerre à laquelle l'agression du roi de

Naples avait forcé la France.

Cette somme serait payable en deux fois: moitié le 15 janvier, moitié le

25 du même mois.

Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle se tenaient les deux

armées.

Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le monde, même pour les

Français, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit

le nom de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, et signée le

10 du mois de décembre.

Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent

révélés depuis, disons-les.

LXXX

LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1789.

Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est un récit

historique dans lequel se trouve, comme par accident, mêlé l'élément

dramatique; mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les

événements et de les faire plier sous lui, se soumet entièrement à

l'exigence des faits et ne transparaît en quelque sorte que pour relier

les faits entre eux.

La San-Felice, Tome 05 · 第 2 / 15 段