Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
ALEXANDRE DUMAS
LA
SAN-FELICE
TOME V
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
LXXVI
OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC LE BECCAÏO.
Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui, dans cette nuit
terrible, eussent eu à lutter contre le vent et la mer.
A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice était
rentré chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses
habitudes, avait deux fois appelé:
--Luisa! Luisa!
Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de la voix de son
mari, elle avait compris qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire: elle en fut convaincue en le voyant.
En effet, le chevalier était fort pâle.
Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui s'était passé dans
la rue San-Carlo, c'est-à-dire la mutilation du malheureux Ferrari.
Comme le chevalier était, sous sa douce apparence, extrêmement brave et
surtout de cette bravoure que donne aux grands coeurs un profond
sentiment d'humanité, son premier mouvement avait été de descendre et de
courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement reconnu pour
celui du roi; mais, à la porte de la bibliothèque, il avait été arrêté
par le prince royal, qui, de sa voix câline et froide, lui avait
demandé:
--Où allez-vous, San-Felice?
--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice. Votre Altesse ne
sait donc pas ce qui se passe?
--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu'un homme
égorgé dans les rues de Naples, pour que vous vous en préoccupiez à ce
point?
--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi.
--Je le sais.
--C'est le courrier Ferrari.
--Je l'ai reconnu.
--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux aux cris de «Mort aux
jacobins!» quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles
serviteurs du roi?
--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel,
représentant de la magnifique république florentine à Bologne?
--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.
--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il fit aux magistrats
florentins à propos du meurtre de Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé
les quatre quartiers empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de la
place d'Imola?
--Ramiro d'Orco était Florentin?
--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence croyait avoir droit de
demander à son ambassadeur des détails sur cette mort étrange.
San-Felice interrogea sa mémoire.
--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs, je n'ai rien à vous dire
sur la mort de Ramiro d'Orco, sinon que César Borgia est le prince qui
sait le mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.»
--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un pâle sourire, remontez sur
votre échelle, mon cher chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.
Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en avait pas gravi les
trois premiers échelons, qu'il avait compris qu'une main qui avait
intérêt à la mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient de le
frapper.
Un quart d'heure après, on appelait le prince de la part de son père.
--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit le duc de Calabre au
chevalier; car j'aurai, selon toute probabilité, quelque chose de
nouveau à vous annoncer.
En effet, moins d'une heure après, le prince rentra.
--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m'avez
faite de m'accompagner en Sicile?
--Oui, monseigneur.
--Êtes-vous toujours prêt à la remplir?
--Sans doute. Seulement, monseigneur...
--Quoi?
--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur que me faisait Votre
Altesse...
--Eh bien?
--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner.
Le prince poussa une exclamation joyeuse.
--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il. Ah! la princesse
va donc avoir une compagne digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le
modèle des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l'ai
demandée pour dame d'honneur de la princesse; car, alors, elle eût été,
de nom et de fait, une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me l'avez
refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à nous. Dites-lui, mon cher
chevalier, qu'elle sera la bienvenue.
--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.
--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.
--C'est vrai.
--Nous partons tous cette nuit.
Le chevalier ouvrit de grands yeux.
--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne partir qu'à la
dernière extrémité?
--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre de Ferrari. A dix
heures et demie, Sa Majesté quitte le château et s'embarque avec la
reine, les princesses, mes deux frères, les ambassadeurs et les
ministres, à bord du vaisseau de lord Nelson.
--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain? Il me semble que
c'est faire injure à toute la marine napolitaine que de donner cette
préférence à un bâtiment anglais.
--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c'est moi
qui m'embarque sur le bâtiment de l'amiral Caracciolo, et, par
conséquent, vous vous y embarquez avec moi.
--A quelle heure?
--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le ferai dire. Tenez-vous
prêt en tout cas; ce sera probablement de dix heures à minuit.
--C'est bien, monseigneur.
Le prince lui prit la main, et, le regardant:
--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.
--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice en s'inclinant, et
c'est un trop grand honneur pour moi de l'accompagner pour que j'hésite
un moment à le recevoir.
Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit.
La foule, toute grondante encore, encombrait les rues; deux ou trois
feux étaient allumés sur la place même du palais, et l'on y faisait
rôtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari.
Quant au malheureux courrier, il avait été mis en morceaux. L'un avait
pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de bâtons
pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et
l'on portait dans les rues ces hideux trophées en criant: «Vive le roi!
Mort aux jacobins!»
A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré le beccaïo, qui
s'était emparé de la tête de Ferrari, lui avait mis une orange dans la
bouche, et portait cette tête au bout d'un bâton.
En voyant un homme bien mis,--ce qui était à Naples le signe du
libéralisme,--le beccaïo avait eu l'idée de faire baiser au chevalier la
tête de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme
à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante accolade et
avait rudement repoussé l'ignoble assassin.
--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai décidé que vous vous
embrasseriez, cette tête et toi, et, _mannaggia la Madonna!_ vous vous
embrasserez.
Et il revint à la charge.
Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en
défense avec son parapluie.
Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé par le beccaïo, tous les
misérables qui venaient d'habitude à ce cri étaient accourus, et déjà un
cercle menaçant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit
ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccaïo rouler
à dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:
--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice,
bibliothécaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que
cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que
lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?
--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. Vive le capitaine
Michele! il est des nôtres!
--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» qu'il faut crier; c'est
«Vive le chevalier San-Felice!» et cela tout de suite.
La foule, à laquelle il est égal de crier: _Vive un tel!_ ou _Mort à un
tel!_ pourvu qu'elle crie, hurla d'une seule voix:
--Vive le chevalier San-Felice!
Seul, le beccaïo s'était tu.
--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point une raison parce que
c'est devant la porte de son jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu
ne cries pas: «Vive le chevalier!»
--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le beccaïo.
--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu'il me plaît, à
moi, que tu le cries! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier
San-Felice, et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!
Et il fit tourner son sabre autour de la tête du beccaïo, qui devint
très-pâle, encore plus de terreur que de colère.
--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme
tranquille. Tu vois bien qu'il ne me connaît pas.
--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce une raison pour vouloir
vous forcer de baiser la tête de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai
qu'il vaudrait mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un
honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un coquin.
--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle des jacobins des
honnêtes gens!
--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un jacobin, tu le sais
bien: c'était Antonio Ferrari, le courrier du roi et l'un des plus
résolus serviteurs de Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez
au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne sont point méchants,
mais qui ont le malheur de suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le
pauvre Antonio.
--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d'être tué, a,
en effet, été victime de quelque erreur fatale; car c'était un des
serviteurs dévoués de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort.
La foule écoutait avec stupéfaction.
--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas celle de Ferrari et que
Ferrari n'était pas un honnête homme! Dis-le! mais dis-le donc, que
j'aie l'occasion de te couper l'autre moitié du visage!
Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.
--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je dirai tout ce que tu
voudras.
--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu es un lâche! Va-t'en,
et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite
ou à gauche, aie soin de te déranger.
Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette foule qui, un instant
auparavant, l'applaudissait, et gui se divisa en deux bandes: l'une
suivit le beccaïo en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier
en criant:
--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! Michele resta à la porte
du jardin pour congédier son escorte; le chevalier rentra chez lui, et,
comme nous l'avons dit, appela Luisa.
Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres de la
bibliothèque et ce qui lui était arrivé à la descente du Géant: deux
choses suffisantes, à notre avis, pour motiver sa pâleur.
A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait, qu'elle devint à
son tour plus pâle que lui; mais elle ne répliqua point une parole, ne
fit point une observation; seulement:
--A quelle heure le départ? demanda-t-elle.
--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.
--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas de moi, mon ami.
Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de faire ses
préparatifs de départ, en donnant l'ordre que le dîner fût, comme
d'habitude, servi à trois heures.
LXXVII
FATALITÉ.
Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée Luisa; c'était dans
celle de Salvato.
Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier avait vaincu; mais,
ayant sacrifié son amour au devoir, elle se croyait par cela même le
droit de donner des larmes à son amour.
Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son mari: «Je partirai avec
vous,» elle avait beaucoup pleuré.
Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato, elle ne lui avait
point écrit; mais elle avait reçu deux nouvelles lettres de lui.
Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle trouvait à chaque
ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle
songeait surtout à quel amer désappointement Salvato serait en proie
quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant trouver la fenêtre
ouverte et Luisa dans la chambre où elle pleurait si douloureusement à
cette heure, il trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.
Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle avait promis ou
plutôt offert: elle eût eu le choix, maintenant que l'heure du départ
était arrivée, qu'elle eût agi comme elle avait fait.
Elle appela Giovannina.
Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine et se doutait
qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.
--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples cette nuit. C'est
vous que je charge du soin de réunir et de mettre dans des caisses les
objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi,
n'est-ce pas?
--Sans doute, je les connais, répondit la femme de chambre, et je ferai
ce que madame m'ordonne; mais j'ai besoin que madame ait la bonté de
m'éclairer sur un point.
--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un peu étonnée de la
fermeté progressive avec laquelle la femme de chambre avait répondu à
l'ordre qu'elle lui donnait.
--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;» madame a dit cela, je
crois?
--Sans doute, je l'ai dit.
--Est-ce que madame comptait m'emmener avec elle?
--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que la chose vous
déplaise...
Nina vit qu'elle avait été trop loin.
--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir
que je suivrais madame jusqu'au bout du monde, dit-elle; mais, par
malheur, j'ai une famille.
--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille mon enfant, dit Luisa
avec une suprême douceur.
--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement...
--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez une famille, disiez-vous,
et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez
Naples.
--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement Giovannina.
--Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de
songer qu'il serait moins cruel à Salvato de trouver, elle absente,
quelqu'un à qui parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison
muette,--cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme
une personne de confiance chargée de veiller sur la maison?
--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité qui, si elle eût eu
le moindre soupçon de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille,
eût ouvert les yeux de Luisa.
Puis, se modérant:
--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi
d'être chargée des intérêts de madame.
--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée à votre service, dit la
jeune femme, vous resterez. Peut-être notre absence ne sera pas longue.
Pendant cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez bien
mes paroles, Nina,--vous direz que le devoir de mon mari était de suivre
le prince, et que mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous
direz--car vous appréciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas
quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant--vous direz, que
c'est les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, et qu'à
l'heure de mon départ, je ferai mes derniers adieux à chacune des
chambres de cette maison et à chacun des objets renfermés dans ces
chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne
sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler.
Luisa acheva ces paroles en sanglotant.
Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu'ayant son
mouchoir sur les yeux, sa maîtresse ne pouvait lire l'expression
fugitive qui éclairait son visage.
--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato vient, que lui
dirai-je, à lui?
Luisa découvrit son visage et, avec une suprême sérénité:
--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet amour durera autant
que ma vie. Allez dire à Michele qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui
parler avant mon départ et je compte sur lui pour me conduire jusqu'au
bateau.
Nina sortit.
Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller resté sur le lit,
laissa un baiser dans l'empreinte qu'elle avait faite et sortit à son
tour.
Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité ordinaire que
rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle à manger
par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par
celle de sa chambre à coucher.
Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte.
Le chevalier le chercha des yeux.
--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère bien qu'il n'est point
parti?
--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! le chevalier t'appelle,
et, moi, j'ai besoin de te parler.
Michele entra.
--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier à Luisa en lui
posant la main sur l'épaule.
--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, j'en suis sûr.
Puis, mélancoliquement:
--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella; mais l'amitié qu'il a pour
nous, à mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.
--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle affaire!
--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en parler, continua
San-Felice avec son bon sourire; je suis si distrait, qu'en rentrant, je
ne t'en ai rien dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie.
--Allons donc! fit Michele.
--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa avec une vive altération
dans la voix.
--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait me faire baiser la tête
de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser,
m'appelait jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le temps
qui court. Le mot commençait à faire son effet. Michele s'est élancé
entre moi et la foule, il a joué du sabre et l'homme s'en est allé en me
menaçant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?
--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous
rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d'un assassinat qui avait
eu lieu sous vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh bien,
c'est un des cinq ou six coquins qui ont été si bien étrillés par
celui-là même qu'ils voulaient assassiner.
--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu la balafre qu'il a
sous l'oeil.
--Justement.
--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste; mais qu'ai-je à voir
là dedans?
--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez affaire dans le
Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela vous est égal, monsieur le
chevalier, n'y allez pas sans moi.»
--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta soeur, mon garçon, et
mets-toi à table avec nous.
Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient de temps en temps
le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficulté d'accepter
l'invitation, maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il avait
monté quelques-uns des degrés de l'échelle sociale qui, autrefois, le
séparaient de ses nobles amis.
Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte de la rue, Nina
introduisit le secrétaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier
dans son cabinet, mais en sortit presque aussitôt.
Michele avait fait semblant de ne rien voir.
En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le secrétaire du prince,
le chevalier fit à Luisa un signe pour lui demander s'il pouvait se
confier à Michele.
Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus
que pour le chevalier, lui répondit que oui.
Le chevalier regarda un instant Michele.
--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire à
qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te
confier.
--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?
--Oui.
--Et il faut se taire?
--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? Michele fit une croix sur
sa bouche.
--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé la langue.
--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.
--Comment, tout le monde? Qui cela?
--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes.
Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d'oeil
sur elle et vit ces larmes.
--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.
--Pour la Sicile.
Le lazzarone secoua la tête.
--Ah! ah! fit le chevalier.
--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa Majesté, dit Michele;
mais, si j'en étais, je lui dirais: «Sire, vous avez tort.»
--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi,
Michele!
--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral Caracciolo, le cardinal
Ruffo le lui ont dit; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur,
et, à la suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à partir.
--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre pourquoi, au nombre des
assassins, j'ai vu Pasquale de Simone et le beccaïo. Quant à fra
Pacifico, pauvre homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.
--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c'est la reine...?
--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là à Naples, on se
contente de les penser. N'importe! le roi a tort. Si le roi était resté
à Naples, jamais les Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous
nous serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait que le roi
veut partir!
--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. Voilà pourquoi je
t'ai fait faire serment de ne rien de dire ce que j'allais te révéler.
Enfin, nous partons ce soir, Michele.
--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un accent dont il n'avait
pu chasser toute surprise.
--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chère enfant
bien-aimée, dit le chevalier en étendant sa main au-dessus de la table
pour chercher celle de Luisa.
--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d'avoir épousé une
sainte, vous!
--Michele!... fit Luisa.
--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir! _Madonna_!
moi, je voudrais bien être quelqu'un: je partirais aussi avec vous.
--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait dans Michele un ami
auquel elle pourrait parler de Salvato.
--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun a son devoir. Le
tien veut que tu partes, et le mien m'ordonne de rester. Je suis
capitaine et chef du peuple, et ce n'est pas seulement pour faire le
moulinet autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté: c'est
pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est pour tuer le plus de
Français que je pourrai.
Luisa ne put réprimer un mouvement.
--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele en riant, je ne les
tuerai pas tous.
--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce
soir à la Vittoria, pour rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo,
derrière le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta
soeur et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l'embarquement, ce
que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la
protéger.
--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille, chevalier. Pour
vous, je me ferais tuer; mais, pour elle, je me ferais hacher en
morceaux. Mais, c'est égal, si le peuple savait cela, il y aurait une
fière émeute.
--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta parole, Michele:
tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque.
--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus que son ombre un
jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui je ne sais pas trop ce que chacun
de nous a fait de la sienne.
Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre en ordre, tous ses
livres à emballer, tous ses manuscrits commencés à emporter avec lui,
rentra dans son cabinet.
Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder sa petite soeur,
il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes
qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:
--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fière chance, et le
chevalier est de ces hommes-là. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas
Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui.
Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa chambre, si
rapidement qu'elle en refermât la porte, Michele put entendre le bruit
des sanglots qui, malgré elle, maintenant qu'elle était seule,
s'échappaient tumultueusement de sa poitrine.
Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et quand c'était Salvato
et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et
inégal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que
nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à l'autre, il leur
paraissait à coup sur moins douloureux qu'à ce pauvre coeur isolé qui
n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli.
Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait
regagné sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le
corridor, elle avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques
notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine.
Aux accents de cette gaieté un peu intempestive, Luisa avait soupiré et
s'était contentée de se dire à elle-même:
--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si
j'étais libre et que je restasse comme elle à Naples, comme elle, moi
aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine.
Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore plus oppressé
qu'auparavant de cette gaieté qui faisait contraste avec sa douleur.
Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le coeur de Luisa une
fois qu'elle était rentrée dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie
repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses
souvenirs, elle n'avait vécu que pendant les six semaines que Salvato
avait habité cette chambre.
Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté sur son lit de
douleur jusqu'à celui où, appuyé à son bras, le convalescent était sorti
de la maison par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, avant
de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier et dernier baiser,
appuyé ses lèvres sur les siennes et versé son âme dans sa
poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour
passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou éclairée.
Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps fermés, mais avec
les yeux de l'âme, cette longue et blanche théorie,--lorsqu'elle
entendit gratter doucement à sa porte, et que, de sa voix la plus douce,
Michele lui souffla par le trou de la serrure:
--C'est moi, petite soeur.
--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux
entrer.
Michele entra; il tenait une lettre à la main.
Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras étendus, la
respiration suspendue.
Aurait-elle cette suprême consolation dans un pareil moment de recevoir
une dernière lettre de Salvato?
--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du
facteur, et je te l'apporte.
--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!
Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la
fermer:
--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.
--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour
toi.
Michele resta, mais se tint près de la porte.
Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement
de la lire. Les larmes et l'émotion étendaient devant ses yeux un
brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.
Enfin, elle put lire:
«San-Germano, 19 décembre, au matin.»
--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il m'écrivait cette
lettre, dit Luisa à Michele.
--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te fera du bien.
Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour respirer en renversant
sa tête en arrière et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle
reprit:
«San-Germano, 19 décembre, au matin.
»Chère Luisa,
»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la
seule personne que j'aime d'un amour égal à celui que je vous ai voué,
quoiqu'il soit bien différent: je viens de revoir mon père!
»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois garder, même
vis-à-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement
si j'étais près de vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris
moi-même. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde âme?
»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu'à six
heures du matin avec mon père, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu.
Toute la nuit, il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui
ai parlé de mon amour et de vous.
»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un coeur tendre que
mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne
croit pas.
»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien
à vous refuser, lui accordera peut-être la foi.
»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà étonnée de ne pas avoir
trouvé vingt fois dans ces lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez
déjà lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon père, dont je
ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le
comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et
c'est vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!»
»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et,
quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproché encore. Les
brigands nous harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous
arrêtent point. C'est que nous ne sommes point une armée, c'est que nous
ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et
conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant le tour du monde.
»Bon! voilà que je parle politique!
»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans
notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre où nous
nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours
passés loin de vous...»
Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui
coupaient la voix.
Michele courut à elle et se mit à ses genoux.
--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu
fais, et le bon Dieu t'en récompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous êtes
jeunes tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.
Luisa secoua la tête.
--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de
ses yeux fermés; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux
que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis
que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime.
--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de
bon à ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour,
une triste prédiction de Nanno.
--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes les prédictions du monde
si je pouvais l'aimer sans crime!
--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.
--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue dans sa poitrine, non,
s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-être ne
partirais-je pas!
En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa.
La jeune femme s'élança dans le corridor, dont Michele ferma la porte
derrière elle et derrière lui.
La porte de la salle à manger donnant sur le salon était ouverte; dans
le salon, était le docteur Cirillo.
Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui
aussi, était dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que
c'était par les mains du comité libéral, dont Cirillo faisait partie,
que lui parvenaient les lettres de Salvato.
--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre bon docteur, que
nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles
de ta santé; j'espère qu'il en sera content.
Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au premier coup d'oeil, du
trouble moral qui l'agitait.
--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore guérie, et je suis
enchanté d'être venu aujourd'hui.
Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux.
--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec
elle. En vérité, vous autres médecins, vous avez des priviléges que les
maris eux-mêmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose à
faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais à la porte.
--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons à
nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce
pas, ma chère enfant?
Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent que pour
laisser passer un soupir.
--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave
que je ne croyais.
Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrière
lui.
Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux mains.
--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez pleuré?
--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.
--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou auparavant?
--Auparavant et depuis.
--Lui est-il arrivé quelque accident?
--Aucun, Dieu merci!
--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes
comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples.
Vous avez donc un autre sujet de chagrin?
Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.
--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, je présume? demanda
Cirillo.
--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle
bonté.
--Je comprends, il part et vous restez.
--Il part, et je le suis.
Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, peu à peu, se
mouilla de larmes.
--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en connais pas au ciel
un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de
porter le vôtre.
--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les
anges ne pleurent pas pour faire leur devoir.
--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de
mérite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous
l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans
vos prières, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vôtre qui
ont l'oreille du Seigneur.
Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au
cou.
--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse sa fille, lui dit-elle.
Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect mêlé
d'admiration:
--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle
tout bas à son oreille.
Cirillo lui serra la main en signe de promesse.
San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami.
--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous
donnez des consultations à vos malades, docteur?
--Non; mais c'est en les embrassant que je prends congé de ceux que
j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vénère. Ah! chevalier,
chevalier, vous êtes un homme heureux!
--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la main à son mari.
--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au
revoir, chevalier, car j'espère que nous nous reverrons. Allez! et
servez votre prince. Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.
Puis, réunissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne:
--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un
miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre
époque où les miracles sont rares, mais pour vous bénir comme vous
méritez de l'être. Adieu!
Et il s'élança hors de la maison.
San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de
la main; puis, revenant à sa femme:
--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici.
--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.
Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la chambre bien-aimée,
après avoir pris congé de tous les objets qu'elle renfermait, après
avoir coupé une boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir noué
avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait écrit
ces quatre mots: «Mon frère, je t'aime!» elle prit le bras de son mari,
et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta
avec lui dans la voiture du prince.
Michele monta sur le siége.
Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main de sa maîtresse.
Puis la portière se referma et la voiture partit.
Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grêle et la pluie
battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgré l'obscurité,
l'on apercevait dans toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume
boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette
mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempête bien autrement violente,
ne voyait même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer la seule
créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. Il tourna les yeux vers
Luisa. Elle était pâle et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux
étaient fermés, et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, elle
laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la première fois,
l'idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand
sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta à ses lèvres.
Luisa rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les larmes:
--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime!
Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tête de Luisa
contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui
les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et plus que
paternelle cette fois.
Luisa ne put retenir un gémissement.
Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.
On arriva à la descente de la Vittoria.
Une barque, montée de six rameurs, attendait, se maintenant à
grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage.
A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, que, comprenant
que ceux qu'ils attendaient étaient dedans, ils crièrent:
--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous maîtres de la
barque.
Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup d'oeil sur
l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient étaient en
danger de perdition.
Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas à Michele,
prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu'à la plage.
Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, une vague, en se brisant
sur le sable, les avait couverts d'écume.
Luisa jeta un cri.
Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur.
Puis, appelant Michele d'un signe:
--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, et, une fois
descendu, Michele et moi, nous t'aiderons à descendre à ton tour.
Luisa en était à ce point de la douleur qui précède le complet
anéantissement des forces et qui laisse à peine à la volonté la faculté
de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras
du chevalier dans ceux de son frère de lait.
Le chevalier s'approcha résolument de la barque, et, au moment où, à
l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du
moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant:
--Au large!
--Et la petite dame? demanda le patron.
--Elle reste, dit San-Felice.
--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas là un temps à
embarquer des femmes. Nagez, mes garçons! nagez d'ensemble, et vivement!
En une seconde, la barque fut à dix brasses du rivage.
Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps
de deviner la résolution de son mari, et, par conséquent, de la
combattre.
En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un cri:
--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele
pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc?
--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller sur toi, en me
voyant t'exposer à un pareil danger? répondit San-Felice en haussant la
voix.
--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je
veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis
perdue!
Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent apporta ces mots:
--Michele, je te la confie!
--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne qu'à toi, Luciano! Tu ne
sais donc pas! je l'aime!
Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait
mis tout ce qui lui restait de force, son âme sembla l'abandonner.
Elle s'évanouit.
--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur
de lait à la vie.
--_Anankè_! murmura une voix derrière Michele.
Le lazzarone se retourna.
Une femme était debout derrière eux, et, à la lueur d'un éclair, il
reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la
Sicile et Luisa rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux et
terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: FATALITÉ.
Au même moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait
derrière la sombre et massive construction du château de l'Oeuf.
LXXVIII
JUSTICE DE DIEU.
Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain du jour et de la nuit
où s'étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des
groupes nombreux stationnaient dès le point du jour devant des affiches
aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.
Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli
était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général.
Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.
La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours
lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son
armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de
tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, et de tout l'argent
qu'il avait trouvé dans les caisses.
Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte
anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade.
A la bannière flottant à son mât, on reconnaissait celui qui portait le
roi: c'était, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_.
En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prévu le
comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi; et,
après avoir passé la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans
pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en mer et à
grand'peine avaient abordé le vaisseau de l'amiral.
Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois
salés, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des
filles de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de
ses augustes parents pendant cette terrible nuit.
Quoique la mer fût encore horriblement houleuse et le port mal garanti,
l'archevêque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple
montèrent dans des barques, et, à force d'argent, ayant décidé les plus
braves patrons à les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à
Naples, promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la
dernière goutte de leur sang.
Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, monseigneur
Capece Zurlo, lequel, malgré ses prières, ne put en tirer que ces
paroles:
--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a trahi.
Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme
seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains,
et, de temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder d'un oeil
hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi.
Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré de barques; mais,
devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s'écartèrent.
Il était facile de voir que c'était par répugnance et non par respect.
La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; mais là se tenait
un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter
personne à bord.
L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la faveur refusée à
tous. Son insistance amena un officier de marine.
--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée du vaisseau, ayez la
bonté de dire à ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite
l'honneur d'être reçu par elle pendant quelques instants.
Un murmure s'éleva de toutes les barques.
Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les
barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c'était une insulte
faite à tous.
L'officier avait transmis la demande à Nelson. Nelson, qui connaissait
le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services
rendus à la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la reine.
L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:
--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.
Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre,
continuait à se cramponner à l'échelle, d'où le factionnaire le
repoussait sans cesse.
Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.
--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que
j'ai si fidèlement servi, repousse la requête que j'ai à lui présenter.
Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait à faire,
lorsque, en ce moment même, le roi parut sur le pont, reconduisant
l'archevêque.
--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre
fidèle serviteur!
Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de l'archevêque.
L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à Vanni, s'effaça le plus
qu'il put pour ne point le toucher, même de ses vêtements.
Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des
barques, où il souleva un murmure d'approbation.
Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d'en tirer
profit.
C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet endroit, avait cessé
de calculer.
--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les bras étendus vers le
roi, c'est moi!
--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses
goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.
--Moi, le marquis Vanni.
--Je ne vous connais pas, dit le roi.
--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal,
le rapporteur de la junte d'État?
--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillité ne
serait rétablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrêté tous les
nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin;
c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez
donner la torture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli.
La sueur coulait du front de Vanni.
--Sire! murmura-t-il.
--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai
jamais eu affaire à vous, ou plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi.
Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre?
--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tête. Tout ce que j'ai
fait, je l'ai fait par le commandement de la reine.
--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose à demander,
demandez-le à la reine et non à moi.
--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.
--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous
les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l'acte
d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation,
cherchait à la prolonger; eh bien?
--La reine a refusé de me recevoir, sire.
--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je
n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la
désapprouver quand elle ne vous reçoit pas.
--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé qui sent glisser entre
ses bras l'épave à laquelle il s'était cramponné, et sur laquelle il
fondait son salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que j'ai
rendus à votre gouvernement, je ne puis rester à Naples... Me refuser
l'asile que je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise,
c'est me condamner à mort: les jacobins me pendront!
--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mérité!
--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur l'abandon de Votre Majesté!