de l’art chrétien. L’Archange, avec sa noble physionomie, sa fidélité à
toute épreuve, sa mâle énergie et son amour de la justice, est le plus
beau de tous les types, après ceux du Sauveur et de la Vierge. En lui
nous trouvons toutes les grâces de l’adolescence unies à la valeur de
l’âge mûr, toute la sévérité d’un juge qui défend les droits de Dieu,
tout l’éclat de la lumière dont il est le reflet, toute l’indignation
d’une âme généreuse qui a pour mission de combattre l’esprit du mal et
le père du mensonge. Son étendard est la croix, en vertu de laquelle il
triomphe; son cri de guerre est son nom: «_Michel_, qui est semblable
à Dieu;» son arme est le bouclier, la lance et le glaive; son vêtement
est le manteau royal et la cuirasse du chevalier; sur son front brille
parfois une couronne, ou bien sa chevelure flotte librement sur ses
épaules; ses grandes ailes déployées indiquent son action; la balance
qu’il tient souvent à la main est le signe de sa mission auprès des
âmes; sous ses pieds s’agite le dragon, son implacable ennemi, qu’il
combat toujours sans jamais le détruire et dont il triomphera au
dernier jour, quand le nombre des élus sera complet.
Nous avons fait revivre ce type sublime dans l’ouvrage que nous
offrons au public. Les nombreuses gravures que nous publions peuvent
se rattacher à cinq groupes principaux: saint Michel, _ange des
batailles_; saint Michel, _prince de la lumière_; saint Michel,
_conducteur des âmes_; saint Michel, _peseur des âmes_; et les
_monuments_ élevés en l’honneur de saint Michel.
Saint Michel, en sa qualité de contradicteur de Satan, est toujours
en lutte avec ce dernier: tantôt il lui perce la mâchoire inférieure,
selon la parole de Job: «_Perforabis maxillam ejus_;» tantôt il
le précipite du ciel, à la suite du grand combat décrit dans
l’_Apocalypse_; quelquefois il le tient enchaîné, ou il l’attend appuyé
sur son bouclier et armé de pied en cap. (Voir la photogravure en
frontispice, les chromos des pages 88 et 268 et les figures 2, 3, 7, 9,
10, 12, 13, 40, 71, 72, 177 à 183, et 209 à 212.)
Satan est le prince des ténèbres. Saint Michel est le prince de
la lumière. Pénétrés de cette pensée, les artistes l’ont souvent
représenté le regard fixé sur Dieu, le front environné d’un éclat
céleste et les vêtements pour ainsi dire ruisselants de lumière. Les
architectes lui ont bâti des temples sur les plus hautes montagnes,
et ils ont dressé des autels en son honneur au sommet des tours. Ils
auraient voulu le placer dans ces régions supérieures où saint Paul
nous représente la lutte des bons anges contre les esprits de ténèbres.
De temps en temps ils l’unissent au Verbe incarné, à la Lumière divine
descendue sur la terre. Saint Michel est l’ami du Sauveur et le gardien
des sanctuaires. (Voir les figures 1, 4, 8, 15, 37, 66, 131 à 133, 184
et 191.)
L’ange rebelle est devenu l’ennemi des âmes. Son heureux contradicteur
a reçu la mission de les défendre. Il veille sur elles; il les protège,
il les guide, il les éclaire; il prend sous sa protection les âmes les
plus saintes et les plus pures. La Vierge Marie et Jeanne d’Arc lui
sont confiées. Il est l’ange protecteur de l’Église et de la France,
c’est-à-dire de la patrie des âmes et de la nation chérie de Dieu. Il
est le guide des chevaliers et des pèlerins, le patron des confréries
et des associations ouvrières. Après la séparation de l’âme et du
corps, il prend soin de notre dépouille mortelle et veille sur notre
tombe, c’est pourquoi les artistes l’ont souvent représenté avec les
attributs d’un ange gardien. (Voir les figures 5, 11, 14, 18, 34, 44,
92, 94, 95 à 102, 104, 105, 116 à 124, 141, 185 et 186.)
Au tribunal de Dieu, Satan réclame sa proie; mais saint Michel est là
pour la défendre. Il pèse les bonnes et mauvaises actions; il écarte
souvent, du bout de sa lance, un petit diable sournois qui essaie de
tricher et de faire incliner vers la terre le plateau de la balance où
les péchés sont contenus. La bonne et miséricordieuse Vierge intervient
d’ordinaire dans cette pesée des âmes; elle intercède pour le défunt
auprès du Juge suprême assis sur son trône. (Voir la chromo de la page
388 et les figures 6, 103, 142, 186, 187, 188 et 207.)
Les monuments élevés en l’honneur de saint Michel, depuis l’origine
de l’Église, ne sauraient être comptés. Plusieurs sont remarquables
par la beauté de l’architecture, la hardiesse du plan, la richesse
de l’exécution. En première ligne, nous plaçons la basilique du
Mont-Tombe, les églises de Bruxelles et de Bordeaux, la chapelle de
Saint-Michel d’Aiguilhe, dans le Velay. Les châteaux forts, les tours,
les beffrois dédiés à l’Archange guerrier ne sont ni moins remarquables
ni moins nombreux. (Voir les chromos des pages 88 et 268 et les figures
16, 20, 22, 24 à 27, 28, 52 à 61, 70, 143 à 151 et 182.)
Nous désirons compléter cette partie de notre ouvrage en mettant sous
le regard du lecteur une nouvelle série de gravures. Les documents
iconographiques qui suivent sont comme une synthèse de toute la partie
artistique de notre travail: ils résument ce que la peinture, la
sculpture et l’architecture ont entrepris à la gloire de saint Michel.
P.-M. BRIN.
[Illustration: Fig. 173.--Sou d’or concave. Isaac II, l’Ange,
1185-1195.]
[Illustration:
Fig. 174.--Pierre gravée du quatrième siècle, formant le sceau de
Chrétien, chanoine d’Amiens. 1210.]
[Illustration:
Fig. 175.--Sou d’or concave. Michel VIII Paléologue. 1261-1282.]
[Illustration: Fig. 176.--Sceau du douzième siècle. Bruxelles. Archives
nationales.]
[Illustration: Fig. 177.--Enseigne (image) en plomb de saint Michel,
trouvée au Mont. Treizième siècle.]
[Illustration: Fig. 178.--Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel au
douzième siècle. Le revers est le sceau de Robert de Torigni. Archives
nationales.]
[Illustration: Fig. 179.--Sceau de la Nation de Picardie, à
l’Université de Paris. Quatorzième siècle. Archives nationales.]
[Illustration: Fig. 180.--Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, en
1520. Archives nationales.]
[Illustration: Fig. 181.--Moule d’un plomb de pèlerinage. Quatorzième
siècle. Collection de M. Alfred Ramé.]
[Illustration: Fig. 182.--Statue de l’Archange sur l’église
Saint-Michel de Lucques (Toscane), fondée au huitième siècle. La façade
est postérieure de plusieurs siècles.]
[Illustration: Fig. 183.--Saint Michel et ses anges terrassant le
démon. Peint par Cimabue dans l’église Sainte-Croix de Florence.
Treizième siècle.]
[Illustration: Fig. 184.--Saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël
groupés autour de la figure centrale du Sauveur. Peinture grecque du
quinzième siècle.]
[Illustration: Fig. 185.--Saint Michel avec la Vierge et l’enfant
Jésus. Peint à fresque dans l’église Sainte-Croix de Florence. École de
Giotto.]
[Illustration: Fig. 186.--Saint Michel conducteur des âmes.--Un ange
présentant une âme à saint Michel. Miniature du _Livre des Angelz_. Ms.
du XVᵉ siècle. Nº 186 à la Bibl. nat.]
[Illustration: Fig. 187.--Saint Michel peseur des âmes. Partie centrale
du tableau du _Jugement dernier_ peint par Memling, dans l’église
Sainte-Marie, à Dantzig. Quinzième siècle.]
[Illustration: Fig. 188.--Saint Michel pesant les âmes et terrassant
le Dragon. Peint par Luca Signorelli. Église Saint-Grégoire, à Rome.
Seizième siècle.]
[Illustration: Fig. 189.--Plaque italienne en bronze. Seizième siècle.]
[Illustration: Fig. 190.--Plaque allemande en argent repoussé. Seizième
siècle.]
[Illustration: Fig. 191.--Saint Michel terrassant le démon avec les
seules paroles: _Quis ut Deus_. Tableau italien du seizième siècle.]
[Illustration: Fig. 192 à 206.--Jetons d’échevinage et monnaies à
l’effigie de saint Michel.]
[Illustration:
Fig. 207.--Saint Michel conducteur et défenseur des âmes. Fragment
d’un tableau peint par Mabuse. Seizième siècle.]
[Illustration:
Fig. 208.--Saint Michel en costume de l’époque de Louis XIV.
Sculpture en ivoire du dix-septième siècle.]
[Illustration: Fig. 209.--Saint Michel d’après un émail de Limoges
signé Laudin. Dix-septième siècle.]
[Illustration: Fig. 210.--Plaque en bronze de la fin de la Renaissance
italienne.]
[Illustration: Fig. 211.--Saint Michel terrassant le Démon. D’après une
plaque en faïence émaillée d’Aranda (Espagne). Dix-septième siècle.]
[Illustration: Fig. 212.--Saint Michel terrassant le Dragon. D’après
une broderie au passé. Dix-huitième siècle.]
PIÈCES JUSTIFICATIVES
[Illustration]
PIÈCES JUSTIFICATIVES
L’histoire générale ne comporte pas tous les détails d’une chronique
locale; elle se prête encore moins aux longues citations, aux froides
nomenclatures et aux discussions sur les points controversés.
Il en est ainsi dans l’histoire du culte de saint Michel. Plusieurs
assertions demandent des preuves; certains faits ont besoin d’être
éclaircis. Le lecteur ne serait pas satisfait, s’il ne trouvait des
pièces justificatives à l’appui des opinions que l’auteur émet le
premier, ou défend contre des écrivains d’une valeur incontestée.
D’autre part, saint Michel avec ses attributs guerriers, sa mission
auprès des âmes, ses luttes et ses triomphes, a excité de tous temps
l’enthousiasme des poètes. Il a partout sa place d’honneur dans la
poésie lyrique, dans le drame et dans l’épopée. Nous avons rapporté
plusieurs faits pour démontrer cette assertion; mais il est utile de
multiplier les citations, afin de mieux faire ressortir l’influence que
saint Michel a exercée dans la littérature et les arts.
C’est pourquoi nous publions ici quatorze pièces justificatives ou
appendices que nous classons selon l’ordre chronologique, et nous
indiquons, quand il y a lieu, les pages qui leur correspondent dans
le texte. La première de ces pièces, _La révolte des Anges d’après
une tablette chaldéenne_, prouve que la grande lutte engagée entre
saint Michel et Lucifer, était connue dès la plus haute antiquité.
Dans les pièces II, III, IV, V, VI, IX, X, XI et XII, nous avons des
modèles de cette poésie où l’Archange figure tour à tour comme le
vainqueur de Satan, le conducteur et le peseur des âmes, le génie
tutélaire de l’Église et de la France. Le septième appendice est dû
à M. Deschamps de Vadeville: il renferme la liste des chevaliers qui
défendaient le Mont-Saint-Michel en 1427, sous la conduite de Louis
d’Estouteville. Jusqu’ici, la question de l’atelier monétaire établi
au Mont-Saint-Michel n’avait pas été résolue; le huitième appendice
comble cette lacune. Enfin, les pièces XIII et XIV nous fournissent
des documents précieux sur l’histoire du Mont-Saint-Michel pendant le
XVIIIᵉ siècle et à l’époque de la Révolution.
I
AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE
LA RÉVOLTE DES ANGES, D’APRÈS UNE TABLETTE CHALDÉENNE
[Page 84.]
C’est à M. Talbot que nous empruntons et la traduction de cette
tablette et les réflexions qui précèdent cette traduction.
Cette description de la révolte des Dieux ou des Anges semble avoir été
précédée d’un récit de l’harmonie parfaite qui existait d’abord dans
les Cieux. La guerre entre Michel et le Dragon a beaucoup de rapport
avec le combat de Bel contre le Dragon qu’une tablette chaldéenne
raconte[35]. Et il n’est pas inutile de remarquer que le dragon
chaldéen a sept têtes, comme celui dont parle l’Apocalypse.
Nous venons de dire que les premières lignes (au moins quatre) de la
tablette manquent.
5. «L’Être divin dit trois fois le commencement d’un psaume[36].
6. Le Dieu des saints cantiques, Seigneur de religion et d’adoration,
7. Établit mille chanteurs et musiciens, et institua un chœur
8. Aux chants duquel des multitudes répondaient.....
9. Avec un bruyant cri de mépris, ils interrompirent son saint cantique,
10. Abîmant, confondant, rendant confus son hymne de louange.
11. Le Dieu de la brillante couronne, avec un désir de réunir ses
adhérents,
12. Sonna de la trompette pour éveiller la mort
13. Qui défendit aux dieux rebelles de revenir.
14. Il refusa leur service. Il les éloigna parmi les dieux ses ennemis.
15. A leur place il créa l’humanité.
16. Le premier qui reçut la vie habita seul avec lui.
17. Puisse-t-il leur donner la force pour qu’ils ne négligent pas sa
parole,
18. En suivant la voix du Serpent[37], que ses mains ont créé.
19. Et puisse le Dieu de divine (parole) chasser de ses cinq mille ces
mauvais mille
20. Qui, au milieu de son chant céleste, ont crié des blasphèmes
mauvais.
21. Le dieu Ashur, qui avait vu la malice de ces Dieux qui avaient
abandonné leur place
22. Pour se révolter, n’alla pas avec eux[38].»
II
POÉSIE DES PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS
HYMNE ATTRIBUÉE A SAINT AMBROISE[39]
[Page 88.]
Mysteriorum signifer
Cœlestium, Archangele,
Te supplicantes quæssumus
Ut nos placatus visites.
Ipse cum sanctis Angelis,
Cum Justis, cum Apostolis;
Illustra locum jugiter,
Quo nunc orantes degimus.
Castissimorum omnium
Doctorum ac Pontificum
Pro nobis preces profluas
Devotus offer Domino,
Hostem repellat ut sævum,
Opemque pacis dirigat,
Et nostra simul pectora
Fides perfecta muniat.
Ascendant nostræ protinus
Ad thronum voces gloriæ,
Mentesque nostras erigat
Qui sede splendet fulgidâ.
Hic virtus ejus maneat,
Hic firma flagret charitas,
Hic ad salutis commoda
Suis occurrat famulis.
Errores omnes auferat,
Vagosque sensus corrigat,
Et dirigat vestigia
Nostra pacis per semitam.
Lucis in arce fulgidâ
Hæc sacra scribat carmina,
Nostraque simul nomina
In Libro vitæ conferat.
III
POÉSIE LATINE DU MOYEN AGE
UNE PROSE D’ADAM DE SAINT-VICTOR[40] (XIIᵉ SIÈCLE)
[Page 203.]
1.
Laus crumpat ex affectu!
Psallat chorus in conspectu
Supernorum civium!
Laus jocunda, laus decora,
Quando laudi concanora
Puritas est cordium.
2.
Michaelem cuncti laudent,
Nec ab hujus se defraudent
Diei lætitiâ.
Felix dies, quâ sanctorum
Recensetur Angelorum
Solemnis victoria.
3.
Draco vetus exturbatur,
Et Draconis effugatur
Inimica legio.
Exturbatus est turbator,
Et projectus accusator,
A cœli fastigio.
4.
Sub tutelâ Michaelis
Pax in terrâ, pax in cœlis,
Laus et jubilatio.
Cum sit potens hic virtute,
Pro communi stans salute,
Triumphat in prœlio.
5.
Suggestor sceleris
Pulsus à superis,
Per hujus aeris
Oberrat spatia.
Dolis invigilat,
Virus insibilat.
Sed hunc annihilat
Præsens custodia.
6.
Tres distinctæ hierarchiæ
Jugi vacant theoriæ,
Jugique psalterio.
Nec obsistit theoria,
Sive jugis harmonia,
Jugi ministerio.
7.
O quàm miræ charitatis
Est supernæ civitatis
Ter terna distinctio,
Quæ nos amat et tuetur
Ut ex nobis restauretur
Ejus diminutio!
8.
Sicut sunt hominum
Diversæ gratiæ,
Sic erunt ordinum
Distinctæ gloriæ
Justis in præmio.
Solis est alia
Quam lunæ dignitas,
Stellarum varia
Relucet claritas;
Sic resurrectio.
9.
Vetus homo novitati,
Se terrenus puritati
Conformet cœlestium.
Coæqualis his futurus,
Licet nondum plenè purus,
Spe præsumat præmium.
10.
Ut ab ipsis adjuvemur,
Hos devotè veneremur,
Instantes obsequio.
Deo nos conciliat
Angelisque sociat
Sincera devotio.
11.
De secretis reticentes
Interim cœlestibus,
Erigamus puras mentes
In cœlum cum manibus,
12.
Ut superna nos dignetur
Cohæredes curia,
Et divina collaudetur
Ab utrisque gratia!
13.
Capiti sit gloria
Membrisque concordia!
Amen.
IV
POÉSIE FRANÇAISE DU MOYEN AGE
EXTRAIT DU _ROMAN DU MONT SAINT-MICHEL_[41] (XIIᵉ SIÈCLE)
[Page 196.]
Ancieine costume esteit
Que jà par nuit, en nul endreit,
N’osast entrer huem desoz ciel
Dedenz l’igliese Seint-Michiel
Por nul besong que il éust,
Ne clers, ne lais, quels que il fust,
De ci qu’à l’ore que chaieit
Li orloges qui fors esteit,
Qui les matines terminout:
Li segreteins lors i entrout.
Totes les gardes fors gesoient
En lor maison que els aveient:
Ce faiseit l’en tout por l’Archangre,
Qui i hantout, e li seint angre.
Cil qui voleient escouter,
Les oeient souvent chanter.
Lor chant esteit cleirs e seriz
Comme de si seinz esperiz.
Apertement les reveeient
Mainte feiée, ceu diseient,
Li segrestein qui là geseient,
Quant guarde et escout s’em perneient.
Cil seint espirt molt i chantouent;
De lor clartei enluminouent
Tote l’igliese, quant veneient.
Les compangnes granz i esteient.
Entre tant vint au marruglier,
Oiant les gardes del mostier,
Uns huem (mès ne sei com out non,
Ne se s’il fut de la maison)
Por demander lor grant folie;
Ne leirei pas ne la vos die:
Il lor demande que deveit
Que el mostier nuls ne geseit,
Si cum en altres plusors funt,
Où cez chières reliques sunt;
Ne n’i leit l’en nul homme entrer
Dès qu’il ennoite, por ovrer.
Respondent cil: «Par reverence:
«Des seinz angles dont grant frequence
«I a par nuit espessement;
«Si ne porreit nuls veirement
«Suffrir veeir cele clarté
«Dunt sunt li angle avironné.»
--«Par fei! feit-il, empensé ai
«Que une noit i veillerai,
«Se l’en suffrir le me voleit.»
Chascun s’en rist qui s’en oieit;
Il quidouent qu’il se joast
E que ses diz à gab tornast;
Mais puis que virent que’s preiout
Et adecertes tot tornout,
Quant que lor out primes conté,
A lor maistres cil ont mostré.
En folie tenu le r’unt:
Jà otreiz nul ne l’en ferunt
De ceste ovre por nule rien,
Trestuit s’en sunt afichié bien;
Mais nequedent tant les preia
Que par ennui veincuz les a:
Otrié ont ceu qu’il requist;
Unques dangier nuls ne l’en fist.
Toz prof en prof treis jorz juna,
Al derraien bien se lava;
En l’aserant s’en est entrei
Dedens l’igliese, e recutei
En un angleit, à une part
Où chandele ne ceirge n’art.
Endreit prinsomme s’effreia:
Quer visions ne veia.
De la poor que il en out,
Unques une conter n’en sout;
Sum chief couvrit, si se mucha,
Jus à terre s’acraventa.
Aprof iceu el mostier vit
Molt grant clarté, si cum il dit;
En la clarté vit seint Michiel
E la Raïne, ou lui, del ciel,
E le portier de paréis,
De l’autre part, ceu li fut vis:
Le mostier vunt avironnant,
Dedenz entor e poralant.
De là où ert e se geseit.
Seint Michiel ot qui se plengneit
A cels qui eirent ovec lui,
Que el mostier aveit senti
De caroigne odor molt male:
De la poor devint cil pale;
Esguardé a cele partie
Où a la voiz de l’angle oïe.
Marriement le vit venir
Vers sei, molt tost ne pout fuir.
Leiz lui li Angles s’aresta:
Cruel vis out, ce li sembla,
E vie chose bien semblout.
Merci cria, si cum il pout.
De sa misere pitié unt
Li dui ki o seint Michiel sunt.
Ceu est la Mere Jesu-Crist
E seint Pierres, si cum cil dist;
A seint Michiel preient que ait
Merci de cel homme forfait.
Fait aveit grant presumpcion,
Meis or li preient que pardom
Por lor amor de cest li face.
Cil se geseit enz en la place.
Il lor respont que non fera,
Jà cest forfait ne pardonra:
As sainz espirz grant tort a fait:
Suffrir deivent que peine en ait.
Il li dient: «Se vos voleiz,
«Se veaus non trueves li donneiz
«Tant que as angles ait dreit fait
«A qui il a granment forfait.»
Seinte Marie pleige en fu,
Ceu a-il puis reconnéu.
La dame s’est vers lui clinée,
Si li a dit comme senée:
«Di, colibert, por quei venis
«En cest mostier, que i quéis?
«Liève tost sus e si t’en eis;
«Si faces dreit, iceu te rois,
«A seint Michiel, quant tu porras,
«Et as angles, qui tort fait as.»
Si cum il pout s’est remuez
E de l’igliese fors alez
Par mie la porte, qu’a trouvée
Trestote ouverte et esbaiée;
Iluec el porche est arestez,
Si se coucha sor les desgrez;
Malades est, si se pleigneit,
De ses pechiez se repenteit.
Li orloges atant sonna:
Li segresteins molt tost leva,
El mostier veit, si l’a chercié;
Esbahi s’est e esmaié
Quant il n’en a celui trouvé
Qui i esteit le seir entré;
Por veir quide qu’il ait robée
Toute l’igliese e violée;
A ses serjanz s’est tost alez:
«Seignors, fait-il, por Deu levez,
«E le larrum par tot querez
«Qui nos a toz ennuit robez.»
Isnelement cil sunt levé,
Tot le mostier ont poralé;
Al derraien vienent as portes,
Qui bien eirent fermes e fortes,
Desferment-les, eissu s’en sunt:
L’omme malade trouvé unt
Iluec devant où se geseit
Et à bien prof l’ame traieit.
Por lor meistre coru resunt,
Isnelement menet li unt.
Il veit celui mesaiesié,
Prise l’en est molt grant pitié;
Demande-lui que il aveit,
Con faitement eissuz esteit
De l’igliese, qu’aveit éu.
Cil li a tot reconnéu,
Conté li a sa vision
De chief en chief, sanz grant sermon.
Quant le jor vit lendemein cler,
Se fist très-bien decepliner
Devant l’autel apertement,
Si que’l virent tote la gent;
Dous jorz vesquit, molt a ploré,
A toute gent merci crié,
A seint Michiel méismement
Vers cui s’esteit forfait griement.
De cest siècle est al tierz alez:
Ge n’espeir pas qu’il seit dampnez.
V
LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE)
REPRÉSENTATIONS DRAMATIQUES DONNÉES A L’ABBAYE DEVANT LES PÈLERINS
Guillaume de Saint-Pair avait raconté en un style charmant les
miracles du Mont-Saint-Michel; mais ce n’était là qu’une narration,
et il fallait un jour en venir à la dramatiser. C’est ce que fit, au
quatorzième siècle, un moine inconnu du Mont-Saint-Michel, qui fit
jouer son drame «en présence de ces foules immenses qui, à certains
jours de fêtes privilégiées, encombraient les abords de l’Abbaye». Le
texte de ce drame a été dressé par M. Léopold Delisle et publié par M.
de Beaurepaire. «C’est une œuvre incorrecte, inégale et généralement
dépourvue d’invention; mais enfin c’est une œuvre théâtrale, et
cette transformation de la légende en drame est un fait important à
noter.» Le premier miracle (I) n’est qu’un fragment. Une pèlerine au
Mont-Saint-Michel a mis au jour un enfant au milieu de la grève, et
saint Michel l’a miraculeusement préservée contre le flot montant.
Elle quitte avec son mari le Mont où elle a été recueillie, et le
poète nous fait assister à ce départ. Le second miracle (II) est plus
compliqué, et se rapporte à un serpent merveilleux, qui fut tué grâce
à saint Michel. Le troisième (III) est sans doute relatif à l’une de
ces visites que saint Michel faisait de temps en temps à sa montagne
de prédilection et à celle peut-être qu’a racontée plus haut Guillaume
de Saint-Pair. Ce ne sont que des débris, et, si nous les reproduisons
ici, c’est à cause de l’intérêt exceptionnel que présentent ces
représentations théâtrales à l’usage des pèlerins au Mont. (Voy. E.
de Beaurepaire, _Les Miracles du Mont-Saint-Michel_, Avranches, 1862,
in-8º. C’est d’après cette publication que nous imprimons notre texte.)
I
* * * * *
SPONSUS RECEDENS A MONTE.
Penson d’errer ligièrement,
Ainz que la mer retourne en greve.
S’il ne va pas empirement,
Il n’y a chose qui nous grève...
Pour plus aler ysnellement,
Cil enfant illec me baillez.
(Ipsa tradit puernm.)
Pour qu’il est né nouvellement,
La venez. Suymes bien taillez,
Et si m’avent à le porter
Comme à ung asne à porter somme...
UXOR SPONSI.
Gardez qu’il n’ait le vis couvert:
Partant à coup seroit estainct...
Portez le en pais, sans haracier:
Il en pourroit estre pery.
SPONSUS.
Fole estes de vous soucier
Qu’il ne soit porté bien sery.
Nous devon bien Dieu gracier
Que nous suymes ceux en lignie.
Les moynes, sans falacier,
Nous ont fait bonne compagnie.
UXOR SPONSI.
Sy ont. Quer ils sont gens de bien
Misericors et charitables.
Prier pour eulx devrion bien,
Quer jolis sont et bien metables.
* * * * *
* * * * *
II
* * * * *
POPULUS.
A la place suymes venuz
Que desirée avons souvent.
A saluer suymes tenuz
L’abbé de cy et le couvent,
Et puis après, notre message
Raconteron sans nul deffault.
CONSULTUS POPULI.
Sire, vous parlez comme sage,
Et ainsi entendre le fault.
Après vostre eloquence dicte,
Verron bien, si c’est leur plaisir,
Que la chose soit reconduyte
Avecquez eulx, et s’en saisir
Juscquez ad ce point n’est possible
Que nous en puysson rien savoir.
Cest jouel à qui est sensible
Profite plus qu’or ne avoir.
Alon d’accort leur presenter,
Et par ytant en seron quictez.
POPULUS.
C’est bien dit: sans nous sermenter
De nous en croire aront meritez.
Celui qui est sans finement,
Dicit abbati.
Messeigneurs, vous doint bonne estraine.
Si ouyr vous plaist benignement,
Le cas vous diron qui nous mene.
MAINART, ABBAS MONTIS.
Volentiers vous escouteron,
Quer vous nous semblez gens honnestes,
Par quoi point ne vous doubteron;
Quer gens de bien pert que vous estes.
A voir à vostre filomie,
Ignorer n’en fault nullement.
POPULUS.
De rien ne vous mentiron mie:
Pour nous seroit fait follement.
Et vroy qu’au party dont nous sommes.
Avoit ung serpent molt cruel,
Nagairez, qui femes et hommes
Devouroit à perpetuel.
Du peuple la communité
S’efforça pour le pourchacier.
Veant sa grant malignité,
A le tuer ou le chacier.
La où son retraict il faisoit
Sourvint de commun grant faison:
Quer toutes fois qu’il lui plaisoit
Envenymoit tout de poison.
En un maroys trouvé couché
Fut dudit peuple habitué
Où il avoit été touché
Et frapé à mort et tué.
MAINART ABBAS.
Qui fit cela?
POPULUS.