En 1386, Pierre Le Roy fut appelé à gouverner l’abbaye. Ce fut l’un des

plus illustres abbés du Mont et l’un de ceux qui contribuèrent le plus

aux travaux militaires de l’abbaye. Après avoir restauré l’abbaye dont

plusieurs parties avaient été ruinées par des incendies, il compléta

les défenses à l’est en élevant la tour Perrine.

Il construisit à l’ouest de Belle-Chaise, dans les premières années

du quinzième siècle, le châtelet qui commande l’entrée de l’abbaye,

et relia cet ouvrage à la Merveille par une solide courtine qui montre

intérieurement les amorces de constructions projetées.

[Illustration: Fig. 166.--Vue du Mont-Saint-Michel (d’après la gravure

de J. Peeters).--G. Mérian, 1657.]

Il construisit également, en avant du châtelet, la barbacane avec son

grand degré au nord et son petit degré au sud. Il modifia en même temps

les remparts des côtés nord et ouest en élevant une tour nommée la

Claudine, joignant l’angle nord-est à la Merveille, et le saillant

nord-ouest surmonté d’une échauguette, établissant ainsi, avec la tour

du Nord, des communications indépendantes les unes des autres.

Dès le commencement du quinzième siècle, la ville et particulièrement

l’abbaye étaient fortifiées aussi complètement que possible et dans

toutes les règles de l’art militaire de cette époque; mais cet art

militaire faisant, en ces temps de guerre, de très rapides progrès,

il devint bientôt nécessaire de modifier et d’accroître le système

défensif de la place.

La ville ou plutôt les faubourgs de la ville s’étaient agrandis

vers le sud; il fallait non seulement défendre la nouvelle ville

contre les attaques de ses ennemis, mais encore la préserver des

envahissements périodiques de la mer. D’ailleurs, depuis 1415, l’abbaye

et la ville étaient menacées par les Anglais qui, après la bataille

d’Azincourt, s’étaient emparés de la Normandie et se retranchaient

sur Tombelaine,--un îlot voisin, au nord du Mont, dans la baie du

Mont-Saint-Michel,--ainsi que sur la côte. Il devint indispensable,

afin de mieux se défendre, d’opposer aux attaques des Anglais un

front de défense beaucoup plus développé que celui des remparts du

quatorzième siècle.

Robert Jolivet, abbé du Mont, l’auteur de ce travail considérable,

signa son œuvre de ses armoiries, et le bas-relief qui les représente,

longtemps abandonné dans l’avancée de la barbacane, a repris sa place

originelle sur l’une des courtines de l’enceinte du quinzième siècle.

Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles

que Guillaume du Château avait élevées dans le siècle précédent et,

descendant des escarpements du rocher, défendu par la tour du Nord,

jusque sur la grève, il flanqua ses murs d’abord d’une grosse tour

formant un saillant considérable destiné à battre les flancs des

courtines adjacentes et à défendre le front de l’est, puis il continua

l’enceinte au sud en la renforçant de cinq autres tours. La dernière,

dite tour du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la place, et

défend en même temps la porte de la ville.

A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit et se

relient aux défenses de l’abbaye au sud. A l’exception d’une seule, les

tours étaient couvertes et servaient de places d’armes ou d’abris pour

les défenseurs des murailles. Les remparts sont formés d’un mur d’une

épaisseur de deux mètres environ et de dix mètres de hauteur moyenne;

[Illustration: Fig. 167.--Vue du Mont-Saint-Michel, d’après C.

Chastillon. Dix-septième siècle.]

la base forme un glacis défendu par des mâchicoulis placés au sommet

et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés.

Les projectiles lancés du haut du crénelage rebondissaient sur le

glacis, tuaient ou blessaient les assaillants qui auraient tenté

d’escalader les murs; la sape, qui était ordinairement le moyen employé

pour détruire les murailles, ne pouvait être utilement pratiquée ici en

raison des mouvements périodiques des marées.

Deux poternes furent ménagées sur le front est: l’une, dans la tour

Boucle, pouvait être affectée au ravitaillement par la mer; l’autre,

dans la courtine voisine, se nommait le _Trou du Chat_, en raison de

sa petite dimension et probablement de son analogie avec les petites

ouvertures--furtives--pratiquées au bas des portes des habitations

rurales pour laisser au chat la liberté de ses allures vagabondes.

Cette dernière petite poterne s’ouvrait à la base des murailles à peu

près au niveau moyen de la mer, et servait à la sortie comme à la

rentrée des rondes qui pouvaient se faire à pied à marée basse ou en

bateau pendant le temps de la pleine mer ou des hautes marées.

La porte du Roi, l’unique porte de la ville, s’ouvre à l’ouest et

donne accès à l’unique rue de la ville; elle était fermée par un

vantail et une herse en fer; elle était précédée d’un fossé sur lequel

s’abattaient les ponts-levis de la poterne et de la porte principale,

destinés aux chariots ou aux cavaliers. Au-dessus des portes était

le logis du gardien de la porte ou logis du Roi, le chef de la porte

gardant pour le roi. La herse en fer, qui date de 1420, existe encore;

elle est restée engagée dans les rainures latérales où elle glissait.

Le tympan de la porte est décoré de riches sculptures au milieu

desquelles une composition héraldique représente la hiérarchie sociale

du moyen âge. Placées sur l’ouvrage fortifié dont elles décorent

l’entrée, les _armes pleines_ du roi sont l’image de la puissance

royale; les _coquilles_ rappellent l’abbaye vassale du roi de France,

et enfin le bandeau _d’azur ondé à deux poissons d’argent posés en

double fasce_, c’est la ville du Mont, tout à la fois vassale du roi et

de l’abbaye.

A l’époque où la porte fut construite, c’est-à-dire de 1415 à 1420,

l’artillerie à feu commençait à être employée avec succès dans les

sièges; les habiles capitaines du Mont reconnurent bientôt qu’il était

important d’éloigner l’assiégant du corps de la place et de couvrir les

approches de la porte par un ouvrage plus solide que des palissades en

bois. Ils construisirent alors, en avant de la porte, la barbacane (qui

existe encore aujourd’hui).

[Illustration: Fig. 168.--Vue du Mont-Saint-Michel, d’après N. de Fer.

Dix-huitième siècle.]

Elle est disposée de façon à laisser fort peu d’espace entre le rocher

et la porte de la barbacane. Celle-ci est flanquée d’un redan en quart

de cercle, commandant l’entrée et aboutissant au rocher, inaccessible

sur ce point. Les murs sont percés d’embrasures pour des _fauconneaux_

ou des _couleuvrines_; le sommet des murs est percé d’_archères_ et

de meurtrières pourvues d’une mire circulaire au milieu, pour les

_traits à poudre_,--première idée de l’arquebuse,--ou bien pour les

_canons à main_, fusil portatif qu’on voit apparaître au commencement

du quinzième siècle, notamment au siège d’Arras en 1414, et qui fut

employé pendant toute la durée des guerres avec les Anglais.

[Illustration: Fig. 169.--Boulevard (ou _Bastillon_) de l’est.--Flanc

nord.]

Grâce à tous ces ouvrages militaires et surtout au courage de ses

défenseurs, le Mont-Saint-Michel résista à tous les efforts des Anglais

et soutint victorieusement un long et glorieux siège qui dura de 1423

à 1434. En 1434, les Anglais tentèrent une dernière attaque; mis en

déroute par la garnison et les chevaliers défenseurs du Mont, ils

abandonnèrent leur artillerie, dont les _bombardes_,--ornant l’entrée

de la barbacane, deuxième porte,--sont les curieux spécimens; l’une

d’elles, pour sa forme et les détails de sa structure, présente une

singulière analogie avec les pièces d’artillerie moderne, surtout avec

les énormes canons actuellement en usage dans la marine.

Cependant, pendant cette longue période du siège, le monastère

fut dans la plus grande détresse, qu’il supporta du reste très

courageusement. Les biens étant séquestrés, l’abbaye engagea son

argenterie, ses châsses et ses reliquaires, afin de pouvoir nourrir les

religieux, les habitants de la ville et la garnison de la place.

A toutes ces infortunes de guerre était venu s’ajouter l’écroulement

du chœur de l’église de l’abbaye, ce qui fut une perte irréparable et

menaça d’entraîner la ruine totale de la basilique.

Cet état de choses dura jusqu’à l’époque où les Anglais, après la

bataille de Formigny, abandonnèrent la Normandie.

Vers 1530, les défenses de l’abbaye, à l’ouest, furent complétées par

la construction d’un boulevard ou bastillon à plusieurs étages de feux,

nommée _tour Gabriel_, du nom de son auteur _Gabriel du Puy, lieutenant

du roy François Iᵉʳ_.

A cette même époque on éleva, en avant de la barbacane du quinzième

siècle, un petit ouvrage composé d’un corps-de-garde,--destiné aux

bourgeois de la ville, auxquels était confiée la garde de la première

porte,--et d’un mur percé d’une porte et d’une poterne, se reliant à la

courtine de la barbacane et formant aussi l’_avancée_ de la porte de la

ville.

Les remparts subirent quelques modifications nécessitées par les

perfectionnements de l’art de la fortification, notamment la tour

saillante, à l’est, qui fut transformée en bastillon (fig. 169).

Sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir. Le temps des travaux

était passé d’ailleurs. Pendant toutes les guerres de la Ligue, les

abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l’abbaye contre les

attaques et les surprises des Huguenots, pour songer à agrandir ses

bâtiments; on se borna à faire les réparations les plus nécessaires.

De 1632, époque à laquelle les Bénédictins de la congrégation de

Saint-Maur prirent possession de l’abbaye, à 1776, il n’est resté

traces que de l’établissement d’un moulin à vent sur la plate-forme

de la tour Gabriel, en 1617, et d’aménagements intérieurs qui ont

malheureusement dégradé certaines parties des édifices, notamment

le dortoir. En 1776, au lieu de réparer la nef, on lui enleva trois

travées sur les sept dont elle était formée, et, en 1780, on remplaça

le portail roman détruit par une façade de style _gréco-romain_,

anachronisme flagrant qui balafre la nef romane mutilée.

Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n’ont été qu’une trop

longue suite de mutilations et de profanations. Aussi passerons-nous

rapidement sur cette période malheureuse.

En 1864, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cessant d’être une prison,

devint propriété domaniale, pour être enfin, dans ces dernières années,

affectée au service des Monuments historiques.

Les travaux de restauration, commencés en 1872, se poursuivent

régulièrement, grâce aux crédits ouverts par le Ministère de

l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et par les soins

de la Commission des Monuments historiques.

[Illustration: Fig. 170.--Armoiries peintes sur un tableau anciennement

placé dans le chœur de l’église du Mont-Saint-Michel.--D’après un

dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902 à la Bibliothèque nationale.

Dix-huitième siècle.]

[Illustration]

CHAPITRE VI

LA VILLE

L’origine du village, ou plutôt,--suivant la tradition séculaire,--de

la _ville_ du Mont-Saint-Michel, est fort ancienne, si l’on en croit

les chroniqueurs, qui la font remonter au dixième siècle, à l’époque

où, les Normands ravageant le pays d’Avranches, quelques familles

vinrent se réfugier sur le rocher appelé, dès le huitième siècle, le

_Mont-Saint-Michel_.

La petite bourgade prospéra sous la protection des Bénédictins établis

en 966 par le duc de Normandie, Richard sans Peur. Elle suivit la

fortune du monastère, au pied duquel ses maisons s’étaient groupées

sur les escarpements du rocher à l’est, qui lui formaient une première

défense naturelle contre les envahissements de la mer et les attaques

des hommes. Elle s’augmenta successivement, préservée, sur ses parties

les plus faibles, par des palissades, et, lors de la reconstruction

des bâtiments de l’abbaye, elle fut comme celle-ci, du treizième au

quatorzième siècle, entourée de solides murailles[34] formant la

première enceinte du monastère.

Vers ce même temps, les magasins de l’abbaye, établis dès le douzième

siècle au sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux

et aux voitures, et qui avaient été incendiés ou détruits comme la

ville en 1203, furent reconstruits, fortifiés et devinrent un point

stratégique d’une grande importance, aussi bien pour la défense de

l’abbaye-forteresse que pour la facilité de ses approvisionnements.

Aussi ces magasins--fortifiés--constituèrent-ils dès le treizième

siècle, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s’élevèrent à l’est

et au sud, un poste avancé, fortement défendu, relié à l’abbaye,

dont il formait l’entrée au sud-ouest, par des chemins de ronde, et

complètement indépendant d’ailleurs du corps de la place, qui avait

elle-même ses propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du

monastère à l’est.

* * * * *

La ville, agrandie de 1415 à 1420, qui s’étage au pied de l’abbaye

au sud (fig. 171) et sur les escarpements de la montagne à l’est, ne

possède qu’une seule entrée s’ouvrant au sud du Mont, sur le flanc

ouest de ses remparts du quinzième siècle, dont la porte est précédée

d’ouvrages qui en couvrent les approches.

Après avoir franchi les passages-défilés de l’_Avancée_ et de la

_Barbacane_, on arrive à la porte principale,--_porte du Roi_,--qui

donne accès dans la ville. L’unique rue de la petite cité suit à peu

près la ligne des murailles, et, de niveau avec l’entrée jusqu’à

la hauteur de la tour dite _de la Liberté_, elle s’élève bientôt

rapidement, serpente vers le nord sur les rampes du rocher et aboutit,

par de grands emmarchements à l’est, au point où se dressait jadis la

première porte du _Grand Degré_ montant à la barbacane du châtelet.

Quelques ruelles fort étroites, escaladant le roc, grimpent aux jardins

en terrasses ou aux maisons les plus élevées et aboutissent, par des

détours, aux murs de ronde et à la poterne de l’escalier sud de la

barbacane, protégeant l’entrée de l’abbaye.

La rue de la Ville est bordée des deux côtés de maisons, dont

quelques-unes sont encore telles qu’elles devaient être au moyen âge.

Elles n’offrent rien de bien curieux dans leurs détails; pourtant, par

leur réunion et leur étagement, elles forment un ensemble pittoresque,

dont la figure 172 donne une idée (vue prise dans la partie basse de la

rue).

De temps immémorial, la ville, qui se compose aujourd’hui d’une

soixantaine de maisons, a été habitée par des pêcheurs, excellents

marins, rompus à toutes les fatigues de leur rude métier et bravant

courageusement

[Illustration: Fig. 171.--Vue générale de la façade sud du

Mont-Saint-Michel. (restauration).]

tous les périls des grèves dangereuses qui n’ont plus de secrets pour

eux; mais la plus grande partie des habitations de l’ancienne cité

et de la ville nouvelle furent de tout temps, en plus ou moins grand

nombre, ce qu’elles sont de nos jours, c’est-à-dire des hôtelleries

pour les pèlerins, ou bien des boutiques où se vendaient les images ou

_enseignes du benoist arcange Monsieur saint Michel_, et où se débitent

encore toutes sortes d’objets de piété.

Les boutiques et les marchands d’images, ou de _quiencaillerie_,

furent toujours très nombreux au Mont-Saint-Michel, aussi bien dans

l’ancienne ville, avant le quinzième siècle, que dans la nouvelle

depuis cette époque. Les nombreux pèlerinages avaient fait naître une

industrie d’art fort curieuse qui eut une importance considérable au

Mont-Saint-Michel, et surtout à Paris.

Le sanctuaire dédié à saint Michel fut, dès son origine, visité par un

grand nombre de pèlerins. Dès le onzième siècle, le Mont-Saint-Michel

était célèbre par les pèlerinages qui s’y accomplissaient. Il le fut

surtout au moyen âge, même jusqu’à la fin du dix-septième siècle, et sa

renommée s’étendait non seulement par toute la France, mais encore dans

plusieurs parties de l’Europe.

Une confrérie de _Pèlerins de Saint-Michel du Mont de la Mer_ fut

fondée à Paris, dans les premières années du treizième siècle.

Déjà, pendant le siècle précédent, il existait, dans l’_Enclos du

Palais_, une chapelle dédiée à saint Michel,--celle où fut baptisé

Philippe-Auguste.--Après la construction de la Sainte-Chapelle,

Philippe le Bel permit à son échanson Galerau de fonder dans la

Sainte-Chapelle la _Chapellenie de Saint-Michel_. En 1476, Louis XI

fonda dans la chapelle de _Saint-Michel aux Pèlerins_ une collégiale

pour l’_Ordre de Saint-Michel_, dont l’établissement fut confirmé par

lettres-patentes des rois Charles IX, Henri III et Henri IV.

Au moyen âge, les pèlerinages étaient très suivis; ceux de Saint-Michel

et de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus particulièrement en

honneur et attiraient un nombre considérable de pèlerins. La confrérie

de _Saint-Jacques aux Pèlerins_, de Paris, rue Saint-Denis, à côté de

la porte de ville, avait, avec sa chapelle, un _hôpital_ destiné à

héberger gratuitement, chaque nuit, les pèlerins de passage à Paris,

qui se

[Illustration: Fig. 172.--Rue de la Ville.]

rendaient à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont-Saint-Michel et en

d’autres lieux vénérés.

Presque tous les rois de France, jusqu’à Charles IX, qui fut le dernier

monarque qui vint faire ses dévotions à Saint-Michel, se rendirent en

pèlerinage au Mont; il faut surtout remarquer: saint Louis, Philippe le

Hardi, Philippe le Bel, Charles VI, la reine Marie, femme de Charles

VII, Louis XI, Charles VIII et François Iᵉʳ, et la liste des grands

personnages qui y vinrent dans les mêmes conditions serait interminable.

La dévotion à saint Michel fut de tout temps très vive, et,

particulièrement au quatorzième siècle, elle se manifesta par des

pèlerinages plus nombreux qu’en d’autres temps, auxquels prirent

part des hommes et des femmes de tous rangs et de toutes conditions,

et, ce qui est très remarquable, des _enfants_, qui se nommaient

_Pastoureaux_. Guidés par leur foi naïve, ils se réunissaient, se

rendaient au Mont-Saint-Michel au travers de tous les obstacles, sans

aucune crainte, et n’ayant d’autre préoccupation que celle d’arriver et

de faire leurs prières au sanctuaire de Saint-Michel. Il faut encore

citer parmi ces faits extraordinaires les pèlerins venus d’Allemagne

en grand nombre avec leurs femmes et leurs petits enfants, malgré la

distance et les dangers des chemins.

Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, les

pèlerins recueillirent dans la baie des coquilles, qu’on nomme encore

coquilles Saint-Michel, et qu’ils attachaient à leurs vêtements en

souvenir de leurs voyages au Mont. Bientôt on remplaça les coquilles

naturelles par des coquilles en plomb ou en étain fondu; on orna ces

coquilles d’une image de saint Michel, puis on fondit des médailles ou

_enseignes_, et dès les premières années du treizième siècle naquit

une industrie d’art qui prit rapidement un développement considérable.

Le commerce des _enseignes_ et des _plombs_ de pèlerinage était assez

important pour que les rois de France eussent établi de lourds impôts

sur la vente de ces objets, et il existait à Paris, au treizième

siècle, des fondeurs de plomb et d’étain que les historiens nomment les

_biblotiers_: _c’était un faiseur et mouleur de petites images en plomb

qui se vendent aux pèlerins et autres_.

Les objets de plomb ou d’étain fondu, trouvés dans la Seine à Paris,

aux abords des ponts: pont au Change (ancien Grand-Pont), pont

Saint-Michel, pont Notre-Dame, démontrent qu’il y avait à Paris,

et particulièrement sur le pont au Change, un centre important de

fabrication qui devait alimenter les pèlerinages. Ces objets se

fabriquaient également au Mont Saint-Michel, ainsi que le prouve un

moule en ardoise que nous y avons trouvé l’année dernière. (Voir fig.

71 et 72.)

Nous possédons un certain nombre de _plombs_--trouvés dans la Seine à

Paris--d’une authenticité incontestable, qui ont été fabriqués à Paris,

du treizième au seizième siècle, pour les pèlerinages. Une partie

importante de ces objets était particulièrement destinée aux pèlerins

du Mont Saint-Michel et de Tombelaine--où la Vierge était vénérée sous

le nom de Notre-Dame la Gisante.--Ils se composent d’_ampoules_ ou

_sachets_ destinés à renfermer des reliques, de coquilles, de sonnettes

et d’anneaux en étain, de colliers, de boutons même, de cornets de

pèlerin; enfin, d’images de saint Michel, de médailles de plomb ou

d’étain (qui s’appelaient des _enseignes_), qui pouvaient se fixer aux

chapeaux ou aux vêtements des pèlerins.

Quelques-uns de ces objets ont été fabriqués par les biblotiers, mais

la plupart sont l’œuvre d’orfèvres ou dans tous les cas, d’artistes

consommés.

Toutes ces anciennes images sont toujours composées avec un art

extrême, et, si elles sont parfois d’une exécution naïve, elles ont

toujours, avec le sentiment décoratif qui leur est particulier, un

très grand caractère symbolique, où l’inspiration religieuse domine

et dirige l’esprit de l’imagier si elle ne conduit pas toujours

heureusement sa main. Elles sont bien dignes d’inspirer nos modernes

fabricants d’images, surtout en ce qui concerne saint Michel, qu’ils

habillent de vêtements grotesques ou qu’ils affublent d’un costume

théâtral--_à la romaine_.--En attendant qu’ils aient cherché et surtout

trouvé pour saint Michel un vêtement digne d’un aussi grand personnage,

ils devraient tout au moins restituer au séculaire Patron de la

France son costume national, c’est-à-dire l’armure française du moyen

âge. Les modèles ne manquent pas: nos cathédrales, nos musées, nos

bibliothèques, possèdent sur ce sujet des richesses inépuisables.

En terminant cette étude faite aussi exactement que possible, qu’il

nous soit permis d’exprimer notre admiration pour le célèbre monument

dont nous avons essayé de peindre les beautés. Une description fidèle,

des dessins exacts, des photographies même, donnent bien une idée des

détails des monuments ou du paysage; mais rien ne remplace l’impression

de la vue, et, au Mont Saint-Michel en particulier, cette impression

est saisissante et ne peut être décrite. Les phénomènes des marées,

toujours si curieux à observer partout ailleurs, sont particulièrement

étonnants sur ces grèves immenses où l’arrivée de la mer produit une

sorte de _mascaret_ de plusieurs lieues de largeur. Rien n’est plus

facile d’ailleurs que d’aller au Mont Saint-Michel, de le visiter dans

tous ses détails après en avoir fait le tour soit à pied sur les grèves

à marée basse, soit en bateau pendant la pleine mer. Cette dernière

manière de voir le Mont est à notre avis la meilleure, parce qu’elle

permet de s’éloigner un peu de la base du rocher qu’on est forcé de

côtoyer à pied. La vue change alors à chaque coup d’aviron pour ainsi

dire, et toutes les faces de l’antique abbaye semblent se dérouler et

présentent successivement les aspects les plus imposants et les plus

grandioses. Il n’est pas de spectacle plus beau et plus instructif pour

les touristes et surtout pour les artistes et les savants, sans parler

des grands enseignements que tous doivent tirer de l’étude de ces

splendides monuments. Aussi, que nos lecteurs nous permettent de leur

dire comme conclusion, persuadé que le conseil est excellent: Allez au

Mont Saint-Michel et que la vue de toutes ses merveilles vous inspire

de belles et grandes œuvres, comme celles qui ont été créées jadis pour

l’honneur de notre cher pays.

Ed. CORROYER,

_architecte_.

DOCUMENTS

ICONOGRAPHIQUES

[Illustration]

DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 35 / 42 段