Nul ne savoit.

Gens y furent de mainte guise.

Ydonc si sage n’y aveit

De nostre evesque et gens d’église

Qui sachent qui avoit frapée

Geste beste cruelle et felle.

Mais son escu et son espée

Lessa sanglans au plus près d’elle.

L’evesque n’y sceut qu’aviser,

Quant au regart de celle ensaigne,

Fors porter pour en delivrer

Au Mont de Gargaine en Champaigne.

Nous deulx icy les portion

En esperant de Dieu la grace;

Mes tant plus fort nous allion,

Plus eslognion de la place.

Ung jouvencel après trouvasmes

En chemin qui fut ensement:

Que portion nous lui contasmes

Qui nous introduyt grandement,

Et de faict nous fist retourner,

Disant estre l’ange Michel

Qui venu est sans séjourner,

Pour le serpent, lassus du ciel...

* * * * *

* * * * *

III

* * * * *

ABBAS.

Il est jour, Jennyn. Liève toy

Et nous euvre celle fenestre.

J’ay le cueur en si grant esmoy

Que plus ycy je ne vuyl estre.

Pas ne seroit en ma puyssance

De dormir ne de reposer:

Onc de tel fait n’eu congnoissance.

Je n’y saroye que supposer.

JENNYN.

La fenestre si est ouverte,

Il est jour, dont je suys bien aise,

Oncques pour gaigne ne pour perte

Mon cueur ne fut si mal à l’aise,

Comme il a esté ceste nuit.

Je ne sçay don ce m’est venu.

Je ne vouldroye pas ennuyt

Pour rien estre si court tenu.

PRIMUS CUSTOS.

Depuys que m’alay recoucher,

Après la tourmente passée,

Laisir n’eusse eu de me moucher,

Tant ay esté en grant pencée.

Il est jour, dont je remercie

Dieu d’estre hors de ceste paine;

Mais touttefois bien me soucie

D’où vient ceste chose soudaine.

SECUNDUS CUSTOS.

Je n’ay pas trop grande savance;

Mais je vous diray comme indigne,

Qu’en cet hostel, à ma cuydance,

A quelque chose qui est digne;

Aultrement ne se pourroit faire,

Selon que puys apercevoir.

Monseigneur, alez ceste affaire

A nos frères faire assavoir.

ABBAS (intrando in ecclesiam).

Alon à eulx. Ils sont levez.

Ils sont icy dedens l’eglise

Vous, gardes, estre y devez;

A la garder que nul n’y nuysse.

Quer c’est vostre commission

De garder l’autel et reliques.

De ce faire avez pension:

Gardez les myeulx que gens iniques.

Dicit fratribus suis.

Frères, entendez tous à moy.

Une chose sur mon cueur tire

Qui le tient en si grant esmoy

Qu’à paine je vous saroye dire.

Sachez que, quant nous en alasmes.

Er soir, pour nous devoir coucher.

Nos huys et fenestres fermames,

Si bien que nully aproucher

N’en povait en nulle manière,

Tant estoient fermées bien à point.

Puys me couchè, et chacun frere

En noz liz très bien et à point.

Pas ne dormismes longuement,

Qu’il vint une tel fraction

Qu’onc ouy ne fut tel tourment,

De quoy soit faicte mencion.

De ce fusmez tous esvillez:

De dormir nous n’avions garde,

Et, tous ainsi esmerveillez,

Nous levasmes, sans point de tarde,

Cuydans qu’aucuns larrons y fussent.

L’ostel fut serchié promptement:

Et nulz pour serchier que ilz peussent

Rien n’y trouverent nullement.

Si chercha l’en par les corniers,

Et par cotières, et par boutz

Sur les trefs, et sur les sabliers,

Tant par dehors que par desoubz.

Puys que tout ainsi serché fut,

Sans y trouver aucune chose,

Et qu’on eut fait le mieulx qu’on peult.

Chacun après si se repose,

En son lit, comme auparavant,

Sans point dormir une estincelle,

Plus amalvisés que devant

Nous avon esté de plus belle.

Nous ne savon que ce peult estre,

A vous venon conseil querir,

En priant le doulz Roi celestre,

Qu’il luy plaise nous secourir.

Dictez m’en vos oppinions,

Et qu’un poy ycy me repose.

PRIMUS MONACHUS.

Assez sages ne serions

A respondre de si grant chose:

C’est ung cas ycy mervilleux;

Je croy que ce soit ung miracle.

Dieu nous en face tous joieux,

Et luy plaise que par signacle,

Ou par aucune demonstrance,

Nous en vuylle faire certains,

Pour plus confermer sa creance,

Et sans de luy estre lointains.

Je lui supli que, de sa grace,

S’il lui plaist, ainsi soit parfait.

SECUNDUS MONACHUS.

Je lui pri que certains nous face

Qu’il est à faire de cest fait.

Monseigneur, vous estes bien sage,

Et avez en vous grant science,

Pour pourvoir de vostre courage

A cest fait cy, come je pence.

Tout ce que vous adviserez,

Pour ce cas cy, nous le feron.

ABBAS.

Mes amis estes et serez:

S’or me croiez, nous juneron,

Troys jours continuelment,

Prians Dieu qu’il luy vieulle plaire

A nous donner entendement

De ce cas cy qu’il est à faire.

Et, si la chose vient de luy,

La luy plaise reiterer;

Aussi, s’el ne vient de par luy

Lui plaise le fait moderer.

Et, si le fait est fantaisie,

Ne nous souffre plus tourmenter.

Chacun de nous ne vouldroit mye

* * * * *

* * * * *

* * * * *

VI

LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE)

MIRACLE DE LA NATIVITÉ DE NOSTRE SEIGNEUR JHESUS CRIST[42]

PERSONNAGES:

JOSEPH.

NOSTRE-DAME.

ZEBEL.

SALOMÉ.

MICHIEL.

GABRIEL.

SIMÉON.

JHESUS.

LE LIBRAIRE.

PREMIER MAISTRE.

DEUXIESME MAISTRE.

TROISIESME MAISTRE.

QUATRIESME MAISTRE.

JOSEPH.

Vueillez a moy entendre sa,

Marie, doulce amie chiére;

Je ne sçay en quelle maniére

Avec moy vous puisse mener:

Car il nous esconvient aler

Jusqu’en la ville où je fui nez,

A ce que li treuz paiez

Soit de nous, et, a mon semblant,

Si près estes d’avoir enfant,

Ne sçay qu’en die.

NOSTRE DAME.

Joseph sire, cuer qui se fie

En Dieu ne peut estre periz:

Alons y donc. Sains Esperiz

Par sa bonté nous conduira,

S’il li plaist, et de nous fera

Sa voulenté.

JOSEPH.

Dame, vous dites verité:

Or vueille de nous deux commettre;

Car je me vueil en chemin mettre

Tout maintenant.

NOSTRE DAME.

Ce seroit grant desavenant,

Joseph, puis qu’estes mon espoux,

Se je n’aloie avecques vous:

Et pour c’yray.

JOSEPH.

Chiére amie, et je vous menray

Tout bellement.

NOSTRE DAME.

Sire, je suis ja malement

Traveillie; querez un lieu

Où nous puissons huimais pour Dieu

Nous herbergier.

JOSEPH.

Dame, j’en craing moult le dangier:

Car on m’a pour voir raconté

Qu’en Bethleem, ceste cité,

A tant venu pour voir de gent

C’on ne peut trouver pour argent

Ou place avoir.

NOSTRE DAME.

Sire, si vous faut il savoir

Où habergie huimais seray:

Car je croy que j’enfanteray

Encor ennuit.

JOSEPH.

Hé! m’amie, or ne vous ennuit

Tant qu’a celle femme soions

Que la voy. Si li demandons

S’aucun lieu nous enseignera.

Dame, Dieu du ciel qui tout a

Creé, vous doint beneiçon!

Enseigniez nous une maison,

Se vous savez, ou aucun estre

Où sanz plus huimais puissons estre.

Herbergié, dame.

ZEBEL.

Sire preudons, foy que doy m’ame,

Vous estes venuz mal a point:

Car je ne sçay de maison point:

Ou il n’ait gent à grant planté,

Si qu’enseignier en vérité

Ne vous saroie lieu nesun,

Se ce n’estoit un lieu commun,

Liquelz n’est pas pour vous honnestes:

Car la foraine gent leurs bestes

Quant il sont venuz au marchié,

Sitost qu’il les ont decharchié,

Y mettent, sire.

NOSTRE DAME.

Ha! dame, que Dieu vous gart dire!

Y seray je par vous menée?

Je sui de traveil si lassée

Que ne puis plus.

ZEBEL.

Dame, oil, sanz faire refus:

Vous me samblez de bon affaire

Et preste, ce croy, de bien faire.

Sçavez vous terme?

NOSTRE DAME.

Nanil; pour voir le vous afferme,

Ma doulce amie.

ZEBEL.

Dame, ne vous mentiray mie:

Vezci le lieu que je disoie.

Entrez ens. Dieu vous y doint joie

De vostre corps.

NOSTRE DAME.

Joseph, alez me tost là hors

Aucune ventriére amener:

Car je senz bien que delivrer

D’enfant me fault.

JOSEPH.

C’y vois de cuer joiant et baut,

Sans faire sejour ne détri.

Dame, je vous requier et pri

Que vous li tenez compagnie,

Afin que seule ne soit mie,

Tant que reviengne.

ZEBEL.

Sire preudons, quoy qu’il aviengne,

N’en doubtez point, ne la lairay.

M’amie, je vous aideray

Voulentiers. Comment vous est il?

Certes, je crainz moult le peril

Où je vous voy.

NOSTRE DAME.

Bien, dame; pour Dieu, aidiez moy;

Vueilliez mon enfant recevoir;

Car nulle autre n’y peut pour voir

A temps venir.

ZEBEL.

Je le feray de grant desir.

Ha! Dieux! que je voy grans merveilles!

Onques mais ne vi les pareilles:

Car je tieng un fil né de mere

Sanz generacion de pere

Corporelle, et par verité

La vierge en sa virginité

Est demeurée.

NOSTRE DAME.

Doulce amie, s’il vous agrée,

En ces drapiaux envelopez

Mon enfant, et puis le metez

Ci delez moy.

ZEBEL.

Voulentiers, dame, par ma foy;

Au bien couchier vueil mettre cure.

E! enfes, doulce creature,

Bien puisses tu ore estre nez

Et bons eurs te soit donnez!

Car tu es gracieus et doulx

Et plaisant sur les enfans touz

C’onques en ma vie vi naistre.

Tenez, dame, vueillez le mettre

De vous bien près.

NOSTRE DAME.

M’amie, moult en suis engrès;

Baillez le sa.

JOSEPH.

Dame, Dieu vous gart! Il a là

Une femme d’enfant enceinte,

Et sachiez qu’elle est si atainte

Qu’il lui semble bien sanz doubter

Que maintenant doie enfanter.

Pour ce, dame, je vous requier,

S’il vous plaist, venez li aidier

Par charité.

SALOMÉ.

La dame dont m’avez compté,

Sire, où fait elle son demour,

Respondez me voir par amour,

Ne qui est elle?

JOSEPH.

C’est une jonne damoiselle

Qui m’a esté donnée à fame,

Qui n’a pas plus de treize ans, dame,

Et s’est née de Nazareth.

Pour Dieu, mais qu’il ne vous soit lait,

Ma chiére amie, à li venez,

Si que de l’enfant quant iert nez

Serez ventrière.

SALOMÉ.

Sire, avec vous à lie chiére

Yray, puis qu’en avez mestier:

Car aussi est ce mon mestier

D’enfans noviaux nez recevoir.

Alons men tost sans remanoir;

N’atarjons point.

JOSEPH.

Alons, dame: Dieu doint qu’a point

Y puissez estre!

SALOMÉ.

Sire, dites moy en quel estre

Vous me menez.

JOSEPH.

M’amie, assez tost y serez.

C’est ci, ce sachiez, qu’est la fame

Pour qui je vous amaine, dame.

Or entrez ens.

SALOMÉ.

Diex du ciel vueil estre ceens

Par son plaisir!

ZEBEL.

Salomé, bien puissez venir!

Que venez querre?

SALOMÉ.

On m’a ci amené bonne erre

Pour une femme qui travaille,

A qui je dois estre la baille

De son enfant.

ZEBEL.

Salomé, pour voir vous créant

Que trop à tart vous y venez:

Car li enfes si est ja nez

Et vezla la mere couchie;

Et si sachiez c’onques touchie

Ne fu d’omme en nulle manière;

Ains est vierge de corps entière:

Car je l’ay bien hui esprouvé,

Et pour voir telle l’ay trouvé

A l’enfanter.

SALOMÉ.

Tu te feras des gens moquer,

M’amie, se plus diz telz moz:

Ne porte à femme ja ce loz

Qu’elle puist enfant concevoir

Sanz congnoissance d’omme avoir:

Ce ne peut estre par nature;

Ne qu’enfanter puist vierge pure,

Ne le dy mie.

ZEBEL.

Quoyque des autres ne le die,

De ceste le tesmoingneray,

Qu’après l’enfanter trouvé l’ay

Vierge pucelle.

SALOMÉ.

Certes, c’est chose si nouvelle

Que se de mes yeulz ne veoie

La dame, et de mes mains touchoie,

Je ne croiroie point tel dit;

Pour ce maintenant sanz respit

L’iray veoir et puis taster.

Lasse! j’ai perdu le taster.

Lasse! lasse! lasse! mes mains

Ay perdu. E! lasse! s’au mains

L’une des deux demourast vive,

Bien me fust; mais lasse! chetive!

Ceste forment me desconforte,

Que je voi qu’elle est toute morte:

Et ceste ci redevient seiche

Aussi comme une vielle meiche.

Dieux! or vivray je en mescheance

Quant les membres dont ma chevance

Par honneur je souloie avoir

Pers ainsi. Lasse! Or ne sçay voir

Que puisse faire.

MICHIEL.

Gabriel, pour le cuer reffaire

De joie à la vierge bénigne

Qui du filz Dieu gist en gesine

Nous fault en Bethléem aler

Et devant la dame chanter.

Or y alons.

GABRIEL.

Certes, Michiel, c’est bien raisons

Que de nous ait aucun soulaz:

Car humains par elle des laz

A l’ennemi seront hors mis,

Et seront fait a Dieu amis;

Et dès maintenant leur paix ont

Tuit cil qui de bon vouloir sont.

Pour c’est li fil Dieu nez en terre.

Or y alons, Michiel, bonne erre;

Je vous em pri.

MICHIEL.

Alons sanz plus faire detri,

Et chantons pour nous rehaitier.

_Rondel._

On doit bien la dame prisier

En qui prist par dileccion

Dieu le fil incarnacion;

Puisqu’a Dieu fist homme appaisier,

On doit bien la dame prisier.

Car Dieu enfanta sanz brisier

De riens sa vierge affeccion,

Et pour c’en grant devocion

On doit bien la dame prisier

En qui prist par dileccion

Dieu le filz incarnacion.

SALOMÉ.

E! Diex pour quelle mesprison

Sui-je ainsi laidement batue?

Lasse! de forte heure embatue

Me sui ceens, au dire voir,

Pour enfant mortel recevoir,

Quand g’y ay mes deux mains perdu:

Dont j’ay le cuer si esperdu,

Ne sçay que dire.

ZEBEL.

Salomé, je me doubt qu’en ire

Dieu contre vous meu ne soit

Pour aucun pechié qu’en vous voit,

Qui par aventure est en vous,

Ja soit ce que nous pechons touz,

Dont il se veult ore vengier:

Car il est juge droiturier.

Mais il est si misericors

Que qui de soi met pechié hors

Et merci li prie humblement

Il l’appaise ligiérement:

Si que je vous conseil pour bien,

M’amie, se vous savez rien

Qu’aiez meffait encontre li

Que vous li en criez merci:

Ce sera sens.

SALOMÉ.

A ce conseil, Zebel, m’assens;

Car il me semble raisonnable:

Mais je ne sçay de quoy coulpable

Vers li tant soie.

GABRIEL.

Michiel, bien devons mener joie;

Regardez com noble mistere!

Vierge est de son createur mere:

Car elle l’a vierge enfanté,

Et la divine majesté

C’est à enfermeté conjointe,

Et foy c’est a cuer d’omme adjointe

Pour tout ce croire.

MICHIEL.

Gabriel, c’est parole voire.

Dieu c’est fait homs dessous nature

Pour ce que soient l’escripture

Et tuit li prophete acompli,

Et li siéges es cieulx rampli

Qui sont touz vuidz.

GABRIEL.

Ce nous tournera à deduiz,

Michiel amis, et à grant gloire.

Par amour ors disons encoire

Ce rondel qui moult m’atalente:

RONDEL.

Vierge royal, dame excellente,

Sur toutes autres pure et monde,

Qui ne vous sert pensée à lente,

Vierge royal, dame excellente;

Car du fruit avez est à l’ente

Qui de nient crea tout le monde;

Vierge royal, dame excellente,

Sur toutes autres pure et monde.

SALOMÉ.

E! sire Diex, s’en vous habonde

Ne pitié ne misericorde,

Je vous pri de moy vous recorde,

Et me vueillez estre amiable,

Dieu du ciel, pére esperitable:

Car se j’ay n’en parler n’en fait

Riens, sire, contre vous meffait,

Pour quoy vous me punissiez ci,

De cuer vous en requier merci

Que le me vueillez pardonner,

Et me vueillez, sire, donner

Par vostre infinie bonté,

S’il vous plaist, parfaite santé

Dessus mes membres.

GABRIEL.

Salomé dame, or te remembres,

Que pour ce que tu n’as veu

Vierge enfanter, ne l’as creu;

Ains le vouloies esprouver;

Pour ç’a volu Dieux estriver

A toy qu’estrivoies à lui,

Et t’a envoié cest annuy

Qui te doit estre à grant contraire.

Or t’avise que Dieu peut faire

Plus que vierge faire enfanter,

Et, se tu le croiz sanz doubter,

Atouche l’enfant seulement,

Et tes mains saines vraiement

Recouvreras.

SALOMÉ.

Ha! sire, ne me moquez pas.

Qui estes vous? Dites le moy,

Si vous plaist, et je vous em proy:

Ne vous voi mie.

GABRIEL.

Je sui un ange, belle amie;

Sachez que je te compte voir.

Si tes mains veulz saines ravoir,

Fai ce qu’ay dit.

SALOMÉ.

Je le vois touchier sanz respit.

Enfes doulz et beneurez,

Si voirement com tu es nez

De vierge, et ainsi je le croy,

Et que mes mains en cette foy

Mett sur toy, Dieu par son plaisir,

Ains que de ci puisse partir,

A sa merci me vueille prendre!

Ha! Dieu, bien vous doy graces rendre,

Puis que tant m’avez honnouré

Que mes mains m’avez restoré,

Sire, en santé.

ZEBEL.

Il est Diex parfaiz en bonté,

Salomé, ce pouez savoir.

Nous devons espérer pour voir

Que cest enfant de par lui vient,

Puis qu’après l’enfanter il tient

Vierge la mère.

SALOMÉ.

Voire, et dire qu’il en est pére.

Zebel, moult doiz grant joie avoir,

Quant tel enfant poz recevoir.

Et vous, dame, moult estes digne,

Qui gisez de ceste gesine

Esmerveillable.

NOSTE DAME.

A Dieu, le pére esperitable,

En soit la gloire atribuée,

Quant de sa grace m’est donnée

Si grant partie.

SALOMÉ.

Ja ne quier estre departie

De vous, dame, s’il vous agrée,

Tant que vous soiez relevée

Tout à vostre aise.

NOSTRE DAME.

Chiére amie, ne vous desplaise,

Zebel seule bien me souffist.

Alez à celui qui vous fist

Qui vous gart l’âme!

SALOMÉ.

Je m’en vois donques. A Dieu, dame.

Puissiez remaindre!

* * * * *

SIMÉON.

Dieu de lassus, fai tes cieulx fraindre:

Envoie nous ton filz en terre,

Par quoy soit finée la guerre

Que tu as à l’umain lignage,

Si qu’avoir puissons l’eritage

Pour quoy, sire, tu nous formas.

Et, sire, longuement nous as

Anoncié par tes sains prophètes,

Et tant belles promesses faites

Du rachat de lignie humaine

Que li Sathans en enfer maine!

Ysaïes a dit pour voir

Qu’une vierge doit concepvoir

Et enfanter un vierge fil

Qui hors gettera du peril

D’enfer le peuple d’Israel,

Et ara nom Emanuel.

Sire Dieu père, ceste grace

Que faire nous doiz, quant sera ce?

Ha! Dieux, cil enfes quant venra

Ne quant sera ce qu’il naistra.

Afin que je veoir le puisse?

Je ne cuit pas que ci me truisse

Cest enfant que je tant désir.

Dieux, te venroit il à plaisir

A moi de grâce pourveoir,

Tant que cil œil ci de veoir

Ycellui soient saoulé,

Par qui de mon cuer reveillé

Seront il œil?

MICHIEL.

Gabriel amis, aler vueil,

Car il m’est de Dieu conmandé,

A Simeon qui demandé

Li a un don par grant desir.

Ne vous vueilliez de ci partir;

Si revenray.

GABRIEL.

Michiel, ci vous attenderay;

Alez au Dieu plaisir, amis:

Puisque vous y estes conmis,

C’est bien raison.

MICHIEL.

Paix soit avec toy, Simeon!

En ton cuer doiz avoir grant joie

Sains Esperiz à toi m’envoie

Et te mande, n’en doubte pas,

Que ja la mort ne gousteras

Si aras veu le Sauveur

Du monde: ceste grant honneur

Te veult il faire.

SIMÉON.

Ha! vrai Diex, pere debonnaire,

Quant ert ce? Ja sui je si vieulx

Qu’à peine puis lever les yeulx

Et mon corps sur piez soustenir:

Je ne cuiday onques venir

A tel vieillesce.

MICHIEL.

Or aiez cuer plain de leesce.

Pour ce que tant l’as désiré

Et en ce désir demouré

Est devant Dieu ta voix oie,

Et ta clamour est essaucie,

Si que venuz es à ce point

Que le verras; n’en doubtes point.

A Dieu te dy.

SIMÉON.

A! Dieu pére, je vous mercy,

Quant en ce siècle tant vivray

Qu’à mes deux yeux celui verray

Qui sauveur du monde sera;

Certes, mon cuer repos n’ara

Tant que le voie.

* * * * *

NOSTRE DAME.

Zebel, il est temps que je doye

De ceste gesine lever,

Et au temple de Dieu aler

Pour ma purificacion,

Et mon filz en oblacion

Porter: c’est droiz.

ZEBEL.

C’est mon, dame; il a plus d’un mois

Que vous acouchates, ce croy,

Voire quarante jours, par foy:

Bien m’en souvient.

NOSTRE DAME.

C’est voir, m’amie; il vous convient

Que vous m’alliez deux turtres querre

Ou deux jeunes coulons bonne erre,

Qu’avec moy seront apportez:

Mon enfant en ert rachatez

Après s’offrande.

ZEBEL.

Dame, mon cuer se reconmande

A faire tout vostre plaisir:

Querre les vois de grant desir,

Telz que je sçay qu’ils doivent estre.

Je ne revenray en cest estre

Si les aray.

NOSTRE DAME.

Or ne faites pas long delay,

M’amie chiére.

ZEBEL.

Dame, revien je tost arriére?

Vezci une paire d’oisiaux,

Qui sont et gracieux et biaux,

Je vous creant.

NOSTRE DAME.

M’amie, et nous fault mon enfant

Couchier en nouviaux drapelez,

Touz les plus biaux et les plus nez

Que j’ay; et puis si en irons

Moi et vous, et le porterons

Au temple offrir.

ZEBEL.

Ainsi le fault pour acomplir

De la loy le conmandement.

Delivrons-nous, dame, briévement;

Il en est heure.

* * * * *

SIMÉON.

Pére des cieulx, moult me demeure

Que je voie ton enfant chier,

Que tu doiz en terre envoier

Pour le sauvement des humains.

Haste toy, doulx pére hautains;

Romps tes cieulx, euvre paradis.

Acomplis ce que m’as promis,

Dieu de lassus!

GABRIEL.

Or tost, Symeon, liéve sus;

Aorne toy sanz deporter.

Vez ci c’on te vient apporter

L’enfant, moult te doit estre bel,

Qui sera du peuple Israel

Sauveur et sire.

SIMÉON.

Ha! Dieux, onques mais n’oy dire

Chose qui tant me feist joie.

Certes tenir ne me pourroie

Qu’à l’encontre de li ne voise:

Car sa venue moult m’envoise

Et rebaudist.

ZEBEL.

Dame, or veez s’il vous suffist.

Vezci votre enfant; couchié l’ay

Au miex que je couchier le say,

Se m’aist Diex.

NOSTRE DAME.

Zebel, m’amie, on ne peut miex:

Or en alons.

* * * * *

GABRIEL.

Michiel, cy plus ne nous tenons:

Alons nostre Dieu convoier,

Et pensons de nous avoier

D’un biau chant dire.

MICHIEL.

Je ne vous vueil mie desdire.

Mon tresdoulx ami Gabriel;

Je vous pri, disons ce rondel:

Car de moy joie le cuer emble.

_Rondel._

Humble vierge, à qui ne ressamble

Personne née,

Par droit devez estre honnorée

Plus que nulle autre, se me samble,

Et miex amée,

Humble vierge, à qui ne ressamble

Personne née:

Car pour vous d’omme et Dieu ensamble

Est hui donnée

Offrande au temple desirée;

Humble vierge, à qui ne ressamble

Personne née,

Par droit devez estre honnorée.

* * * * *

SIMÉON.

Bien puissiez estre relevée,

Dame, qui au temple venez!

Ce doulx enfant que vous tenez,

Pour Dieu mettez le sur mes bras;

Dessus l’autel, n’en doubtez pas,

Le porteray.

NOSTRE DAME.

Voulentiers le vous bailleray.

Tenez, sire, je le vous offre:

Après vous feray j’une autre offre,

Pour li ravoir.

ZEBEL.

Dame, vez la ci preste, voir,

En ce panier.

SIMÉON.

Dieu, je te doy bien mercier,

Qui le mien cuer en paix as mis;

Car ainsi com tu m’as promis

Par ta parole qui est voire,

Je voy le salut et la gloire

Qu’a ton peuple as appareillié;

S’en ay, sire, le cuer si lié

Qu’avis m’est que doie partir.

Or fay de mon corps departir,

Sire, l’ame quant te plaira,

Puis que mon cuer son desir a,

Dont tant ay joie.

NOSTRE DAME.

Zebel, il est temps que je doie

Faire m’offrande, ce m’est vis.

Bailliez ça ces oisellez vis

Et ce cierge aussi alumé,

Ainsi qu’il est acoustumé:

Pour mon enfant ravoir, au prestre

Voulray tout donner, et pour estre

Purifiée

ZEBEL.

Je feray de voulenté lie,

Dame, vostre conmandement.

Tenez, offrez appertement

Au nom de Dieu.

NOSTRE DAME.

Sire prestre, tenez en lieu

De ma purificacion

Ce cierge, et en oblacion

De mon enfant ces oisiaux ci.

Que Dieu par la seue merci

Nous vueille aidier!

SIMEON.

Dame, je tien que nul mestier

De purefiement n’avez:

Car ce filz qui de vous est nez

N’est pas venuz par euvre d’omme;

Ainsi est filz de Dieu, c’est la somme,

Qui pris a corps et nouvelle ame;

Et pour ce je vous di bien, dame,

Qu’à l’eure de sa passion,

Pour la grant tribulacion,

Dame, qu’endurer li verrez,

Si tourmentée en cuer serez

Que la douleur qu’il souffrera

Parmi vostre ame passera,

Et sa mort vous sera à mort.

Li cuer si me dit et remort

Qu’ainsi doit avenir sanz faille.

Tenez, dame, je le vous baille.

Alez vous ent.

NOSTRE DAME.

Diex en fera à son talent,

Sire; c’est bien raisons et droiz.

Par vostre congié je m’en vois;

A Dieu vous di.

ZABEL.

Sire, je vous commant aussi

A Dieu le pere.

GABRIEL.

Or fault que nostre voiz s’appere

En chantant, Michiel, doulx amis,

Tant que nostre rondel pardis

Sera du tout.

MICHIEL.

Gabriel, mettez soing et coust,

Que vostre chant au mien s’assemble.

_Rondel._

Car par vous d’omme et Dieu ensamble

Est hui donnée

Offrande au temple desirée;

Humble vierge, à qui ne ressamble

Personne née,

Par droit devez estre honnorée.

* * * * *

JOSEPH.

Dame, je say qu’acoustumée

Est que l’evesque et li provoire

Font hui moult grant feste, en memoire

Que Dieu noz peres tant ama

Que d’Egipte les delivra

Hors des mains au roy Pharaon,

Par Moyse et par Aaron.

En savez rien?

NOSTRE DAME.

Joseph, sire, il me membre bien

Qu’en fait hui feste, en remembrance

De ce que Dieux à delivrance

Mist tout son peuple hors d’Egipte,

Et que la mer où nulz n’abite

Passèrent sanz estre moillez,

Et l’ost d’Egipte y fut noiez

Et tout perdu.

JOSEPH.

Marie, c’est voir; ainsi fu:

Et pour ce de toute Judée

A ceste solempnel journée

En Jherusalem leur offrande

Portent tuit. Ainsi le conmande

Dame, la loys.

NOSTRE DAME.

Sire, c’est bien raison et droiz

Que moy et vous donc y alons,

Et Jhesu, nostre enfant, menons

Avec nous: s’offerrons ensemble.

C’est bon à faire, se me semble;

Et vous qu’en dites?

JOSEPH.

Nous n’en pouons, dame, estre quittes

Autrement; si que par amour

Appareilliez vous sanz demour,

Et vous, biau filz: si en irons.

Au temple de Dieu vous menrons

Hui, se Dieu plaist.

JHESUS.

Je sui tout prest, sire, s’ous plaist

Ma mére et vous.

NOSTRE DAME.

Oil certes, mon enfant doulx.

Alons men, sire.

JOSEPH.

Or alons, que Dieu nous gart d’ire.

Il n’y a pas de ci granment;

Nous y serons assez briement.

Venez, biau filz.

JHESUS.

Pere, soiés certains et fiz

Que g’y vois moult tres voulentiers.

Avançons nous endementiers

Que temps avons.

NOSTRE DAME.

Vezci le temple où nous alons.

Biau filz, tout bellement venez;

Pour Dieu, de moy près vous tenez.

Je vous en pri.

JHESUS.

Mére, alez; si feray je si:

Ne vous doubtez.

JOSEPH.

Marie dame, or m’escoutez.

Ceens ara ja si grant presce,

Que maint y seront à destresce:

Car gens venront de toutes pars.

Ne soions pas d’offrir eschars,

Mais dessus cest autel mettons

Nostre offrande, et nous en alons

Ysnellement.

NOSTRE DAME.

Sire, je l’accors bonnement:

Or, offrez donques sanz delay.

J’ay tout prest ce que j’offerray

Sur cest autel.

JOSEPH.

J’ay offert; or faites autel

Que j’ay fait, dame.

NOSTRE DAME.

Joseph, moult voulentiers, par m’ame.

Qu’il est raisons.

JOSEPH.

Par amour, or nous en alons,

Puis que noz offrandes sont faites:

On verra maishui moult de sectes

De gens venir.

NOSTRE DAME.

Je ne me vueil ci plus tenir.

Venez vous en, biau filz Jhesus.

E! lasse! qu’est il devenuz?

Pas ne le voy?

JOSEPH.

Avoy, ma doulce amie, avoy!

Comment! Jhésus est-il perduz?

Haro! je sui touz esperduz!

Que n’en voy point.

NOSTRE DAME.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 37 / 42 段