la seconde moitié du treizième siècle: «Jusqu’alors, si les couvents
étaient entourés d’enceintes, c’étaient plutôt des clôtures rurales
que des murailles propres à résister à une attaque à main armée; mais
la plupart des monastères que l’on bâtit au treizième siècle perdent
leur caractère purement agricole pour devenir des _villæ_ fortifiées,
ou même de véritables forteresses, quand la situation le permet. Les
abbayes de l’ordre de Cîteaux, érigées dans des vallées creuses, ne
permettaient guère l’application d’un système défensif qui eût quelque
valeur; mais celles qui appartenaient à d’autres règles de l’ordre
bénédictin, construites souvent sur des penchants de coteaux ou même
des lieux escarpés, s’entourent de défenses établies de façon à pouvoir
soutenir un siège en règle, ou au moins se mettre à l’abri d’un coup de
main[27].»
L’abbaye du Mont-Saint-Michel présente bien nettement le caractère d’un
établissement à la fois religieux et militaire. Au treizième siècle,
les abbés, seigneurs féodaux, avaient des goûts plus militaires que
religieux; aussi leurs constructions se ressentent-elles des idées du
temps, où la vie militaire, brillante et glorieuse, avait pris sur la
vie religieuse, modeste et humble, une influence considérable, qui
s’est manifestée, dès cette époque, dans l’architecture monastique.
Richard II, surnommé Tustin, offre un exemple des abbés de ce temps.
Seigneur féodal et abbé, élu en 1236, il accorde, comme don de joyeux
avénement, divers privilèges à ses vassaux de Donville, Breville,
Coudeville, etc.; il manifeste sa puissance en élevant les remparts,
dont il reste encore la tour du nord et des vestiges des courtines au
nord et à l’est; il satisfait ses goûts fastueux[28] en construisant à
l’est le superbe bâtiment nommé Belle-Chaise, au sud le nouveau logis
abbatial avec ses dépendances, et en commençant le chapitre, à l’ouest
de la Merveille.
La Merveille, érigée au commencement du treizième siècle, changea
complètement le monastère et ses abords. Les nouveaux bâtiments,
élevés au sud et à l’est de l’église, au treizième et au quatorzième
siècle, formèrent la nouvelle entrée de l’abbaye. Cette entrée fut
encore considérablement modifiée, de la fin du quatorzième siècle aux
premières années du quinzième, par la construction du châtelet de
la porte, des nombreux degrés et des ouvrages défensifs extérieurs
qui existent encore aujourd’hui. Ces constructions nouvelles avaient
supprimé la plus grande partie des bâtiments abbatiaux des onzième
et douzième siècles, et, comme elles ne contenaient que les lieux
réguliers et leurs divers services, il était indispensable de
remplacer les habitations détruites par de nouveaux logis pour l’abbé,
ses officiers et ses hôtes.
* * * * *
Les bâtiments abbatiaux et leurs dépendances, commencés par Richard en
1250, furent continués, notamment au quatorzième siècle, par Nicolas le
Vitrier et Geoffroy de Servon, les abbés qui succédèrent immédiatement
à Richard, du treizième au quatorzième siècle, s’étant beaucoup plus
occupés des travaux nécessités par les nouvelles fortifications de la
place que des aménagements intérieurs de l’abbaye.
Les logements de l’abbaye s’étendaient alors au sud de l’église jusqu’à
la hauteur de la façade ouest du transsept sud, et se composaient de
plusieurs bâtiments dont un surtout, le logis abbatial, a un très grand
aspect. Pierre Le Roy acheva ces bâtiments vers la fin du quatorzième
siècle, «excepté la chapelle dite de Sainte-Catherine, laquelle fut
faicte du temps de son prédécesseur, Geoffroy de Servon. Une partie, à
sçavoir ce qui se voit depuis la Perrine jusques à Bailliverie, il la
destina pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il y
fit loger le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»
A l’angle nord-ouest du logis abbatial sur la cour de l’église, on voit
les restes de la voûte d’un pont et la rainure de sa herse. Ce pont
reliait le logis abbatial aux chapelles basses du chœur de l’église
romane; il fut ruiné, en même temps que l’ancien chœur roman, en 1421.
Un nouveau pont, dont le parapet crénelé est supporté par des
mâchicoulis richement moulurés, a été construit plus bas, dans la même
cour, par le cardinal Guillaume d’Estouteville, en même temps que
le nouveau chœur, commencé en 1450. Ce passage aérien, à niveau des
chapelles de la crypte, ou église basse, et de l’un des étages du logis
abbatial, met en communication, par l’église basse, les bâtiments du
sud avec ceux de la Merveille au nord.
La seconde moitié du quinzième siècle fut consacrée par les abbés à la
reconstruction du chœur. Dans les premières années du seizième siècle,
Guillaume de Lamps, tout en continuant la grande œuvre commencée
par Guillaume d’Estouteville, fit faire des travaux importants aux
bâtiments de l’abbaye en les augmentant vers l’ouest, depuis la
chapelle Sainte-Catherine, qui formait alors l’extrémité occidentale
des logis, jusqu’au Saut-Gaultier. «Il (Guillaume de Lamps) fit faire
le Saut-Gaultier, ainsi nommé _parce que tel fut le plaisir de cet
abbé_; la galerie qui est joignante, le logis qui est au bout de la
galerie jusques à la chapelle Sainte-Catherine, qu’on voit maintenant
sans autel, où est un degré au dedans par lequel on monte de cette
chapelle au haut de l’édifice. Et fit couvrir de plomb ce logis et le
suivant, qui est dessus la chapelle Sainte-Catherine, jusques au degré
qui est devant la cisterne du Solier, qu’on diroit qu’ils auroient
estez faicts au mesme temps: il fit faire l’aumosnerie et la cisterne
qu’on y voit.»
L’un des continuateurs de dom J. Huynes nous fournit, sur les travaux
de Guillaume de Lamps, les renseignements suivants, qui diffèrent sur
quelques points des indications données par dom Jean Huynes, mais qui
les complètent par plusieurs détails intéressants: «Il (Guillaume
de Lamps) fit abattre les degrez par lesquels on montoit depuis le
corps-de-garde jusques dans l’église et les murailles qui estoient
à costé, et fit faire au lieu ce grand et spacieux escallier qui se
voit à présent, cette belle platte-forme, vulgairement appelée le
Saut-Gaultier, la galerie et le logis abbatial qu’il fit couvrir de
plomb; il fit dresser le pont par lequel on passe du logis en l’église
de plain-pied à prendre du quatriesme estage dudit logis. De plus,
il fit faire l’aumosnerie et la grande cisterne qui est auprès,
contenant plus de douze cents tonneaux; auparavant il n’y avoit là
qu’un cimetière où on enterroit les moynes. Il fit aussy parachever la
cisterne du dessous le thrésor, nommée du Solier, proche laquelle, où
estoit autrefois la chapelle Saint-Martin, il fit faire le moulin à
chevaux qui est une pièce fort rare pour sa façon et grandeur.»
La construction du bâtiment joignant le collatéral sud de l’église
et le transsept, ainsi que celle du grand escalier, ont profondément
modifié cette partie de l’abbaye. Jusqu’à la fin du quinzième siècle,
le degré montant de la cour de l’église à la plate-forme en avant de la
porte latérale sud existait sur ce point seulement; il établissait les
communications nécessaires entre l’église haute et les substructions
de l’ouest, où se trouvait le charnier ou cimetière des religieux,
précédé de la chapelle mortuaire, dite des _Trente-Cierges_ (sous le
Saut-Gaultier, là où est aujourd’hui la grande roue), dont l’entrée se
trouvait à l’est de la plate-forme du midi, au pied des bas-côtés sud
de l’église.
Des vestiges des dispositions anciennes de ce côté de l’abbaye, avant
la construction du grand degré actuel, existent encore et sont visibles
dans quelques parties des souterrains au midi.
Depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à nos jours, et
après les incendies de 1564 et de 1594 qui causèrent de si grands
dommages, les logis de l’abbaye ont subi des modifications importantes,
particulièrement en ce qui concerne leurs couronnements, ce dont on
peut se rendre compte en comparant l’état actuel de la face sud avec le
projet de sa restauration.
II
BELLE-CHAISE
C’est à Richard Tustin que l’on doit la construction de _Belle-Chaire_
ou _Belle-Chaise_, à l’est de l’église.
Ce bâtiment se compose de deux salles superposées, entre lesquelles,
dans la partie est de la salle des Gardes, a été ménagée une chambre
pour le logement des portiers.
Au treizième siècle, l’entrée de l’abbaye se trouvait sur la face nord
de Belle-Chaise, sur laquelle s’ouvre une magnifique porte composée
de pieds-droits, ornés chacun de trois colonnettes, qui supportent
les voussures de forme ogivale. Les bases, les chapiteaux sculptés
simplement et surmontés de tailloirs circulaires, ainsi que les
profils des moulures profondément refouillées, affectent les formes
caractéristiques de l’architecture normande du treizième siècle.
Le tympan de la porte, soutenu par un arc en segment appareillé, est
décoré de trois arcatures aveugles, dont les écoinçons sont ornés de
trèfles gravés.
La porte était fermée par deux vantaux, intérieur et extérieur; de ce
dernier vantail on voit encore, scellés sur les pieds-droits latéraux,
les colliers en fer embrassant les montants, avec lesquels les deux
vantaux pivotaient en s’ouvrant extérieurement.
On devait arriver à la porte par des rampes ou un degré; elle devait
aussi être précédée d’un ouvrage défensif se reliant aux remparts que
Richard Tustin éleva, en même temps que Belle-Chaise, au nord et à
l’est du Mont.
La porte de l’abbaye s’ouvre au nord sur la salle des Gardes, d’où
l’on ne peut pénétrer dans la cour de l’église, au sud, et dans celle
de la Merveille, au nord, qu’en traversant cette salle, dont l’accès
pouvait être facilement défendu. C’était dans la salle des Gardes que
les arrivants devaient déposer leurs armes, avant d’entrer dans les
bâtiments du monastère, à moins d’être dispensés de cette obligation
par la permission spéciale du prieur de l’abbaye: «Adhæret huic portæ
domus prima custodiarum, ubi ab ingressuris, si qua habeant arma,
deponuntur, nisi ea retinere permittat monasterii prior, qui arcis
prorector est[29].» Geoffroy de Servon[30] obtint ce privilège en 1364
et en 1365, par lettres patentes du roi Charles V, afin de préserver
l’abbaye à une époque où, les pèlerinages étant très fréquents et très
nombreux, l’ennemi pouvait, sous les habits du pèlerin, s’introduire
dans la place et tenter de s’en emparer.
La salle des Gardes est voûtée et son architecture, simple et sévère,
est conforme à sa destination; elle est éclairée à l’est par une
fenêtre surmontée d’un oculus. Dans la deuxième travée au sud, une
petite porte s’ouvre sur un escalier, pratiqué dans l’épaisseur du mur,
qui monte à un des étages de la tour Perrine, à la chambre des Portiers
et, par des détours, à la grande salle au-dessus. Dans la troisième
travée au sud se trouve le passage oblique conduisant à la cour de
l’église.
La salle des Gardes a été modifiée au quinzième siècle par Pierre Le
Roy qui, après la construction du châtelet et de la courtine adjacente,
perça une porte et une poterne dans la face nord sur la cour de la
Merveille, nouvelle entrée du bâtiment projeté dont la courtine était
la façade à l’est. Cet abbé construisit aussi la grande cheminée en
face de la porte d’entrée de la salle des Gardes.
Au-dessus se trouve la grande salle, dite du Gouvernement, qui servait
de lieu de réunion aux officiers de la garnison; elle communique avec
la salle des Gardes par un petit escalier intérieur et détourné, avec
la tour Perrine, l’église basse et les bâtiments abbatiaux. Elle est
éclairée
[Illustration: Fig. 164.--Tour Perrine.--Façade sud et coupe.]
au nord et au sud par des fenêtres géminées dont une, au sud, a été
bouchée à moitié par la tour Perrine, accolée à Belle-Chaise sans
aucune liaison. Sur la face est s’ouvrent quatre fenêtres longues et
étroites, encadrées extérieurement par des colonnettes supportant des
arcatures reproduites intérieurement. On voit à l’extrémité ouest les
soubassements de la chapelle absidale du chœur du quinzième siècle,
lequel, bâti après Belle-Chaise, est venu la pénétrer pour se fonder
sur le rocher qui forme une partie du sol de la salle.
Pierre Le Roy, un des plus grands abbés du Mont, fit faire de son temps
de nombreux travaux sur plusieurs points du monastère; il modifia
l’entrée de l’abbaye et compléta ses défenses extérieures. Il fit
construire la tour carrée: «De l’autre côté de Belle-Chaise joignant
icelle il fit bastir la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom dérivé
de cet abbé Pierre, et, tant dans cette tour que dans le dongeon, il
y fit accomoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses
soldats, car il estoit aussy capitaine de ce Mont.»
III
TOUR PERRINE
La tour, appelée Perrine, du nom de son auteur et parrain, Pierre Le
Roy, fut élevée pendant les dernières années du quatorzième siècle,
dans l’angle rentrant des bâtiments construits vers 1250 par Richard
Tustin; sa face ouest est soudée avec les bâtiments abbatiaux, mais sa
face nord est simplement accolée au côté sud de Belle-Chaise sans s’y
relier (fig. 164).
IV
CHATELET
Dans les premières années du quinzième siècle, Pierre Le Roy
construisit le châtelet et la courtine, reliant cet ouvrage à la
Merveille par la tour des Corbins: «Et depuis cette tour (tour des
Corbins) jusques à Belle-Chaise fit bastir la muraille qu’on y voit.
Auprès d’icelle il fit faire le dongeon au-dessus des degrez en entrant
dans le corps-de-garde[31].» Il construisit également la barbacane,
formant l’avancée du châtelet et de la porte de l’abbaye, ainsi que le
grand degré au nord et l’escalier au sud.
Le châtelet (dongeon) fut élevé en avant de la face extérieure nord de
Belle-Chaise, sur laquelle il s’appuie sans liaison, laissant entre
celle-ci et sa face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la
porte nord, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction
du châtelet. Il se compose d’un bâtiment carré, flanqué, aux angles
de la face nord, par deux tourelles encorbellées reposant sur des
contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux
immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux
de ces tourelles s’ouvre la porte,--où monte l’escalier conduisant à
la salle des Gardes,--qui était défendue par une herse[32] manœuvrée
de l’intérieur au premier étage du châtelet et par trois mâchicoulis
disposés entre les sommets des tourelles sous leur crénelage supérieur.
Le châtelet contient d’abord, au-dessus de la voûte rampante de
l’escalier, un réduit ménagé entre cette voûte et le plancher de la
première chambre (à niveau de la cour de la Merveille) pour le service
de la meurtrière percée au-dessus de la porte, puis trois étages de
chambres éclairées à l’est et au nord par d’étroites fenêtres; l’unique
chambre de chaque étage communiquant avec les tourelles servant de
guettes est munie d’une cheminée dont la haute souche s’élève au-dessus
du comble. Un escalier, en saillie sur la cour de la Merveille, dessert
les deux derniers étages (le premier étant au niveau de la cour de
la Merveille et de la salle des Gardes) et se termine au crénelage
supérieur, couronnant le châtelet, relié à la Merveille par la
courtine, également crénelée, qui aboutit à la tour des Corbins.
La muraille ou courtine, reliant la Merveille au châtelet et bâtie
en même temps que ce dernier, présente intérieurement sur la cour
de la Merveille les amorces d’un bâtiment projeté, dont la porte et
la poterne seules, sur la face nord de Belle-Chaise, donnant sur la
cour de la Merveille dont elles devaient former l’entrée, ont été
terminées. Cette construction n’a pas été continuée, ainsi que le
prouve l’état des formerets de la partie inférieure, qui devait être
voûtée.
Le châtelet et la courtine sont admirablement construits en granit;
leurs assises, en bandes grises et roses alternées dans la hauteur
du premier étage (du châtelet seulement), ainsi que les profils des
moulures, sont taillées avec la plus grande perfection. Aussi leur
conservation est-elle parfaite, et, sauf la reconstruction nécessaire
du comble, en partie ruiné, ils peuvent être remis dans leur état
primitif par des travaux peu importants.
V
BARBACANE DU CHATELET
La barbacane, enveloppant le châtelet à l’est et au nord, constitue une
première ligne de défense dont le crénelage est desservi par un petit
escalier. Une échauguette crénelée est établie sur l’angle sud-est,
près de la porte sud; elle est munie d’une cheminée, de mâchicoulis,
et servait de refuge aux gens d’armes, gardiens des deux portes de la
barbacane.
«Devant la porte des abbayes on établissait quelquefois des
constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile
l’approche des assaillants, comme on l’aurait fait devant une place de
guerre: c’étaient des barbacanes... qui, en cas d’attaque, devaient
donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On
voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à
Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons (barbacane de forme rectangulaire
ayant une grande analogie avec celle du Mont...) Ces constructions
avancées,--_barbacanes_,--qu’on établissait au moyen âge en avant d’une
place, équivalaient aux travaux qu’on nomme _tête de pont_, _demi-lune_
(ou _ravelin_) dans les fortifications modernes[33].»
VI
GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUD
On arrive à la barbacane par deux escaliers; l’un, au nord, est le
grand degré, très large, dont l’emmarchement, très doux, est la
continuation des rampes de la rue de la ville, aboutissant aux défenses
extérieures du château. Le grand degré est établi parallèlement au
rempart de l’ouest; une première porte fortifiée existait au bas des
marches; une seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur,
sur un palier où une petite poterne, au niveau du palier, communiquant
avec un corps-de-garde, ménagé dans la partie basse de la tour
Claudine, permettait aux gens d’armes de se porter sur le degré au
premier signal. Enfin on arrivait à une troisième porte, donnant entrée
dans la barbacane.
L’escalier du sud est moins important; il établissait les
communications nécessaires entre la barbacane, le dehors, par une
poterne, pratiquée au pied de l’escalier, et les chemins de ronde
extérieurs de l’abbaye au sud.
Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de
la barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail,--occupant
toute la largeur des ouvertures,--qui se mouvait horizontalement et se
manœuvrait par un système particulier, qui s’explique, du reste, par la
situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi
que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une
série de degrés et de rampes de toutes natures.
Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant
sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des
portes; ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement
et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement,
entraînés par le propre poids de la partie inférieure garnie de
lourdes ferrures; ils étaient maintenus fermés par des verrous, fixés
latéralement sur le côté intérieur des vantaux, et dont on voit encore
les gâches scellées dans les pieds-droits des portes.
Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques
extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et
les marches à l’intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient
être enfoncés ou relevés qu’après de longs efforts et défiaient ainsi
toute surprise.
Les moyens ingénieux mis en œuvre pour défendre les approches de la
barbacane du châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés
qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l’assaillant
et de déjouer les tentatives qu’il pouvait faire pour s’emparer,
par une attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte
de l’abbaye-forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à
ses abbés, constructeurs habiles autant que gardiens vigilants, dont
l’œuvre militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient
inexpugnable, l’abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister
victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu’aux
ruses perfides des Huguenots, et de n’avoir jamais été la proie des
ennemis de la France.
[Illustration: Fig. 165.--Armoiries de Louis, baron d’Estissac,
gouverneur de la Rochelle, du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge,
nommé chevalier de Saint-Michel le 31 mai 1562.]
[Illustration]
CHAPITRE V
REMPARTS
I
DÉFENSES DE L’ABBAYE ET REMPARTS DE LA VILLE
Jusqu’à la fin du douzième siècle et même dans les premières années
du treizième, l’abbaye n’avait pas d’ouvrages défensifs proprement
dits. Elle n’était défendue que par les escarpements du rocher
sur lequel elle est bâtie ou par quelques palissades protégeant
les points les plus accessibles. A partir du treizième siècle,
les abbayes, particulièrement celles de l’ordre de Saint-Benoît,
deviennent de véritables forteresses, capables de soutenir un siège.
Les abbés, seigneurs féodaux, unissant la puissance religieuse à la
force militaire, fortifient leurs monastères pour défendre leurs
vies et leurs biens et les mettre à l’abri des désastres qui, au
Mont-Saint-Michel, avaient signalé le commencement du treizième siècle.
L’abbaye du Mont-Saint-Michel offre un des exemples de cette
transformation. Après l’incendie de 1203, devenue vassale du domaine
royal, Jourdain et ses successeurs établirent les lieux réguliers dans
les magnifiques bâtiments formant la Merveille, qui constitue à elle
seule une formidable défense. Cependant le monastère fut entouré, vers
le nord, d’une muraille crénelée couronnant les crêtes du rocher
jusques aux points inaccessibles à l’ouest; de cette muraille, un
degré, renfermé dans des murs également crénelés, dont il reste encore
les ruines, descendait jusqu’à la fontaine Saint-Aubert, laquelle était
contenue dans une tour pour la préserver de la mer, et qui fut alors
fortifiée pour la défendre des hommes.
La tour de la fontaine Saint-Aubert était l’un des points stratégiques
importants de la place, non seulement parce qu’elle permettait à la
place assiégée de se ravitailler par la mer,--ce qui se produisit
plusieurs fois pendant les guerres contre les Anglais en 1423 et
1424,--mais encore parce que la tour fortifiée renfermait l’unique
fontaine d’eau douce de l’abbaye, situation qui dura jusqu’en 1450,
époque à laquelle, en reconstituant le chœur de l’église, écroulée en
1421, on établit des citernes dans les collatéraux inférieurs de ce
nouveau chœur.
Richard Tustin continua l’œuvre de ses devanciers, et indépendamment de
la tour de la fontaine qu’il construisit, il éleva vers 1250 le grand
bâtiment nommé Belle-Chaise et commença le nouveau logis abbatial et
ses dépendances qui s’étendirent alors au sud de l’église.
Il fit construire en même temps la tour du Nord qui formait le saillant
des murailles du nord et assurait la défense des ouvrages avancés de
l’abbaye dont il avait refait l’entrée, c’est-à-dire Belle-Chaise.
De 1260 à la fin du quatorzième siècle, les abbés continuèrent les
travaux du logis abbatial, reconstruisirent les magasins de l’abbaye
établis dès le douzième siècle au sud-ouest, qui devinrent alors un
poste avancé relié à l’abbaye par des chemins de ronde, achevèrent
les murailles de la ville,--dont l’entrée était alors au sud-est vers
Avranches,--en étendant le front est de la place vers le sud, et
reliant ses murs aux escarpements du rocher sur lequel s’élèvent les
nouveaux bâtiments abbatiaux.