Les degrés qui partent de l’entrée du réfectoire montent au dortoir, au

cloître et à l’église, et ont été construits, vers 1650, par l’agent

du prince Henry de Lorraine, Pierre Beraud, sieur de Brouhé, «faisant

pour cet effect percer une voûte». Avant cette époque, on accédait

de l’église, du cloître et du dortoir au réfectoire, par deux voies

détournées: l’une par l’église haute où l’escalier, ménagé dans un des

contreforts au sud du chœur, arrive à l’église basse dont la porte

latérale nord s’ouvre en face de l’entrée du réfectoire; l’autre par le

degré descendant du passage, près de la porte latérale nord de la nef,

au promenoir où, après l’avoir traversé, on trouve à droite un autre

passage, longeant la salle des Chevaliers et aboutissant à l’entrée du

réfectoire.

VI

SALLE DES CHEVALIERS

La salle dite des Chevaliers fut commencée vers 1215 par Raoul des

Isles, mort en 1218. Thomas des Chambres, qui lui succéda, la termina

vers 1220. Elle ne prit le nom de _salle des Chevaliers_ qu’après

l’institution de l’Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en

1469; c’était auparavant la salle des assemblées générales ou celle

du chapitre de l’abbaye. Selon M. Viollet-le-Duc, cette salle était

probablement, au treizième siècle, le dortoir de la garnison.

Quoi qu’il en soit, les dispositions générales de la salle des

Chevaliers indiquent qu’elle était destinée à des réunions nombreuses.

Ce qui le prouve, ce sont, indépendamment de ses vastes proportions,

les trois latrines établies spécialement et uniquement pour le service

de cette salle; deux sont placées au nord, en dehors, entre les

contreforts reliés par des arcs. Elles sont précédées chacune d’un

petit retrait, communiquant avec la salle, éclairé par deux rangs de

fines arcatures trilobées.

Une troisième latrine, qui n’est autre que celle des anciens bâtiments

abbatiaux du onzième siècle et qui a été utilisée par les constructeurs

du treizième siècle, se trouve dans l’angle sud-ouest. On y accède par

une petite porte en pan coupé et un passage ménagé dans l’épaisseur du

mur ouest.

La salle des Chevaliers est formée de quatre nefs d’inégales largeurs;

les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les

piles du cellier; la troisième rangée est fondée sur le rocher. Les

voûtes, composées d’arcs-doubleaux, d’arcs-ogives, ornés à leur point

de rencontre d’une clé sculptée, retombent sur des colonnes à bases

octogonales très finement taillées; les chapiteaux, très richement et

très vigoureusement sculptés, sont surmontés, comme ceux du réfectoire,

de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui

ont tous les caractères particuliers des édifices normands du treizième

siècle.

Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord; leurs larges

manteaux pyramidaux montent jusqu’à la voûte où leurs sommets sont très

heureusement mariés avec elle. Les conduits de ces cheminées s’élèvent

au dehors, sur une série d’encorbellements ingénieusement combinés

avec les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs

souches couronnent le mur latéral nord du cloître.

La salle est éclairée, au nord, par des fenêtres de formes différentes,

et à l’ouest par une grande baie, actuellement vitrée en partie,

qui devait communiquer avec les constructions élevées, ou seulement

commencées, par Richard Tustin vers 1260, et maintenant détruites.

A l’est, une petite porte donne accès à l’escalier partant de

l’aumônerie et aboutissant au dortoir et au crénelage nord. Sur le

bas-côté sud, joignant les substructions romanes du transsept nord, un

passage latéral, élevé de deux mètres au-dessus du sol de la salle,

fait communiquer le réfectoire avec les autres parties de l’abbaye,

notamment avec l’église, le promenoir ou ancien cloître et les

souterrains à l’ouest. Un degré, aujourd’hui détruit, permettait de

descendre directement du promenoir dans la salle.

Dans l’angle intérieur nord-ouest, à côté de l’escalier descendant au

cellier, se trouve l’entrée du chartrier, bâti sur l’angle extérieur

nord-ouest de la Merveille.

Le chartrier se compose de trois petites salles superposées, dont la

première seule est voûtée; une vis de Saint-Gilles les fait communiquer

intérieurement entre elles et le deuxième étage aboutit à la galerie

ouest du cloître.

La salle des Chevaliers et le réfectoire sont actuellement les

plus beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s’ajoutera le

dortoir, après sa restauration, qu’on peut espérer prochaine.

Leurs grandes proportions, leur beauté simple et forte, leurs

dispositions ingénieusement originales et particulières au

Mont-Saint-Michel,--principalement en ce qui concerne la salle des

Chevaliers et le dortoir,--font de ces diverses salles une suite

d’exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme des

spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture

nationale au douzième siècle.

Voir la coupe transversale, fig. 52, et la vue perspective, fig. 58,

prise dans la deuxième travée de la deuxième nef à l’ouest.

VII

DORTOIR

Thomas des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des

Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort

(1225).

Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire

dont elle a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme

celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en

charpente, d’une seule volée. La preuve de cette disposition primitive

se voit dans le pignon ouest, debout tout entier; le formeret en

pierre, qui supportait le lambris cintré, existe encore et atteste

la forme ancienne. Le berceau lambrissé de la voûte en bois était en

plein-cintre, soutenu par des poutres, des poinçons apparents et ornés,

au droit de chaque contrefort.

Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites

fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles

sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par

leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art

oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions

en Palestine. A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au

dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures

courantes, surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient

s’appuyer les fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est,

deux grandes fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et

ornaient l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une

porte étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour

des Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive

au dortoir après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie

supérieure du comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide

octogonale couronnant ladite tour des Corbins.

A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est

du cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit

à l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord.

Vers l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la

bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte

de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en

vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des

deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans

l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit,

au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des

côtés de la tourelle couronnant l’escalier.

Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche,

comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que

le prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se

plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre

et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire

(pourvue également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier,

_à l’estime_, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire

qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans

le dortoir: «_Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane_[16].»

Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout

vêtus,--_vestiti dormiant_[17]--sur des lits séparés et, autant que

possible, dans une même salle: _Monachi singuli per singula lecta

dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant_[18].» Aussi les

dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles

très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon

les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les

dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était

apparente[19].»

Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut

divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son

départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye,

dom Nicolas de Vandastin.

Le comble du dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre

tomba sur l’église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du

dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu’il

gouverna l’abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l’église

et le dortoir, plusieurs logements du monastère et presque toutes

les maisons de la ville; Geoffroy de Servon commença la restauration

du dortoir, laquelle fut achevée en 1391, par Pierre Le Roy, qui

reconstruisit la pyramide de la tour octogonale du réfectoire, dite

Tour des Corbins. «Le temple..... orné, il passa au logis du monastère,

et là il fit rebastir le haut de la tour du réfectoire, qui estoit

tombé depuis peu.»

Depuis cette époque (fin du quatorzième siècle) jusqu’au commencement

du seizième siècle, le dortoir ainsi que les bâtiments du monastère

furent soigneusement entretenus; mais, sous les abbés commendataires,

on cessa de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts

du parlement de Normandie pour contraindre les abbés à faire les

réparations nécessaires.

Au milieu de luttes de toute nature qui troublèrent l’abbaye, un

relâchement si profond se produisit dans les mœurs des moines, qu’ils

furent remplacés, en 1622, par les religieux de la Congrégation

de Saint-Maur; malheureusement, les nouveaux habitants du

Mont-Saint-Michel mutilèrent le dortoir. En 1629 on divisa en deux,

dans la hauteur, cette magnifique salle, en établissant de nouvelles

cellules et, sous prétexte de les mieux éclairer, on élargit les

ébrasements intérieurs des fenêtres, en sapant les colonnettes qui les

encadraient et les arcatures qui les couronnaient.

La transformation de l’abbaye en prison, profanant l’église et les

lieux réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres

salles du monastère indignement habitées, le dortoir fut divisé en deux

étages de chambres pour les prisonniers et surmonté d’un grenier; sur

la face nord, on construisit des latrines _immondes_ qui, heureusement,

tombent en ruines. La toiture actuelle est moderne; on voit au-dessus

du _formeret_ dont nous parlons plus haut, sur la face interne du

pignon ouest, les _filets_ saillants destinés à empêcher l’infiltration

des eaux pluviales entre le mur et la couverture; ils déterminent

sûrement la forme primitive du pignon et du comble anciens.

Les salles de la Merveille, sauf le cellier et les galeries intérieures

du cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, coloriée

et émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui

ont été faites sur divers points de l’abbaye.

Le comble du dortoir était couvert en tuiles vernissées, jaunes et

noires; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles

dans les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert.

VIII

CLOÎTRE

Le cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de

Villedieu en 1228, selon dom Jean Huynes.

La forme générale du Cloître est un quadrilatère irrégulier, composé de

quatre galeries, qui entourent le préau découvert, ou aire du cloître

(voir le plan, en L fig. 145).

La galerie du sud communique avec l’église et les anciens bâtiments

abbatiaux du onzième siècle, au sud-ouest, restaurés et modifiés au

douzième siècle par Roger II. Celle de l’est se relie avec le dortoir,

la bibliothèque, et avec le réfectoire au-dessous. Celle du nord a vue

sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur

de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l’ouest devait

conduire au chapitre, projeté par Richard Tustin.

De ce chapitre, Richard ne fit que la porte qui s’ouvre sur la galerie

ouest et rappelle, par sa composition générale, l’entrée de la salle

capitulaire de Saint-Georges de Boscherville.

A l’angle de cette dernière galerie vers le nord, angle nord-ouest de la

[Illustration: Fig. 153.--Plan de l’angle nord-est du cloître.]

Merveille, la petite porte, pratiquée dans une des arcatures latérales,

accède à l’une des salles du chartrier, reliées à la salle des

Chevaliers par un escalier intérieur.

Nous trouvons, dans un ouvrage très justement célèbre[20], des détails

aussi exacts qu’intéressants sur la structure du cloître: «Le cloître

de l’abbaye du Mont-Saint-Michel en mer est l’un des plus curieux

et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France.....

L’arcature se compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant,

ainsi que l’indique le détail de l’angle du plan (fig. 153).

Des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B,

de B en C, à l’extérieur, de D en E, de E en F, à l’intérieur, etc.;

les triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis

comme

[Illustration: Fig. 154.--Coupe transversale des galeries sur O-P. de

la fig. 153.--Restauration.]

des triangles de voûtes ordinaires. Il est évident que ce système de

colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée

et au mouvement d’une charpente que le mode de colonnes jumelles, car

les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance

à ces poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux

rangs de colonnettes solidaires. D’ailleurs, il n’est pas besoin de

dire qu’un poids reposant sur trois pieds est plus stable que s’il

repose sur deux ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l’abbaye

du Mont-Saint-Michel n’est qu’une suite de trépieds... Les profils

de l’ornementation rappellent la véritable architecture normande du

treizième siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande,

sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la

corbeille; seuls les chapiteaux de l’arcature adossée à la muraille

sont ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes

de l’intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en

creux, des figures, l’agneau surmonté d’un dais; puis, au-dessus des

arcs, une frise d’enroulements ou de petites rosaces d’un beau travail.

Entre les naissances des arcs diagonaux des petites voûtes sont

sculptés des crochets. Ce cloître était complètement peint, du moins à

l’intérieur et dans les deux rangs de colonnettes..... Les galeries ont

été couvertes primitivement par une charpente lambrissée (fig. 155).»

Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord (fig. 155),

dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps

que le cloître, se trouve le _lavatorium_.

«C’est à cette fontaine, nommée _lavatorium_, qu’ils (les moines)

devaient se laver les pieds à l’époque de certaines cérémonies: _Omnes

debent lavare pedes in claustro_.» Elle servait en outre à laver les

corps des frères qui avaient cessé de vivre; pendant cette opération,

tous les religieux se rangeaient autour (ou au-devant) du _lavatorium_,

dans le même ordre qu’au chœur, pour y réciter des prières. _Règle de

Saint-Benoît._»[21]

Le _lavatorium_ se trouvait ordinairement dans le voisinage du

réfectoire, celui-ci joignant le cloître; mais au Mont-Saint-Michel, où

la déclivité de la montagne ne permettait pas d’étendre les bâtiments

en les faisant communiquer à niveau l’un de l’autre, il a fallu

superposer les salles et changer les dispositions habituelles des lieux

réguliers bénédictins.

Au lieu d’être placé, selon la coutume, soit dans l’un des angles

du préau, soit dans l’une des façades du cloître, le _lavatorium_

fut, au Mont-Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du

réfectoire, dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du

transsept nord de l’église; la base de cette façade forme deux travées,

reliées aux contreforts saillants par des arcatures en pendentifs

arrondis.

Le _lavatorium_ se compose dans chaque travée (C et C’) d’un double

[Illustration: Fig. 155.--Plan du _lavatorium_.]

banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut

contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés

intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze apôtres (fig.

155).

Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs,

amenaient l’eau à une fontaine, munie d’un petit bassin, en D, D’,

ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur (fig. 156).

Les dispositions du _lavatorium_ permettaient aux religieux de faire

leurs ablutions obligatoires et d’accomplir mutuellement les cérémonies

du _lavement des pieds_, qui, selon la règle bénédictine, devaient se

faire dans le cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le

jeudi de chaque semaine. «Dans les grands froids, lorsque l’eau de la

fontaine située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir

pour se laver les pieds et les mains avec de l’eau chaude qu’on y

portait pour ce service[22].»

A l’intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les

écoinçons sont tous différents les uns des autres; les frises mêmes,

bien que

[Illustration: Fig. 156.--Cloître.--Coupe du _lavatorium_.]

se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées,

et toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est

exécutée dans la plus grande perfection (fig. 157 à 162).

[Illustration: Fig. 157 à 162.--Détails de la sculpture des tympans des

arcatures du cloître.]

En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes

monastiques: à l’est, en regard de la porte principale du dortoir, et

à l’ouest vis-à-vis de l’entrée du chapitre--projeté--dont la porte

seule a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant

à l’église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette

avec son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie

haute de l’écoinçon est ornée de trois galbes, très délicatement

sculptés, formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux;

l’état de mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de

déterminer exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de

la composition; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce

sont les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place

qu’elles occupaient. Ce sont, selon toutes les probabilités, les noms

des auteurs des charmantes sculptures du cloître; en commençant par la

gauche du spectateur, _dextre_ de l’inscription: maître Roger[23], dom

Garin[24], maître Jehan; trois artistes émérites, dont deux étaient

laïques et le troisième religieux. (Voir fig. 61.)

Les colonnettes et les chapiteaux qui sont à l’extérieur des galeries

sont en _granitelle_[25]; les unes et les autres ont été tournés et

polis.

Les arcades extérieures, sur l’aire du cloître, sculptées à

l’intérieur, sont en pierre de Caen; c’est le seul endroit de l’abbaye

où la pierre calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et

les refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre,

relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une

partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du

large, l’ont profondément altérée.

L’aire du cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la

couverture de la salle des Chevaliers; elle était garnie de plomb, et

les pentes ménagées transversalement renvoyaient les eaux pluviales au

dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du cloître et

aboutissent à des gargouilles placées sur les contreforts extérieurs

de la face nord. A partir du quinzième siècle, l’eau était recueillie

et envoyée dans la citerne du bas-côté nord du chœur reconstruit

après l’écroulement de 1421, et commencé, vers 1450, par le cardinal

Guillaume d’Estouteville. Actuellement, le plomb a disparu, et l’enduit

qui recouvre l’aire est insuffisant pour empêcher l’eau de s’infiltrer

au travers des voûtes de la salle des Chevaliers, où elle entretient

une humidité dangereuse.

Du reste, l’état général du cloître est loin d’être rassurant;

les galeries intérieures ont été disloquées par les constructions

maladroites que les directeurs de la prison, afin d’augmenter le nombre

des logements des détenus, avaient élevées lourdement sur les frêles

colonnettes, sans prendre le soin d’augmenter la force des points

d’appui; les bois du comble sont pourris, et toute la toiture menace

de s’effondrer; les façades, nord et sud surtout, sont déversées, et

nous avons dû les faire étayer et élever des petits murs provisoires

en briques entre les piles diagonales, afin d’en arrêter l’écroulement

menaçant. Enfin, il faudrait craindre la ruine complète du cloître,

s’il n’était bientôt l’objet de promptes restaurations que nous avons

l’espoir de commencer bientôt, grâce à la sollicitude constante dont la

Commission des Monuments historiques entoure les édifices confiés à sa

garde[26].

IX

FAÇADES ET DÉFENSES EXTÉRIEURES DE LA MERVEILLE

Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en

raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force

et de la grandeur; leur aspect, particulièrement du côté de la pleine

mer, au nord, est des plus imposants.

Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les

bâtiments de l’Abbaye, percées de fenêtres de formes diverses, selon

les salles qu’elles éclairent, sont renforcées extérieurement, au droit

des poussées des voûtes intérieures, par de puissants contreforts qui

ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs.

Les deux bâtiments constituant la Merveille ont leurs détails de

construction extérieurs différents, résultant des diverses dispositions

intérieures; mais ils n’en forment pas moins un magnifique ensemble

d’un effet prodigieux, qui sera encore augmenté, notamment pour le

bâtiment vers l’est, lorsqu’on lui restituera son crénelage détruit

et qu’on aura rétabli, dans sa forme primitive, le comble qui le

couronnait.

Indépendamment de ses formidables façades, qui peuvent être considérées

comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue, au

nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille

est flanquée d’une tour également crénelée qui servait de place d’armes

aux chemins de ronde s’étendant vers l’ouest, où ils couronnaient les

crêtes des rochers et se reliaient par des détours aux soubassements

des ouvrages de l’ouest. Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest

de la Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le

passage du degré, fort raide, fermé de murs crénelés, qui descendait à

la fontaine Saint-Aubert.

[Illustration: Fig. 163.--Armoiries de la ville de Bruxelles.]

[Illustration]

CHAPITRE IV

BATIMENTS ABBATIAUX ET BATIMENTS FORMANT L’ENTREE

DE L’ABBAYE

I

Il ne nous est rien resté des dispositions primitives de l’entrée

de l’abbaye; toutefois la position des bâtiments des onzième et

douzième siècles, s’étendant de l’est à l’ouest au nord de l’église,

étant déterminée, la porte devait être, selon toute probabilité, à

l’extrémité de ces bâtiments vers l’est, à peu près au point où se

trouve la tour des Corbins. Les rampes qui y conduisaient n’étaient

alors défendues, ainsi que la petite ville au pied de l’abbaye, que par

des palissades, établies aux endroits les plus facilement accessibles.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 33 / 42 段