la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à
l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la
façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du
promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours
reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit
le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles
constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours
sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les
faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur
parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été
fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que
celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau.
Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux
tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les
bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi.
En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un
énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les
poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à
l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages
voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils
s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent
en 1817[6].
Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que
nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie
et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les
substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en
avant de la façade romane.
On voit par la description que nous avons faite, en produisant à
l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert
de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que
sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces
travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres
théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye,
qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux
années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus.
Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une
des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du
Mont-Saint-Michel.
[Illustration: Fig. 152.--Armoiries qui étaient sur la première porte
d’entrée du Mont-Saint-Michel. D’après un dessin de M. Rottremont; ms
nº 4902 à la Bibliothèque nationale XVIIIᵉ siècle.]
[Illustration]
CHAPITRE III
LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE)
I
ORIGINE DE LA MERVEILLE
Les constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel
furent appelées dès leur origine: _la Merveille_.
«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent
passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture
religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout
temps la Merveille[7].»
Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur
comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le
réfectoire et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et
le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments
juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en
hauteur: celui de l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et
celui de l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître.
La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle
fut commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain[8], à qui le roi de
France Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer
les désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits
par leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés
successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228.
Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent
élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous
l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent
religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre
grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu
faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq
ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer
ou une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les
difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières
de la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs
travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste,
était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la
grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les
mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la
base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts
extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des
salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant
la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit,
pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout
l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du
contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par
une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie,
dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à
l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord.
Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment
que la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du douzième
siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle.
Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans
l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur;
nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas
possible d’attribuer à cet abbé la _Merveille_, élevée un siècle plus
tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses
époques de sa construction.
Dom J. Huynes, dans son _Histoire générale_[9], donne sur l’origine de
la Merveille d’intéressantes indications:
«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin,
Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize
mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme
abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune
chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en
estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.
«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme
de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent
pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un
d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle
il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les
Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu
en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France
Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre,
roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la
faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet
abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église
et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la
mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour
d’aoust».
Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite
et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le
6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à
Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par
les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la
construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les
deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à
cette époque, chassa les Anglais de Normandie.»
Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie
allumé par les Bretons[11].
L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures
de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées.
Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du
promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle
précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux,
qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs.
Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit
en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup
plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de
ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant
l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui
fait encore l’admiration des temps modernes.
La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue
d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade
septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à
droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert
de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre
travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle;
à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus
desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la
ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les
ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert;
sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux
chemins de ronde.
Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille;
il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire
(au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.
Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux:
«Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont,
ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les
édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur
avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout
de neuf....»
Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225)
lui succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle
dite des Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et
achevé, vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu:
«Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux
esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder,
lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les
figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses.
Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de
l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté
selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre
dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre.
Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les
paroles suivantes que nous y voyons encore: _S. Franciscus canonizatus
fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno
Domini._ C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre
Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce
cloistre a esté parfaict[12].»
La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques
autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé
Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu[13].
On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de
l’ouest, une porte à triple arcature[14]; c’est l’entrée du chapitre,
lequel fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des
substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous
ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte
latin furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un
commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux
importants sur d’autres points de l’abbaye.
Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que
l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles
voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du
treizième siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant
l’ensemble de la _Merveille_, debout tout entiers[15], furent conçus
par Jourdain, commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses
plans scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228.
Enfin, elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux,
de les confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous
ont été également conservés et qui sont les témoins authentiques des
travaux faits par Roger II dans le siècle précédent.
A défaut de tous ces précieux renseignements, l’_architecture_ de
ces divers édifices fournirait seule les documents, _parlants_ pour
ainsi dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les
dates de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les
dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir
avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails
architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions
n’ont pas été élevées à la même époque.
L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve
surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir
sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du
treizième siècle.
D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents
dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes,
massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des
luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées,
et sont le reflet des temps troublés où elles ont pris naissance,
autant celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force
à la beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses
royales de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art
du moyen âge avait pris un puissant développement et nous a légué un
des plus magnifiques exemples de l’architecture française.
II
BATIMENTS DE LA MERVEILLE
La Merveille est, comme on l’a vu plus haut, formée de deux bâtiments
juxtaposés s’élevant au nord de l’église et orientés de l’est à l’ouest.
Les figures 52 et 55, coupes transversales de ces deux parties,
montrent leur position par rapport à l’église et suivant la déclivité
du rocher; elles montrent également les détails de la structure des
salles superposées.
La figure 55 est la coupe transversale faite sur une des travées du
bâtiment vers l’est, qui se compose: de l’aumônerie; du réfectoire,
au fond duquel est la vaste cheminée à double foyer dont on voit les
souches au-dessus du comble; du dortoir supposé restauré et recouvert
de sa charpente apparente en berceau.
La figure 52 donne la coupe transversale du bâtiment vers l’ouest,
qui est formé du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître
au-dessus, couronné par le pignon ouest du dortoir.
Les divers étages de la Merveille doivent être l’objet d’une
description particulière que nous croyons utile de faire dans l’ordre
où ils ont été bâtis.
L’aumônerie à l’est et le cellier à l’ouest, formant l’étage inférieur,
sont les premiers ouvrages de Jourdain, commencés par lui vers 1203
ou 1204, suivant un plan savamment conçu, ainsi que le prouve la
construction de ces deux salles basses, prévoyant par la disposition
des piles inférieures, la superposition, sur ces piles, des colonnes
supportant les voûtes des deux salles hautes; le réfectoire à l’est et
la salle des Chevaliers à l’ouest.
III
AUMONERIE
L’aumônerie, ou salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les
voûtes d’arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes
colonnes dont la base et le chapiteau sont carrés. Elle est éclairée
par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les
contreforts, deux à l’est et six au nord, divisées par un linteau dans
la hauteur, largement évasées à l’intérieur de la salle et munies d’un
banc en pierre dans l’ébrasement.
La porte s’ouvre au sud sur une petite cour; sous le porche qui la
précède se trouve l’entrée de l’escalier renfermé dans la tour, dite
des Corbins, qui cantonne l’angle sud-est de la Merveille. Cet escalier
aboutit au dortoir et au chéneau du comble vers le sud, après avoir
donné accès, à mi-hauteur, au crénelage de la courtine du châtelet.
Pendant le cours des études faites en 1872 pour la Commission des
Monuments historiques, nous avons découvert, près de la porte d’entrée
du sud, les débris d’un fourneau, et, au milieu des débris d’argile
calcinée, quelques morceaux d’une coulée de métal blanc couvert
d’oxyde vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande
quantité. Ce sont peut-être les restes d’un métal préparé pour la
fabrication de cloches ou des monnaies _obsidionales_, que les abbés du
Mont furent autorisés à émettre, sous le règne de Charles VII, pendant
les guerres des Anglais.
A l’extrémité de la salle de l’Aumônerie, vers l’ouest, une ouverture
la fait communiquer à niveau avec le cellier. Cette baie à double
feuillure présente une disposition particulière permettant de la clore
par deux vantaux superposés, qui, vers l’aumônerie, étaient maintenus
fortement fermés chacun par une traverse, engagée d’un côté dans une
mortaise pratiquée sur un des pieds-droits, et de l’autre dans la
muraille où, au moment de l’ouverture des vantaux, elle était logée, de
toute la largeur de la porte, dans une ouverture carrée pratiquée à cet
effet.
A droite de la double porte se trouve l’entrée de l’escalier ménagé
dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments
est et ouest. Cet escalier monte à la salle des Chevaliers, au dortoir,
et aboutit au crénelage du nord au-dessus du dortoir.
IV
CELLIER
Le cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d’arêtes, ogivales
et très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles
carrées supportant les colonnes de la salle des Chevaliers au-dessus.
Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les
contreforts. Vers l’ouest, une grande porte s’ouvre sur les terrasses
et jardins en contre-bas, et devait établir la communication entre
le cellier et la salle bâtie, et détruite ou simplement amorcée par
Richard Tustin dans la seconde moitié du treizième siècle.
A droite de la porte, un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur
conduit à la salle des Chevaliers au-dessus.
S’il fallait en croire les légendes, le cellier aurait été l’_écurie
des chevaliers de Saint-Michel_. Il est certain qu’il existait au
douzième siècle des écuries au pied du Mont, «_ad Montis radicem_»;
mais les bâtiments qui les contenaient ayant été brûlés en 1203 et
remplacés vers cette époque par les constructions de la Merveille,
les écuries furent reportées alors dans les _fanils_ ou magasins
de l’abbaye, au pied de la montagne au sud-ouest. Les nouvelles
constructions de Jourdain étaient inaccessibles aux chevaux
et, d’ailleurs, ces salles, et le cellier principalement, très
convenablement disposées pour leurs destinations et très fraîches pour
la conservation des provisions de l’abbaye, eussent été mortelles
pour les chevaux. Il faut remarquer que l’ordre de Saint-Michel fut
fondé par Louis XI en 1469, et qu’à cette époque la Merveille et les
bâtiments formant l’entrée de l’abbaye,--comprenant Belle-Chaise,
élevée par Richard Tustin, au treizième siècle, et le châtelet,
bâti par Pierre Le Roy, dans les premières années du quinzième
siècle,--étaient construits déjà, tels qu’ils existent encore, avec
leurs nombreux et raides escaliers. Alors, comme aujourd’hui, il était
impossible de faire monter les chevaux par ces escaliers, et surtout de
les faire descendre par le même chemin.
Dans la deuxième travée, vers l’ouest et sous une des fenêtres, il a
été ménagé une porte basse, qui s’ouvrait sur un pont-levis établi
entre deux contreforts et dont on voit encore l’arc qui le soutenait
lorsqu’il était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face
du mur, de façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au
moyen d’une roue placée à l’intérieur du cellier, l’eau provenant de la
fontaine Saint-Aubert, au bas du rocher, et qu’on emmagasinait dans le
cellier pour les besoins de l’abbaye.
Le cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery, depuis la
tentative infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s’emparer
par surprise du Mont-Saint-Michel.
Nous trouvons dans un des manuscrits de dom Jean Huynes de curieux
détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les
guerres de la Ligue, pour s’emparer de l’abbaye. Un des épisodes les
plus intéressants de ces faits de guerre, dont les détails concernent
particulièrement le cellier, a été reproduit dans la deuxième partie de
ce volume, p. 325 à 327.
V
RÉFECTOIRE
Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur
Raoul des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de
la Merveille. Il se compose d’une double nef dont les voûtes formées
par des arcs-doubleaux, des arcs-ogives ornés à leur jonction d’une
rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur
celles de l’aumônerie.
Les proportions de cette salle sont des plus heureuses et, en raison de
la simplicité des détails de l’architecture, l’effet général est très
grand.
La figure 57 représente le réfectoire supposé restauré; elle en donne
une idée exacte par la vue perspective qui complète les détails
techniques du plan et de la coupe.
Le réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres: six au nord,
deux à l’est et une au sud, vers la tour des Corbins; contenues
dans les arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs
et les dosserets des voûtes, elles s’élèvent dans toute la hauteur
du vaisseau, et sont divisées par un meneau supportant un linteau
intermédiaire; elles sont munies d’un banc en pierre à leurs bases.
Dans la partie latérale nord, au-dessous d’une des fenêtres, dont le
glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des
latrines sont établies très ingénieusement ainsi que les deux entrées,
_discrètes_, pratiquées obliquement dans l’épaisseur des murs.
La coupe (fig. 52) montre la structure des latrines, leur couverture
en dalles, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les
faces latérales des contreforts, entre lesquelles les latrines ont été
établies. Elle fait voir également, au-dessus de cette couverture,
l’arrangement de la fenêtre que l’on a prise pour la _chaire du
lecteur_, suivant les appréciations des auteurs de nos jours, dont
l’opinion n’est pas admissible après qu’on a examiné sérieusement les
détails de la construction.
A l’extrémité du réfectoire, vers l’ouest, sur le mur qui le sépare de
la salle contiguë des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée à
deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du dortoir.
Une autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite
sur le côté sud, probablement au point où se tenaient l’abbé ou les
hôtes de distinction. Il n’existe pas, comme dans un grand nombre de
réfectoires du même temps, de chaire bâtie en pierre; elle devait
être en bois et elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de
l’abbaye.