De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit

la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à

l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la

façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du

promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours

reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit

le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles

constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours

sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les

faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur

parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été

fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que

celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau.

Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux

tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les

bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi.

En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un

énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les

poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à

l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages

voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils

s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent

en 1817[6].

Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que

nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie

et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les

substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en

avant de la façade romane.

On voit par la description que nous avons faite, en produisant à

l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert

de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que

sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces

travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres

théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye,

qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux

années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus.

Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une

des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du

Mont-Saint-Michel.

[Illustration: Fig. 152.--Armoiries qui étaient sur la première porte

d’entrée du Mont-Saint-Michel. D’après un dessin de M. Rottremont; ms

nº 4902 à la Bibliothèque nationale XVIIIᵉ siècle.]

[Illustration]

CHAPITRE III

LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE)

I

ORIGINE DE LA MERVEILLE

Les constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel

furent appelées dès leur origine: _la Merveille_.

«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent

passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture

religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout

temps la Merveille[7].»

Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur

comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le

réfectoire et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et

le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments

juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en

hauteur: celui de l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et

celui de l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître.

La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle

fut commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain[8], à qui le roi de

France Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer

les désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits

par leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés

successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228.

Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent

élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous

l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent

religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre

grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu

faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq

ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer

ou une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les

difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières

de la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs

travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste,

était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la

grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les

mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la

base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts

extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des

salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant

la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit,

pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout

l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du

contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par

une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie,

dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à

l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord.

Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment

que la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du douzième

siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle.

Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans

l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur;

nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas

possible d’attribuer à cet abbé la _Merveille_, élevée un siècle plus

tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses

époques de sa construction.

Dom J. Huynes, dans son _Histoire générale_[9], donne sur l’origine de

la Merveille d’intéressantes indications:

«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin,

Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize

mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme

abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune

chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en

estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.

«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme

de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent

pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un

d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle

il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les

Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu

en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France

Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre,

roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la

faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet

abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église

et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la

mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour

d’aoust».

Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite

et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le

6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à

Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par

les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la

construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les

deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à

cette époque, chassa les Anglais de Normandie.»

Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie

allumé par les Bretons[11].

L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures

de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées.

Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du

promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle

précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux,

qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs.

Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit

en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup

plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de

ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant

l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui

fait encore l’admiration des temps modernes.

La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue

d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade

septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à

droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert

de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre

travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle;

à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus

desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la

ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les

ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert;

sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux

chemins de ronde.

Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille;

il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire

(au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.

Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux:

«Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont,

ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les

édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur

avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout

de neuf....»

Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225)

lui succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle

dite des Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et

achevé, vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu:

«Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux

esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder,

lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les

figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses.

Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de

l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté

selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre

dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre.

Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les

paroles suivantes que nous y voyons encore: _S. Franciscus canonizatus

fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno

Domini._ C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre

Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce

cloistre a esté parfaict[12].»

La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques

autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé

Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu[13].

On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de

l’ouest, une porte à triple arcature[14]; c’est l’entrée du chapitre,

lequel fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des

substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous

ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte

latin furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un

commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux

importants sur d’autres points de l’abbaye.

Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que

l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles

voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du

treizième siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant

l’ensemble de la _Merveille_, debout tout entiers[15], furent conçus

par Jourdain, commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses

plans scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228.

Enfin, elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux,

de les confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous

ont été également conservés et qui sont les témoins authentiques des

travaux faits par Roger II dans le siècle précédent.

A défaut de tous ces précieux renseignements, l’_architecture_ de

ces divers édifices fournirait seule les documents, _parlants_ pour

ainsi dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les

dates de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les

dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir

avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails

architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions

n’ont pas été élevées à la même époque.

L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve

surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir

sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du

treizième siècle.

D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents

dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes,

massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des

luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées,

et sont le reflet des temps troublés où elles ont pris naissance,

autant celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force

à la beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses

royales de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art

du moyen âge avait pris un puissant développement et nous a légué un

des plus magnifiques exemples de l’architecture française.

II

BATIMENTS DE LA MERVEILLE

La Merveille est, comme on l’a vu plus haut, formée de deux bâtiments

juxtaposés s’élevant au nord de l’église et orientés de l’est à l’ouest.

Les figures 52 et 55, coupes transversales de ces deux parties,

montrent leur position par rapport à l’église et suivant la déclivité

du rocher; elles montrent également les détails de la structure des

salles superposées.

La figure 55 est la coupe transversale faite sur une des travées du

bâtiment vers l’est, qui se compose: de l’aumônerie; du réfectoire,

au fond duquel est la vaste cheminée à double foyer dont on voit les

souches au-dessus du comble; du dortoir supposé restauré et recouvert

de sa charpente apparente en berceau.

La figure 52 donne la coupe transversale du bâtiment vers l’ouest,

qui est formé du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître

au-dessus, couronné par le pignon ouest du dortoir.

Les divers étages de la Merveille doivent être l’objet d’une

description particulière que nous croyons utile de faire dans l’ordre

où ils ont été bâtis.

L’aumônerie à l’est et le cellier à l’ouest, formant l’étage inférieur,

sont les premiers ouvrages de Jourdain, commencés par lui vers 1203

ou 1204, suivant un plan savamment conçu, ainsi que le prouve la

construction de ces deux salles basses, prévoyant par la disposition

des piles inférieures, la superposition, sur ces piles, des colonnes

supportant les voûtes des deux salles hautes; le réfectoire à l’est et

la salle des Chevaliers à l’ouest.

III

AUMONERIE

L’aumônerie, ou salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les

voûtes d’arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes

colonnes dont la base et le chapiteau sont carrés. Elle est éclairée

par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les

contreforts, deux à l’est et six au nord, divisées par un linteau dans

la hauteur, largement évasées à l’intérieur de la salle et munies d’un

banc en pierre dans l’ébrasement.

La porte s’ouvre au sud sur une petite cour; sous le porche qui la

précède se trouve l’entrée de l’escalier renfermé dans la tour, dite

des Corbins, qui cantonne l’angle sud-est de la Merveille. Cet escalier

aboutit au dortoir et au chéneau du comble vers le sud, après avoir

donné accès, à mi-hauteur, au crénelage de la courtine du châtelet.

Pendant le cours des études faites en 1872 pour la Commission des

Monuments historiques, nous avons découvert, près de la porte d’entrée

du sud, les débris d’un fourneau, et, au milieu des débris d’argile

calcinée, quelques morceaux d’une coulée de métal blanc couvert

d’oxyde vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande

quantité. Ce sont peut-être les restes d’un métal préparé pour la

fabrication de cloches ou des monnaies _obsidionales_, que les abbés du

Mont furent autorisés à émettre, sous le règne de Charles VII, pendant

les guerres des Anglais.

A l’extrémité de la salle de l’Aumônerie, vers l’ouest, une ouverture

la fait communiquer à niveau avec le cellier. Cette baie à double

feuillure présente une disposition particulière permettant de la clore

par deux vantaux superposés, qui, vers l’aumônerie, étaient maintenus

fortement fermés chacun par une traverse, engagée d’un côté dans une

mortaise pratiquée sur un des pieds-droits, et de l’autre dans la

muraille où, au moment de l’ouverture des vantaux, elle était logée, de

toute la largeur de la porte, dans une ouverture carrée pratiquée à cet

effet.

A droite de la double porte se trouve l’entrée de l’escalier ménagé

dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments

est et ouest. Cet escalier monte à la salle des Chevaliers, au dortoir,

et aboutit au crénelage du nord au-dessus du dortoir.

IV

CELLIER

Le cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d’arêtes, ogivales

et très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles

carrées supportant les colonnes de la salle des Chevaliers au-dessus.

Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les

contreforts. Vers l’ouest, une grande porte s’ouvre sur les terrasses

et jardins en contre-bas, et devait établir la communication entre

le cellier et la salle bâtie, et détruite ou simplement amorcée par

Richard Tustin dans la seconde moitié du treizième siècle.

A droite de la porte, un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur

conduit à la salle des Chevaliers au-dessus.

S’il fallait en croire les légendes, le cellier aurait été l’_écurie

des chevaliers de Saint-Michel_. Il est certain qu’il existait au

douzième siècle des écuries au pied du Mont, «_ad Montis radicem_»;

mais les bâtiments qui les contenaient ayant été brûlés en 1203 et

remplacés vers cette époque par les constructions de la Merveille,

les écuries furent reportées alors dans les _fanils_ ou magasins

de l’abbaye, au pied de la montagne au sud-ouest. Les nouvelles

constructions de Jourdain étaient inaccessibles aux chevaux

et, d’ailleurs, ces salles, et le cellier principalement, très

convenablement disposées pour leurs destinations et très fraîches pour

la conservation des provisions de l’abbaye, eussent été mortelles

pour les chevaux. Il faut remarquer que l’ordre de Saint-Michel fut

fondé par Louis XI en 1469, et qu’à cette époque la Merveille et les

bâtiments formant l’entrée de l’abbaye,--comprenant Belle-Chaise,

élevée par Richard Tustin, au treizième siècle, et le châtelet,

bâti par Pierre Le Roy, dans les premières années du quinzième

siècle,--étaient construits déjà, tels qu’ils existent encore, avec

leurs nombreux et raides escaliers. Alors, comme aujourd’hui, il était

impossible de faire monter les chevaux par ces escaliers, et surtout de

les faire descendre par le même chemin.

Dans la deuxième travée, vers l’ouest et sous une des fenêtres, il a

été ménagé une porte basse, qui s’ouvrait sur un pont-levis établi

entre deux contreforts et dont on voit encore l’arc qui le soutenait

lorsqu’il était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face

du mur, de façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au

moyen d’une roue placée à l’intérieur du cellier, l’eau provenant de la

fontaine Saint-Aubert, au bas du rocher, et qu’on emmagasinait dans le

cellier pour les besoins de l’abbaye.

Le cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery, depuis la

tentative infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s’emparer

par surprise du Mont-Saint-Michel.

Nous trouvons dans un des manuscrits de dom Jean Huynes de curieux

détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les

guerres de la Ligue, pour s’emparer de l’abbaye. Un des épisodes les

plus intéressants de ces faits de guerre, dont les détails concernent

particulièrement le cellier, a été reproduit dans la deuxième partie de

ce volume, p. 325 à 327.

V

RÉFECTOIRE

Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur

Raoul des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de

la Merveille. Il se compose d’une double nef dont les voûtes formées

par des arcs-doubleaux, des arcs-ogives ornés à leur jonction d’une

rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur

celles de l’aumônerie.

Les proportions de cette salle sont des plus heureuses et, en raison de

la simplicité des détails de l’architecture, l’effet général est très

grand.

La figure 57 représente le réfectoire supposé restauré; elle en donne

une idée exacte par la vue perspective qui complète les détails

techniques du plan et de la coupe.

Le réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres: six au nord,

deux à l’est et une au sud, vers la tour des Corbins; contenues

dans les arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs

et les dosserets des voûtes, elles s’élèvent dans toute la hauteur

du vaisseau, et sont divisées par un meneau supportant un linteau

intermédiaire; elles sont munies d’un banc en pierre à leurs bases.

Dans la partie latérale nord, au-dessous d’une des fenêtres, dont le

glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des

latrines sont établies très ingénieusement ainsi que les deux entrées,

_discrètes_, pratiquées obliquement dans l’épaisseur des murs.

La coupe (fig. 52) montre la structure des latrines, leur couverture

en dalles, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les

faces latérales des contreforts, entre lesquelles les latrines ont été

établies. Elle fait voir également, au-dessus de cette couverture,

l’arrangement de la fenêtre que l’on a prise pour la _chaire du

lecteur_, suivant les appréciations des auteurs de nos jours, dont

l’opinion n’est pas admissible après qu’on a examiné sérieusement les

détails de la construction.

A l’extrémité du réfectoire, vers l’ouest, sur le mur qui le sépare de

la salle contiguë des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée à

deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du dortoir.

Une autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite

sur le côté sud, probablement au point où se tenaient l’abbé ou les

hôtes de distinction. Il n’existe pas, comme dans un grand nombre de

réfectoires du même temps, de chaire bâtie en pierre; elle devait

être en bois et elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de

l’abbaye.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 32 / 42 段