Cette église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du

Mont, de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux.

C’est à Hildebert II qu’il faut attribuer les vastes substructions

de l’église romane qui, principalement du côté occidental, ont des

proportions gigantesques.

Cette partie du Mont-Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier;

elle démontre la grandeur et la hardiesse de l’_architecte_ Hildebert.

Au lieu de saper la crête de la montagne et surtout pour ne rien

enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le

centre affleurant l’extrémité du rocher, et les côtés reposant sur des

murs et des piles, reliés par des voûtes, forment un soubassement d’une

solidité parfaite.

Cette immense construction est admirable de tous points: d’abord par

la grandeur de la conception et ensuite par les efforts qu’il a fallu

faire pour la réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant

de la situation même, de la difficulté d’approvisionnement des

matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre.

La figure 146 (coupe transversale du Mont-Saint-Michel), montre

les constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont

successivement groupés autour d’elles à différentes époques.

Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou

chapelles basses, qui n’ont pas été creusées dans le roc comme on l’a

dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l’espace existant entre

la déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert.

Les substructions romanes de l’est ont disparu et ont été recouvertes

[Illustration: Fig. 146.--Coupe transversale du Mont-Saint-Michel (du

nord au sud).]

par celles du quinzième siècle, lors de la reconstruction du chœur

agrandi. Il ne nous est rien resté des dispositions du chœur primitif;

mais il est permis de supposer que son plan devait être, avec des

dimensions moindres, le même que celui de l’église abbatiale de

Cerisy-la-Forêt (Manche), bâtie, comme l’église du Mont-Saint-Michel,

au commencement du onzième siècle, par l’arrière-petit-fils de Rollon,

Richard II, duc de Normandie.

La figure 147 donne le plan de l’église après son achèvement, en 1135,

et des bâtiments abbatiaux à la même époque.

Les lignes ponctuées indiquent:

_Au nord_, l’emplacement du cloître et du réfectoire du treizième

siècle (Merveille);

_A l’est_, la silhouette du chœur reconstruit au quinzième siècle;

Et _à l’ouest_, les constructions faites par Robert de Torigni, de 1154

à 1186.

L’église, commencée en 1020, fut achevée vers 1135 par Bernard du Bec,

treizième abbé du Mont, de 1131 à 1149.

Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par

Hildebert

[Illustration: Fig. 147.--Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux,

en 1145.

A. Nef de l’église.--A’. Parvis en avant du portail roman.--B.

Clocher central.--C. Transsept nord.--D. Transsept sud.--E.

Chœur.--F. Anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, dont il

reste la partie F’.--G. Constructions de Roger II, joignant le

collatéral nord (galeries de l’Aquilon, du promenoir et de l’ancien

dortoir, ce dernier détruit à la fin du dix-huitième siècle).--G’.

Constructions de Roger II (à l’est des bâtiments abbatiaux du

onzième siècle), devenues les annexes sud de la Merveille depuis le

treizième siècle.--H. Escalier descendant au charnier, ou cimetière

des religieux.]

avait alors la forme d’une croix latine, figurée par la nef composée

de sept travées, par les deux transsepts, et enfin par le chœur. Il

subsiste de l’église romane: quatre travées de la nef; les piliers

triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que

Bernard du Bec éleva dans les premières années du douzième siècle; les

deux transsepts; les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans

les faces est des transsepts, et enfin les amorces du chœur ruiné en

1421.

III

NEF

La nef de l’église se composait de sept travées, dont les trois

premières ont été détruites en 1776. (Voir fig. 148, le plan et la

légende explicative.)

Après sa mutilation, la nef fut fermée, vers 1780, par une façade

construite selon la _mode_ de ce temps, mais dont l’architecture

hybride fait d’autant plus regretter la suppression de la nef et du

portail anciens.

Le portail ancien était précédé d’un parvis, établi sur les

substructions romanes soutenues par de puissants contreforts.

Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de

la Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875,

des fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l’ouest,

lesquelles ont fait découvrir les fondations des trois premières

travées. Le plan, fig. 148, constate ces découvertes, qui prouvent

_incontestablement_ que la nef ancienne comprenait sept travées. Ce

plan, fig. 148, indique également: les constructions faites en avant

du portail ancien, par Robert de Torigni; le tombeau de cet abbé et

celui de son successeur dom Martin.--Les fondations des trois travées

détruites, ainsi que les bases des tours de Robert, sont actuellement

recouvertes par le nouveau dallage de la grande plate-forme.

Le vaisseau antérieur est formé de trois parties, c’est-à-dire d’une

grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la

plupart des églises construites au commencement du onzième siècle, et

[Illustration: Fig. 148.--Plan de l’église.--Nef actuelle.--Découvertes

faites en 1875.

A. Chœur (reconstruit au quinzième siècle).--B. Transsepts

(constructions romanes, onzième siècle).--C. Nef (constructions

romanes, onzième siècle).--D. Fondations des trois travées

détruites (constructions romanes, onzième siècle).--E. Fondations

des tours et du porche, construits par Robert de Torigni (douzième

siècle).--F. Tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).--F’.

Détails du tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).--G.

Tombeau de dom Martin de Furmendeio (douzième siècle).--H. Tombeaux

vides (onzième siècle).--I. Vestiges du dallage du parvis ancien

(douzième siècle).--J. Ruines de la salle dite de Souvré (ancien

dortoir).--J’. Vestiges du dallage de la salle de Souvré.--K.

Plate-forme dite du Saut-Gaultier.--L. Cloître (treizième

siècle).--Ruines des escaliers descendant au charnier des religieux

(onzième siècle).--N. Façade (reconstruite en 1780).--O. Anciens

bâtiments abbatiaux (fin du onzième siècle).]

notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une

charpente apparente. Les bas-côtés seuls sont voûtés par des

arcs-doubleaux, latéraux et transversaux, dont les intervalles sont

remplis par des voûtes d’arêtes. Les détails de la construction sont du

reste indiqués par les coupes (fig. 149 et 150).

La couverture en charpente apparente de la grande nef a été détruite

par les nombreux incendies qui ont causé tant de dommages à l’abbaye,

et ses derniers vestiges ont dû disparaître pendant l’embrasement de

1834; cependant les détails de la structure de la partie supérieure

de la nef, où aboutissent les colonnes dont on retrouve encore les

tronçons calcinés sous la voûte moderne, permettraient, sinon de donner

exactement la forme primitive de cette couverture, tout au moins de la

reconstruire selon les données archéologiques (fig. 149).

Les fouilles qui furent pratiquées en 1875 sous la grande plate-forme

et à l’entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas-côté

nord (en M du plan, fig. 148) les passages et les ruines de l’escalier

descendant de la nef au charnier, ou cimetière des religieux. Un

passage et un escalier plus larges existent également au sud, longeant

la chapelle Saint-Étienne. Les communications entre l’église haute et

les souterrains ont été interceptées par la construction de la façade

actuelle de la nef, réduite à quatre travées. Il serait possible de les

rétablir si la restauration générale de l’abbaye était entreprise, ce

qu’il est permis d’espérer.

A l’intersection de la nef et des transsepts s’élèvent les piliers

triomphaux construits en 1058 par Radulphe de Beaumont, lesquels

soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois depuis les premières

années du douzième siècle, complètement détruit à la fin du seizième

siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon

carré qui existe encore aujourd’hui. De ces quatre piliers, deux sont

restés à peu près droits, ainsi que les arcs-doubleaux qui les relient;

mais les deux piliers joignant le chœur ont beaucoup souffert de

l’écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, et n’ont pu être

maintenus que par la construction du chœur du quinzième siècle, dont

les arcs de la première travée sont venus les arc-bouter.

Les transsepts et leurs chapelles basses ont conservé les dispositions

anciennes, sauf pourtant la charpente apparente supérieure, remplacée

par une voûte enduite sans caractère, et la façade du transsept nord,

laquelle a été modifiée au treizième siècle par la construction du

cloître (Merveille). La grande verrière septentrionale, divisée par de

larges meneaux, a remplacé les fenêtres romanes, qui existent encore

dans les faces sud et ouest du transsept sud.

Les chapelles semi-circulaires, pratiquées dans le côté est des

transsepts, ont été bouchées; il serait facile de leur rendre,

intérieurement, l’aspect roman qu’elles ont en grande partie, et

principalement au sud, conservé extérieurement.

Le chœur roman a complètement disparu après l’écroulement de 1421. Il

devait se terminer par une abside circulaire voûtée en cul-de-four;

ses bas-côtés et son vaisseau central étaient sans nul doute voûtés et

couverts par une charpente apparente comme celle de la nef. Sauf la

tradition, il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle;

toutefois son analogie avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt,

construite en même temps et sous les mêmes auspices, ainsi que

les dispositions identiques de ces deux édifices, bien que leurs

proportions soient différentes, fournissent des indications à l’aide

desquelles on peut, dans un but purement spéculatif d’ailleurs, essayer

de reconstituer ce chœur (voir fig. 147).

IV

CHŒUR (XVᵉ ET XVIᵉ SIÈCLES)

Le chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du

chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort

dur, ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement

ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits

pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses

proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des

transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on voulait, au

quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée

que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement

[Illustration: Fig. 149.--Nef.--Coupe transversale sur A-B.--État

actuel.]

d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont

nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans

l’ensemble de ces constructions, et notamment dans les angles formés

par le chœur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants,

soutenant réellement la

[Illustration: Fig. 150.--Coupe longitudinale sur C-D.--État actuel.]

poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts

projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet

actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision

de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan

nouveau. Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium,

contournant les points d’appui sur lesquels il est _encorbellé_, afin

de leur laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des

grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un

très heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.)

La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de

dimensions si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice

le caractère de grand style résultant de son unité; mais, par une

comparaison des plus intéressantes à faire et que fait naître le

rapprochement des deux parties bien distinctes du même édifice, elle

permet d’étudier notre architecture française dans ses manifestations

les plus caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art

national naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà

le puissant essor qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres

magnifiques qu’il enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le

chœur, est le produit de cet art arrivé à son plus grand développement,

savant, riche, raffiné et penchant déjà vers le _maniéré_, indice

certain de sa décadence prochaine.

Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très

remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un

véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des

détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées

ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection

de la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les

plus fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins

ont été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du

chœur est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles

et diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et

peuvent être reposés à leurs places respectives.

La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a

nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé

la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité

robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne

les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne

permettait pas d’établir, et celles de la seconde travée, qui sont

remplacées par des _citernes_ ménagées lors de la construction dans la

hauteur des substructions. La

[Illustration: Fig. 151.--Coupe du chœur sur l’axe longitudinal.]

citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir

en Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux,

reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont,

naturellement, les bases des piles du chœur.

Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses

mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en

communication avec le logis abbatial.

Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside

à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et

rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté

nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes

de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique

par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels

auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église

eût été absolument semblable à celle du sud.

Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné

par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle

met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles

et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,--appelé

très justement l’_escalier de dentelle_ et supporté par un des

arcs-boutants supérieurs,--l’espace compris entre le contrefort du

bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur.

Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons

de décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies,

l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième

siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest,

et, au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud,

s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du _Saut-Gaultier_.

A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la

nef subirent quelques changements par la construction de la chapelle

Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui

s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par

Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se

reliaient par des escaliers et des passages.

[Illustration]

CHAPITRE II

BATIMENTS ABBATIAUX A LA FIN DU XIᵉ SIECLE

I

TRAVAUX DE ROGER II (XIIᵉ SIÈCLE)

A la fin du onzième siècle, les bâtiments abbatiaux étaient situés au

nord de l’église. Ils s’étendaient de l’ouest à l’est et comprenaient

les lieux réguliers, c’est-à-dire: le cloître, le réfectoire, le

dortoir et le chapitre, ainsi que les habitations contenant les

cuisines, l’infirmerie, les logements des hôtes, ceux des serviteurs,

et plus bas les magasins.

Il subsiste quelques parties--_authentiques_--des constructions de ce

temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux

réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont

disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille.

Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef,

en 1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial,

les répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille,

les constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus

grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara

de nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta

encore en construisant le bâtiment--_au septentrion_--joignant le

collatéral nord de la nef et contenant les galeries superposées de

l’_Aquilon_, du _promenoir_ (ou cloître au douzième siècle), au-dessus

desquelles il rétablit le _dortoir_[1].

Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications

suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent,

sur ce point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les _documents

lapidaires_ dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord

éleva de fond en comble le dortoir et le réfectoire[2].....»--«Roger

(Roger II) restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les

dommages causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître,

qui auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des

écuries voûtées[3].»

Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à

Roger II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi

que les bâtiments du _septentrion_ et ceux appelés la _Merveille_,

également au _septentrion_, existant encore tous les deux et formant

deux constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du

même auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une

grave erreur. Il est possible que les constructions de Roger II

aient été achevées,--ainsi que le dit dom Jean Huynes,--«depuis les

fondements jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122,

époque où Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre

que les immenses bâtiments de la _Merveille_ aient pu être élevés en

aussi peu de temps, c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les

abbés successeurs de Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le

Vénérable, Geoffroy, Richard de la Mouche et Robert de Torigni même,

qui fit exécuter de si grands travaux à l’ouest et au sud de l’église,

n’ont laissé aucune trace de constructions faites ou ajoutées par eux

aux bâtiments du nord. Il en eût été tout autrement si la _Merveille_

eût existé alors. Aussi, à partir du treizième siècle, les historiens

du Mont-Saint-Michel font-ils mention de la grande œuvre commencée en

1203 par Jourdain, continuée et achevée par ses successeurs.

II

TRAVAUX DE ROBERT DE TORIGNI (XIIᵉ SIÈCLE)

Robert de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à

son arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122,

les _Bâtiments du nord_ que divers auteurs lui attribuent. Deux

années après son élection, espace de temps pendant lequel il était

matériellement impossible que ces _Bâtiments du nord_ eussent pu être

construits, Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues,

archevêque de Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été

élevé dans la crypte du nord ou de l’Aquilon,--_crypta Aquilonali_.

Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon

et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle

était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un

autre saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le

transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le

chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle

immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer,

du reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur

communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la

reconstruction du chœur au quinzième siècle.

La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156,

un passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu

retiré, placé sous le promenoir ou cloître[4], à l’extrémité ouest

des bâtiments au _septentrion_ élevés par Roger II[5]. Cette galerie

communiquait par un degré intérieur avec le cloître supérieur,

dont elle était le complément; elle était précédée au nord d’une

terrasse-préau d’où, dominant les jardins et les chemins de ronde,

l’on voit la mer; elle était très favorablement disposée pour le

recueillement, la méditation et la prière. Il était tout naturel

qu’on y érigeât un autel à la Vierge, pour laquelle les Bénédictins

avaient une dévotion particulière, et c’est, sans aucun doute, ce même

autel que Robert de Torigni fit consacrer en 1156, deux ans après son

élection, par Hugues, archevêque de Rouen.

En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du

Mont, par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la

paix parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et

des querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante

religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit

dom Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des

pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia

alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque,

existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest

et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs

l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les

séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses

communications existassent entre les divers services du monastère.

Suivant les historiens du Mont, le _four_ de l’abbaye se trouvait

à l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon

leurs appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le

_Plomb du four_. Nous avons vainement cherché la raison de cette

résignation hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites,

déterminant positivement les travaux de Robert de Torigni, nous

n’avons trouvé aucune trace de _four_. Nous croyons qu’au lieu de

_Plomb du four_ il est plus juste de dire _Plomb du fond_,--_plomb_,

synonyme de couverture, et _du fond_, indiquant la partie extrême des

bâtiments.--Du reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient

fournir des preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des

lieux pour être convaincu que le _four_ de l’abbaye n’était pas où on

l’a supposé; on peut également, par ce même examen, se rendre compte

des difficultés énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement

pour faire monter à plus de 70 mètres de hauteur les matières

nécessaires à la confection du pain. Il était si simple d’ailleurs

de le faire où on le fait encore aujourd’hui, c’est-à-dire dans les

magasins situés au pied du rocher, au sud-ouest, d’où il était monté,

ainsi que toutes les autres provisions de l’abbaye, dans les bâtiments

de l’hôtellerie, à l’étage inférieur duquel Robert avait ménagé un plan

incliné ou _poulain_.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 31 / 42 段