son trône séculaire, l’Archange glorieux et vénéré! Qu’il fait beau
voir à ses pieds, en ce jour d’éclatante manifestation, le passé
qui ressuscite et renaît tout entier! Qu’il fait beau voir l’Église
qui nous apparaît ici dans la splendeur harmonieuse de sa variété
magnifique et de son admirable unité! Illustres cardinaux, qui veniez,
dans les siècles de foi, respirer l’air du ciel sur cette cîme sacrée,
vous revivez dans le prélat éminent, enfant de cette province dont il
est devenu le gouverneur spirituel, dans le prince dont la dignité fait
notre gloire, la bonté notre joie, la vertu notre admiration! Anges des
églises de Normandie et de Bretagne, pontifes du Maine et de la Vendée,
vous tous enfin qui du nord et du midi, conduisiez naguère vos fidèles
à ce béni sanctuaire, je vous salue dans vos dignes successeurs! A
votre vue, je m’écrie avec le prophète: Que tes tabernacles sont beaux,
ô Jacob, tes pavillons merveilleux, ô Israël! Qu’il fait beau voir la
France, notre chère et bien-aimée France, représentée à cette fête par
tant d’hommes à l’esprit élevé, au cœur noble et généreux, aux vertus
chrétiennes et traditionnelles, la France debout, aujourd’hui comme
autrefois, dans la sincérité de sa foi, la vivacité de son espérance,
et l’ardeur de sa prière! Qu’il fait beau voir surtout cette multitude
aux convictions robustes, à la confiance profonde, à l’amour ardent et
enthousiaste!» Après cet exorde, l’orateur développa ces deux pensées
parfaitement adaptées à la circonstance: «Qui allons-nous couronner?
Et quelle couronne devons-nous lui offrir?» A la suite du discours
qui fit sur l’auditoire une vive impression, toute l’assistance se
mit en marche pour la procession solennelle du couronnement. En tête
flottaient les bannières aux riches couleurs, ornées d’inscriptions
ou enrichies d’emblèmes en rapport avec le triomphe de l’archange
saint Michel: c’était l’étendard de la vierge de Chartres, le drapeau
du Sacré-Cœur abritant un petit groupe de héros de Mentana, de Patay
et de Loigny, la bannière d’Alsace-Lorraine avec celle des cercles
catholiques; un blessé de Castelfidardo tenait l’épée de Lamoricière,
accompagné du prêtre qui fut témoin des derniers instants du brave
général; les deux couronnes étaient portées par des diacres; le clergé
d’Avranches suivait, avec le chef auguste de saint Aubert (fig. 139).
Venaient ensuite plusieurs centaines de prêtres en habit de chœur. Un
officier supérieur en grand uniforme, monsieur du Couëdic, portait la
bannière de saint Michel, dont les cordons étaient tenus par le comte
de Beaumont et le capitaine Chaumeil. Les prélats fermaient la marche
de la procession. Sous la présidence de Mᵍʳ l’archevêque
[Illustration: Fig. 139.--Procession solennelle du couronnement.]
de Rouen, une deuxième procession s’organisa sur la plate-forme de
l’abbaye, et cette dernière fut bientôt suivie à son tour d’une
troisième conduite par Mᵍʳ Germain. On ne pouvait rien concevoir de
plus grandiose. Quand les trois cortèges eurent achevé le tour de la
montagne, des milliers de pèlerins restèrent sur la plage aux pieds
des remparts; d’autres, en grand nombre, accompagnèrent Son Éminence
sur la plate-forme; plusieurs prêtres vêtus de surplis et les enfants
de chœur en camail rouge remplirent les galeries de l’église. Mᵍʳ
Germain, escorté de deux vicaires généraux, monsieur Bizon, supérieur
du grand-séminaire, et le R. P. Durel, monta sur le sommet de la tour.
Aussitôt un silence profond se fit dans l’immense assemblée. Toutes
les têtes s’inclinèrent pour recevoir la bénédiction des prélats.
Ensuite, pendant que le vénérable métropolitain couronnait l’image de
la basilique, Mᵍʳ de Coutances déposa un diadème sur la statue, qui
semblait,
[Illustration: Fig. 140.--Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant
une procession autour de la montagne.]
en ce moment, dominer la France et le monde chrétien. L’enthousiasme,
jusque-là contenu, déborda de tous les cœurs; les applaudissements
éclatèrent sur tous les points de la montagne et les acclamations
sortirent de toutes les poitrines à la fois: «Vive saint Michel! vive
la France! vive Pie IX!» L’Archange avait reçu, avec une couronne de
pierres précieuses, une couronne de louange, de confiance et d’amour.
Une fête de nuit termina le trois juillet. Des feux de bengale
illuminaient la plage et le Mont de leur lumière aux nuances variées;
des flammes en forme de serpent s’élevaient de terre et tombaient
bientôt aux pieds de saint Michel, vainqueur du dragon infernal; des
fusées sillonnaient le ciel, éclataient tout à coup et semaient dans
l’espace une nuée d’étoiles d’or et d’argent. Soudain, l’Archange
apparut lui-même au milieu d’une gerbe de feu, qui l’enveloppait
comme un vêtement d’honneur et une auréole de gloire. Le lendemain
et tous les jours de l’octave la fête se continua, et l’on vit au
Mont-Saint-Michel plusieurs petites caravanes de pèlerins. Le jour de
la clôture, la mer entoura le Mont de ses flots et permit d’offrir aux
étrangers un spectacle unique peut-être au monde. Quatorze bateaux
pavoisés d’oriflammes reliées entre elles par des guirlandes de mousse,
furent transformés pour ainsi dire en autant de sanctuaires, qui
flottaient sur les eaux (fig. 140). Plusieurs prêtres descendirent
dans ces barques avec une partie des fidèles, et firent une procession
autour de la montagne.
Il ne manquait rien désormais au triomphe de saint Michel. Des hommes
de toutes les classes, de tous les rangs de la société, les éléments
eux-mêmes avaient prêté leur concours pour fêter l’Ange tutélaire de
l’Église et de la France.
[Illustration: Fig. 141.--Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de
la justice divine en présence du mystère de l’Incarnation, que l’ange
Gabriel annonce à Marie, mère de Dieu. Fresque de l’église N.-D. de
Lorette, à Paris, peinte par Orsel. Dix-neuvième siècle.]
CONCLUSION
Esquisser à longs traits l’histoire de saint Michel, en évitant les
détails trop fastidieux; montrer l’influence religieuse et sociale
de l’Archange au sein des sociétés chrétiennes, sur les princes,
les évêques, les prêtres et les moines, sur les guerriers, les
magistrats, les savants, les artistes et les hommes du peuple; citer
à l’appui de chaque assertion des faits empruntés le plus souvent au
Mont-Saint-Michel, où le chef des milices célestes a, pour ainsi dire,
élu domicile; faire ressortir les principaux caractères du culte de
l’Archange au moment où il apparaît chez les différentes nations; en
suivre le développement, la décadence, les phases diverses; voilà
le but que s’est proposé l’auteur de ce modeste travail. Comme on a
pu le remarquer, le nom de saint Michel a été populaire à plusieurs
titres; dans l’antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes,
cet ange mystérieux, que Daniel appelait le «prince» de la nation
élue, a toujours été nommé le protecteur de la Synagogue et de
l’Église, le vainqueur du paganisme et de l’hérésie, le gardien des
sépultures, le conducteur et le peseur des âmes, notre auxiliaire dans
la tentation, le défenseur des monastères, des écoles et des asiles
ouverts au repentir, le prince de l’air, le modèle de la chevalerie,
et le bras de la France, le patron spécial de plusieurs confréries ou
corporations ouvrières et marchandes, de telle église, de telle cité,
particulièrement des places fortes, et, parfois, l’ange justicier,
l’ange médecin. Cependant, si nous voulons y réfléchir, il est facile
de voir que ces aspects divers d’un même culte se ramènent à un seul et
unique fondement: saint Michel, l’ange des bons combats, est l’heureux
contradicteur de Satan, le prince des ténèbres, l’ennemi juré de Dieu
et des hommes; le nom seul de l’Archange est une belle et grande leçon
de métaphysique et de morale: «Qui est semblable à Dieu!»
Un autre fait non moins important a été mis en évidence. Tous les
peuples qui ont connu saint Michel l’ont honoré d’un culte spécial;
l’Église grecque et l’Église latine, les chrétiens d’Orient et
ceux d’Occident, les empereurs de Byzance et de Moscou, l’Italie,
l’Allemagne, l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne et la France ont
rivalisé de zèle pour élever des autels et bâtir des temples sous le
vocable du prince de la milice céleste; mais, depuis les premières
années du huitième siècle, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer a
été le foyer de cette dévotion universelle et le centre de ce mouvement
imprimé au monde catholique. La France surtout, dans les jours de
détresse et au moment du triomphe, a constamment fixé les yeux sur
cette montagne, d’où semblait lui venir le secours du ciel, et vers
laquelle devaient monter ses hymnes d’action de grâces.
A l’heure actuelle, une grave question se présente d’elle-même à
l’esprit: le culte de saint Michel pourra-t-il jamais recouvrer son
ancienne splendeur? De l’aveu de tout le monde, le nom de l’Archange
est moins populaire depuis plusieurs siècles au sein de l’Église, et
une décadence sensible s’est fait remarquer dans son culte, même après
nos dernières manifestations religieuses. Il ne faut pas s’en étonner.
La foi s’est affaiblie, la croyance au démon sapée dans sa base par le
rationalisme moderne est chancelante dans les âmes; on ne croit plus
guère à Satan, à ses pièges, à son enfer, et partant, on n’éprouve plus
la nécessité de recourir à son céleste vainqueur. Ce nom, d’ailleurs,
est désormais trop vulgaire pour nos oreilles délicates; ces grandes
balances sont bien terribles pour un siècle devenu vieux, triste et
sceptique, ayant surtout besoin de miséricorde et ne se trouvant pas
à l’aise sous la garde d’un ange justicier, défenseur et vengeur des
droits de Dieu. Les hommes n’ont plus de goût que pour les plaisirs, et
rarement leurs pensées se portent vers les joies de la vie future; ils
sont rongés par la plaie hideuse de l’indifférence, et pour eux tout ce
qui dépasse les limites de la matière est incertain ou de peu
[Illustration: LE JUGEMENT D’UNE AME
Miniature d’un _Livre d’heures_ ms. du XVᵉ. siècle Bibl. de M. Ambr. F.
Didot]
d’importance. A cette société, à ces hommes, ne parlez pas d’un pur
esprit, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, conducteur et
peseur des âmes; ils ne vous comprendront pas, ou, s’ils vous écoutent
à cause de leur attrait pour la nouveauté, ils retomberont bientôt dans
leur molle et froide apathie; à ces hommes incapables du dévouement
chevaleresque des anciens preux, ne proposez pas comme modèle l’ange
des batailles, le défenseur du faible et de l’opprimé. Il ne faut pas
non plus espérer qu’ils puissent se réunir par milliers, parcourir
à pied sur la neige des provinces entières, aller de porte en porte
mendier leur pain de chaque jour et se rendre au mont Tombe couverts
du sombre habit des pénitents. Nos mœurs ne s’opposent pas moins à ces
pèlerinages, où l’on voyait les confrères de différentes associations
franchir de longues distances, le bourdon à la main, arriver au
Mont-Saint-Michel musique en tête et chercher des délassements à leur
fatigue dans des jeux innocents.
Devons-nous conclure que le culte de saint Michel n’est plus en rapport
avec les exigences de notre temps? Loin de nous cette pensée. Plus
que jamais, au contraire, les âmes généreuses, les esprits décidés à
la lutte doivent étudier, invoquer, imiter ce glorieux et puissant
Archange, qui continue et continuera jusqu’à la fin des siècles à
combattre le génie du mal et le porte-drapeau de la révolution. Du
reste, la grande cérémonie du 3 juillet 1877 nous permet d’entrevoir
une résurrection dont le jour n’est peut-être pas très éloigné. Pour
hâter ce nouveau triomphe et placer notre cause entre les mains de
l’ange conducteur et peseur des âmes, levons les yeux vers le ciel et
disons avec Sophronius: «O vous, prince et ministre trois fois saint
de la milice sacrée, Michel, coryphée des anges, très digne de tout
culte, de toute louange, de toute vénération, faites pénétrer dans mon
âme l’éclat de votre lumière; affermissez mon cœur agité au milieu des
flots de cette vie; arrachez mon esprit au goût des choses d’ici-bas,
élevez-le jusqu’à la contemplation de la sagesse céleste; soutenez
mes pieds débiles afin que je ne quitte point la voie qui conduit au
ciel; mes actions exhalent une odeur de mort et ne respirent que la
corruption, versez sur elles un baume salutaire. Je vous invoque de
nouveau, je vous invoque par votre nom, ô vous, Michel; je vous en
conjure par mes supplications les plus ardentes, quand j’aurai atteint
le terme de ma carrière, montrez-vous à moi joyeux et rayonnant de
paix; arrachez-moi à l’enfer, à ses étroits et obscurs cachots, et
placez-moi dans les tabernacles éternels.»
P.-M. BRIN.
[Illustration: Fig. 142.--Saint Michel peseur des âmes. D’après une
miniature du _Psautier_ de saint Louis, ms. du treizième siècle.
Bibl. de l’Arsenal.]
TROISIÈME PARTIE
DESCRIPTION
DU MONT-SAINT-MICHEL
[Illustration]
INTRODUCTION
Le majestueux rocher qui s’élève au milieu des grèves immenses,
bornées du nord au sud par les côtes de la Normandie et de la Bretagne
et au nord-ouest par la mer, fut nommé le Mont-Saint-Michel dès le
huitième siècle. L’obscurité qui couvre ses origines historiques est
trop profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes
puissent être rappelés, même à l’état de légendes. Il ne reste sur
l’antique rocher aucune construction remontant plus haut que le onzième
siècle et, par conséquent, aucune preuve de l’existence d’édifices
qui y auraient été élevés antérieurement à cette époque. Cependant,
comme il est intéressant de conserver les anciennes traditions, nous
redirons d’après elles que saint Aubert, évêque d’Avranches, averti par
plusieurs songes miraculeux, fonda en 708 la première église élevée à
saint Michel sur le rocher du mont de Tombe qui se nomma dès lors le
Mont-Saint-Michel. Ce premier oratoire avait la forme d’une grotte et
pouvait contenir environ cent personnes à l’exemple de celui que saint
Michel, toujours suivant la légende, aurait creusé lui-même dans le roc
du mont Gargan. Après avoir consacré sa chapelle en 709, saint Aubert
établit un collège de douze clercs ou chanoines. Le modeste monastère
acquit bientôt une grande célébrité qui ne fit que s’accroître jusqu’au
dizième siècle. A la fin du même siècle, Richard-sans-Peur, fils de
Guillaume Longue-Épée et petit-fils de Rollon, remplaça les successeurs
des chanoines de saint Aubert par des religieux bénédictins, et dans
les premières années du onzième siècle, en 1020, Richard II, duc
de Normandie, fonda l’église dont il reste encore aujourd’hui les
transepts et quatre travées de la nef.
Nous entrons maintenant dans le domaine des faits historiques dont
les preuves sont fournies par les monuments eux-mêmes qui subsistent
encore presque tout entiers, et qui sont les documents lapidaires de
l’histoire du Mont-Saint-Michel et les magnifiques témoignages de sa
grandeur passée.
Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et
de toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux
forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices
isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets
d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur
et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés
comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique
et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse
particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non
seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de
but aux recherches des savants, mais encore cette particularité,
disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme
le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent
nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus
faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les
progrès de notre art national.
En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de
l’architecture française. Il faut comprendre par _architecture
française_ non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on
considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend
naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation
des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée
et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé
les monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les
manifestations les plus éclatantes de l’art français.
Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis
le onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye
ou les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus
considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin
du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale
ou plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement
peut-être et à coup sûr injustement: _architecture gothique_.
Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera
cette digression, pour protester contre cette _épithète_, relativement
moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses
à étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il
faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait
dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y
a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences
et en art que les architectes des onzième, douzième et treizième,
quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques
monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et
d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles
productions de l’art grec le plus raffiné.
Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la
perte, Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels
les savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un
juste tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art
et sa force expansive. Ce n’est pas un art barbare, _gothique_, qui
possède cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet
qui fut créé par notre génie national et auquel doit rester le nom
d’_art français_ qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est
une des plus superbes expressions.
* * * * *
Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en
aussi grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher,
des renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont
indispensables, même si l’on veut se rendre exactement compte de la
forme des divers bâtiments, des détails de leur structure, de leur
orientation et de leur groupement autour du point culminant où s’élève
l’église.
Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses
qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûrement
notre lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous
avons cru devoir commencer par l’église.
Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description
quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et
le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement,
et surtout,--ce qui est à notre avis le point important,--de suivre
chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments
de l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les
transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet,
ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils
ont subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours.
D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme
matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le
cœur de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne;
c’est autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers
bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base
majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans
leur réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le
pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la
grandiose beauté de ses détails.
Après avoir vu l’abbaye, nous reviendrons sur les remparts, que nous ne
faisons que parcourir en arrivant, et nous les étudierons en suivant
le même ordre chronologique pour la description de leurs constructions
respectives.
Nous avons cru nécessaire de produire les plans des principales zones
de l’abbaye. En donnant l’idée juste de la superposition des bâtiments,
de leur groupement et de leurs formes à des niveaux différents, ils
aideront le lecteur à se conduire dans le dédale de leurs innombrables
divisions.
[Illustration]
CHAPITRE Iᴱᴿ
L’ÉGLISE
I
DESCRIPTION DES PLANS
Après avoir franchi l’escalier fortifié commandé par le châtelet qui
est la véritable porte de l’Abbaye, on entre dans la salle des Gardes,
au niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone (fig.
143).
En sortant de la salle des Gardes par la porte sud, on se trouve dans
la cour de l’église et, après avoir monté une première rampe, on est au
niveau de la seconde zone indiquée par le plan suivant (fig. 144).
Enfin, après avoir gravi le grand escalier longeant les bâtiments
abbatiaux et le côté sud de l’Église, on arrive à la plate-forme
du sud, dite du _Saut-Gaultier_, au sommet du rocher, troisième et
dernière zone (fig. 145).
Voir ci-après les plans (figures 143 à 145) et leurs légendes
explicatives.
[Illustration: Fig. 143.--Plan au niveau de la salle des Gardes (D), de
l’aumônerie (J) et du cellier (K).
A. Tour Claudine; remparts.--B. Première enceinte fortifiée,
ou barbacane, défendant l’entrée de l’abbaye.--B´. Ruine du
grand Degré.--C. Châtelet; au-dessous, escalier commandé par le
châtelet, et montant à la salle des Gardes.--D. Salle des Gardes
(Belle-Chaise).--E. Tour Perrine.--F. Procure et bailliverie de
l’abbaye.--G. Logis abbatial.--G´. Logements de l’abbaye.--G´´.
Chapelle Sainte-Catherine.--H. Cour de l’église et escalier montant
à l’église haute.--I. Cour de la Merveille; entre Belle-Chaise
et la Merveille.--J. Salle de l’aumônerie (Merveille).--J´.
Ruines d’un fourneau (Merveille).--K. Cellier (Merveille).--L.
Anciens bâtiments abbatiaux; Cuisines (fin du onzième siècle).--M.
Galerie ou crypte de l’Aquilon (Roger II).--N. Substructions de
l’hôtellerie (Robert de Torigni).--O. Passages communiquant avec
l’hôtellerie.--P. et P´. Prisons (au-dessous du P´ cachots dit des
Deux-Jumeaux).--Q. Soubassements de la chapelle Saint-Étienne.--R.
Ruines de l’ancien poulain (Robert de Torigni).--S. Poulain
moderne.--T. Murs de soutènement, construits en 1862 ou 1863.--U.
Jardins, terrasses et chemins de ronde.--V. Masse du rocher.]
[Illustration: Fig. 144.--Plan au niveau de l’église basse (A), du
réfectoire (K), de la salle des Chevaliers (L).
A. Église basse ou crypte, dite des Gros-Piliers.--B. Chapelle
sous le transsept nord.--B’. Chapelle sous le transsept sud
(Saint-Martin).--C. Substruction de la nef romane.--C’. et C.
Charnier ou cimetière des religieux.--C’’. Soubassements romans
(sous la plate-forme dite du Saut-Gaultier).--D. Ancienne
citerne.--E. Anciens bâtiments abbatiaux (réfectoire, fin du
onzième siècle).--F. Ancien cloître ou promenoir (Roger II).--G.
Passages communiquant avec l’hôtellerie.--H. Hôtellerie (Robert de
Torigni).--I. Dépendances de l’hôtellerie (Robert de Torigni).--J.
Chapelle Saint-Étienne.--K. Réfectoire (Merveille).--K’. Tour des
Corbins (Merveille).--L. Salle des Chevaliers (Merveille).--M.
Chapelle (Merveille).--N. Salle des Officiers ou du Gouvernement
(Belle-Chaise).--O. Tour Perrine.--P. Crénelage du châtelet.--Q.
Cour de la Merveille.--R. Escalier montant de la cour de la
Merveille à la terrasse S.--S. Terrasse de l’abside.--T. Cour
de l’église.--U. Pont fortifié faisant communiquer l’église
basse avec le logis abbatial.--V. Logis abbatial.--X. Logements
de l’abbaye.--Y. Citernes (quinzième siècle).--Y’. Citerne
(seizième siècle).--Z. Escalier montant des souterrains à l’église
haute.--Z’. Masse du rocher.]
[Illustration: Fig. 145.--Plan au niveau de l’église haute (A), du
cloître (L), et du dortoir (K).
A. Église haute.--A’. Chœur.--A’’. Transsept nord et sud.--Vestiges
découverts en 1875 sous le dallage de la grande plate-forme: B.
B. B. Les trois premières travées de la nef romane (détruites
en 1776); C. et C’. Tour en avant du portail roman (Robert de
Torigni); C’’. Porche entre les deux tours (Robert de Torigni); D.
Tombeaux de Robert de Torigni et de D. Martin de Furmendeio (?);
E. Ancien parvis; F. Emplacement de la salle dite de Souvré (salle
du chapitre; ancien dortoir).--G. Anciens bâtiments abbatiaux
(Dortoir, fin du onzième siècle).--G’. Sacristie actuelle (ancien
dortoir).--H. Plate-forme de Saut-Gaultier (entrée latérale sud
de l’église).--I. Ruines de l’hôtellerie (Robert de Torigni).--J.
Infirmeries.--K. Dortoir (les divisions ont été faites par les
directeurs de la prison).--K’. Tour des Corbins.--L. Cloître.--L’.
Chartrier.--L’’. Entrée de la salle du chapitre (projeté et
commencé au treizième siècle).--M. Bibliothèque (partie des anciens
bâtiments abbatiaux, treizième siècle).--N. Logis abbatial.--O.
Logements de l’abbaye.--P. Cour de la Merveille.--P’. Terrasse
de l’abside.--Q. Cour de l’église et escalier montant au
Saut-Gaultier.--R. Cuisines (actuelles) des religieux.]
II
(XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES)
Si l’on en croit les traditions, l’église qui couronne le rocher
aurait été élevée sur les ruines de l’oratoire érigé par saint Aubert
au huitième siècle et de l’église construite au dixième siècle par
Richard, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucun vestige des
édifices du huitième et du dixième siècle; mais il existe encore, de
l’église romane fondée en 1020, par le duc de Normandie Richard II, les
transsepts et la plus grande partie de la nef.