s’harmonisent pour exprimer une même idée sous des formes diverses,
le triomphe du prince de la milice céleste. L’une d’elle enrichie
d’une pierre précieuse donnée par le souverain pontife, est l’œuvre
d’un artiste italien, Thémistocle Venturini; elle peut être appelée
la _couronne de l’Église_ (fig. 134). Autour du bandeau, sur un fond
d’or, circulent deux motifs d’ornementation alternés, qui présentent
une guirlande de feuilles et de fleurs faites de pierres précieuses
enchaînées avec symétrie; huit volutes partent du même bandeau,
forment une courbe et s’unissent pour soutenir l’univers symbolisé par
un globe enlacé d’une zone, qui est l’image de l’amour du Créateur;
au-dessus, domine la croix ou le signe de la rédemption de l’univers
déchu; sur la zone qui adhère fortement au globe du monde, on lit
le nom de l’Archange: «_Quis ut Deus!_» Deux autres emblèmes, les
feuilles de chêne et les lis de la guirlande, figurent, dans la pensée
de l’artiste, la force et la pureté de saint Michel, c’est-à-dire
les armes avec lesquelles il a terrassé le dragon infernal. L’autre
couronne, celle de _la France_, est le travail d’un orfèvre de
Paris, M. Mellerio (fig. 135). En voici le symbolisme. La base se
compose d’un bandeau de lignes sévères affectant au centre la forme
anguleuse de la visière d’un casque de chevalier du moyen âge armé de
toutes pièces pour le combat; de chaque côté des tempes ressort une
pointe saillante comme on en voit sur certains boucliers: ces deux
pointes peuvent représenter la force invincible dont Dieu a revêtu le
prince de la milice céleste. Au milieu du bandeau se lit le «_Quis
ut Deus!_» le cri de guerre de l’Archange, dont chaque lettre est
couverte de grenats foncés, qui se détachent sur un fond d’or poli
et s’unissent, derrière la tête, aux armes de Pie IX. A droite et
à gauche, figurent deux écussons, celui de saint Aubert, fondateur
de la première basilique, et celui de l’évêque actuel de Coutances
et Avranches, monseigneur Abel Germain. Autour du même bandeau, se
déroule une inscription latine, qui rappelle le jour et l’année du
couronnement. Un cartouche en forme de bouclier se voit également au
centre de la partie intérieure qui pose sur le front; il est décoré
du monogramme de saint Michel et de l’écusson armorial de l’abbaye,
composé de dix coquilles d’argent et de trois fleurs de lis d’or. Le
sommet de la couronne représente la victoire du glorieux Archange. Au
centre, le sujet du combat livré au ciel est figuré par une croix en
diamant avec un cœur en rubis incrustés dans une grande topaze jaune
entourée d’une auréole de brillants; c’est le mystère de l’incarnation
du Verbe, ses anéantissements, ses humiliations, ses souffrances.
Enivré par la sublimité de sa nature, Lucifer refuse d’adorer le Verbe
dans cet état d’abaissement, et pousse le cri de la révolte; aussitôt
saint Michel ravit la lumière à son ennemi vaincu et l’emporte entre
ses grandes ailes. Pour interpréter la lumière, l’artiste s’est servi
d’une aigue-marine provenant d’un ancien diadème de la reine Amélie;
ronde à sa base, cette pierre précieuse se termine en pointe comme la
flamme surmontant la tête d’un génie; une ligne de grenats en arrête
les contours et représente le feu sur lequel le trône de Dieu repose
dans la vision d’Ézéchiel. De ce foyer lumineux partent en affectant
la forme d’aigrette, des rayons en topazes, en améthystes et en
aigues-marines. Il est dit de Lucifer au livre d’Ézéchiel: «Vous étiez
ce chérubin qui étendait ses ailes et protégeait les autres, je vous ai
établi sur la montagne sainte de Dieu, et vous avez marché au milieu
des pierres brûlantes.» C’est pourquoi le glorieux saint Michel, devenu
après sa victoire le chef de la milice céleste, protège pour ainsi
dire de ses grandes ailes les neuf chœurs des anges, qui ont combattu
sous ses ordres. Ils sont représentés entre des arceaux d’améthystes
tout autour de la couronne, selon le rang que leur assigne l’Écriture.
Les ailes qui planent au-dessus ne sont pas en repos, mais déployées,
pour désigner la lutte continuelle du belliqueux Archange, et afin de
s’harmoniser avec la statue qui représente saint Michel tenant l’épée
flamboyante d’une main et de l’autre le bouclier crucifère, et foulant
sous ses pieds le dragon infernal. Les régions éthérées où habitent les
esprits bienheureux sont figurées par des rayons en diamant à travers
lesquels se dessinent des arcs-en-ciel, avec les noms des neuf chœurs
angéliques tracés en lettres émaillées.
Pie IX, après avoir offert un bijou pour la couronne de l’Archange,
ouvrit les trésors spirituels de l’Église en faveur des pèlerins qui
prendraient part à la solennité; le 28 juillet 1876, il adressa le bref
suivant à monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches:
«Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.
«Vous avez eu à cœur de nous informer que dans le cours de cette
année, en un jour que vous fixeriez ultérieurement, vous aviez
l’intention de couronner d’un diadème d’or la statue de l’archange
saint Michel, que les fidèles honorent d’un culte tout spécial et
visitent souvent sur ce Mont de votre diocèse de Coutances, qui
porte le nom même de l’Archange. Vous exprimez à cette occasion un
désir ardent de nous voir ouvrir les célestes trésors de l’Église
dont le Très-Haut a daigné nous faire dispensateur. Comme nous
voulons que les fidèles puissent trouver dans cette solennité de
nouveaux secours pour mériter la béatitude éternelle, nous avons
tenu à exaucer vos vœux. Aussi, à tous et à chacun des fidèles
de l’un et de l’autre sexe, qui, vraiment contrits, confessés et
nourris de la sainte communion, visiteront avec dévotion, le jour
du couronnement, l’église et la statue de l’Archange saint Michel,
et adresseront à Dieu, dans ce sanctuaire, de ferventes prières
pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies,
la conversion des pécheurs et l’exaltation de notre sainte Mère
l’Église, nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur
l’indulgence plénière et la rémission de tous leurs péchés. Cette
indulgence pourra être appliquée, par voie de suffrages, aux âmes
des fidèles qui ont quitté cette vie, unies à Dieu par la charité.»
La cérémonie solennelle était fixée d’abord au 4 juillet 1876, et Mᵍʳ
Mermillod, le noble exilé de Genève, devait y prendre la parole; mais
des circonstances imprévues ont fait remettre le couronnement au 3
juillet de l’année suivante. Le 9 avril 1877, Mᵍʳ Germain annonçait ce
grand jour dans une _Lettre pastorale_, qui restera l’un des plus beaux
monuments à la gloire de saint Michel. Sa Grandeur s’exprimait en ces
termes:
«Deux ans déjà se sont écoulés depuis le jour où notre digne
prédécesseur déposait aux pieds de l’immortel Pie IX un de ses vœux
les plus ardents: celui de voir décerner les honneurs du solennel
couronnement à la statue de l’archange saint Michel, vénérée dans la
_basilique du mont Tombe au péril de la mer_. Toujours attentif aux
besoins de ses enfants, l’auguste vicaire de Jésus-Christ daignait
accorder, quelques jours plus tard, cette faveur qui fut la suprême
consolation de votre évêque et la joie de ses derniers jours sur la
terre. Il ne devait pas assister, hélas! à cette grande fête que son
cœur avait préparée avec tant d’amour. La faveur est à peine connue
que la piété envers le protecteur séculaire de l’Église et du pays se
manifeste de toutes parts. Pie IX offre lui-même le premier fleuron de
cette couronne à laquelle tous veulent apporter leur joyau. De nobles
chrétiennes sacrifient leurs bijoux et leurs parures; la pauvre veuve
envoie son denier; l’artisan, le fruit de son travail. Le zèle, ce
n’est pas assez dire, l’enthousiasme devient universel, et dans cette
croisade merveilleuse éclatent des actions sublimes, des dévouements
simples, mais d’une simplicité vraiment héroïque. Des administrateurs
relèvent le prix de leur offrande par ce commentaire expressif: «Le
jour où l’on pourra dire _Gallia pœnitens et devota_, la victoire sera
gagnée; saint Michel aura vaincu.» Un officier supérieur écrit: «Je
donne ma croix d’honneur à saint Michel; je l’ai méritée sur le champ
de bataille. Puisse le prince des milices célestes me défendre et me
protéger au dernier combat!» Une pauvre servante offre une croix en
disant les larmes dans la voix et dans les yeux: «c’est tout ce qui
me reste de ma mère; c’est sa croix de mariage qu’elle me remit en
mourant. J’en fais le sacrifice à saint Michel pour qu’il obtienne
la guérison et le salut de la France.» En quelques mois la charité
catholique, cette charité qui ne connaît pas la défaillance, fait
hommage au glorieux Archange d’une double et précieuse couronne: oui
précieuse; car aucun don n’y a manqué, ni celui de la foi, ni celui du
cœur; car la noblesse et l’obscurité, le travail et la bravoure se sont
donné la main pour la tresser. Le jour du triomphe était impatiemment
attendu, quand tout à coup nous apprenons que le couronnement de
Notre-Dame de Lourdes va coïncider avec celui de saint Michel. La
reine des Anges devait l’emporter sur son premier sujet, tout-saint,
tout-puissant et tout-glorieux qu’il fût. Et, bien qu’il en coûtât à
l’ardeur de nos désirs, nous avons dû remettre la solennité à des jours
plus favorables. Nous attendions d’ailleurs l’exécution de la loi qui
avait autorisé le prolongement du chemin de fer jusqu’à la célèbre
Montagne. Mais les délais se multipliant, nous ne pouvons attendre
davantage. Pour nous, en effet, le couronnement est plus qu’un besoin,
c’est un devoir, devoir de piété envers le grand Archange, devoir
de reconnaissance et de justice envers les généreux chrétiens qui
ont offert les fleurons de sa couronne et qui ont le droit d’exiger
qu’elle brille enfin sur son front. Aussi est-ce dans la joie de notre
âme que nous venons aujourd’hui vous convier, et avec vous tous les
cœurs dévoués à saint Michel, au solennel couronnement de sa statue,
que nous avons fixé de concert avec l’illustre métropolitain de notre
Normandie au _mardi trois juillet prochain_. Laissez-nous vous le dire
avec toute la sincérité d’une conviction profonde: Jamais couronnement
ne fut plus justifié que celui-là. Si la couronne, en effet, est
l’emblème de la victoire, qui donc la mérite mieux que le prince de la
milice céleste? La victoire qu’il a remportée sur Lucifer n’est-elle
pas la grande victoire, celle qui nous apparaît comme le prélude et le
résumé de toutes les autres.»
Enfin l’heure marquée dans les décrets de la Providence était sonnée.
Mais comment décrire les fêtes splendides dont la France entière a
paru étonnée? La merveille de l’Occident était, le trois juillet,
la merveille du monde; le palais des Anges représentait le ciel
descendu sur la terre. L’immensité des grèves, la mer grondant dans
le lointain, les foules innombrables accourues de toutes parts, la
pourpre romaine se détachant à côté de la bure du villageois, les
constructions aériennes du moyen âge en face d’un horizon sans limites,
les hymnes et les cantiques répétés par mille voix, redits par mille
échos; voilà un spectacle que le pinceau le plus habile ne saurait
retracer. Il n’est pas possible d’imaginer un temple plus beau, plus
vaste et mieux disposé pour une manifestation religieuse. Un million
d’hommes pourraient se mouvoir à l’aise sur la plage quand les flots
n’entourent pas la montagne; la voûte des cieux, avec la lumière
tempérée du soleil, offre ici un aspect d’une majesté sans égale; la
basilique domine au-dessus des bastions, des tours, des remparts et
des maisons de la ville, et forme un autel immense suspendu entre le
ciel et la terre. A tous ces ornements de la nature et de l’art, des
personnes habiles avaient ajouté de riches décorations en rapport
avec la circonstance actuelle et avec l’histoire à jamais glorieuse
du Mont-Saint-Michel. Abbés, moines, chevaliers d’autrefois, prélats
illustres de nos jours, amis et restaurateurs du sanctuaire de
l’Archange, tous étaient là, présents du moins par le souvenir, tous
assistaient à cette fête de famille et célébraient le triomphe de
l’Archange. Deux avenues, partant du littoral et se prolongeant sur les
grèves jusqu’à l’entrée de la ville, formaient deux haies d’oriflammes
marquées au chiffre de saint Michel, et de banderolles agitées par le
souffle du vent (fig. 136); des mâts placés de distance en distance
portaient
[Illustration: Fig. 136.--La foule des pèlerins se rendant au
Mont-Saint-Michel pour assister aux fêtes du couronnement de la statue
de l’Archange.]
les armes des fiers chevaliers qui défendirent le Mont sous la conduite
du brave d’Estouteville et illustrèrent de leurs exploits cette
plage, que foule aujourd’hui le pied du pèlerin et du touriste. Sur
les remparts où flotta le drapeau rouge, c’est-à-dire le symbole de
la haine et de la barbarie, s’élevait un autel où le Dieu d’amour et
de vérité allait être immolé en présence d’une grande multitude de
fidèles et de prêtres. Des oriflammes richement décorées et déroulant
dans leurs plis les armes du souverain pontife, des cardinaux et des
évêques, projetaient leur ombre sur l’autel et formaient comme une
enceinte sacrée. L’orphelinat, les maisons, l’église, la ville entière
était parée avec goût; la verdure, les fleurs et les banderolles
fixées aux murailles et suspendues aux fenêtres semblaient rajeunir la
vieille cité montoise. L’abbaye offrait un spectacle d’un autre genre.
A l’entrée du Mont, les armes des chevaliers rappelaient les preux
d’autrefois qui combattaient pour l’honneur de Dieu et de la France;
les armes de Pie IX, les noms des Aubert, des Maynard, des Hildebert,
des Robert de Torigni, des Raoul de Villedieu, des Pierre le Roy, des
d’Estouteville, les écussons de Mᵍʳ Bravard et de Mᵍʳ Germain encadrés
dans des cartouches et disposés comme un imposant cortège depuis
la façade du donjon jusqu’aux degrés supérieurs du grand escalier,
représentaient l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel, son origine,
ses gloires, ses luttes, sa restauration; au sommet de la montagne, ce
n’était plus les chevaliers, ni les prélats, ni les moines, mais les
anges du paradis qui apparaissaient. L’entrée de la basilique était
bien, comme on l’a dit, le vestibule du ciel et il appartenait aux
esprits bienheureux d’y introduire les pèlerins de la terre; aussi
le chiffre de saint Michel et le nom des neuf chœurs angéliques se
voyaient là sur des boucliers, au milieu des guirlandes de roses et
de mousse. Le prince de la milice céleste dominait encore sur la tour
de la basilique, planant pour ainsi dire dans les airs, armé d’une
grande épée flamboyante d’une main et défiant de l’autre les fureurs
de la tempête. Si tel était le rempart des chevaliers, l’abbaye des
moines, le vestibule des anges, quel ne devait pas être le sanctuaire
du Roi du ciel? Entrons avec respect. La vieille nef romane avec son
austère grandeur, l’abside ogivale avec l’élégance et la pureté de ses
lignes, les arcs triomphaux, les gracieuses fenêtres du rond-point,
les chapiteaux fleuris et les colonnettes élancées forment un ensemble
d’une beauté ravissante. Mais pour le jour solennel, la basilique
entière était parée d’un vêtement de fête. Les murailles rembrunies par
le temps étaient tapissées de bannières aux couleurs variées; des armes
de prélats et des écussons de chevaliers décoraient avec les armoiries
du monastère les arceaux de l’abside, les robustes piliers de la nef
et le mur de la façade, du côté de l’ouest; des banderolles ornées
de mille dessins tombaient des fenêtres ou descendaient de la voûte,
laissant voir dans leurs plis des chiffres, des inscriptions, des
fleurs et des personnages; par exemple, les anges de la Passion et de
la Prière. Dans la chapelle de l’Archange, plus richement parée que le
reste de l’édifice, au milieu des cierges, des lampes, des oriflammes,
des diadèmes, des épées et des croix d’honneur, la statue de saint
Michel se dressait sur son piédestal, attendant la couronne qu’une main
vénérable devait déposer sur son front.
De tels préparatifs annonçaient de grandes et pieuses cérémonies, qui
devaient se renouveler pendant onze jours consécutifs. Le 30 juin,
s’ouvrait le _triduum_ solennel prescrit par Mᵍʳ Germain. Déjà les
pèlerins, attirés sans doute par une curiosité légitime, mais conduits
surtout par l’élan d’une piété généreuse, arrivaient de tous côtés pour
participer aux premières grâces que le ciel allait répandre sur la cité
de saint Michel; déjà les louanges du glorieux Archange retentissaient
sous les voûtes de l’église; chaque jour l’auguste sacrifice de la
messe était célébré avec pompe, la procession se déroulait sous les
cloîtres et dans les cryptes, et des voix autorisées enseignaient
à la foule les grandeurs, la puissance et la mission du prince de
la milice céleste, expliquaient la signification du couronnement
solennel ou montraient le mont Tombe comme l’image de l’Église toujours
inébranlable au milieu des combats. Le lundi, veille du couronnement,
eut lieu la réception générale des prélats, vers les six heures du
soir; les cloches sonnaient à toute volée. La procession réunie à
l’entrée de l’orphelinat se mit en marche au chant du _Benedictus_ et
se dirigea vers la basilique; devant la porte, sur la belle plate-forme
du sud, le T. R. P. Boyer souhaita la bienvenue à Son Éminence Mᵍʳ de
Bonnechose et aux prélats qui l’accompagnaient.
Le soir de cette belle journée se termina par une procession aux
flambeaux. Au moyen d’un réflecteur très puissant, on inonda tout à
coup de lumière le sommet de la montagne, qui se détacha comme un géant
au milieu des ombres de la nuit, ou comme un astre sur le fond noir du
firmament (fig. 137). Alors un étrange spectacle s’offrit aux regards
des pèlerins. Au-dessus des remparts, de la ville et de l’abbaye où
s’agitaient mille oriflammes et mille banderolles semblables à des
êtres fantastiques, au sommet de la tour ruisselante de lumière, la
statue de l’Archange figurait une apparition céleste et rappelait cette
«clarté de saint Michel» dont les anciens annalistes nous ont laissé
la description. En même temps, la procession sortait de la basilique,
se déroulait sur les plates-formes, dans les chemins de ronde, sur
les remparts et dans les rues de la ville, puis se répandait sur les
grèves au moment où les flots approchaient et mêlaient leur murmure
au chant de la multitude. Les vieilles murailles de la ville et les
maisons accrochées au flanc de la montagne semblaient recevoir un
reflet de ces âges où la foi de nos pères brillait dans tout l’éclat de
sa pureté virginale. «Cette nuit fut comme la veillée d’armes lumineuse
des pèlerins de saint Michel,» ou plutôt, du 2 au 3 juillet 1877, il
n’y eut pas de nuit pour la cité de l’Archange. Après la procession il
était minuit, et aussitôt commencèrent les messes qui se continuèrent
jusqu’à une heure du soir à tous les autels de la basilique et de la
crypte.
L’aurore du grand jour fut saluée par la voix majestueuse de la
cloche et les joyeux accords de la musique militaire. De toutes parts
les pèlerins arrivaient par milliers; les chemins de Pontorson, de
Courtils, d’Avranches et de Genêts étaient couverts de longues files
de voitures et de piétons. La joie brillait sur tous les visages. Déjà
l’enthousiasme était à son comble. A la messe solennelle célébrée
par monseigneur l’évêque de Vannes, les élèves du grand séminaire de
Coutances, qui étaient présents à la cérémonie avec le supérieur et
les directeurs, «exécutèrent les chants liturgiques avec un talent
remarquable.» Après l’évangile, Son Éminence le cardinal de Rouen prit
la parole devant un auditoire ému et recueilli, et développa ces deux
pensées: «Pourquoi venons-nous ici glorifier et honorer saint Michel?
Et qu’est-ce que saint Michel demande de nous?» Immédiatement après,
le révérendissime père abbé de Mondaye alla célébrer le sacrifice de la
messe sur l’autel dressé au-dessus des grèves, afin de satisfaire la
piété des nombreux pèlerins, qui ne pouvaient pénétrer dans l’enceinte
de l’église. Il était beau alors d’entendre le _Credo_ de cette foule
innombrable succéder au _Credo_ de la basilique! C’était la voix
[Illustration: Fig. 137.--Illumination du Mont-Saint-Michel dans la
nuit du 2 au 3 juillet 1877.]
de la terre qui répondait à la voix du ciel, le chant de l’homme qui
servait d’écho au chant de l’ange. Les deux messes étant terminées,
les prélats montèrent ensemble à l’autel pendant que les séminaristes
chantaient un cantique à saint Michel; ils se rangèrent en hémicycle
autour du prince de l’église qui représentait le souverain pontife, et
tous, d’un même cœur, d’une même voix, donnèrent la bénédiction papale
aux fidèles qui ne pouvaient plus contenir leur émotion ni retenir
leurs larmes (fig. 138). Pendant la cérémonie, la musique du 70ᵉ de
ligne et celle de Pontorson alternaient avec le chœur des séminaristes
de Coutances. Le beau cantique au Sacré-Cœur: _Pitié, mon Dieu_, et le
chant favori de la vieille Armorique: _Catholique et Breton toujours_,
retentirent à plusieurs reprises sous les voûtes de l’église et dans
les rues de la cité.
Le moment solennel était arrivé. Il était trois heures. L’âme de
ces belles fêtes, Mᵍʳ Germain, évêque du diocèse, monta en chaire.
L’auditoire était digne de l’orateur. Onze prélats occupaient les
sièges qu’on leur avait préparés dans le sanctuaire. Son Éminence Mᵍʳ
le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Mᵍʳ Bécel, évêque de
Vannes, Mᵍʳ Hugonin, évêque de Bayeux, Mᵍʳ Guilbert, évêque de Gap,
Mᵍʳ Grolleau, évêque d’Évreux, Mᵍʳ Chaulet d’Outremont, évêque du
Mans, Mᵍʳ Lecoq, évêque de Luçon, Mᵍʳ Le Hardy du Marais, évêque de
Laval, Mᵍʳ Guynemer de la Haillandière, ancien évêque de Vincennes,
les RR. PP. abbés de l’abbaye de Mondaye et de l’abbaye de Notre-Dame
de Grâce à Briquebec, plus de douze cents prêtres, des sénateurs,
des députés, des magistrats, des officiers, plusieurs descendants
des preux d’autrefois, une grande multitude de fidèles remplissaient
la basilique et couvraient les plates-formes de l’ouest et du sud. A
cette vue Mᵍʳ Germain ne put retenir l’enthousiasme qui débordait de
son âme. Il s’écria d’une voix forte: «Il y a douze siècles environ,
de pieux messagers, envoyés par saint Aubert au célèbre mont Gorgan,
rentraient dans leur pays après une marche triomphale à travers la
France et l’Italie. Ils rapportaient avec eux de précieuses reliques
et signalaient pour ainsi dire chaque pas par d’éclatants prodiges. A
quelque distance de ce roc, au rapport des anciens chroniqueurs, une
femme aveugle se précipite à leur rencontre, implorant sa guérison.
Tout à coup ses yeux s’ouvrent à la lumière, et, dans le transport
de l’admiration et de l’extase, elle s’écrie: Qu’il fait beau voir!
Son accent dut être sublime, sa parole saisissante. Aussi le cri de
cette femme est devenu un nom. Ce village que vous apercevez d’ici,
Beauveoir, est un monument destiné à redire aux générations qui passent
et la foi d’un grand cœur et la puissance de saint Michel. Qu’il fait
beau voir! Tel est le cri qu’arrache en ce moment à mon âme émue, à mes
lèvres frémissantes, le spectacle imposant, disons le mot, unique au
monde, qui se déroule aujourd’hui sous nos regards.
[Illustration: Fig. 138.--Aspect de la plage, au moment de la
bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de
Bonnechose et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.]