amoncelées par l’incendie nécessitèrent une restauration matérielle, et
celle-ci fut le prélude de la restauration religieuse. Le gouvernement
fit reconstruire les trois derniers piliers de la nef romane, du côté
du Midi. Un artiste breton, M. Barré, orna d’un bas-relief le tympan
de la porte ogivale, qui donne sur le Saut-Gautier. Ce bas-relief
représente _la Vision de saint Aubert_. L’Archange au visage sévère
et aux ailes déployées apparaît au pontife et lui fait à la tête une
profonde cicatrice. Ce travail a été beaucoup vanté, mais il ne paraît
point mériter sa réputation; l’artiste n’a pas assez tenu compte de la
vérité historique; la pose de l’Archange est trop raide et son geste
un peu risqué. Un prisonnier sculpta le maître-autel de la basilique
d’après un dessin de M. Théberg, architecte. Celui-ci, de concert
avec M. Marquet, employa les ressources dont il disposait à faire les
réparations les plus nécessaires dans l’église et le château.
L’heure fixée par la Providence était sonnée. La prison fut supprimée
par un décret du 20 octobre 1863, et les détenus quittèrent bientôt
le Mont-Saint-Michel pour aller reprendre leurs fers à Beaulieu et
à Fontevrault; ensuite l’abbaye fut cédée à l’administration des
domaines, qui, par un bail en date du 31 mars 1865, loua les bâtiments
à Mgr Bravard, évêque de Coutances et Avranches; enfin au mois d’avril
de l’année 1867, une colonie de religieux de Saint-Edme partait de
Pontigny et venait prendre possession du Mont-Saint-Michel.
Quelques années à peine se sont écoulées depuis cette restauration
religieuse, et déjà la cité de l’Archange n’a plus le même aspect; les
métiers qui encombraient les bâtiments, les étages qui déshonoraient
l’église et la Merveille, sont enlevés; partout l’ordre se rétablit,
les ruines disparaissent et la montagne se transforme. Aujourd’hui,
comme autrefois, la mère de Dieu et le prince de la milice céleste
prennent possession de cette basilique où la piété de nos pères aimait
à les invoquer. Depuis 1868, une statue de la Vierge remplace
[Illustration: Fig. 128.--Porte du roi en 1835; d’après un dessin du
_Charivari_.]
dans la crypte des Gros-Piliers l’ancienne image de
Notre-Dame-sous-Terre; en même temps le transept nord de l’église a son
autel dédié à l’Archange, et sert de chapelle pour les pèlerinages.
Par un décret du maréchal de Mac-Mahon, en date du 20 avril 1874, la
propriété domaniale de l’abbaye du Mont-Saint-Michel est affectée au
service des monuments, pour en assurer la conservation. Depuis ce jour
les travaux de restauration se continuent sous la direction d’un habile
architecte attaché à la commission des monuments historiques. La vaste
plate-forme qui regarde la mer à l’ouest de la montagne, avait beaucoup
souffert des injures du temps, et menaçait de s’affaisser du côté de
l’hôtellerie. Un solide contre-fort a prévenu ce malheur. Le
[Illustration: Fig. 129.--Vue du Mont-Saint-Michel en 1845; d’après une
lithographie de _L’Artiste_.]
pavé de la même plate-forme a été réparé dans le courant de l’année
1875. La tradition rapportait que sous les dalles, à la place des
dernières travées de l’église, reposaient d’illustres personnages
parmi lesquels on citait Ranulphe de Baveux, Bernard le Vénérable,
Geoffroy, Robert de Torigni, Martin, Raoul de Villedieu, Richard
Toustin, Guillaume du Château, Geoffroy de Servon. Les historiens ne
s’étaient pas trompés. Sous les moellons de pierre, devant le nouveau
portail, on a trouvé les restes vénérables de plusieurs moines avec des
débris d’ornements. Bientôt les fouilles ont mis à nu les fondations
de l’église primitive, et il a été facile de reconnaître la base des
colonnes qui soutenaient la tour de l’Horloge, l’ancien portail, et
la tour des Livres. Là, sous les degrés de la porte principale, on a
découvert, le 30 août 1875, un sarcophage contenant le corps d’un
abbé revêtu de ses ornements pontificaux, «noircis et comme brûlés
par le temps:» à sa droite se trouvait une crosse en bois surmontée
d’une volute de plomb, et sur le crâne était placé un disque en métal,
avec les inscriptions suivantes: «Ici repose Robert de Torigni, abbé
de ce lieu.» «Il a gouverné ce monastère l’espace de trente-deux ans
et en a vécu quatre-vingts.» A côté, dans un autre cercueil de bois
réduit en poussière, on a aussi découvert les ossements d’un abbé, avec
la volute en plomb d’une crosse et une plaque de même métal portant
cette inscription: «Ici repose Martin _de Furmendeio_, abbé de ce
lieu.» Au milieu des disques de plomb, une main s’appuie sur une croix
pattée à branches égales et s’étend pour bénir. Il est impossible d’en
douter, nous sommes en présence des restes glorieux de Robert du Mont
et de Martin, son successeur (fig. 130). La commission des monuments
historiques continuera, nous l’espérons, l’œuvre qu’elle a entreprise,
et pour laquelle elle a su choisir un homme à la hauteur d’une tâche
qui demande tant de connaissances, d’habileté et de persévérance.
Si la _restauration matérielle_ a déjà procuré d’heureux résultats,
que dire des fruits abondants que la _restauration religieuse_ a
produits dans le court espace de douze à treize ans? L’orphelinat qui
occupe l’ancienne caserne, auprès de la tour Gabrielle, donne un asile
sûr à une trentaine de petits enfants confiés aux soins maternels
des religieuses de la Miséricorde, et offre tous les charmes de la
solitude aux dames qui veulent se recueillir dans la retraite, loin
de l’agitation du monde. L’Archange, protecteur de l’Église et de la
France, conducteur et peseur des âmes, est honoré de nouveau sous les
titres que nos pères lui donnaient. Une confrérie a été instituée sous
son nom dans le but d’appeler la protection du ciel sur l’Église, le
souverain pontife et la France, d’obtenir la grâce d’une bonne mort et
de hâter la délivrance des âmes du Purgatoire. L’immortel Pie IX, non
content de l’approuver, l’a enrichie des faveurs les plus précieuses,
et déjà, grâce au dévouement des zélateurs et des zélatrices, elle
compte ses membres par milliers et se répand chaque jour dans toutes
les contrées du monde catholique. Le mois d’octobre de l’année 1875
a vu éclore sous les ailes de l’Archange une œuvre destinée à faire
revivre les «_alumnats_» du moyen âge: une école apostolique a été
ouverte sous la direction du R. P. Robert. Le nombre des petits apôtres
était de douze d’abord; il est aujourd’hui de dix-sept; il augmentera
encore et les disciples de saint Michel travailleront un jour à
répandre le culte de leur céleste protecteur et à faire connaître les
gloires de la sainte montagne, sur laquelle ils auront passé les plus
belles années de leur vie.
[Illustration: Fig. 130.--Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en
1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.]
Le culte de saint Michel n’était pas entièrement aboli depuis les jours
néfastes de la Révolution; il avait survécu à tous nos désastres, et
la dévotion envers le grand Archange vivait toujours dans le cœur des
véritables Français; elle s’était même plus d’une fois manifestée dans
les heures d’angoisses et dans les calamités, comme au milieu des joies
et des réjouissances publiques. «En 1820, après l’assassinat du duc de
Berry, dit M. de Badts de Cugnac, de toutes parts des neuvaines furent
faites en l’honneur de saint Michel. Le 29 septembre, jour même de la
fête de l’Archange, naissait le duc de Bordeaux, appelé l’enfant du
miracle.» En mémoire de cet événement on fit frapper une médaille qui
représente sur un lit d’une forme antique, une femme offrant à l’amour
de la France son enfant éclairé d’un rayon du ciel; à ses côtés est
le buste du duc de Berry; la face porte: «Dieu nous l’a donné.»--«Nos
cœurs et nos bras, sont à lui;» le revers, sur lequel on lit la date du
29 septembre, présente l’image de l’archange saint Michel terrassant
le diable, sous la figure d’un monstre moitié homme, moitié dragon.
Ici, Lucifer personnifie la révolution armée du poignard de Louvel
d’une main et portant de l’autre une torche incendiaire; son céleste
vainqueur, l’ange tutélaire de la France, tient le bouclier crucifère
et manie le glaive flamboyant (fig. 132). La Restauration avait même
essayé de faire revivre l’ancienne chevalerie. En 1816, Louis XVIII
rappela que l’ordre de Saint-Michel était spécialement destiné à servir
de récompense et d’encouragement aux Français, qui se distingueraient
dans les lettres, les sciences et les arts, ou par des découvertes, des
ouvrages et des entreprises utiles à l’État. Le 30 mai 1825, il y eut
à Reims une réception solennelle après le sacre de Charles X, et le 29
septembre de l’année suivante le chapitre général fut convoqué; mais à
partir de la révolution de Juillet, l’ordre n’a plus existé que de nom,
et son dernier représentant est mort depuis quelques années.
Chez les autres nations, le nom de saint Michel n’a jamais été non plus
complètement livré à l’oubli. La Bavière conserve toujours l’ordre du
_Mérite_, fondé par Joseph Clément sous le patronage de l’Archange,
pour soutenir la religion catholique, défendre l’honneur de Dieu et
secourir les défenseurs de la patrie. En vertu d’un décret publié le
30 mai 1877, la reine d’Angleterre autorise l’admission de membres
extraordinaires dans les ordres de Saint-Michel et Saint-Georges;
elle nomme en même temps le prince de Galles grand-croix et le duc
de Cambridge grand maître et principal chancelier. Les mahométans
connaissent aussi le nom du puissant Archange et lui attribuent
la fonction de secrétaire de la Divinité. L’Allemagne possède des
confréries érigées sous le vocable de saint Michel, et la capitale
de l’Autriche vient d’envoyer aux obsèques de Pie IX une députation
prise parmi les membres de l’une de ces pieuses associations;
l’immortel pontife s’est toujours montré lui-même le dévot serviteur
de l’Archange, et le seul ornement de sa chambre mortuaire était une
pendule surmontée d’une statuette du vainqueur de Satan, avec une croix
et quelques cierges.
[Illustration: Fig. 131.--Petite médaille d’argent frappée à la
naissance du duc de Bordeaux.]
[Illustration: Fig. 132.--Médaille commémorative (face et revers) de la
naissance du duc de Bordeaux.]
[Illustration: Fig. 133.--Autre médaille frappée à la naissance du duc
de Bordeaux.]
Enfin, nos généreux missionnaires, à l’exemple de saint François
Xavier, placent leurs travaux sous la protection de l’ange vainqueur du
paganisme; ils propagent son culte en Afrique, en Asie, en Amérique,
en Océanie; partout ils dressent des autels en son honneur, dans les
remparts d’Alger comme sur les montagnes du Nouveau-Monde; partout
ils l’appellent à leur secours dans les circonstances difficiles: En
ce moment, écrivait au mois de septembre 1868 un missionnaire des
îles Gambier, «nous faisons une neuvaine à saint Michel, le glorieux
protecteur de nos missions, pour demander la cessation du fléau,» qui
désole le pays.
Aujourd’hui comme autrefois, le triomphe de l’Archange et le
développement de son culte semblent attachés, en partie du moins, à la
destinée du mont Tombe; aussi l’aurore de la résurrection fut saluée
avec bonheur et l’année 1865 vit s’ouvrir de nouveau l’ère des grands
pèlerinages. Comme au temps d’Aubert, Avranches donna l’exemple; les
trois paroisses de la ville arrivèrent au Mont le 17 mai: «cette
procession, dit un historien, eut un cachet particulier: elle fut une
réparation éclatante des profanations impies de la fin du dernier
siècle, en reportant quelques-unes des saintes reliques que des mains
fidèles étaient parvenues à soustraire au pillage de la Terreur.»
L’année suivante, le souverain pontife accorda pour dix ans une
indulgence plénière annuelle à tous ceux qui visiteraient le
sanctuaire de l’Archange et rempliraient les conditions accoutumées.
La bénédiction de Pie IX porta ses fruits; des pèlerins nombreux
accoururent de tous les points de la France. La fête du Iᵉʳ août réunit
dans la basilique un archevêque, trois évêques, l’abbé de Bricquebec,
plusieurs prêtres et un grand concours de fidèles.
Le 24 septembre 1867, monseigneur Bravard, accompagné de l’évêque
préconisé de Gap, «d’une centaine de prêtres et de trois cents autres
pèlerins,» venait déposer dans le trésor de l’Église les reliques et
les souvenirs que Pie IX avait accordés au sanctuaire de l’Archange.
Le 16 octobre de la même année, l’anniversaire de la dédicace fut
célébré avec une pompe exceptionnelle. Au défilé de la procession,
huit petits orphelins, en soutane et en barrettes blanches, ouvraient
la marche; venaient ensuite cent cinquante prêtres, le R. P. abbé de
la Trappe, l’évêque préconisé de Gap, l’évêque de Coutances en habits
pontificaux, les évêques de Bayeux, d’Évreux et d’Orléans; l’archevêque
de Rouen précédé de la croix métropolitaine et revêtu de ses insignes
fermait la marche. Son Éminence, le cardinal de Bonnechose, monseigneur
Dupanloup et monseigneur Bravard prirent la parole en ce beau jour
et rappelèrent à la foule attentive l’origine, les péripéties et la
restauration du Mont-Saint-Michel.
La campagne de 1870 fut comme le dernier signal du réveil. L’évêque
de Coutances et Avranches s’engagea par un vœu solennel à élever un
monument à la gloire de l’Archange, si son diocèse était préservé de
l’invasion prussienne; l’ennemi vint sur les limites de la Manche,
mais il n’y pénétra pas. Fidèle à sa promesse, monseigneur Bravard
fit élever dans son église cathédrale une statue de saint Michel
terrassant le dragon. Depuis cette époque les grands pèlerinages
n’ont été interrompus que pendant les mois d’hiver. Dans le cours
de l’année 1873, trois fois la ville de Laval a envoyé «un essaim
nombreux de fidèles à la sainte basilique. Ils étaient plus de sept
cents au premier départ, la poitrine ornée de la croix de Pie IX, et
du coquillage traditionnel. Douze détonations annonçaient leur entrée
dans l’enceinte des remparts.» Versailles, Vitré, Dol, Paris, Rouen
et plusieurs autres villes de France eurent aussi leur manifestation
solennelle. Dans la seule journée du 18 septembre, plus de quatre mille
pèlerins remplirent les nefs de l’église. Le samedi 20 septembre 1873
fut le jour des zouaves pontificaux. Ils vinrent en grand nombre avec
leur brave général, le baron de Charette, retremper sur l’autel de
l’Archange l’épée qu’ils avaient si vaillamment portée pour la cause de
l’Église et de la France. Des contrées éloignées ont envoyé de pieuses
caravanes au Mont-Saint-Michel; les pèlerins de Niort et de Poitiers
y sont venus sous la conduite du R. P. Briant; l’Angleterre, l’Italie
et d’autres nations voisines ont été représentées dans la basilique du
mont Tombe.
Grâce à la générosité de ces pieux visiteurs, la chapelle du
pèlerinage, qui occupe le transept nord, a été pavoisée de bannières
et d’oriflammes aux couleurs variées. Le sanctuaire, la chapelle de
Notre-Dame-des-Anges, et la crypte des Gros-Piliers ont été enrichis
d’ornements précieux; des lampes brûlent jour et nuit devant l’autel de
la Vierge et la statue de l’Archange; des épées et des croix d’honneur
sont suspendues en ex-voto aux murs de l’église. Un autel couvert de
lames d’argent et de pierres précieuses occupe le fond du sanctuaire où
des pèlerins viennent s’agenouiller chaque jour. Le trésor placé dans
une chapelle du rond-point reçoit tous les ans de nouvelles reliques,
et bientôt, il faut l’espérer, les derniers vestiges de la catastrophe
auront disparu.
V.
LE COURONNEMENT DE SAINT MICHEL ARCHANGE.
Le triomphe de l’Archange n’était pas complet. Le souverain Pontife
accorde parfois aux sanctuaires les plus vénérés du monde catholique
une faveur d’un prix inestimable; il couronne l’image que les pèlerins
entourent de respect, et devant laquelle ils se prosternent pour
prier. Depuis 1873, la chapelle de l’Archange possédait une statue
représentant la victoire de saint Michel sur le dragon infernal; mais
cette image n’avait pas obtenu les honneurs du _couronnement solennel_.
L’heure paraissait favorable. Le glorieux pontife, qui occupait la
chaire de Pierre, désirait voir la dévotion au prince de la milice
céleste prendre de nouvelles racines dans les âmes, et, le 16 septembre
1874, il avait publié par l’organe du cardinal Patrizzi l’_invito
sacro_ dont voici la traduction:
«Nous devons certainement vénérer toute supériorité angélique; mais
il faut honorer avec une grande dévotion celui qui, dans ces hautes
sphères, mérita d’être le chef de la milice céleste. Bien que l’Église
catholique vénère, exalte et prie tous les bienheureux anges du
Seigneur, elle a toujours voulu distinguer entre eux, en honneur et
affection, le glorieux archange saint Michel, que les saintes Écritures
et les saints Pères nous désignent comme le principal défenseur des
droits divins contre le premier rebelle et les autres anges coupables,
qui eurent le malheur de le suivre dans sa révolte. Rome, qui a
toujours donné l’exemple de la vraie piété à l’Univers catholique,
a témoigné, en tous temps, le plus grand respect et la plus grande
dévotion à l’invincible archange saint Michel; car non seulement
elle éleva à Dieu, en l’honneur et sous le vocable de saint Michel,
plusieurs temples qui sont à la fois des monuments de confiance et
d’actions de grâces, mais encore elle établit deux fêtes solennelles en
l’honneur du bienheureux Archange, et celle que nous allons célébrer le
29 septembre est une des fêtes de précepte de l’Église romaine. Par la
volonté du saint-père, et, selon l’usage établi depuis quinze ans, nous
ordonnons un triduum pour obtenir, par l’intercession des saints Anges,
la force et le courage contre les puissances des ténèbres, auxquelles,
par une longue suite de vicissitudes malheureuses, il est maintenant
permis de se déchaîner plus que jamais, pour éprouver et exercer les
bons et pour le malheur de toute la famille humaine..... La solennité
de la fête anniversaire de l’archange saint Michel, qui, en soutenant
les droits de Dieu, vainquit Lucifer et dissipa ses malins artifices,
nous fournit un motif de mentionner les autres moyens infernaux dont
on se sert aujourd’hui pour séduire et perdre les âmes par la lecture
des mauvais livres, et particulièrement par les mauvais journaux,
dans lesquels on insinue des maximes contraires à la religion et à la
morale, et où, en mille manières, on tente de combattre l’Église de
Jésus-Christ. Rappelez-vous, ô Fidèles, la lettre que le saint-père
voulut bien nous adresser à ce propos, en date du 30 juin 1871, et que
nous publiâmes alors. Dans cette lettre, la lecture de ces journaux est
défendue sous peine de péché grave, comme étant extrêmement dangereuse
pour les âmes, à cause du péril prochain qu’il y a de se pervertir.....
Sacrifiez donc, ô fidèles, à un strict devoir de conscience chrétienne,
toute espèce de curiosité ou de prétendue nécessité qui vous pousse à
lire les journaux, et avec cette maxime vaillante par laquelle le grand
Archange renversa jadis Satan: _Quis ut Deus!_ préférez l’observance de
la loi à toute satisfaction et ne vous exposez jamais au danger fatal
de vous perdre éternellement.»
Au mois de mai de l’année suivante, le R. P. Robert prenait le chemin
de Rome avec le supérieur général des religieux de Saint-Edme, le
T. R. P. Boyer. Les deux missionnaires remirent entre les mains de
Pie IX un album contenant les principales vues du Mont-Saint-Michel,
et préparèrent la grande œuvre qu’ils méditaient de concert
avec monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches. Ensuite ils
traversèrent l’Italie méridionale pour aller faire un pèlerinage au
monte Gargano. Ainsi se sont perpétuées d’âge en âge les relations
de fraternité, qui, dès l’origine, unissaient les deux principaux
sanctuaires de l’Archange. Quelques semaines plus tard, monseigneur
l’évêque adressait au souverain pontife la supplique suivante:
«Très Saint Père,
«Jean-Pierre, évêque de Coutances et Avranches, humblement
prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie avec instance de
daigner, par un privilège spécial, décorer d’une couronne d’or la
statue d’argent de l’Archange saint Michel, vénérée dans l’église
du mont Tombe, au péril de la mer, et élevée par sa piété avec le
concours des fidèles de son diocèse. Cette montagne, très saint
Père, consacrée par l’apparition du glorieux Archange, illustrée
par des prodiges et des miracles pendant plus de treize siècles,
enrichie par vos prédécesseurs d’indulgences et de privilèges
nombreux, est aujourd’hui visitée par une foule innombrable de
pèlerins venus de tous les pays de l’Europe, afin de solliciter la
force de Dieu et la grâce du salut. Elle recouvrera son ancienne
splendeur, et verra se ranimer de plus en plus dans son sanctuaire
la piété des fidèles envers le chef de la milice céleste, si Votre
Sainteté, accueillant favorablement nos vœux les plus ardents, veut
bien daigner, de sa très auguste main, orner la dite statue d’une
couronne d’or.»
La supplique de monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches a reçu
de Pie IX un accueil favorable. Dans l’audience du 23 juin 1875,
l’auguste pontife a décerné les _honneurs du couronnement_ à l’image
vénérée qui représente la victoire de saint Michel sur les puissances
de l’abîme. A cette nouvelle, la France catholique a tressailli; des
voix nombreuses se sont élevées dans la presse pour applaudir à la
décision de Pie IX; parmi les serviteurs de l’Archange, les uns se sont
empressés d’offrir leur concours pour organiser la fête, les autres ont
fourni l’or, l’argent et les pierres précieuses qui devaient entrer
dans la confection des couronnes; le souverain pontife lui-même, malgré
son extrême indigence, a envoyé la première offrande, et son exemple,
comme toujours, a suscité de généreux sacrifices. Depuis l’officier
et la dame opulente, jusqu’à l’humble paysan et à la pauvre servante,
des milliers de personnes de toute condition ont voulu contribuer à
une œuvre à la fois si patriotique et si chrétienne; grâce à de tels
dévouements que la foi seule peut inspirer, la croix
[Illustration: Fig. 134.--Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre
italien.]
[Illustration: Fig. 135.--Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à
Paris.]
d’honneur gagnée sur le champ de bataille, l’épingle d’or soustraite
à un luxe superflu, et l’obole prélevée sur un modique salaire,
sont unies et fondues ensemble pour orner le front de saint Michel,
l’archange guerrier, le conducteur et le peseur des âmes.