prestige et occupait le premier rang parmi les nations chrétiennes;
cependant les nuages s’amoncelaient à l’horizon et des symptômes
alarmants faisaient craindre une grande catastrophe; les dissidences
religieuses, les passions politiques, et le débordement des mœurs
grandissaient de jour en jour et menaçaient d’engloutir l’Église et
l’État dans un commun naufrage. L’abbaye du Mont-Saint-Michel ne fut
pas la dernière à ressentir les effets de ces commotions violentes;
et telle fut toujours sa destinée dans le cours des siècles. Comme
monument national, elle a été soumise à toutes les vicissitudes dont
la trame souvent mystérieuse compose l’histoire de notre pays; comme
centre de la dévotion à saint Michel, elle a éprouvé le contre-coup de
toutes les luttes que le paganisme, l’hérésie et l’impiété ont dirigées
contre l’Église. Nous allons donc assister à une décadence dans ce
siècle où le sensualisme, comme une plaie hideuse, va s’étendre sur nos
provinces et envahir une grande partie du monde civilisé. De distance
en distance, nous verrons la cité de l’Archange jeter un dernier éclat;
mais, partageant enfin le sort de la France, elle disparaîtra pour un
temps sous le flot de la révolution.
De 1703 à 1719, l’abbé commendataire qui avait succédé à Étienne le
Bailly de Hautefeuille, s’appelait Jean Frédéric Karq. Il était né à
Bamberg, en 1648. Jeune encore, il mérita la confiance de son évêque et
reçut le titre de doyen de Munich; il entra plus tard dans les conseils
intimes de l’électeur de Bavière, et fut nommé grand chancelier de
l’électeur de Cologne. Ses brillantes qualités et sa haute noblesse
lui valurent le titre «d’abbé très illustre.» A l’exemple de ses
prédécesseurs, il laissa aux religieux du Mont l’entière administration
du monastère et se montra pour eux d’une bonté vraiment paternelle;
mais il ne veilla pas aux intérêts de son abbaye et ne signala sa
prélature par aucun acte important. Une lettre datée du 8 avril
1706, et écrite à Mabillon par le prieur Julien Doyte, nous révèle la
véritable situation du Mont-Saint-Michel à cette époque. Mabillon avait
demandé le dessin de l’abbaye avec les renseignements qui pouvaient lui
servir pour ses _Annales_. Julien Doyte lui écrivit à peu près en ces
termes: «Je ne sais si j’ai répondu à la lettre que Votre Révérence m’a
fait l’honneur de m’adresser au sujet de notre monastère. Dans le doute
où je suis, j’aime mieux lui écrire deux fois que de manquer à une. Je
dois lui avoir dit que j’ai cherché le dessin de notre abbaye fait par
nos pères; mais inutilement.» Il avouait ensuite qu’il n’avait personne
assez habile pour refaire ce travail; ce qu’il regrettait vivement,
parce que le Mont-Saint-Michel méritait sans contredit de figurer à la
première place dans l’œuvre du savant bénédictin. Il ajoutait plusieurs
détails dont voici les principaux: «La fontaine de Saint-Aubert est
au bas d’un grand escalier qui descend au pied de notre bâtiment sur
la grève. Elle se trouvait autrefois renfermée dans une tour que la
mer a détruite; c’est un grand puits élevé de quinze à vingt pieds
de la grève. Au premier étage de la Merveille sont de grandes salles
voûtées; au deuxième étage est le réfectoire, la cuisine, la salle
des chevaliers, au bout de laquelle est l’escalier qui descend à la
fontaine de Saint-Aubert; au troisième étage, est un dortoir avec le
cloître; au quatrième étage, un deuxième dortoir, au-dessus du premier,
et surmonté lui-même d’un cinquième étage, où est la _classe_ d’un bout
et de l’autre un grenier.»
A ces renseignements curieux, Julien Doyte en ajoutait d’autres qui
n’ont pas moins de valeur: «Du côté du midi, dit-il, on a joint à ce
bâtiment un autre petit corps de logis qui ne commence qu’au deuxième
étage, c’est-à-dire au plain-pied du réfectoire. Il y a quatre étages;
le premier sert de lavoir, le deuxième est la chambre des hôtes; les
autres n’occupent qu’une petite partie du bout du dortoir joignant
le cloître, parce que, s’ils s’étendaient tout le long du dortoir,
ils en déroberaient le jour et les _cellules_ en seraient inutiles;
ils en occupent trois qui ne servent de rien. Le troisième étage est
une chambre commune et le quatrième, la bibliothèque. Il n’y a qu’une
espace de six à sept pieds entre le rond-point de l’église et ce
petit corps de logis qui sert d’entrée au monastère.» Julien Doyte
terminait sa lettre en s’excusant de ne pouvoir contribuer à l’œuvre
de Mabillon: «Il seroit trop juste, ajoutait-il, que notre monastère
contribuast à la gravure des planches, et si j’en avois eu la nouvelle
quand notre premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de
donner quelque chose à votre révérence; mais il me seroit plus facile
de tirer de l’eau de notre rocher que de l’argent de nos officiers. Et
en vérité, quand ils le voudraient, ils ne le pourraient pas à présent;
la _misère_ est si grande que cela passe l’imagination (Bibl. Nat., f.
fr., n. 19,652).»
Il faut conclure de cette lettre que le niveau des études avait déjà
baissé au Mont-Saint-Michel. Outre que le frère Doyte lui-même n’était
pas familier avec la langue française, il ne se trouvait pas dans le
monastère un homme capable de fournir à Mabillon le dessin qu’il
[Illustration: Fig. 125.--Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de
coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse,
embrassé par deux palmes. Archives nationales.]
désirait; toutefois, il existait encore une classe reléguée au dernier
étage, à côté du grenier. Nous voyons aussi combien est fausse l’idée
que plusieurs écrivains modernes se sont faite de la richesse des
moines du Mont-Saint-Michel. Les revenus de l’abbaye, il est vrai,
atteignaient encore le chiffre de quarante à cinquante mille livres;
mais il fallait en défalquer vingt-sept mille pour le titulaire de la
commende, plus douze à quatorze mille pour les charges annuelles. Si
l’on ajoute à cela les vexations de tout genre, les difficultés avec
les fermiers, les procès ruineux, on comprendra que la modicité des
ressources fut plutôt un écueil pour les religieux que le faste et
l’opulence.
De 1721 à 1766, un homme, issu d’une illustre famille, Charles-Maurice
de Broglie, quatrième fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de
France, porta le titre de commendataire du Mont-Saint-Michel, et en
perçut la mense abbatiale. Sa prélature, l’une des plus longues de
cette histoire, est loin d’être l’une des plus riches en souvenirs
pour le culte de l’Archange. Louis XV sembla marcher d’abord sur les
traces de ses glorieux ancêtres. Il reçut le collier de l’Ordre le 1ᵉʳ
septembre 1715; l’année suivante, il chargea le maréchal d’Estrées
de présider en son nom les assemblées générales et d’user de toute
son autorité pour réformer les abus, faire observer les règlements
et veiller à l’honneur de la chevalerie; en 1722, il fit à l’église
de Reims un présent digne de la magnificence royale: «C’est, dit
Piganiol, un soleil d’argent doré, du poids de cent-vingt-cinq marcs;»
il est soutenu par deux anges: l’un, qui est saint Michel _protecteur_
de la France, offre à Dieu l’épée royale, et l’autre lui présente
la couronne. Au milieu s’élève un socle, auquel sont agrafés deux
cartouches, ornés des armes de France et remplis par l’inscription
suivante: «Louis XV, roi de France et de Navarre, couronné à Reims en
la XIIIᵉ année de son âge et la VIIIᵉ de son règne, le XXV d’octobre
1722, par Armand-Jules de Rohan, archevêque, duc de cette ville,
premier pair de France, fit au jour de son sacre ce don à l’église de
Reims.» Le monarque parut aussi s’intéresser au Mont-Saint-Michel. Par
ordre de Sa Majesté, le sieur de Caux, ingénieur en chef sur les côtes
de Normandie, fut chargé en 1731, de faire le devis des réparations que
nécessitait l’état des remparts. Ce devis atteignit la somme de 37,146
livres que l’on préleva «sur tous les habitants taillables des trois
généralités de la Province.»
Louis XV commit une faute regrettable en ouvrant de nouveau la prison
qui était restée fermée pendant une partie du règne précédent. Au mois
d’août 1745, Victor de la Castagne, connu sous le nom de Dubourg, fut
enfermé dans une cage de fer. Il appartenait à une famille catholique
de la ville d’Espalion en Rouergue, et avait reçu dans sa jeunesse
une éducation solide et brillante; mais il s’affilia plus tard à des
intrigues politiques, trahit la cause qu’il devait défendre, et mit sa
plume au service des cours étrangères. Retiré à Francfort, il composa
des libelles diffamatoires, et les répandit à profusion sous le titre
du _Mandarin_ et de _l’Espion chinois_. Voltaire lui-même, dans ses
_remarques_ sur les _mensonges imprimés_, le compte parmi ces pauvres
scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit, sans meubles et sans
feu, qui compilent et qui altèrent des gazettes. Pendant son séjour au
Mont, il fut traité par les moines avec la plus grande humanité; le
sous-prieur le visita souvent et usa de son influence pour obtenir sa
liberté; afin de le préserver du froid et de l’humidité, il lui procura
une robe de calmande avec un gilet d’étoffe, et fit couvrir sa cage de
larges planches de bois. Dubourg fut insensible à toutes ces marques de
charité et ferma son cœur au repentir. Dans son désespoir, il refusait
de prendre toute nourriture, et les religieux, pour l’empêcher de
mourir de faim, lui faisaient avaler du bouillon «par force avec un
entonnoir.» Il mourut dans un accès de folie furieuse, la nuit du 26 au
27 août 1746. Nous voyons par là ce qu’il faut penser du roman inventé
et accrédité par un certain nombre
[Illustration: Fig. 126.--Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé
commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.]
d’auteurs modernes. Pour jeter l’odieux sur le règne de Louis XIV, ces
écrivains ont avancé que Dubourg, «protestant hollandais,» homme de
mérite et «patriote inflexible,» fut victime de la tyrannie du grand
roi. Afin de rendre le tableau plus émouvant, ils ont imaginé une
lettre touchante écrite par le prisonnier à son épouse et à ses enfants
«chéris» peu de jours avant sa mort; puis, comme dernier trait, ils ont
dépeint le malheureux expirant sur la paille, épuisé par cinq années de
souffrances, et «dévoré par les rats.» Or, nous l’avons vu, Victor de
la Castagne était né d’une famille catholique française; comme preuve
de son patriotisme, il avait vendu sa plume aux ennemis de la France;
interné au Mont plus de trente ans après la mort de Louis XIV, il y
mourut au bout d’une année de détention, non point dévoré par les rats,
mais emporté par un accès de désespoir et de folie; de plus, il est
certain qu’il ne fut jamais marié.
En 1776, le nombre des prisonniers s’élevait à dix-huit, dont trois
s’évadèrent à la faveur d’un incendie qui éclata dans le château.
L’année précédente, le trop célèbre Loménie de Brienne avait été nommé
à la commende du Mont-Saint-Michel, après la mort de Charles-Maurice
de Broglie; mais, trois ans plus tard, il échangea son abbaye pour le
riche monastère de Froidmont, au diocèse de Beauvais.
Malgré ces épreuves, l’abbaye «_royale_» de Saint-Michel, comme elle
s’appelait alors, attirait toujours une multitude considérable de
pèlerins et un chroniqueur a pu dire en plein dix-huitième siècle: «Le
Mont-Saint-Michel est un des plus fameux pèlerinages de la France,
particulièrement pour les gens de basse naissance, qui y vont par
troupes en été.» Au mois de mai 1777, le comte d’Artois, qui devait
ceindre la couronne sous le nom de Charles X, et quelques mois après
le duc de Chartres, qui fut plus tard Louis-Philippe, visitèrent le
Mont dans un voyage qu’ils faisaient en Normandie et en Bretagne. Le
comte d’Artois ordonna la démolition de la fameuse cage, et le duc de
Chartres lui donna le premier coup de hache. Ces deux princes furent
les derniers qui courbèrent le front devant l’autel de l’Archange,
avant la grande _catastrophe_. Des confréries et des corporations
avaient encore saint Michel pour patron spécial; mais le nombre
en diminuait peu à peu à mesure que la révolution approchait. Les
boulangers invoquaient déjà saint Honoré; cependant ils n’oubliaient
point leur premier chef. Ceux des Andelys, par exemple, avaient
toujours saint Michel pour patron. L’ordre institué par Louis XI
comptait parmi ses membres des hommes de mérite; néanmoins l’esprit
chevaleresque diminuait de plus en plus, et désormais le collier
était donné de préférence aux hommes qui se distinguaient par leur
savoir. Quelques confréries prirent des mesures pour se maintenir dans
leur ferveur primitive. Le 24 mai 1767, au retour d’un pèlerinage au
Mont-Saint-Michel, les membres de la confrérie de Vimoutiers, au nombre
de vingt-deux, s’engagèrent entre autres choses à assister avec leur
costume aux processions du saint sacrement «sous peine de 12 sols,» à
éviter dans les réunions toute parole blessante «sous peine de 4 sols,»
à faire dire chacun une messe pour les frères défunts, à tenir leur
«pique bien propre et sans rouille sous peine de 2 sols,» et enfin à ne
pas faire servir les ornements de la compagnie à des usages profanes
«sous peine de 12 sols.»
En 1787, le cardinal Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque de Metz
et grand aumônier de France, reçut la commende du Mont-Saint-Michel,
dont il prit possession le 2 mai de l’année suivante. Cet illustre
rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume devait clore la
liste des abbés, qui, pendant plus de huit siècles, gouvernèrent le
Mont-Saint-Michel. Il serait difficile de trouver dans l’histoire
profane une série d’hommes plus célèbres, plus influents, et, sauf de
rares exceptions, plus vertueux et plus fidèles à leurs devoirs. Un
passé si glorieux ne devait pas protéger l’abbaye royale contre les
envahissements et la barbarie de la Révolution. Dès l’année 1790, le
prieur, dom Maurice, comparut devant les officiers d’Avranches pour se
conformer à un édit de l’Assemblée nationale, et donner l’inventaire
de tous les biens meubles et immeubles que possédait le monastère. Le
12 octobre de l’année suivante, 1791, les représentants du district
d’Avranches vinrent avec une voiture «chercher les trésors, diamants,
rubis et une partie des ossements de plusieurs saints qui étaient au
Mont-Saint-Michel.» Le même jour, le procureur-syndic fit enlever les
«calices, coupe, saint ciboire et soleil, avec trois mitres et ce qui
était précieux sans aucune réserve.» Le 21 et le 22 novembre, on fit
descendre la sonnerie de la tour, excepté le timbre de sauvetage et
la grosse cloche qui porte le nom de l’abbé Jean-Frédéric Karq. Les
habitants de Beauvoir échangèrent deux de ces cloches pour les leurs;
les habitants de Genets s’emparèrent des autres, le 22 décembre 1791.
La veille, deux commissaires d’Avranches avaient emporté «tous les
titres et papiers du chartrier et tous les ornements de la sacristie.»
La ruine était complète. Les beaux manuscrits du moyen âge, achetés à
grands frais et copiés avec soin, gisaient pêle-mêle dans une salle du
district, et les ossements des saints étaient dispersés ou détruits.
Le chef de saint Aubert lui-même n’échappa point au pillage, et la
montagne, que le bienheureux pontife avait choisie pour le lieu de son
repos, se vit dépouillée de son plus précieux trésor. (_Livre blanc de
la Commune du Mont-Saint-Michel._)
Ces désastres n’étaient que le prélude de scènes plus tristes et plus
sauvages. La convention enferma dans le château trois cents prêtres
dont la plupart étaient trop avancés en âge pour être déportés.
Ils furent traités avec la dernière barbarie. Non seulement ils
étaient privés de la nourriture nécessaire pour le soutien d’une vie
chancelante et épuisée par la souffrance; mais on voulut aussi leur
enlever la consolation suprême que le captif trouve dans la prière.
D’après un ordre émané de l’autorité supérieure, le comité républicain
s’empara de tous les bréviaires des prisonniers, à l’exception d’un
seul qui échappa aux perquisitions les plus minutieuses; encore
celui-ci fut-il rongé par les rats pendant la nuit. Les membres de
la commission ne montrèrent pas moins d’ignorance que de cruauté.
Ayant mis la main sur un Homère imprimé en grec, ils jugèrent que
l’Iliade était un livre de prières et que la gravure du poète placée
au frontispice devait être l’image d’un saint; en conséquence, ils se
saisirent du volume. D’autres, non moins avisés, prenaient saint Michel
pour le génie de la liberté; ce qui, paraît-il, les empêcha de détruire
sa statue en quelques localités. Le casque de l’Archange leur semblait
être le bonnet phrygien; la balance et l’épée représentaient à leurs
yeux la justice et la force du peuple; le dragon palpitant sous les
pieds du céleste vainqueur était pour eux le symbole et l’image de la
tyrannie, c’est-à-dire de la royauté.
Parmi les nobles victimes entassées au Mont-Saint-Michel figuraient
le curé d’Avranches, nommé Pierre Cousin, Guillaume David, Georges
Durel, Jacques Antoine Joubert, Osouf, prêtre de Cametours, et Denys,
grand chantre de la cathédrale d’Avranches. Dans un seul jour la
gendarmerie de Coutances conduisit cinquante et un ecclésiastiques au
Mont-Saint-Michel. La cité de l’Archange portait alors le nom dérisoire
de _Mont-Libre_, et le drapeau rouge fut arboré sur une tour qui prit
le nom de _Tour de la Liberté_. Le 21 novembre 1793, les Vendéens
marchèrent sur Granville. «Un détachement de cavalerie se porta au
Mont-Saint-Michel et délivra les prêtres qu’on avait entassés dans la
forteresse; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent
hors d’état de suivre leurs libérateurs.» Les Vendéens, que le _Livre
de la commune du Mont_ appelle «des brigands,» détruisirent l’arbre
«chéri» de la liberté, s’emparèrent des clefs de la ville et couchèrent
au Mont. Le lendemain et les deux jours suivants, ils enclouèrent les
canons après avoir jeté les boulets dans les grèves, abattirent les
pavillons et les emportèrent, à l’exception du drapeau rouge.
Le départ des Vendéens laissa le Mont-Saint-Michel au pouvoir de la
Révolution. Il est difficile de se figurer quel spectacle offrit dès
lors cette cité autrefois si brillante. Des mains sacrilèges avaient
pillé le trésor de la basilique; le cloître, habité naguère par les
enfants de saint Benoît, servit d’asile aux débris de nos guerres
civiles; la cité des reliques et des livres était transformée en
_prison_ d’État; les louanges de Dieu ne retentissaient plus sous les
voûtes de la basilique; les prêtres et les religieux qui avaient habité
le Mont depuis la prélature du cardinal de Montmorency, étaient morts
ou dispersés. De ce nombre étaient J. B. Mazier, curé de la paroisse,
et Pierre-François Morilland, son vicaire; dom François Maurice,
prieur de l’abbaye, et son frère; Michel Pichonnier, sous-prieur, et
les religieux Lamy, Suhard et La Tour, dom Carton, cellérier, dom
Dufour, ancien professeur de théologie, et quelques autres qui nous
sont inconnus. Désormais la catastrophe semblait irrémédiable, et
l’œil, en plongeant dans l’avenir, ne pouvait entrevoir le jour de la
restauration; cependant tout espoir n’était pas éteint au fond des
cœurs, et saint Michel veillait toujours sur son moutier et sur la
France.
De 1793 à 1863, c’est-à-dire pendant une captivité de 70 ans, plus de
quatorze mille détenus gémirent dans la prison du Mont-Saint-Michel.
La cité radieuse du moyen âge offrait l’aspect d’un cadavre mutilé;
les trois dernières travées de la nef romane et la belle façade de
Robert de Torigni étaient remplacées par le portail grec, «dont le
seul mérite est de rendre complet le cours d’architecture, qu’on peut
suivre au Mont-Saint-Michel.» Au sommet de l’édifice que dominait
autrefois l’image de l’Archange, le Directoire fit placer un télégraphe
pour correspondre à la ligne de Brest à Paris. La milice, qui faisait
la garde sur la côte, fermait l’entrée de la ville aux visiteurs et
isolait les malheureux captifs de toute communication avec le dehors.
Cette surveillance devint encore plus active après le décret de
1799. L’administration centrale de la Manche, irritée d’apprendre
que Jacques des Touches avait été délivré de la prison de Coutances,
ordonna d’employer «des précautions multiples et journalières» afin
d’empêcher l’évasion «de plusieurs chouans détenus» dans les cachots du
«Mont-Libre.»
Napoléon ne montra ni plus de respect pour l’abbaye, ni plus de
goût pour les chefs-d’œuvre du génie chrétien. En vertu d’un décret
du 6 juin, publié le 12 du même mois et signé par le comte Daru,
ministre secrétaire d’État, l’empereur ordonna de conserver «la
_maison de force_» du Mont-Saint-Michel; en même temps il enjoignit
au département de se charger des frais de réparation et d’y consacrer
immédiatement une somme de 20,000 francs. En 1814, monsieur Demons,
curé de Cherbourg, se munit d’une lettre du sous-préfet d’Avranches
et d’un laisser-passer du maire de la ville, et se présenta au
concierge du château, qui le reçut avec politesse et lui permit de
visiter la prison. Le nombre des détenus s’élevait alors à deux cents;
les hommes travaillaient dans la salle des chevaliers et les femmes
dans le réfectoire des moines; leur occupation principale était «la
filature du coton.» On avait vendu les fameuses stalles du chœur et la
basilique était dépouillée de ses ornements les plus précieux. Monsieur
Demons sortit l’âme brisée de douleur et les yeux mouillés de larmes.
L’avénement de Louis XVIII sur le trône de France laissait espérer
des jours meilleurs pour le sanctuaire où tant de rois étaient venus
placer leur couronne sous la protection de l’Archange; mais le monarque
n’imita pas ses ancêtres, et, cédant aux vues d’une politique toute
humaine, il infligea une nouvelle flétrissure à l’ancienne abbaye. En
vertu d’un décret donné au «château des Tuileries,» le 2 avril 1817,
et publié le 6 du même mois avec la signature de Laîné, ministre de
l’intérieur, secrétaire d’État, le Mont-Saint-Michel fut constitué
«maison de force» pour les individus «des deux sexes» condamnés à la
peine des travaux forcés. Le même décret portait que le Mont serait
pareillement affecté «aux condamnés à la déportation,» jusqu’à leur
départ pour une destination définitive. L’ordonnance royale prescrivait
en même temps d’installer de nouveaux ateliers dans l’abbaye, afin de
procurer du travail aux prisonniers. Des religieuses connues pour leur
dévouement, les Filles de la Sagesse
[Illustration: Fig. 127.--Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre
1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.]
de Saint-Laurent-sur-Sèvre, furent chargées du soin des malades et des
infirmes. L’administration générale du Mont-Saint-Michel fut confiée à
des directeurs dont un certain nombre négligèrent les réparations les
plus urgentes, ou mutilèrent les plus belles parties de la Merveille
et de la basilique. La nef romane avec plusieurs chapelles, le
réfectoire, le cellier, l’aumônerie furent divisées en deux ou trois
étages, pour servir de salle à manger, de dortoirs et d’ateliers; la
sacristie actuelle était alors une cuisine et le bras du transept que
les pèlerins ont décoré de bannières et d’oriflammes, fut longtemps
encombré de malheureux captifs qui traînaient aux pieds de lourdes
chaînes de fer. Il n’est pas sans utilité de parcourir la liste des
prisonniers qui ont été détenus à cette époque au Mont-Saint-Michel.
Les nombreuses victimes de 1793 furent remplacées par Chastenaix, le
Moine et la Houssaye, chefs de l’armée royaliste. Le pamphlétaire
Babœuf, le sabotier Mathurin Bruno, qui se disait Louis XVII, fils du
roi martyr, et Le Carpentier, conventionnel et régicide, subirent tour
à tour les rigueurs de la captivité. Bientôt Colombat, Blanqui, Stuble
et Barbès expièrent dans les cellules du château le sang répandu sur
les barricades de Juillet. Quel singulier contraste dans ces destinées
et quelle étrange vicissitude dans ces phases de nos révolutions!
Le Mont-Saint-Michel subit un désastre d’une autre nature. En 1834, un
incendie se déclara dans la nef de l’église, sur le minuit; bientôt
le feu détruisit les ateliers «de chapeaux» et gagna la toiture. Des
flammèches emportées par le vent tombaient dans la ville et jusque
sur les grèves. Pendant cette nuit lugubre, le directeur de la maison
centrale, le curé de la ville, la garnison, les détenus eux-mêmes
rivalisèrent de zèle et de dévouement (fig. 127). L’aumônier, monsieur
l’abbé Le Court, montra tant «d’habileté, de sang-froid et de courage,»
qu’il parvint à circonscrire le foyer de l’incendie. Sa belle conduite
lui mérita la croix d’honneur.
IV.
LA RESTAURATION DU MONT-SAINT-MICHEL.