tandis que le glorieux Archange en était l’inspirateur, le chef et le
patron. Les diverses confréries devaient envoyer des pèlerins au Mont,
et plusieurs n’admettaient jamais un nouveau membre, s’il n’avait
auparavant visité le sanctuaire de saint Michel (fig. 104). D’après le
livre des _Us_ de Saint-Firmin, l’une des villes les plus anciennes
et les plus célèbres du Pas-de-Calais, Montreuil-sur-Mer, possédait
de temps immémorial une confrérie de célibataires dont la plupart
accomplissaient chaque année le pèlerinage du Mont-Saint-Michel au
péril de la mer; avant le départ, ils recevaient la bénédiction du curé
et se munissaient auprès du «mayeur» d’un laissez-passer collectif; ils
vivaient en route de quêtes et d’aumônes, et arrivaient au terme de
leur voyage le quinze octobre, veille de la fête du saint patron; tous
passaient la nuit en prière, communiaient le lendemain et revenaient
chargés de coquilles, mendiant toujours leur pain et portant, selon
l’usage, le bourdon et la bannière des pèlerins. A l’arrivée, le curé
de l’église Saint-Michel et les habitants de la ville allaient à leur
rencontre et les recevaient «avec force démonstrations de joie et de
piété.» Cette coutume n’est point particulière au moyen âge; nous la
retrouvons dans les siècles derniers et même au dix-neuvième siècle.
Plusieurs paroisses du diocèse de Séez en offrent une preuve évidente:
pour être reçu dans les confréries d’Almenesches, de Silly-en-Gouffern,
de Sai, de Moulins, de Sarceaux, il fallait avoir visité le
Mont-Saint-Michel, et s’être nourri avant le départ de la divine
Eucharistie, afin d’accomplir en état de grâce cet acte religieux.
Saint Michel, ange médecin et protecteur des agonisants, fut aussi
l’objet d’un culte spécial, surtout à Liège et en certaines villes
de la Flandre, où l’on fonda des confréries sous son patronage, pour
venir en aide aux malades. A cette heure suprême, où l’âme est sur le
point de paraître devant son juge, nos pères voulaient se concilier la
faveur du puissant et redoutable Archange; ils ne l’oubliaient pas même
dans leurs testaments. Louis Raoul Bachelier légua, en 1459, trente
sous tournois de revenu pour entretenir dans l’église de «Nismes» deux
cierges d’une demi-livre, qui devaient brûler le jour de la fête de
saint Michel; le frère de Louis XI, Charles de Valois, duc de
[Illustration: Fig. 104.--Pèlerinage de la confrérie de Camembert
(Orne) au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert.
D’après une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.]
Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, a laissé
ces belles paroles dans son testament de 1472: «(Nous) commettons
(notre âme) à la Vierge glorieuse, qui des pécheurs, jusques icy,
nous confessons estre advocate, et qui non sans cause est dite du
Rédempteur de l’humain genre, et Roy de gloire, Mère très débonnaire;
à Monsieur saint Michel, et toute la cour du Paradis céleste, afin que
par leurs prières, elle monte ès saints lieux, pour régner avec eux: si
leur prions et requerrons, et très dévotement les supplions qu’ils me
soient en aide.»
Les magistrats honoraient en saint Michel l’ange justicier, les
écoliers reconnaissaient en lui le prince de la lumière et le
protecteur des lettres; les artistes lui bâtissaient des temples
et des autels, le peignaient sur la toile et lui élevaient des
statues, les poètes le chantaient, les orateurs célébraient sa gloire
et sa puissance, les princes et les derniers enfants du peuple
s’agenouillaient ensemble pour le prier; saint Michel avait sa place
dans les fêtes de famille; il paraissait partout, sur le théâtre,
dans les réunions publiques, en particulier dans les processions
solennelles; il fallut même parfois écarter son image, pour empêcher
des manifestations indiscrètes, et arrêter l’élan d’un enthousiasme
pas assez réfléchi. Il est bon de rappeler certains traits, pour
faire mieux comprendre cette époque, glorieuse par-dessus toutes dans
l’histoire de saint Michel (V. _Le Mistere du siege d’Orleans_).
Nos pères ignoraient les jouissances raffinées que notre siècle
matérialiste et sensuel demande aux exhibitions du théâtre; pour se
procurer des délassements, ils aimaient à reproduire les vérités
de la religion dans des scènes naïves, parfois bizarres, mais dont
l’honnêteté n’avait jamais à rougir. Souvent l’archange saint Michel,
vainqueur de Satan et gardien des âmes, jouait un rôle important dans
ces représentations symboliques. D’après les vieux historiens de Paris,
les pâtissiers de cette ville célébraient la fête de saint Michel,
leur protecteur, par une procession qui attirait un grand nombre de
curieux. Ils se rendaient en pompe à la chapelle de l’Archange, dans
l’église Saint-Barthélemy. Les uns étaient habillés en diables, les
autres en anges, et au milieu de la troupe on voyait saint Michel
agitant une grande balance et traînant après lui un démon enchaîné, qui
s’efforçait de molester les passants, menaçait les uns, frappait les
autres et faisait à tous des niches plus ou moins ridicules. Anges et
diables étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis à distance
par des prêtres qui portaient le pain bénit. Des drames analogues se
jouaient au Mont-Saint-Michel, «en présence de ces foules immenses qui,
à certains jours privilégiés, encombraient les abords de l’abbaye (E.
de Beaurepaire, _Les miracles du Mont-Saint-Michel_).»
La procession que le roi René institua en 1462, dans la ville d’Aix,
offrait une scène non moins singulière, appelée _Le jeu des diables_
ou _La lutte de la petite âme_. Des démons revêtus de costumes
aux emblèmes satiriques et la tête surmontée de longues cornes se
pressaient autour d’un enfant qui représentait la petite âme. Cet
enfant portait un gilet blanc, symbole de l’innocence, et tenait à
la main une grande croix qu’il serrait sur sa poitrine (fig. 105).
D’abord, à l’aspect du signe de
[Illustration: Fig. 105.--_Le jeu des diables ou la lutte de la petite
âme_; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René.
D’après A. Millin.]
notre salut, les démons prenaient la fuite, mais ils ranimaient bientôt
leur courage et se précipitaient une seconde fois sur la petite âme;
ils n’osaient pourtant pas l’approcher de trop près, et, se tenant
à distance, ils essayaient de l’enlever avec des bâtons fourchus;
furieux de ne pouvoir réussir, ils n’écoutaient plus que leur colère et
redoublaient d’efforts pour s’emparer de leur victime. La petite âme
allait succomber, quand saint Michel, vêtu de coton blanc, ayant des
ailes dorées et la tête environnée d’une auréole céleste, apparaissait
tout à coup et se jetait au milieu de la mêlée, aussitôt il était
assailli par les démons, et recevait des coups innombrables sur son
dos, qu’il avait prudemment rembourré d’un épais coussin. Les diables
désespérés, n’en pouvant plus de lassitude, renonçaient à leur dessein
et prenaient la fuite en faisant d’horribles grimaces. Alors le nouveau
Michel, comme s’il avait triomphé de Lucifer en personne, poussait un
cri de victoire et sautait à plusieurs reprises, pour témoigner sa joie
d’avoir sauvé la pauvre petite âme des griffes du démon.
Afin de compléter cet aperçu général, il faut arrêter les yeux sur
la cité de l’Archange. En 1470, un an après l’institution de la
chevalerie, Louis XI visita le Mont-Saint-Michel, et, au témoignage
d’Hélyot, il y tint la première assemblée de l’ordre, dans la salle
des Chevaliers. Un autre chroniqueur, Jean de Troyes, parlant de ce
voyage, s’exprime ainsi: «Le roi, qui estoit à Amboise, s’en partit
et ala au Mont Sainct Michel en pèlerinage. Et après icelluy fait et
accomply,» il inspecta Tombelaine, Avranches, Coutances, Caen, et
plusieurs autres places de Normandie. Deux ans plus tard, Louis XI
revint au Mont avec une brillante escorte. A son passage dans la ville
d’Alençon, il faillit être écrasé par la chute d’une pierre qui se
détacha d’un mur; aussitôt, disent les historiens, le roi fit un grand
signe de croix, se mit à genoux en témoignage de sa reconnaissance et
baisa la terre. Quelques jours après, il était dans la basilique de
Saint-Michel, et suspendait auprès du crucifix la pierre qui était
tombée à ses pieds dans la ville d’Alençon. Jean de Troyes nous apprend
que dans le cours de l’année 1474 les Anglais menacèrent de faire une
descente sur les côtes de Normandie, peut-être pour tenter la prise du
Mont-Saint-Michel: «le roy, dit-il, fut au service la veille de Noël
en l’église Nostre-Dame de Paris. Le lendemain de Noël qui estoit le
jour Sainct Estienne, le roy eut des nouvelles que les Anglois estoient
en armes en grant nombre sur mer, et estoient vers les parties du
Mont Sainct Michel. Et incontinent fist monter à cheval et envoyer en
Normandie les archiers par lui mis de sus sa nouvelle garde, nommée la
garde de monsieur le Dauphin.»
A cette époque, les armoiries du Mont étaient chargées de coquilles
sans nombre, avec le chef de la maison de France (fig. 106); l’abbaye
jouissait de nombreux privilèges que Louis XI confirma par ses lettres
de 1477, en abolissant toutes les taxes qui pesaient sur les religieux;
mais pour servir ses vues politiques, le monarque se réserva le droit
de faire garder le château par un officier de son choix; il construisit
[Illustration: Fig. 106.--Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis
XI.]
même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa
piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel.
Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs
années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de
cette époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et,
dans les circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier
rang; pour lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de
félonie que rien ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service
de Dieu, de l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part,
l’ancienne abbaye, avant d’accepter le régime de la _commande_ et de se
soumettre à une juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait
que la vie n’était pas épuisée dans son sein.
Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il faut
rapporter à cette époque le manuscrit intitulé: _Varia ad historiam
Montis Sancti Michaelis_. Ce volume, orné de longues lettres gothiques,
est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y
est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y
trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur
raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur
saint Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et
premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage,
le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à
la fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple
qui ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge?
«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur
«En qui j’ay toute m’espérance,
«Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur,
«Qui n’as ne fin ne commensance,
«Doucement me donne t’amour,
«Et de ta gloire cognoissance,
«Et m’ottroy par ta douceur
«Vraie confession et repentance.....
«Sainte Marie, dame, royne, genitrix,
«Glorieuse pucelle, porte de paradis,
«Se vous onqs oytes par la vostre merci
«La voix d’un pécheur qui vous criast merci...
«Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans,
«A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»
Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître,
la crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités
contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de
l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à
Rome, en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay,
André de Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps
gouvernèrent successivement le monastère à titre d’abbés réguliers.
André de Laure, originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de
son savoir et la noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui
la faveur de son oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan
du roi et successeur de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine
du Mont. Les religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes
leur abbé et recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de
l’élection du cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès
qu’ils apprirent la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous
la présidence de Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye,
et portèrent leurs suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec
raison que le comte de Baternay ferait ratifier cette élection. Le
nombre des moines était alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le
prieuré de Pontorson et remplissait les charges d’archidiacre et de
chantre du monastère, ne voulut renoncer à ces titres qu’après avoir
reçu les lettres du roi et s’être assuré que son élection ne serait pas
invalidée.
André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il
passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers
la fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il
mourut le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle
de la Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même
érigé et qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs
séjours à la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de
son monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous
ses soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il
enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses
armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la
fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce
temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.»
Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent
le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il
brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous
lui devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme
appelée Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial,
l’aumônerie, la grande citerne, le pont qui unit l’église et le
quatrième étage du logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la
chapelle qui touche le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de
sa prélature, de 1499 à 1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts
ouvriers pour les travaux du monastère et de ses dépendances. En
1509 la foudre renversa la flèche, fondit les cloches, et exerça de
grands ravages dans la basilique; c’était la dixième fois que le
Mont-Saint-Michel devenait
[Illustration: Fig. 107.--Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un
design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième
siècle.]
la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce
désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le
pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection
des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle
du rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile
(fig. 107).
Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de
Laure, dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay,
[Illustration: Fig. 108.--Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin
de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.]
capitaine du Mont, et à la recommandation du roi Louis XII, qui engagea
ses «chers et bien amez» religieux à le choisir pour abbé à cause
de ses «bonnes mœurs, vertus et honnesteté,» et pour la «seureté et
bonne confidence» que le monarque avait «en sa personne.» Il gouverna
l’abbaye l’espace de trois ans et mourut au château de Brion en 1513.
Il reçut la sépulture à côté de son prédécesseur, dans la chapelle de
la Vierge.
Jean de Lamps, frère de Guillaume de Lamps, montra une grande sagesse
dans l’administration du monastère et donna aux religieux l’exemple de
toutes les vertus; il continua la construction du chœur, fit placer aux
voûtes les armes de France et de l’abbaye, et acheva la basilique,
[Illustration: Fig. 109.--Sceau de Jean de Lamps, abbé du
Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.]
c’est-à-dire le dernier chef-d’œuvre que l’art chrétien ait produit au
Mont-Saint-Michel en l’honneur de l’Archange. Il mourut le 4 décembre
1523 et fut enterré dans la chapelle de la Vierge Marie, du côté de
l’épître. «Pour tesmoigner leur reconnoissance en son endroict, dit
dom Louis de Camps, et en conserver plus longtemps la mémoire, (les
religieux) firent poser son effigie sur un pilier, comme on voit encore
à présent (fig. 108). Ce qui n’a esté accordé à d’autre qu’à luy, et
à la vérité est une chose assez remarquable; car si après luy nous
n’avons eu aucun abbé, qui ait porté l’habit de Saint-Benoist; au
moins, nous pouvons dire qu’iceluy nous est resté qui le porte jour et
nuit en peinture. Ses armes se voient en divers endroits de l’église.»
Pendant ces prélatures qui terminent la troisième période de l’histoire
de saint Michel, le culte de l’Archange avait atteint son apogée;
les pèlerinages se succédaient sans interruption; un grand nombre
de seigneurs firent à l’abbaye des donations en terre et en argent;
le souverain pontife approuva par un bref solennel l’ordre des
chevaliers; François Iᵉʳ, marchant sur les traces de ses ancêtres,
fit un pèlerinage au Mont avec plusieurs personnages de la cour.
Un historien rapporte que l’abbé Jean de Lamps reçut le monarque
«avec tous les devoirs et plus grande soubmission qu’il put, allant
processionnellement au-devant en habits pontificaux, imprimant par
sa modestie des tendresses de dévotion au cœur du roy.» La basilique
avec son abside merveilleuse et sa flèche élégante était achevée; sur
le sommet dominait la statue de l’Archange, dont l’épée flamboyante
menaçait les ennemis de la France et le pied foulait le dragon
infernal; le règne de la chevalerie avait commencé et les enfants de
saint Benoît se montraient toujours les dignes gardiens du sanctuaire
de saint Michel.
[Illustration: Fig. 110.--Fac-simile d’un cul-de-lampe des _Statuts de
l’Ordre de Saint-Michel_. 1725.]
[Illustration]
CHAPITRE IV
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS MODERNES.
I.
LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LES GUERRES DE RELIGION.
Lorsque Jean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise
au régime de la _commende_ et une ère nouvelle commença pour le
Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses
foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes,
le culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme
ancien avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre
territoire que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins
acharnées, ni moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient
menaçantes. Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter
le titre de vainqueur de l’_hérésie_ que les siècles lui décernèrent,
surtout depuis la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de
Luther et de Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux
prises avec cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours
irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et
combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations
chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera une
victoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre
des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre
de ce nouveau combat.
Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis
de l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les
empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son
indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut
observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux
partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des
pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre
l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans
de profession religieuse, on célébrait son _jubilé_. Il était conduit
au chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les
bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique.
Le chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison,
le président du chapitre offrait de l’eau bénite au frère _jubilé_,
montait avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de
paix. Le reste de la journée se passait en pieuses réjouissances.
Les principaux mystères de la religion étaient représentés sous des
formes sensibles. A Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur
ressuscité; il était vêtu d’une aube marquée de gouttelettes de sang;
une longue barbe descendait sur sa poitrine, un diadème ornait son
front, et il portait une croix à la main; à l’heure des matines, il
passait dans le chœur devant tous les religieux, au moment où les
jeunes frères qui jouaient le rôle des _anges_ chantaient l’hymne
de la résurrection. Les liens de fraternité qui unissaient tous les
moines ne se brisaient point à la mort. Plusieurs fois l’an, des
services funèbres étaient célébrés pour les morts, et chaque jour
trois prêtres offraient le sacrifice de la messe dans la chapelle des
Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs défunts. A l’extérieur,
le Mont-Saint-Michel formait une association intime avec plus de
soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, dont plusieurs étaient
sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait être élu par le suffrage
des moines et choisi dans une maison de l’ordre de Saint-Benoît; en
vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il avait le droit de
porter la mitre et l’anneau; de plus il était ordinairement archidiacre
du diocèse d’Avranches. Sauf de rares exceptions, tous s’étaient fait
un bonheur de vivre parmi les religieux comme des pères de famille
au milieu de leurs enfants. Quelques-uns même, à l’exemple de Pierre
le Roy, avaient employé les moments de loisir à enseigner aux jeunes
frères les sciences profanes et les arts libéraux.
Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir
contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de
France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints
de renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit
au régime de la _commende_ dont ils étaient exempts aux termes du
concordat passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de
Lamps, en 1523, les religieux essayèrent en vain de lui donner un
successeur; la cour de France rendit tous leurs efforts inutiles,
et, malgré leurs vives réclamations, le roi fit agréer en 1524 la
nomination de Jean le Veneur, évêque de Lisieux, grand aumônier du
royaume et cardinal de la sainte Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis
de Camps, cette sainte et dévote maison fut mise en _commende_ et
abandonnée à la discrétion d’une domination estrangère.»