François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne

comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et

de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école

du malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne

suivit que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France,

menacée d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi

lui-même, après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner

une preuve de sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit

remplacer la salamandre qui était sur ses armes par la coquille de

Saint-Michel. De son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du

mont Tombe, en élevant la fameuse tour qui porte son nom (fig. 111),

et il prémunit la place contre les surprises du dehors; en même temps

des pèlerins nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce

nombre furent les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent

différents objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort

du lieutenant, Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la

chapelle Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville

d’Aussebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le

monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire

de Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion

de Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le

progrès de l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le

grand artiste à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au

souverain le tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint

Michel sur le dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la

vérité sur le prince de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit

pas aux Bénédictins le droit de choisir leur abbé; car à la mort de

Jean le Veneur, en 1543, Jacques d’Annebault, cardinal du titre de

Sainte-Suzanne, évêque de Lisieux et grand-maître de la chapelle

royale, prit possession de l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait

reçues de Rome le 18 août 1539. Il séjourna quelque temps parmi les

religieux; mais il quitta bientôt la vie du cloître pour retourner à la

cour. Il mourut en 1558, et, l’année suivante, le roi choisit pour lui

succéder François le Roux d’Anort, qui porta la crosse jusqu’à l’année

1570.

Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines

profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que

l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux

Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux

dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du

Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille

livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon

une assemblée de l’ordre de Saint-Michel (fig. 98). Rien ne fut négligé

pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances

réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista

à vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui

n’avoit de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr

les vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins

et fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches,

marchoit premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de

satin blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris,

lequel estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et

le chaperon estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une

grosse masse d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy

couronnées; après luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre

des Cérémonies,

[Illustration: Fig. 111.--Tour ou bastillon Gabriel.--Restauration.]

tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquille _d’or_ pendante au

col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce

rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus son roquet d’un

manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé

sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers

de l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et

qualité, avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de

drap d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout

autour un rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement

dessus et dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes

d’or entre lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre,

de semblable riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé

pareillement de belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de

dessous de veloux ou satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit,

Messeigneurs de Vendosme et de Guise les derniers: Puis venoit Sa

Majesté, vestu de mesme les autres, excepté que son accoustrement

estoit enrichi davantage de merveilleusement grosses perles, et quelque

frange d’or tout autour de son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de

Bourbon, Vendosme, Lorraine, et Ferrare, revestus de leurs roquets et

grandes chapes de Cardinal de camelot rouge: Tous lesquels en cette

pompe entrèrent au chœur de la grande Église Saint Jean bien en ordre

et richement tapissée: Sa Majesté se mit à la place du Doien, les

autres selon leur rang, laissans les places de leurs compagnons absens

vuides: Et au dessus de chaque place estoient attachées les armoiries

et noms des Princes absens, et des présens seulement les armes. Auprès

du grand Autel fut dressé un parquet haut élevé, et richement paré,

pour la Reine et les Dames. Le samedy matin, _jour de Saint Michel_,

le Roy et les Chevaliers de l’Ordre furent ouïr la grande Messe en

pareil ordre que du soir; mais avec si _grande foule de peuple_, qu’à

peine pouvoient-ils passer: Et la grande solemnité fut à l’offerte,

en observant les anciennes cérémonies belles à voir. Au sortir de là

ils vinrent tous disner ensemble dans la grande salle du logis du Roy,

la table de Sa Majesté au milieu; puis ils continuèrent les Vespres

dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes de deüil, le chaperon

à bourrelet et tout le reste de leur vestement de drap noir, le Roy

semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la mémoire de leurs

Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut Dimanche, ils furent

aussy ouïr la grande Messe comme le jour précédent et en habit du

soir; où au sortir _Sa Majesté toucha les malades_, puis disnèrent

encore ensemble.» (_Statuts de l’Ordre de Saint-Michel._)

La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel

contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les

dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et

de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État;

car, bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et

de ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se

déclara l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les

catholiques de France. Comme en toutes les calamités publiques, les

regards se portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste.

Paris donna l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint

Michel, on fit dans la capitale une procession solennelle pour implorer

la protection de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs

évêques, les ordres religieux, une foule innombrable de fidèles

assistaient à cette pieuse cérémonie; au milieu des rangs pressés de la

multitude, on portait les reliques insignes de toutes les églises de la

ville. Jamais Paris n’avait organisé une manifestation plus imposante

en l’honneur de saint Michel. L’année suivante, les ennemis furent

taillés en pièce à Jarnac et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut

signée à Saint-Germain.

De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins.

Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches,

déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le

saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques,

et de les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des

grâces surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de

France, Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs,

et, en 1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en

pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565,

il modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts

primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les

manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves

citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut

signalée par des faits miraculeux.

Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus

périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être

dirigées contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa

charge en faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac.

Pendant que ce dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville,

prieur claustral, et le parlement de Normandie, les disciples de

Calvin, nommés huguenots, levaient de nouveau l’étendard de la

révolte et dévastaient une partie des campagnes. En l’année 1576, le

Mont-Saint-Michel embrassa contre eux le parti de la ligue et résolut

de leur opposer une vigoureuse résistance. Alors, comme au temps de la

guerre des Anglais, la cité de l’Archange devint le boulevard de la

France en Normandie, et l’épée victorieuse des chevaliers repoussa les

attaques des calvinistes.

Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits

par le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la

nuit. Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent

des armes sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place

déguisés en pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon,

attendaient le moment favorable pour voler au secours de leurs

compagnons d’armes. Les huguenots, après avoir entendu la messe et

visité le monastère, se réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là,

se répandirent dans la ville pour accomplir leur dessein. Au signal

donné, ils désarmèrent les soldats, en tuèrent un qui refusait de

rendre son épée, et frappèrent plusieurs moines et pèlerins. Jean Le

Mansel, secrétaire de l’abbaye, reçut un coup de sabre sur la tête.

En même temps le sieur «du Touchet sortit de son embuscade avec ses

cavaliers et se dirigea au galop vers les portes de la ville.» Déjà les

calvinistes criaient: «ville gaignée, ville gaignée.» Les habitants

étaient dans la consternation et n’avaient d’espoir que dans la

protection de Saint-Michel.

Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats

Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal

de Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et

rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui

le regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service,

le roi de France, Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place

de René de Baternay et lui donna le titre de _gouverneur_ du château.

Le brave officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées

des calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des

capitaines Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au

pillage; mais tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la

citadelle dont il ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent

du Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place

par une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves,

fit une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin

des remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de

Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent

sa glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après

lui avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la

chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres.

Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et

la rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats.

Sa digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et

reçut la sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la

Moricière, doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres

de rente au monastère pour une fondation de trois messes annuelles;

l’une devait être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour

de juillet; à la procession tous les moines portaient un cierge de

cire blanche, afin de témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la

Vierge et à saint Michel» qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux

gouverneur, pour délivrer la ville de l’oppression des huguenots.

Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les

calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le

Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant

plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse

pour s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les

pièges qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte

en ces termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant

une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance

et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont,

dressoient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy

tost qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur

le champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour

en autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde

au col luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit

de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une

bonne somme de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost

ses jours, et alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il

le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à

exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit

sans faire semblant de rien la commodité de les introduire secrettement

en cette abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode

pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy

donnèrent cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il

fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon,

puis se mit en devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre

à chef, il advertit quelques jours après ces huguenots de venir le

vingt-neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche

et de la dédicace des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le

long des degrez de la Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied

de l’édifice, il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le

cloistre, ou se mettant dans la roue il en esleveroit quelques-uns

des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter

les autres. Ainsi par cet artifice, ce Mont estoit vendu. Mais ce

soldat considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa

lascheté et advertit le capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy

luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de

passer tous ses ennemys au fil de l’espée. Quant à eux ne sçachant

le changement de volonté de cet homme, et se réjouissans de ce que

le temps sembloit favoriser leur dessein, tout l’air estant ce jour

là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent),

qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil jusques sur

ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l’heure

prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore pour

eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après l’autre,

puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les

conduisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où

ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon

courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les

transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous.

Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille,

s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant

desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un

religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout

alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout

acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques

jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent

une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon

si c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna

le mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter

devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il

ne manqua de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys

prenant l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent

le mieux qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de

leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des

poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591.

Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la

discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées.

Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615,

ne fut pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux

intérêts du monastère et négligea les réparations même les plus

urgentes. En 1594, un onzième incendie allumé par le feu du ciel

renversa la flèche et fondit les cloches. Le sieur de Brévent,

gouverneur de l’abbaye, et Jean de Surtainville élevèrent la tour

massive qui existe aujourd’hui; mais cette belle «pyramide» qui

«estoit, au dire des annalistes, l’une des plus hautes du royaume,» ne

fut pas reconstruite et l’on ne vit plus l’image de l’Archange dominer

sur le pinacle de l’édifice.

La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de

l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé

à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatante

et tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs

tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre

maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les

habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se

faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur

de la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange

saint Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine

Julien de Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet,

sortit du corps de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle,

qu’il n’était pas prudent de pénétrer dans l’intérieur du château

avec sa suite nombreuse. Il fut convenu que cinq hommes seulement

le suivraient. Julien de Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal

que brave, reçut le traître avec tous les honneurs possibles, sans

soupçonner sa perfidie; mais comme tout le monde entrait malgré les

conventions, le caporal de garde ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle

dit alors que si sa suite n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt,

par ordre du capitaine, la porte fut ouverte de nouveau. Le traître

mit la main à l’épée, se précipita sur le caporal et le tua; puis,

se tournant vers Henri de la Touche, il l’étendit mort sur le pavé.

Ceux de sa suite armés de pistolets et d’épées attaquèrent le sieur

de Quéroland, massacrèrent sept hommes de la garnison et s’emparèrent

du corps de garde; mais le capitaine rallia ses hommes et revint au

combat. Le marquis de Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns

furent tués ou blessés, et les autres prirent la fuite. Le brave de

Quéroland restait maître de la ville. Les annalistes disent qu’il reçut

dans le combat «dix-huit coups tant d’espée que de pistolet.» Après

avoir triomphé d’un traître, il périt victime d’un infâme complot. Un

jour, il était sorti de la place et chevauchait sur les grèves suivi de

son valet; celui-ci soudoyé par la famille de Belle-Isle, s’approcha de

lui, le tua d’un coup de pistolet et prit la fuite à toute bride. Le

héros breton fut inhumé avec son frère dans la basilique de l’Archange

auprès de la tour.

Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et

partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie;

il suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son

rocher de granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au

29 septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué

une large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise,

quand le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et

les repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête

de saint Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange,

et, l’année suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les

chanoines de Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur

du prince de la milice céleste une procession générale à laquelle

assisteraient les habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à

deux, honestement vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés

et conduits par le principal du collège et ses subalternes;» et tout

celà, disaient-ils, parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les

avait protégés contre les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la

«braîche» de la place pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à

leurs suppôts; de même que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il

parut sur le pont d’Orléans et préserva la ville contre les attaques

des Anglais.

Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de

saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots

n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois

de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national

depuis la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du

peuple envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et

1601, Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie

établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel.

Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit

à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle

primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à

l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus

calmes et plus prospères.

II.

SAINT MICHEL ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.

Le dix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de

l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France.

Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des

fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre

les guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint

Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé,

immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences

et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture

publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent

en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut

regardé comme la récompense de la bravoure et du _savoir_; de nombreux

pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux

furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la

vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen

âge ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit

son titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son

nom diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se

choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent

pas mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son

existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps

modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste.

Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle

par une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue

nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de

Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la

demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée

au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait

être honoré plus tard du titre de cardinal (fig. 112). Aussitôt un

prêtre de cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au

Mont-Saint-Michel, et travailla de concert avec le duc de Guise à

réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines

à la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à

l’ouest de la montagne les

[Illustration: Fig. 112.--Portrait du cardinal Pierre de Bérulle,

fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B.

Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.]

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 25 / 42 段