appelle sa voix: «Oui, répond-elle sans hésiter, je l’ai entendue
hier et aujourd’hui, le matin, à vêpres et à l’Ave Maria, et il m’est
plusieurs fois arrivé de l’entendre bien plus souvent... Elle m’a
dit de répondre hardiment, et que Dieu m’aiderait.»--«Cette voix,
ajoute-t-elle, vient de la part de Dieu, et je crois bien que je ne
vous dis pas à plain tout ce que je sais... Cette nuit même, la voix
m’a dit plusieurs choses pour le bien du roi que je voudrais bien que
le roi sût, quand je devrais ne pas boire de vin jusqu’à Pâques; car
s’il le savait, il en serait plus aise à son dîner.» Lui demande-t-on
quelle était cette voix qui se fit entendre à elle à l’âge de treize
ans: «C’était saint Michel, s’empresse-t-elle de répondre; je l’ai
vu devant mes yeux, et il n’était pas seul, mais bien accompagné des
anges du ciel.» Elle refuse d’abord de dire quelle figure il avait;
mais le juge la pressant de ses questions puériles et malséantes, elle
répond: «Je ne lui ai pas vu de couronne.»--«Avait-il des vêtements?»
reprend son indigne interlocuteur.--«Pensez-vous que Dieu n’ait pas de
quoi le vêtir?» dit-elle, en le rappelant à la pudeur.--«Avait-il des
cheveux?--Pourquoi lui seraient-ils coupés?--Tenait-il une balance?--Je
ne sais.» Dans la dernière séance publique, celle du 3 mars 1431, on
revint sur le même sujet: «Vous avez dit que saint Michel avait des
ailes; avait-il aussi une tête naturelle?--Je l’ai vu de mes yeux,
répondit-elle, et je crois que c’est lui aussi fermement que Dieu est.»
Plus tard elle dit encore: «Oui, je le crois, c’est saint Michel qui
vient pour me conforter et me conseiller, et je ne crois pas avec plus
d’assurance que Notre-Seigneur a souffert mort pour nous racheter des
peines de l’enfer.» Enfin, l’heure solennelle étant arrivée, Jeanne
se mit à genoux devant son bûcher, invoquant Dieu, la Vierge, saint
Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, pardonnant à ses ennemis
et demandant pardon pour elle-même, disant à l’assistance de prier
pour elle, et aux prêtres de célébrer une messe pour le repos de son
âme: «Tout cela, dit un historien, de façon si dévote, si humble et si
touchante, que l’émotion gagnant, personne ne put se contenir: l’évêque
de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà
que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester
comme les autres. Quand la flamme environna la jeune héroïne, les deux
vénérables religieux qui étaient présents entendirent encore la voix de
Jeanne murmurer le nom de «son Archange.»
La mission de Jeanne d’Arc était accomplie. Elle avait songé avec
Dunois à se rallier aux défenseurs du Mont-Saint-Michel; mais ce projet
ne put se réaliser. Un accident survenu en 1433, deux ans après la
mort de la Pucelle, fit naître dans les Anglais l’espérance de venger
leurs défaites et de s’emparer du Mont-Saint-Michel. Lord Thomas
Scales réunit une armée nombreuse avec «des machines épouvantables
et plusieurs instruments de guerre,» entre autres de fortes pièces
d’artillerie, et, le 17 juin 1434, veille de Saint-Aubert, il fit tout
disposer pour un assaut général. L’heure solennelle était arrivée. Le
soleil dorait de ses premiers rayons le sommet de la montagne; le vent
faisait flotter sur les tours l’étendard de saint Michel et la bannière
du roi de France. Bientôt les bataillons ennemis s’ébranlèrent; les
canons furent dressés sur leurs affûts; on attendait le signal du
combat. Le général anglais fit sommer la place de se rendre; mais Louis
d’Estouteville répondit avec fierté: «Annoncez à votre maître que nous
sommes résolus d’honorer le couronnement de notre légitime souverain,
Charles VII, et de lui conserver cette place ou de nous ensevelir sous
ses ruines.» Le général anglais répliqua: «Superbe étendard, bientôt je
t’abattrai dans la poussière.» Il est rapporté qu’un vieux solitaire de
Tombelaine vint lui dire: «Prenez garde; on ne s’attaque pas en vain
à Monseigneur saint Michel.» Il méprisa cet avertissement et commanda
le feu. En un moment, la lutte devint acharnée de part et d’autre. Le
canon grondait avec force et battait le rempart. Un in nuage de fumée
enveloppait le Mont-Saint-Michel. Soudain, on entendit un cri de joie
retentir dans les rangs ennemis: un pan de muraille s’était écroulé et
une large brèche livrait un accès facile aux assaillants.
De nombreux bataillons, soutenus par les compagnies d’archers, se
précipitent vers le rempart et s’élancent à l’assaut. D’Estouteville
avec ses chevaliers attend de pied ferme. Le silence a succédé au bruit
du canon; on n’entend plus que le cliquetis des armes; une lutte corps
à corps est engagée entre les soldats anglais et les défenseurs de la
citadelle.
Quel spectacle! Un vieux moine témoin du danger s’écrie avec larmes:
«Saint Michel à notre secours!» D’Estouteville est environné d’ennemis;
il se dégage, monte sur une éminence, saisit l’étendard anglais et le
jette dans la poussière. Guillaume de Verdun brise son épée sur la tête
d’un adversaire; aussitôt, il s’arme de sa hache et frappe à coups
redoublés. Les assaillants se retirent; mais un de leurs chefs, l’épée
haute et le visage découvert arrête les fuyards et les ramène à la
charge. Les assiégés font pleuvoir sur eux une grêle de pierres et les
repoussent une seconde fois.
Huit jours s’étaient écoulés. Les Anglais tentèrent un autre assaut
avec toutes leurs forces réunies. Dès le lever du soleil, ils
commencèrent à battre le rempart, et bientôt plusieurs brèches furent
pratiquées dans la partie basse de la ville. La garnison fit des
prodiges de valeur, mais il fallut céder au nombre et se retirer dans
le château. A la vue du danger, plusieurs moines se mêlèrent aux
assiégés pour repousser l’assaut et combattirent avec le brave Guiton,
Robert du Homme, Guillaume de Verdun, Thomas de Breuilly, et les autres
chevaliers. L’ennemi fut de nouveau culbuté; la déroute devint complète
et le champ de bataille resta au pouvoir des soldats de saint Michel.
Les Anglais perdirent plus de deux mille hommes dans ces derniers
assauts et laissèrent de précieuses dépouilles aux mains des
Français. Parmi les souvenirs de cette lutte à jamais mémorable, le
Mont-Saint-Michel possède encore deux énormes bombardes appelées les
Michelettes et dont l’une est chargée d’un boulet de pierre (fig.
93). Les vainqueurs et les vaincus attribuèrent l’issue du combat à
l’intervention «de la Vierge, au glorieux Archange saint Michel, prince
de la milice céleste, et à saint Aubert, l’honneur et la gloire des
prélats.» Les soldats anglais dirent qu’ils avaient aperçu dans les
airs à la tête des assiégés, saint Michel armé d’un glaive étincelant,
et lorsque le roi Charles VII envoya le comte de Dunois complimenter
d’Estouteville et ses chevaliers, il fit déposer un ex-voto dans la
basilique du Mont. A la même époque l’image de l’Archange brillait sur
nos étendards avec ces deux devises: «Voici que saint Michel, l’un des
princes de la milice céleste, est venu à mon secours.» «Saint Michel
est mon seul défenseur, au milieu des dangers qui m’environnent.» Le
salut de la France était assuré grâce à la protection de l’Archange,
et les premiers instruments dont le ciel se servit pour arracher
nos provinces à la domination étrangère, furent les moines et les
chevaliers du Mont-Saint-Michel avec l’humble vierge de Domremy.
Cependant, les Anglais ne renoncèrent pas encore au projet de s’emparer
du mont Tombe; ils réparèrent et armèrent la bastille d’Ardevon, non
pour «revenir chercher des coquilles..... et en achepter à meilleur
marché,» dit dom Huynes; mais afin de continuer le blocus par terre.
Thomas Scales occupa aussi le roc de Lihou, à Granville, le fortifia
et y établit une garnison. En même temps, un officier habile, le duc
de Sommerset était capitaine et gouverneur du fort de Tombelaine. D’un
autre côté, la situation matérielle du Mont-Saint-Michel était toujours
précaire; les sacrifices que les bénédictins s’étaient imposés pendant
la durée du siège avaient ruiné l’abbaye; dans le désastre de 1421,
le chœur de la basilique s’était écroulé, et l’incendie de 1433 avait
réduit en cendre un partie de la ville. Le premier soin du prieur,
Jean Gonault, fut de procurer des ressources au monastère; dans ce
but, dit dom Huynes, il «eut recours au concile de Basle, se plaignant
que l’abbé Robert jouissoit des biens de cette abbaye et y laissoit
aller tout en ruine, et obtint une bulle de ce concile pour contraindre
cet abbé. Mais, c’estoit perdre du parchemin et de l’encre, car le
roy d’Angleterre qui occupoit toute la Normandie et qui permettoit à
l’abbé Robert de jouir des biens de son monastère ne luy eut permis
d’y apporter du secours, ce Mont seul en tout ce pays résistant à ses
commandements.» Jean Gonault fut plus heureux auprès du roi de France.
Charles VII s’empressa de lui venir en aide; il exempta l’abbaye de
toutes redevances et rendit une dizaine de chartes en faveur des
religieux. Catherine de Thienville, le duc de Bretagne François Iᵉʳ,
avec un grand nombre de seigneurs, imitèrent la générosité du roi;
grâce à leurs pieuses largesses et aux rançons des prisonniers, Jean
Gonault put relever une partie des ruines et entretenir une garnison
dans le château.
Les chevaliers de Louis d’Estouteville, non contents d’avoir défendu le
Mont-Saint-Michel au péril de leur vie, prirent l’offensive contre les
[Illustration: Fig. 93--Bombardes prises sur les Anglais.]
Anglais. Dans une sortie, ils incendièrent le manoir de Thomas
d’Argouges qui avait cédé le rocher de Lihou à Thomas Scales; bientôt
après, ils s’introduisirent dans la place de Granville et en chassèrent
la garnison qui alla chercher un asile à Gavray. Le 18 février 1442,
Henri VI, roi d’Angleterre, établit dans les bailliages de Caen et du
Cotentin un receveur chargé de percevoir les subsides accordés par
les états de Normandie pour l’entretien d’une armée devant Dieppe
et la prise de Granville, récemment occupée par les chevaliers du
Mont-Saint-Michel; mais la forteresse de Lihou devait rester au
pouvoir des Français, malgré les efforts de l’ennemi (_Arch. nat._, c.
k. 67, n. 20 et 20²).
Quelques années après ce glorieux fait d’armes, le 17 juillet 1444,
Robert Jolivet mourut à Rouen et reçut la sépulture dans l’église
Saint-Michel-du-Vieux-Marché qui dépendait de son monastère. Jean
Gonault fut choisi pour lui succéder; mais le souverain Pontife, à
la prière de Charles VII, nomma le cardinal Guillaume d’Estouteville
abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. Gonault se soumit aux ordres
du pape, et, deux ans après son élection, il déposa la crosse et la
mitre pour vivre en simple religieux. A sa mort, il fut inhumé dans
la basilique où reposaient déjà plusieurs personnages célèbres par
leur science et leur vertu. Le cardinal Guillaume d’Estouteville
était frère du brave chevalier qui gouvernait le Mont depuis 1425.
Les brillantes qualités de son esprit, son savoir profond et sa haute
naissance lui méritèrent l’estime et la faveur du roi de France et du
souverain Pontife; il fut appelé le soutien et la gloire de la sainte
Église romaine. Tous ces titres le recommandaient au respect et à
la soumission des bénédictins; cependant une élection faite en des
circonstances semblables devait leur inspirer des craintes sérieuses
pour l’avenir. D’après la pragmatique-sanction de Bourges, promulguée
en 1438, le Mont-Saint-Michel n’était pas soumis au régime de la
_commende_; mais la nomination que Charles VII venait de faire ratifier
par le pape n’était-elle pas un antécédent fâcheux pour l’indépendance
et la prospérité du monastère? Cette prévision ne tardera pas à se
réaliser.
Pendant les premières années de cette prélature, les Anglais
inquiétèrent la garnison du Mont-Saint-Michel, mais ils ne tentèrent
aucun engagement sérieux. En 1450 la longue période militaire commencée
dès 1417 était terminée. La plupart des défenseurs vivaient encore
et pouvaient jouir de leur triomphe; quelques-uns cependant avaient
succombé dans la lutte. De ce nombre était le représentant d’une
illustre famille, Pierre Michel de la Michellière (fig. 94). Enfin
les bastilles d’Ardevon et d’Espas avaient été livrées aux flammes,
comme pour «donner à conoistre à la postérité, dit un historien, que
(les) grandes prétentions (des Anglois) contre le royaume de France et
particulièrement contre le Mont-Saint-Michel se resoudoient en fumée;»
Tombelaine était au pouvoir des Français; Pontorson, Avranches et
toute la contrée jouissaient du bienfait inestimable de la paix après
une guerre de plus d’un siècle. Ainsi se réalisa la prophétie de Jeanne
d’Arc: «Vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté
ceux qui seront enterrés en France.»
[Illustration: Fig. 94.--Armoiries de la famille Michel. Données par le
représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.]
VI.
L’ORDRE MILITAIRE DE SAINT-MICHEL.
Pendant que la France humiliée subissait le joug d’un vainqueur
impitoyable, tous les regards s’étaient tournés vers le
Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l’ange des batailles;
après l’expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de
nouveau sur la sainte Montagne pour remercier l’ange de la victoire.
L’enthousiasme était universel, et jamais peut-être l’affluence des
pèlerins n’avait été plus considérable. Guillaume d’Estouteville
favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant des faveurs signalées
pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs
aumônes à la restauration de la basilique. «Par ce moyen, dit dom
Huynes, comme aussy avec l’ayde du revenu de l’abbaye, on commença à
rebastir le haut de l’église,...... non pas comme auparavant, mais si
superbement et avec tant d’artifice que si on eut voulu continuer à
faire bastir le reste de l’église de mesme façon, on n’en eut pu voir
en France une plus belle pour la structure.» En effet, la hardiesse et
la force de cet édifice, la majesté de l’ensemble et la perfection des
détails, l’élégance et la pureté du style en font l’un des plus beaux
chefs-d’œuvre de l’architecture du quinzième siècle. La crypte avec ses
piliers robustes, ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées
autour du rond-point, saisit l’âme d’étonnement et de respect. Le jour
y pénètre à peine par l’étroite ouverture des fenêtres trilobées,
et vient s’unir à la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent
autour de l’image de la Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent
s’agenouiller, unissant comme autrefois le culte de l’Archange à celui
de la Mère de Dieu. La partie supérieure, avec ses colonnes élégantes,
ses voûtes élancées, ses larges ouvertures et sa forêt de clochetons,
rappelle le beau nom de palais des anges que nos pères aimaient à
donner au Mont-Saint-Michel. Cet édifice, aux proportions vraiment
gigantesques, resta inachevé. Guillaume d’Estouteville, dans sa visite
au monastère en 1452, fit cesser les constructions pour travailler à
enrichir l’intérieur de la basilique.
A cette époque les pèlerins non seulement de France, mais aussi des
autres nations, affluaient sans cesse dans la cité de l’Archange. A
leur tête, on vit l’épouse de Charles VII, la reine Marie, et plusieurs
princes qui s’étaient illustrés pendant la guerre de cent ans. Pour
favoriser cet élan universel, le pape Eugène IV avait accordé une
indulgence plénière à ceux qui visiteraient la basilique le jour de la
fête de Saint-Michel. En vertu d’un autre privilège concédé par Pie
II à Guillaume d’Estouteville et à ses successeurs, deux des prêtres
séculiers ou réguliers chargés du pèlerinage pouvaient absoudre de
toutes les censures de l’Église.
Il est rapporté que, l’an 1450, François Iᵉʳ, duc de Bretagne, vint
au Mont après la prise d’Avranches et de Tombelaine sur les Anglais.
Il y séjourna huit jours et dans l’intervalle il fit célébrer un
service funèbre pour Gilles, son frère, dont il était peut-être le
meurtrier. A la sortie de la ville, un vieux moine accosta, dit-on, le
duc de Bretagne et lui prédit que dans quarante jours il paraîtrait
au tribunal de Dieu, pour rendre compte du sang de son frère: «Il n’y
manqua pas, ajoute un historien, car au bout du terme il mourut.»
L’Allemagne et la Belgique s’ébranlèrent aussi, et, dans le cours des
années 1457 et 1458, on vit des bandes d’hommes, de femmes et d’enfants
partir des bords du Rhin et s’acheminer bannière en tête vers le
sanctuaire de l’Archange. Un auteur contemporain, Jacques du Clercq,
nous a laissé une description intéressante de ces manifestations
religieuses: «Environ le caresme et après Pasques, l’an 1458, écrit-il
dans ses _Mémoires_, grande multitude d’Alemans et de Brabanssons
et d’aultres pays, tant hommes que femmes et enfans en très-grand
nombre, par plusieurs fois passèrent par le pays d’Artois, et les pays
d’environ, et alloient en pélerinage au Mont-Saint-Micquel, et disoient
que c’estoit par miracles que monsieur saint Micquel avoit fait en
leur pays: entre aultres choses ils racomptoient que ung homme mourut
soudainement en battant son enfant, parce que l’enfant vouloit aller au
Mont-Saint-Micquel: ils disoient que monsieur saint Micquel le avoit
fait mourir; aulcuns disoient aussy que communément cette volonté leur
venoit et ne sçavoient pourquoy sinon que nullement ne pourroient avoir
repos, par nuit, qu’ils n’euissent volonté de aller visiter le saint
lieu du Mont-Saint-Micquel, _et en y passa des milliers par plusieurs
fois_.» Les savants d’outre-Rhin s’en émurent et plusieurs écrivirent
pour empêcher ces «migrations» lointaines et ces pèlerinages entrepris
sous la neige, malgré les difficultés de la route et les rigueurs de
l’hiver.
Comme toutes les grandes manifestations religieuses, celle-ci fut
signalée par des prodiges éclatants. Le 15 octobre, veille de la
dédicace du mont Tombe, une femme du diocèse de Rennes fut surprise par
la marée et ensevelie sous les flots; mais, disent les annalistes, «il
plut au glorieux Arcange saint Michel la prendre sous sa protection
et bien que la mer l’environnast de ses ondes de tous costez,» elle
n’en fut pas atteinte, et, quand les eaux se furent retirées, un
laboureur d’un village voisin «la porta en sa maison, fit allumer un
(grand) feu et la mit reschauffer auprès;» peu à peu, «par la charité
de ce bon homme,» elle «recouvra ses forces, commença à parler et à
raconter ses désastres.» Des hommes dignes de foi, «Thomas Verel,
inquisiteur, Jean Naudet, Jean Fouchier et Estienne de la Porte,»
docteurs en théologie, ayant examiné ce prodige, n’hésitèrent pas à le
classer parmi les miracles sans nombre opérés par l’intercession de
l’Archange. Parfois, disait-on, une clarté surnaturelle environnait la
cime de la montagne, et saint Michel apparaissait dans les airs sous
la forme d’un guerrier. Enfin, comme le rapporte Jacques du Clercq, un
homme des environs de Liège fut puni de mort dans les circonstances
suivantes: son fils s’était réuni à trois autres petits pèlerins qui
venaient au mont Tombe, il courut à sa poursuite et le saisit par les
cheveux en disant: «Retourne, au nom du diable.» Cet homme, observe
un écrivain, prenait un mauvais «advocat,» car il ne pouvait rien
espérer du démon, «l’ennemy de l’Arcange» aux inspirations duquel son
fils correspondait. «A peine avait-il proféré les dernières syllabes
de ce blasphème exécrable, qu’il tomba roide mort par terre et ne dit
oncques depuis un seul mot.» Tous ces signes de la protection de saint
Michel entretenaient et augmentaient la confiance des populations;
aussi, d’après les anciens chroniqueurs, le nombre des pèlerins était
si considérable qu’on ne pouvait pas même compter les enfants qui
visitaient chaque année le Mont-Saint-Michel.
En 1462, le successeur de Charles VII, Louis XI, accomplit son premier
pèlerinage au sanctuaire de l’Archange; il était environné de toute
la pompe royale et fit son entrée dans la ville à la tête d’une
brillante escorte; il donna aux religieux six cents écus d’or, et, de
retour à Paris, il envoya pour l’église une statue de saint Michel
et une chaîne qu’il avait portée pendant son exil. Le même souverain
permit «d’ajouter le chef de la maison de France aux armoiries» du
monastère. D’après Jean de Troyes, Louis XI fit un autre voyage au
Mont-Saint-Michel en 1467: «Et avecques lui fist mener quantité de son
artillerie, et si aloient avecques lui grant nombre de ses gens de
guerre.» Toutes ces manifestations solennelles nous montrent quelle
était après la guerre de cent ans la renommée du pèlerinage national de
la France; cependant Louis XI devait ajouter une nouvelle gloire à la
cité de l’Archange.
Les ordres militaires du moyen âge avaient eu pour saint Michel une
dévotion spéciale; quelques-uns même l’avaient choisi pour chef et
protecteur, par exemple, en Portugal. Les chevaliers l’invoquaient sur
le champ de bataille, et reconnaissaient en lui l’Archange guerrier;
ils aimaient aussi à reposer sous sa garde en attendant l’heure du
jugement suprême: ainsi dans les caveaux de Rhodes, l’image de saint
Michel est plusieurs fois représentée avec ses attributs de gardien des
sépulcres, de conducteur et de peseur des âmes. Depuis longtemps, Louis
XI avait résolu, de son côté, d’établir un _Ordre de chevalerie_ pour
honorer le patron de la France et perpétuer le souvenir des glorieux
événements dont le mont Tombe avait été le théâtre pendant la guerre de
cent ans. Il mit son projet à exécution en 1469, au château d’Amboise
(fig. 95).
Le Mont-Saint-Michel servit pour ainsi dire de berceau à cet ordre
fameux dont chaque membre devait être un type de bravoure, un modèle
de distinction et un exemple de dévouement. Cette noble origine est
clairement indiquée dans les lettres patentes écrites à la date du
1ᵉʳ août 1469; le roi s’exprime en ces termes: «Loys, par la grâce de
Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous, presens et advenir, que
pour la très parfaicte et singulière amour qu’avons au noble Ordre et
estat de Chevalerie, dont par ardente affection, désirons l’honneur
et augmentation; à ce que selon nostre entier désir, la saincte foy
catholique, l’estat de nostre mère saincte Église, et la prospérité
la chose publicque, soyent tenuz, gardées et defendues, ainsi qu’il
appartient; Nous à la gloire et louenge de Dieu nostre créateur tout
puissant et révérence de sa glorieuse Mere, _et commémoration et
honneur de Monsieur sainct Michel Archange, premier Chevalier_, qui
pour la querelle de Dieu victorieusement batailla contre le Dragon,
ancien ennemy de nature humaine, et le trébucha du ciel; _et qui
son lieu et oratoire, appelé le Mont Sainct Michel, a tousiours
seurement gardé, préservé et défendu, sans estre pris, subjugué ne
mis és mains des anciens_ ennemis de nostre Royaume: _et afin que
touts les bons, haults et nobles couraiges soyent esmeuz et incitez
à œuvres vertueuses_, le premier jour du mois d’Aoust, l’an de grace
mil quatre cens soixante neuf, et de nostre règne le IX, en nostre
Chastel d’Amboyse, avons constitué, créé, prins et ordonné, et par
ces présentes constituons, créons, prenons et ordonnons, un Ordre et
fraternité de Chevalerie, ou aimable Compagnie de certain nombre de
Chevaliers: lequel Ordre nous voulons estre nommé _l’Ordre de sainct
Michel_, en et soubs la forme, condition, statuts, ordonnances, et
articles cy après escripts.»
Les premiers statuts, au nombre de soixante-six, renferment des détails
intéressants sur la constitution intime de l’ordre militaire de
Saint-Michel. Les membres, qui ne devaient pas être plus de trente-six,
étaient choisis parmi les «gentilshommes de nom et d’armes, sans
reproche,» vaillants, prud’hommes et vertueux. Avant d’être élu, il
fallait renoncer à toute dignité semblable; toutefois les empereurs,
rois et ducs pouvaient appartenir aux ordres dont ils étaient chefs,
avec l’autorisation des souverains de la nouvelle chevalerie,
c’est-à-dire de Louis XI et de ses successeurs. Après d’amples
informations, le monarque choisit quinze chevaliers, tous hommes de
«bons sens, vaillance, preud’hommie et autres grandes et louables
vertus;» savoir: Charles, duc de Guyenne, frère du roi, Jean, duc de
Bourbonnais et d’Auvergne, cousin du roi, Louis de Luxembourg, comte de
Saint-Pol et connétable de France, André de Laval, maréchal de France,
Jean, comte de Sancerre, Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt et du
Plessis-Macé, Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, Louis de Laval,
seigneur de Châtillon, Louis de Bourbon, comte de Roussillon,
[Illustration:
Fig. 95.--Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel,
créé par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469.
Fac-simile d’une miniature des _Statuts de l’Ordre_, daté du
Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr.
Firmin-Didot.]