seule ville de tout l’Avranchin où flottait encore la bannière de la

France; dès 1420, peu de temps après le départ de Robert, il choisit

pour commander la garnison du château un brave capitaine, Jean

d’Harcourt, comte d’Aumale (fig. 87). Cette nomination ne portait

aucune atteinte aux droits et aux privilèges de l’abbaye, comme

l’attestent les lettres patentes du dauphin en date du 7 mai et du

21 juin 1420: Charles y déclare que ses «bien amez» les religieux du

Mont-Saint-Michel ont «tousjours loyalement» gardé leur abbaye «en

vraye obeyssance» du roi son seigneur et père; qu’il leur envoie son

«très chier cousin Jehan de Harcourt,» au moment où les Anglais sont

descendus «à grand effort et à toute puissance au pays de Normandie,»

et «se sont mis en peine par plusieurs manières» d’occuper «la

_seigneurie_ de la place et ville du Mont-Sainct-Michiel.» Il ajoute

que, la guerre terminée, le capitaine ne sera jamais choisi sans le

consentement des bénédictins dont tous les «droicts, franchises et

libertés, possessions et saisines» sont et seront fidèlement respectés.

En particulier, les moines ne doivent pas être «empeschiez de dire

leur service pour laquelle chose l’abbaye a été faicte par révélation

de l’ange sainct Michiel à Monsieur sainct Aubert.» Cette prière

perpétuelle allait contribuer plus efficacement au salut de la France

que la bravoure des chevaliers. La sollicitude du prince ne s’en tint

pas là; Charles écrivit à Rome et obtint du pape des indulgences

nombreuses pour exciter la piété et la charité des fidèles. Lui-même, à

l’exemple de son auguste père, voulut que le sacrifice de la messe fût

offert à son intention dans la basilique de l’Archange; pour obtenir

cette faveur, il donna aux moines une somme de 120 livres qui lui était

due sur Saint-Jean-le-Thomas. D’après un document très curieux publié à

la suite de la _Chronique de Charles VII_, ce prince encourageait les

enfants à entreprendre le pèlerinage du Mont, afin de prier l’Archange

pour la paix et le triomphe de la France. Il est dit dans cet ouvrage

qu’une somme de 16 sous d’argent fut donnée en 1421 par «Monseigneur

le régent aux galopins de la cuisine, pour aller au Mont-Saint-Michel

au temps de karesme.» Le dicton de Charles prouve d’ailleurs sa grande

dévotion envers le chef de la milice céleste; il avait coutume de dire:

«Fugat Angelus Anglos,» l’Ange met les Anglais en fuite:

«L’ange vous bat, que tardez-vous, Anglois?

«Fuyez bien loin des murs orléanois.»

Les pèlerinages au sanctuaire de saint Michel à une époque où

l’Avranchin était occupé par l’ennemi ne s’expliqueraient pas, si

l’on ne connaissait la législation du moyen age. Dans ces siècles de

foi, les pèlerins n’étaient pas soumis aux lois de la guerre, et ils

pouvaient librement visiter les églises où leur dévotion les attirait.

Cependant le siège du Mont-Saint-Michel, surtout quand il fut pressé

avec plus de vigueur, ralentit beaucoup, parfois même interrompit le

cours des manifestations religieuses.

Arrivé au Mont, le capitaine organisa la défense avec Jean Gonault, fit

une proclamation pour engager à la résistance, et alla guerroyer contre

les Anglais. Il laissait pour garder la place Olivier de Manny et deux

autres chevaliers bannerets, sept chevaliers bacheliers, vingt-deux

archers et la garnison soldée par les moines.

L’année qui suivit l’arrivée de Jean d’Harcourt fut signalée par un

désastre. Un incendie renversa le chœur de l’église bâti au onzième

siècle, et causa de grands ravages dans le monastère. L’invincible

courage des moines et des soldats ne fut point ébranlé; tous aimaient

mieux mourir que courber le front sous le joug de l’ennemi. Cependant

le péril devenait de plus en plus menaçant. Paris était en proie aux

horreurs de la guerre civile; des factions se divisaient le royaume; la

ville de Rouen avait capitulé après une héroïque défense; des armées

nombreuses parcouraient les campagnes et les couvraient de ruines;

Charles VI était descendu dans la tombe, et son fils, relégué dans le

Velay, trouvait à peine quelques sujets fidèles, pendant que le roi

d’Angleterre, Henri de Lancastre, se faisait acclamer dans les murs de

la capitale.

Les Anglais, irrités de la résistance que leur opposaient en Normandie

de faibles moines et une poignée de soldats à peine armés, résolurent

de s’emparer à tout prix du Mont-Saint-Michel. Des fortins appelés

bastides furent élevés dans les environs, et Tombelaine reçut des

renforts importants. Le moment de tenter un assaut général n’était

pas arrivé; mais, d’après quelques historiens, il y eut plusieurs

engagements partiels de 1420 à 1424. Les défenseurs du château

faisaient des sorties, soit pour ravitailler la place, soit pour

attaquer les postes voisins. Souvent ils se jetaient à l’improviste

sur les campagnes voisines, allaient attaquer les ennemis auxquels le

roi d’Angleterre avait distribué leurs propres domaines, et revenaient

chargés d’un riche butin. Jean Guiton surtout se distinguait dans ces

sortes de rencontres, et Charles VII dit plus tard en parlant de lui,

qu’il avait fait «plusieurs destrousses, pilleries, raençonnemens

et batteries.» Par malheur, il est difficile de citer des documents

sérieux à l’appui de tous ces faits; mais il est certain que Guillaume

de Natrail, Raoul de Mons, Jean de Sainte-Marie et Richard de

Clinchamps s’étaient déjà retirés au Mont-Saint-Michel avec plusieurs

autres gentilshommes et comptaient parmi ses plus braves défenseurs.

Les ressources matérielles commençant à manquer, les moines engagèrent

l’argenterie du monastère à Dinan et à Saint-Malo. Au printemps

[Illustration: Fig. 88.--Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs

du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons.

1420-1434.]

de l’année 1423, le commandant de la place put communiquer avec le

grand maître de l’artillerie, et recevoir des munitions de guerre. Il

obtint en particulier, «sept-vingts livres de salpêtre fin, soixante

livres de soufre, un millier de traits communs, et cinquante pelotons

de fil d’arbalète.» Ce secours arrivait à propos; car, à la fin

d’octobre de la même année, une armée nombreuse serra de près le blocus

par terre et par mer, et isola les assiégés de toutes communications

extérieures. Le roi d’Angleterre avait donné la baronie d’Ardevon à

Jean Swinfort, à la condition qu’il construirait une bastille sur le

rivage; la garde en fut confiée à Nicolas Bourdet, capitaine habile

et courageux; en même temps, les autres redoutes furent garnies

de soldats, et des vaisseaux légers mouillèrent dans la baie du

Mont-Saint-Michel: «tellement, dit dom Huynes, qu’on ne pouvoit entrer»

en ce mont, ni en sortir, «ny moins l’avitailler.» Les Anglais, après

avoir épuisé tour à tour les promesses et les menaces pour se faire

ouvrir les portes de la ville, se préparaient à un assaut général,

quand tout à coup la flotte de Jean V, duc de Bretagne, apparut dans

la baie du Mont-Saint-Michel; elle portait le cardinal Guillaume de

Montfort, évêque de Saint-Malo, l’amiral de Beaufort, les sieurs

de Montauban et de Coëtquin, avec l’élite de la noblesse. La lutte

s’engage aussitôt. Les Bretons cramponnent les vaisseaux anglais,

abordent l’ennemi la hache à la main, et font des prodiges de valeur.

Parmi les bâtiments les uns coulent à fond, les autres s’enfoncent

dans les sables ou gagnent la haute mer. La victoire fut complète, et

le Mont put se ravitailler par mer. L’armée de terre, effrayée à la

vue des Bretons, prit la fuite, et alla chercher un abri derrière ses

redoutes; mais le brave Jean de la Haye, baron de Coulonces, accourut

du Maine, se précipita sur les Anglais pendant que les assiégés

faisaient une vigoureuse sortie, en tua plus de deux cents, et fit

un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Nicolas

Bourdet, gouverneur de la bastille d’Ardevon. Cette nouvelle victoire

permit à la garnison de recevoir par terre de nouveaux secours. Du

reste, les Anglais, occupés à conquérir d’autres parties de la France,

laissèrent quelques mois de trêve à l’abbaye du Mont-Saint-Michel.

Notre étendard flottait victorieux dans la cité de l’Archange; mais

partout ailleurs, nos armes étaient humiliées. Bientôt la journée de

Verneuil renouvela les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt.

Le comte d’Aumale, qui avait quitté le Mont afin de voler au secours de

l’armée française, fut trouvé parmi les morts. Charles VII nomma pour

le remplacer Jean d’Orléans, qui vingt-cinq ans plus tard expulsa de la

Normandie le dernier des Anglais; ce fameux capitaine, resté célèbre

dans nos annales sous le nom de Dunois, porta comme Jean d’Harcourt

le titre de comte de Mortain, que le roi d’Angleterre donnait aussi

comme récompense à ses plus dévoués partisans. Par malheur, Dunois

ne put à l’exemple de son prédécesseur se rendre en personne au

Mont-Saint-Michel; retenu auprès de Charles VII, il chargea son

lieutenant, messire Nicolas Paynel, de veiller à la garde du château,

tout en respectant les droits et privilèges des bénédictins. Les

ennemis profitèrent de cette circonstance et de leurs succès dans le

reste du royaume pour tenter encore la prise du mont Tombe. Ils

[Illustration: SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.

et

Vue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle.

Miniature du _Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne_, ms. du

XVᵉ. siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris]

voulaient à tout prix se rendre maîtres de la ville, et passer les

habitants au fil de l’épée. Le 12 septembre 1424, ils commencèrent un

blocus complet qui dura jusqu’au milieu de l’année suivante; ce blocus,

plus long et plus rigoureux que les autres, fut en partie dirigé par

Robert Jolivet lui-même, comme l’atteste une lettre conservée aux

_Archives nationales_. Dans cette lettre écrite à Coutances, le 12

mai 1425, Robert prend les titres d’humble abbé du Mont-Saint-Michel

au péril de la mer, de conseiller du roy, son sire, et de commissaire

au pays de la basse Marche de Normandie _pour le recouvrement de la

place du Mont-Saint-Michel_. Il mande à son bien-aimé Pierre Sureau,

receveur général, que les ennemis et adversaires du roi ayant pris

messire Nicolas Bourdet, bailli du Cotentin et capitaine de la bastille

d’Ardevon, chargé de tenir par terre le siège du mont Tombe, «Jehan

Olivan et James Days escuyers» l’ont remplacé dans cette dernière

charge. Mais, comme ils manquent des ressources nécessaires pour

acquitter les gages des hommes d’armes qui sont sous leur commandement,

Pierre Sureau reçoit ordre de payer immédiatement cette solde, à

cause des inconvénients graves qui pourraient résulter du moindre

retard. (_Arch. nat._, c. k. 62, n. 18-².) Indignés de voir Robert

entretenir une troupe de mercenaires aux portes de leur abbaye pour en

faire le siège, les religieux bénédictins et les chevaliers normands

s’affermirent plus que jamais dans leur résolution de s’ensevelir sous

les ruines de la place, plutôt que de trahir la cause du roi. Charles

VII, de son côté, voyant que la présence d’un capitaine habile était

nécessaire au Mont-Saint-Michel, remplaça en 1425 Jean d’Orléans par

Louis d’Estouteville, dont le père s’était immortalisé pendant le siège

d’Harfleur, et qui avait sacrifié lui-même ses riches domaines pour

rester fidèle à sa patrie. De concert avec Jean Gonault, d’Estouteville

prit plusieurs mesures afin d’assurer la défense de la place. Les

fortifications de la ville furent complétées; on fit transporter

ailleurs les prisonniers de guerre, et l’entrée de la place fut

interdite aux femmes, aux enfants et à toutes les bouches inutiles.

L’année même de son arrivée au Mont-Saint-Michel, le brave capitaine

remporta un avantage signalé; il fit une sortie avec ses chevaliers,

attaqua l’ennemi et lui causa de grandes pertes. Dom Huynes raconte

ainsi cette nouvelle victoire: «Un jour (les Anglois) laissèrent tous

leurs carcasses sur les grèves. Car ceux de ce Mont s’estant résolus

de les poursuivre et charger à toute outrance, ils le firent si

brusquement et courageusement, l’an mil quatre cent vingt-cinq vers

la Toussaincts, qu’ils les laissèrent presque tous occis et estendus

sur les grèves. Ce qui fachoit grandement tous les autres Anglois qui

maudissoient tous ceux de ce Mont, tandis que le roy de France les

benissoit.»

En effet, Charles VII, touché du noble dévouement des «humbles religieux

[Illustration: Fig. 89.--Sceau de Louis d’Estouteville, sire

d’Aussebosc et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.]

et honnestes hommes de son moustier du Mont-Saint-Michel,» leur

écrivit au mois de décembre 1425 pour les féliciter d’avoir loyalement

gardé et tenu «en l’obeyssance et seigneurie de France» cette place

qui était sous la protection «du benoist archange, Monsieur saint

Michel.» Le monarque, voulant aussi donner une nouvelle preuve de sa

«parfaicte dévotion et singulière fiance,» envers le saint Archange

et son église du Mont, accorda des faveurs signalées aux religieux

bénédictins. Ceux-ci, encouragés par les paroles du roi et par leur

dernier succès, engagèrent après leur argenterie, les croix, les

calices, les chapes, les mitres, les crosses et les autres ornements

d’église pour «sustenter les chefs et les soldats de la forteresse.»

Mais les secours qu’ils se procurèrent furent bientôt épuisés. Que

faire alors? Le château manquait de provisions, et les richesses du

monastère étaient engagées ou vendues. Les religieux avaient le droit

de prélever une taxe sur le Mont et certaines villes de Normandie; mais

dans les circonstances, un tel droit était illusoire, à cause de la

pénurie générale et de l’occupation anglaise; la France, d’ailleurs,

était privée de ressources et ne pouvait venir en aide aux défenseurs

du Mont-Saint-Michel. Dans cette extrémité, Charles VII accorda aux

religieux un privilège exceptionnel: il leur permit en 1426 de «battre

toute sorte de monnoye qui eust cours par toute sa domination. D’après

les témoignages les plus compétents, la pièce que M. Corroyer publie à

l’appui de

[Illustration: Fig. 90.--Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel

pendant le règne de Charles VII.]

notre texte, a été frappée au Mont-Saint-Michel sous le gouvernement de

Louis d’Estouteville; c’est un _mouton d’or_ (fig. 90), portant sur la

face un agneau nimbé avec une bannière surmontée d’une croisette, et

présentant sur le revers une croix fleuronnée, anglée de quatre fleurs

de lys (M. Corroyer, _Revue archéol._).

La détresse n’était pas moins grande dans les villes et les campagnes

soumises à l’étranger. D’un côté, des impôts onéreux ruinaient les

populations; ainsi, en 1426, la vicomté d’Avranches dut payer sept

cent cinquante livres dix sous tournois, pour sa quote-part du subside

accordé au roi d’Angleterre par les États de Normandie; d’un autre

côté, des bandes nombreuses ravageaient le pays, et Henri VI fut obligé

d’envoyer des gens de guerre pour protéger les marchands et veiller à

la sûreté générale (_Arch. nat._, k. 62, n. II¹⁴ et c. k. 62, n. 29 et

29 _bis_).

Comme le siège du Mont-Saint-Michel n’était plus poussé avec la

même vigueur depuis la dernière victoire de la garnison, Louis

d’Estouteville, à l’exemple du comte d’Aumale, fit de fréquentes

sorties avec ses chevaliers. A cette époque le château de Pontorson

tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de ce succès alarma Henri

VI, et, le 11 janvier 1427, ce monarque ordonna de prendre les mesures

nécessaires pour commencer immédiatement le siège de Pontorson et le

pousser avec vigueur (_Arch. nat._, c. k. 62, n. 32).

Tel est le résultat de cette lutte, où brille à la fois tout ce que

la bravoure a de plus héroïque, le dévouement de plus sublime, le

patriotisme de plus pur et de plus généreux. Cent dix-neuf chevaliers,

l’élite de la noblesse et la fleur de la distinction, s’enferment dans

le château avec le brave d’Estouteville, Nicolas Paynel, une poignée de

soldats et une quarantaine de moines bénédictins; sur leurs écussons

brillent les emblèmes de la foi, de l’innocence, de la force et de la

pureté, du courage, de la beauté et de l’espérance, du deuil et de la

tristesse; leur devise à tous est de mourir pour la patrie malheureuse.

Dieu, qui les réservait pour d’autres combats, leur donna la victoire.

Les Anglais, vaincus, humiliés, renoncèrent pour quelque temps à lutter

contre des hommes que l’Archange semblait couvrir de sa puissante

protection. Ils avaient dépensé pour la prise du Mont, ou plutôt, selon

l’expression d’un annaliste, ils avaient «jettez par les fenestre,

cent quatre-vingt-onze mille quatre cent trois livres et quinze sols

tournois.»

Les cent-dix-neuf chevaliers qui s’étaient immortalisés sous la

conduite de leur capitaine Louis d’Estouteville, firent graver leurs

noms et leurs armoiries sur les murs de l’église, dans la chapelle du

trésor; et bientôt après, comme le Mont jouissait d’un moment de trêve,

un certain nombre d’entre eux, en particulier Thomas de la Paluelle,

se joignirent à l’armée de Jeanne d’Arc pour partager ses périls et

ses victoires. Dix hommes d’armes et vingt-huit archers à morte-paie,

restaient au Mont-Saint-Michel sous la conduite de leur capitaine, le

sieur «du Bouchaige». (_Achiv. nat._, c. k. 83, n. 19.)»

V.

SAINT MICHEL ET JEANNE D’ARC.

Le culte de saint Michel a toujours exercé une influence sociale dans

le monde chrétien, surtout en France; mais cette influence fut plus

sensible à l’époque de Jeanne d’Arc. Un écrivain moderne, célèbre par

son impiété, avoue lui-même que l’épisode de Jeanne est inexplicable

sans l’intervention de cet esprit céleste qu’elle appelle _son

Archange_. Saint Michel prépara l’humble et modeste vierge de Domremy à

sa sublime et difficile mission; quand l’heure solennelle fut arrivée,

il lui fit connaître les desseins du ciel sur la France malheureuse;

il la conduisit au milieu des combats, et, au moment suprême, il

recueillit sa belle âme pour la présenter au tribunal de Dieu.

[Illustration: Fig. 91.--Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à

partir de 1427.]

Les Anglais, comprenant cette action mystérieuse de l’Archange sur

l’esprit de Jeanne d’Arc et d’un grand nombre de Français, voulurent

en paralyser les effets. En plusieurs endroits, ils s’efforcèrent de

remplacer le culte du prince de la milice céleste par celui de saint

Georges, leur patron; ailleurs ils essayèrent de se rendre l’Archange

propice en lui érigeant des temples et des autels; leurs souverains

firent frapper des pièces d’or et d’argent à l’effigie de saint Michel

(fig. 91), dont ils se montrèrent les dévots serviteurs, à l’exemple de

nos rois; mais l’Ange tutélaire de la France ne devait pas favoriser

des ennemis qui ravageaient notre territoire depuis un siècle, le

couvraient de ruines et l’arrosaient de sang.

Le signal de la délivrance fut donné au Mont-St-Michel. Les défenseurs

de la place reconnurent qu’ils avaient triomphé par «l’ayde de Dieu

et de Monseigneur sainct Michel, prince des chevaliers du ciel,» et

le succès de leurs armes fut le prélude d’une série de victoires dont

la France s’est toujours crue redevable à la protection du belliqueux

Archange. Par une coïncidence d’ailleurs bien remarquable, pendant que

d’Estouteville, à la tête d’une poignée de braves, battait l’ennemi sur

les bords de l’Océan, le prince de la milice céleste apparaissait dans

la vallée de la Meuse à Jeanne d’Arc, notre libératrice. Un jour il lui

dit d’une voix pleine de douceur: «Jeanne, sois bonne et sage enfant;

va souvent à l’église.» Lorsque la petite bergère vit pour la première

fois cet ange au visage resplendissant et aux grandes ailes déployées,

«elle eut grand paour,» et, dans sa frayeur, «elle voua sa virginité

tant qu’il plairait à Dieu.» Mais bientôt la présence de saint Michel

ne l’effraya plus: «Quand elle le voyait, luy estoit advis qu’elle

n’estoit pas en peschié mortel.» Un jour, elle l’aperçut entouré d’une

troupe d’anges dont la beauté la saisit d’admiration: «Je les ai vus

des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus

tard à ses juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et

j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux.» Dans ces premières

apparitions, de 1425 à 1428, l’Archange lui montrait «la grande pitié

qui était au royaume de France,» sans lui découvrir ouvertement les

desseins de Dieu sur son peuple infortuné; cependant il lui disait déjà

qu’elle quitterait un jour sa mère, ses jeunes amies, sa chère vallée,

et qu’elle irait au secours du roi; puis, pour la guider, il lui envoya

sainte Catherine et sainte Marguerite. Fidèle à la voix de son ange, la

petite Jeanne se donna tout entière à Dieu et lui voua sa virginité.

L’heure était arrivée. En 1428, Jeanne vit l’Archange sous la forme

d’un guerrier: «il avait des ailes aux épaules, mais pas de couronne

sur la tête;» il prononça ces mots d’une voix forte: «Lève-toi, et va

au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume.»--«Messire,

répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais chevaucher,

ni conduire des hommes d’armes.» Saint Michel répliqua: «Tu iras

trouver messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il

te baillera des gens que tu conduiras au Dauphin.» Jeanne d’Arc, la

plus simple et la plus timide des jeunes filles, obéit aux ordres de

l’Archange; elle quitta sa famille et tout ce qu’elle avait de cher au

monde, alla trouver le sire de Baudricourt, partit de Vaucouleurs et se

présenta devant le Dauphin qu’elle reconnut, grâce à l’assistance

[Illustration:

Fig. 92.--La vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne

d’Arc. D’après une peinture exécutée du temps même de la Pucelle,

et appartenant à M. Auvray à Paris.--Saint Michel porte la balance

dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d’une main son

étendard, et de l’autre son écu armorié.]

de ses célestes protecteurs qui l’accompagnaient partout, la

fortifiaient et l’éclairaient. Avant d’engager la lutte avec l’armée

qui assiégeait Orléans, elle envoya un message aux Anglais, les

invitant à retourner dans leur pays: «Je suis cy venue de par Dieu,

dit-elle, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France.»

Ses paroles ayant été accueillies avec dérision, elle pénétra dans la

ville où on la reçut comme une libératrice envoyée du ciel; aussitôt,

avec le brave Dunois, ancien capitaine du Mont-Saint-Michel, elle

attaqua les ennemis; le 7 mai, veille de l’apparition de l’Archange sur

le monte Gargano, elle remporta une victoire décisive, et le lendemain

elle fit lever le siège d’Orléans. La fête établie pour perpétuer

la mémoire de ce glorieux triomphe se célèbre toujours le 8 mai, et

l’office chanté est celui de saint Michel. Ainsi, par une heureuse

inspiration, la cité reconnaissante n’a pas voulu séparer l’Archange et

la Pucelle, le messager céleste et l’instrument des desseins de Dieu,

le prince de la milice du Seigneur et la vierge de Domremy.

Après la délivrance d’Orléans et plusieurs victoires remportées sur

les Anglais, Jeanne alla rejoindre le roi, «son gentil sire,» et le

conduisit à Reims où il fit son entrée, le 16 juillet 1429, au milieu

d’une foule qui criait dans le transport de son bonheur: «Noël! Noël!»

Le lendemain, Charles VII était sacré dans l’ancienne basilique de nos

rois et la jeune héroïne, surnommée désormais la Pucelle de France,

versait des larmes de joie et remerciait «Messire saint Michel» de

l’avoir protégée au milieu des combats. A partir de ce jour nos armées

allèrent de victoire en victoire. La France était sauvée.

Jeanne déclara plus tard à ses juges qu’elle avait eu «par saint

Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de

Dieu, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, couronner Charles, son

roi, et chasserait tous ses adversaires du royaume de France.» Orléans

était délivré et Charles avait reçu l’onction royale; la Pucelle se mit

à l’œuvre pour expulser les Anglais de nos villes et de nos provinces;

mais elle devait laisser à Dunois l’honneur d’accomplir cette dernière

partie de sa mission. Dieu lui réservait à elle-même l’héroïsme

du martyre, après l’héroïsme de la bravoure. Prise à Compiègne et

conduite à Rouen, elle fut condamnée par un tribunal inique à mourir

sur un bûcher. Le trop célèbre abbé du Mont, Robert Jolivet, siégea

comme assesseur parmi ses juges: «Combien son âme dut souffrir alors,

dit monsieur O’Reilly! La cause de Jeanne d’Arc, c’était la cause

du Mont-Saint-Michel, la cause de ses frères et de tous ceux qui

persistaient à lutter contre les conquérants. Du moins ne le voit-on

intervenir qu’à la fin, à la séance du 24 mai, comme si ce semblant de

rétractation eût dû être une excuse pour sa propre lâcheté.» Dans le

cours de ce procès odieux, Jeanne fait connaître ses rapports intimes

avec saint Michel, depuis son âge de treize ans; et enfin, à l’heure du

supplice, quand la terre l’abandonne, elle invoque l’Archange avec la

confiance la plus touchante et la piété la plus tendre.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 21 / 42 段