intérêt: d’une part, Charles VI dévoile sa bonté paternelle pour

ses sujets et sa grande dévotion envers le glorieux Archange: d’un

autre côté, les paroles du monarque nous apprennent quelle était

alors l’affluence des pèlerins et à quelle industrie se livraient les

habitants de la ville. Cette charte portait que Charles par la grâce

de Dieu roi de France avait «oye» ou entendu la supplication «des

povres gens» qui demeuraient au Mont et s’occupaient à faire et à

vendre des «enseignes de Monseigneur sainct Michiel,» des «coquilles

et cornez nommez et appelez quiencailleries,» avec d’autres «euvres de

plon et estaing jettés en moule,» pour les pèlerins qui venaient au

mont Tombe et y _affluaient de toutes parts_ (fig. 71-80). Une telle

industrie était peu lucrative, et les suppliants avaient à peine «de

quoy vivre,» attendu qu’il ne croissait au Mont ni blé ni rien des

autres choses nécessaires pour les besoins de chaque jour; l’eau même

leur manquait; de plus ils payaient une forte «imposicion» sur la vente

des différents objets ci-dessus mentionnés. Dans une telle extrémité,

tous ces marchands étaient «en voye de quitter la ville» et d’aller

ailleurs «quérir leur vie;... par quoy le sainct pèlerinage dudit lieu

du Mont Sainct-Michiel (pourrait) estre diminué et la dévocion des

pèlerins apetissée;» car ceux-ci, «pour l’honneur et la révérence (de)

Monseigneur sainct Michiel, (avaient) très grand plaisir» d’acheter

les «dites enseignes et autres chos dessus déclairées, pour emporter

en leur pays, en l’honneur et remembrance dudit Monseigneur sainct

Michiel.» En conséquence les Montois suppliaient humblement Charles

le Bien-Aimé de les délivrer des taxes onéreuses qui pesaient sur eux,

en mémoire de son «joyeux avénement au Mont-Sainct-Michiel.» Le roi, à

cause de sa singulière et spéciale dévotion pour le glorieux Archange,

«octroya et accorda» la grâce qui lui était demandée, et exempta les

marchands du Mont de payer douze deniers par livre sur la vente des

enseignes, coquilles et cornets de saint Michel; de plus, pour rendre

son ordonnance «ferme et estable à touzjours,» il y fit apposer son

«scel royal.» Ce document, d’une grande valeur pour notre histoire,

fut signé au Mont-Saint-Michel, «le quinzième jour de février, l’an de

grâce mil-trois-cens quatrevins et treize,» la quatorzième année du

règne de Charles VI, en présence des ducs de Berry et d’Orléans, «du

Connestable, de l’Amirault, des seigneurs de Chastillon et d’Omont et

de plusieurs autres du conseil.»

Quelque temps après, le pieux monarque appela sa fille Michelle, et

voulut qu’une porte de Paris reçût le nom du saint Archange. Il serait

difficile de comprendre de quelle popularité ce nom jouissait alors

dans le monde chrétien. A Constantinople et à Moscou, à Dublin et à

Lisbonne, en Italie, en Espagne, en Pologne et en Allemagne, en France

surtout le nom de Michel était donné aux personnages de haute naissance

comme aux enfants du peuple, aux aînés de famille destinés à la vie

militaire et aux cadets qui devaient embrasser la vie ecclésiastique,

aux hommes de robe et aux artistes, aux princes et même aux têtes

couronnées; on l’attachait non seulement aux églises, aux oratoires et

aux autels, mais encore aux montagnes, aux rivières, aux forêts, aux

ponts, aux fontaines, aux cités, aux forteresses, aux beffrois, et en

particulier aux faubourgs et aux quartiers difficiles à défendre ou

plus exposés aux attaques de l’ennemi. Partout l’Archange dominait en

souverain.

Charles VI, dans son pèlerinage du Mont-Saint-Michel, sut apprécier

les vertus et la science de Pierre le Roy; il lui assigna une rente

de 1,000 livres et le fit venir à la cour, où il le choisit pour un

de ses principaux conseillers. Dans cette haute position, l’illustre

abbé mit sa science au service de la vérité, et usa de son influence

pour pacifier l’Église et terminer le grand schisme d’Occident. On le

vit tour à tour, dans les chaires de Paris et devant les docteurs de

l’Université,

[Illustration: Fig. 73.--Cornet de pèlerin (quinzième siècle).]

[Illustration: Fig. 74 et 75.--Plaques de pèlerins (quinzième siècle).]

[Illustration: Fig. 76.--Bouton de pèlerin (quinzième siècle).]

[Illustration: FACE. PROFIL. FACE. PROFIL.

Fig. 77 et 78.--Ampoules en plomb (quinzième siècle).]

[Illustration: Fig. 79 et 80.--Coquilles en plomb (quinzième siècle).]

enseigner le droit canon ou plaider la cause du pape légitime en

prêchant l’union de tous les fidèles sous un même pasteur; dans ce but,

il fit un sermon remarquable en présence du roi d’Angleterre; il prit

pour texte ces paroles des saints livres: «Seigneur, secourez-nous

dans la tribulation.» En 1395, l’Université de Paris le députa auprès

de Richard II; quatre ans plus tard il partit pour l’Espagne, où il

engagea le roi d’Aragon et Pierre de Lune à rentrer sous l’obédience de

Boniface IX; il prit une large part à l’assemblée qui se tint à Paris

en 1406; au concile de Pise en 1409, il remplit la fonction d’orateur

du roi et soutint

[Illustration: Fig. 81.--Sceau et contre-sceau de la sénéchaussée de

l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la baronnie de Genêts, 1393. Archives

nationales.]

avec énergie l’élection du pape Alexandre V. En récompense des

services qu’il avait rendus au saint-siège, il fut nommé par le

souverain pontife référendaire de l’Église romaine; il s’acquittait

de cette charge avec distinction, quand la mort vint le surprendre

à Bologne, le 14 février 1411, sous le pontificat de Jean XXIII. Il

était âgé de soixante et un ans, et gouvernait depuis 1386 l’abbaye

du Mont-Saint-Michel. Pierre le Roy aimait ses religieux comme un

père, et sur son lit de mort il leur envoya tous les objets précieux

qu’il possédait; mais il ne put leur léguer sa dépouille mortelle.

Il fut inhumé à Bologne, dans l’église des dominicains, à côté de

deux célèbres docteurs. Ses contemporains le nommèrent «le prélat

notable; le clerc par excellence.» Ses écrits sont remarquables pour

l’érudition; mais son style est diffus et parfois obscur.

Sous la prélature de Pierre le Roy, le Mont-Saint-Michel exerça dans

le monde une influence jusque-là sans égale, et le culte de l’Archange

fut peut-être plus populaire que dans les âges précédents; mais à

l’intérieur l’abbaye fut moins florissante que sous Robert de Torigni.

Depuis que l’abbé ne résidait plus parmi ses religieux, l’amour des

hautes études s’affaiblissait un peu et la règle était observée avec

moins d’exactitude; non seulement les habitants de la ville étaient

pauvres, mais ils ne jouissaient pas d’une sécurité parfaite, et, comme

à l’époque de Geoffroy de Servon, ils avaient souvent à se prémunir

contre les attaques du dehors. Une lettre écrite alors par Hervé de

la Fresnaie, lieutenant d’Ailguebourse, bailli du Cotentin, nous

fournit des détails curieux sur cette situation du Mont-Saint-Michel.

Les Normands et les Bretons, qui n’avaient jamais vécu en très bonne

intelligence, se cherchaient souvent querelle et parfois même se

provoquaient au combat. En 1397 ou 1398 l’alarme se répandit parmi

les habitants du Mont. Les Bretons allaient assister en grand nombre

à la foire qui se tenait tous les ans le jour de Saint-Michel, et ils

se proposaient de piller les marchands. Pour prévenir ce désastre,

Regnault, vicomte d’Avranches, se rendit au Mont-Saint-Michel avec

plusieurs gentilshommes qui étaient des «personnes et gens suffisant,»

bien «montez et armez,» selon l’expression d’Hervé de la Fresnaie.

La descente des Bretons n’eut pas lieu et aucun des marchands ne fut

inquiété. Les dépenses occasionnées par cette expédition s’élevèrent à

huit livres tournois. Deux ans plus tard, en 1400, le Mont-Saint-Michel

fut exposé à un danger plus sérieux. Les ennemis tentèrent de s’en

rendre maîtres à main armée; mais tous leurs efforts échouèrent contre

la résistance de la garnison et de quelques chevaliers normands, parmi

lesquels se trouvait l’un des plus illustres rejetons de la famille

Païen.

Ces guerres continuelles n’étaient pas favorables à la vie du cloître.

La règle fut mitigée. Jusque-là les religieux avaient un dortoir

commun qui leur servait parfois de salle de travail; mais le prieur,

Nicolas de Vandastin, qui était chargé de la direction du monastère

pendant l’absence de l’abbé, fit diviser en cellules l’appartement de

la Merveille placé au-dessus du réfectoire; il autorisa pareillement

l’usage du feu dans les froids d’hiver. Nous devons au même prieur

claustral une table des bienfaiteurs pour lesquels on offrait le

sacrifice de la messe, et l’état des reliques conservées dans le

trésor de l’église; il fit aussi dresser le catalogue des abbayes

qui formaient alors avec le Mont-Saint-Michel une union d’étroite

fraternité.

Il n’est pas sans intérêt d’étudier le but et la nature de cette vaste

association, dont l’Archange était l’un des principaux protecteurs.

A l’origine, les religieux n’étaient pas réunis en congrégation sous

un même supérieur général; mais chaque abbaye restait indépendante et

gardait ordinairement ses membres jusqu’à la mort. Le Mont-Saint-Michel

conserva cette indépendance tant qu’il ne fut pas uni à la congrégation

de Saint-Maur. Cependant les monastères formaient entre eux des liens

de fraternité: «et ce pour deux raisons principales, dit dom Huynes,

la première pour estre participant plus spécialement aux prières et

bonnes œuvres de plusieurs, la seconde pour obvier aux inconvénients

qui peuvent arriver dans les monastères (car le diable tache de gagner

en tout lieu quelque chose), par exemple s’il arrivoit que quelque

religieux vint à s’entendre mal avec son abbé ou supérieur, à ne le

voir de bon œil ou autres choses semblables, ou que réciproquement

l’abbé ou le supérieur ne put supporter quelqu’un de ses religieux qu’à

regret. Alors si l’abbé le jugeoit à propos, ou si le religieux le

demandoit, ou que tous les confrères en fussent d’advis, on envoyoit un

tel religieux demeurer à quelqu’un des monastères associez. Ainsy on

donnoit à tous le moyen de pratiquer son salut et délivroit-on telles

gens de gémir toujours sous l’esclavage d’une obéissance malplaisante.»

Quand un abbé visitait les monastères unis, il y recevait les mêmes

honneurs que dans sa propre maison, et s’il y rencontrait un religieux

sous le poids de quelque peine disciplinaire, il avait le pouvoir de

l’absoudre. La mort de chaque membre était annoncée par le son des

cloches en tous les monastères de l’association; de plus, on célébrait

un service funèbre pour le repos du défunt, et l’on distribuait trente

pains en aumône à la même intention. Ainsi, ces hommes qui avaient

tout quitté pour servir Dieu, ne formaient plus entre eux qu’une seule

et même famille. Cinquante-cinq abbayes étaient unies par ces liens

de fraternité au monastère du Mont-Saint-Michel quand Pierre le Roy

descendit dans la tombe; et c’est là une nouvelle preuve de l’influence

que la cité de l’Archange exerçait à l’extérieur. A son tour le château

fort que Nicolas le Vitrier, Geoffroy de Servon, et Pierre le Roy

avaient disposé pour une défense héroïque, allait être le théâtre d’une

lutte dont le récit mérite d’occuper une place non seulement dans

l’histoire de saint Michel, mais aussi dans nos chroniques nationales.

IV.

LE SIÈGE DU MONT-SAINT-MICHEL.

Quand le visiteur arrive sur la grève, à deux kilomètres du

Mont-Saint-Michel, il aperçoit un mur d’enceinte qui entoure la ville

au sud-ouest, au sud et à l’est, pour escalader la pente du rocher

et rejoindre au nord-est l’angle de la Merveille. Ce rempart, dont

le sommet se termine par des mâchicoulis formés de consoles à trois

modillons, est flanqué de plusieurs tours dentelées de créneaux,

et présente l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture

militaire au moyen âge. La première tour, maintenant isolée du reste

des fortifications, est remarquable par ses meurtrières horizontales

et sa couronne de mâchicoulis; mais elle manque d’élévation. Elle est

appelée la tour Gabrielle, du nom de Gabriel du Puy, qui la fit bâtir

au seizième siècle, sous la prélature de Jean le Veneur. A côté, dans

la direction du sud, était l’ancienne tour des Pêcheurs, qui protégeait

l’entrée des «_Fanils_.» De cette tour jusqu’à la porte principale,

le rocher seul offre un obstacle infranchissable; cependant sa cime

est bordée d’un mur crénelé dont l’angle sud-ouest est défendu par

une échauguette ou tourelle encorbellée. Viennent ensuite la porte du

Roi avec sa barbacane, sa herse et ses créneaux; la tour du Roi et la

tourelle du Guet; l’Arcade surmontée de son toit conique; la tour de

la Liberté, qui nous rappelle la catastrophe de la révolution; la tour

Basse, dont le sommet n’atteint pas le niveau du rempart; la tour de la

Reine, nommée aussi Demi-Lune, et le polygone que les Montois appellent

la tour Boucle, à cause des anneaux de fer qui servaient autrefois

pour amarrer les bateaux. En suivant le caprice du rocher, on arrive

à cette tour élégante et fière appelée la tour du Nord; plus loin, au

coude du rempart, existe une tourelle encorbellée qui devait servir de

guérite; enfin la tour Claudine unit le mur d’enceinte à la Merveille.

Au nord et à l’ouest, les fortes murailles de l’abbaye, la tourelle

de la Fontaine Saint-Aubert et le mur qui l’unissait au château, les

constructions de Roger et de Robert de Torigni, la mobilité des grèves

et l’escarpement du rocher rendaient les abords du Mont inaccessibles.

Des poternes habilement pratiquées dans les remparts permettaient des

sorties contre les assaillants, et facilitaient l’approvisionnement de

la place.

Le touriste s’arrête pour admirer la hardiesse et la force de

ces remparts; le guerrier s’étonne à la vue de cette prodigieuse

agglomération de tours, de bastions, de murailles et de donjons;

l’archéologue examine en détail avec une légitime curiosité ces

meurtrières et ces mâchicoulis qui nous révèlent l’un des plus beaux

âges de notre architecture militaire; l’historien lit sur ces vieux

murs rembrunis par le temps l’une des pages les plus glorieuses

et les plus émouvantes des grandes luttes du quinzième siècle. Le

Mont-Saint-Michel fut à cette époque l’un des principaux boulevards

de la France. Non seulement le drapeau de l’étranger ne flotta jamais

dans la cité de l’Archange, mais les illustres défenseurs de la

citadelle remportèrent sur les Anglais des avantages signalés; après

avoir repoussé tous leurs assauts, ils les attaquèrent dans leurs

retranchements, et leur firent éprouver plus d’une fois des pertes

sensibles. La plupart de ces faits d’armes se rapportent aux années

qui précèdent la mission providentielle de Jeanne d’Arc. L’héroïne

elle-même connut les ordres du ciel par l’entremise de l’Archange,

qui la guida au milieu des dangers et la fit triompher de tous les

obstacles. En un mot, pendant que saint Michel préparait Jeanne d’Arc

à sauver la France, il transformait son sanctuaire en citadelle

inexpugnable, dont les défenseurs opposèrent la première résistance

sérieuse aux envahissements de l’ennemi. Cette période est à la fois

la plus glorieuse pour l’histoire du Mont-Saint-Michel et la plus

importante pour le culte de l’Archange; elle embrasse trente-trois ans,

de 1417 à 1450.

Robert Jolivet, natif de Montpinchon, au diocèse de Coutances, avait

succédé à Pierre le Roy comme abbé et capitaine du Mont-Saint-Michel.

Les circonstances avaient favorisé son élection; car, ayant accompagné

son prédécesseur à Pisé et à Bologne, il était revenu dans son

monastère muni des lettres qu’il avait obtenues du souverain pontife,

et chargé des objets précieux que Pierre le Roy avait légués en

[Illustration: Fig. 82.--Remparts du quinzième siècle. Face des

poternes de l’est.]

mourant à l’abbaye du Mont. Cependant d’autres titres le recommandaient

aux suffrages des bénédictins. Il joignait à une science assez étendue

de l’habileté dans le maniement des affaires; malgré son amour du faste

et l’inconstance de son caractère, il aimait son moutier, et paraissait

disposé à tout entreprendre soit pour sauvegarder les intérêts des

religieux, soit pour conserver le Mont dans l’obéissance au roi

légitime. Pendant les premiers mois de sa prélature, il se montra plein

de zèle. Après avoir obtenu du pape Jean XXIII et du roi Charles VI

la confirmation de tous les droits dont jouissait son prédécesseur,

il sollicita pour lui-même de nouveaux privilèges, qui lui furent

accordés. Mais il ne sut pas apprécier les avantages du cloître,

et, pour étudier le droit ecclésiastique, il séjourna longtemps à

Paris, dans un manoir qu’il avait acheté des génovéfains. Il eut pour

maîtres deux célèbres professeurs, Simon, abbé de Jumièges, et Jean

Crépon, docteur «en la faculté de décrets.» Les autres religieux du

Mont-Saint-Michel s’adonnèrent aussi à la culture des sciences, autant

que les circonstances

[Illustration: Fig. 83.--Sceau de Robert Jolivet. Archives nationales.]

pouvaient le permettre; le monastère fit même l’acquisition d’un

collège à Caen pour les bénédictins qui suivaient dans cette ville les

cours de la faculté et s’y livraient à l’étude des arts.

Bientôt des bruits alarmants vinrent arracher Robert à ses occupations

favorites, et le contraignirent de rentrer dans son abbaye. Henri V

profitant des troubles qui agitaient la France à l’occasion de la lutte

des Armagnacs et des Bourguignons, avait jeté sur notre territoire

une armée formidable pour s’emparer des provinces que Charles V avait

reprises aux Anglais. Le 25 octobre 1415, les défenseurs de la royauté

et de l’indépendance nationale avaient été taillés en pièces à la

journée d’Azincourt, et de là une nuée d’ennemis s’étaient abbattus

sur les villes et les campagnes. La basse Normandie fut conquise

de nouveau et livrée à toutes les horreurs de la guerre; seul le

Mont-Saint-Michel ne connut point la domination étrangère. Pendant la

première occupation, les gardiens avaient exercé une grande vigilance

pour prévenir les surprises des Anglais. D’après un ancien manuscrit,

chaque matin les moines récitaient les vigiles des morts, les psaumes

de la

[Illustration: Fig. 84.--Porte du Roi (entrée de la ville), bâtie par

Robert Jolivet, vers 1420.]

pénitence et prime; ensuite on célébrait une messe de la sainte Vierge

dans la chapelle des Trente-Cierges. Après la messe, le chantre

nommait ceux qui devaient, la nuit suivante, veiller à la garde

du Mont: deux religieux, un frère et un clerc de l’église, étaient

désignés pour faire le tour du monastère et des murs, avant le milieu

de la nuit; deux habitants d’Ardevon et autant de la paroisse d’Huisnes

devaient veiller sur les remparts, et un bénédictin avec quatre ou cinq

serviteurs était chargé de garder la porte. Ces précautions ne parurent

pas suffisantes après la nouvelle invasion des Anglais. Robert Jolivet,

dans la crainte d’un siège prochain garnit la place de provisions de

bouche et de munitions

[Illustration: Fig. 85.--Armoiries de Robert Jolivet (bas-relief).]

de guerre, demanda des secours au roi et en obtint la somme de

1500 livres. De 1417 à 1420, il fit exécuter de grands travaux de

fortification, afin de couvrir les maisons bâties en dehors des anciens

remparts, à l’est et au sud du Mont-Saint-Michel (fig. 82). Dans une

niche pratiquée sur la courtine du mur d’enceinte, Robert fit placer

son écusson (fig. 85); il donna également des armoiries au monastère

(fig. 86).

Pendant que la cité de l’Archange se préparait à une résistance

vigoureuse, les Anglais s’établirent de nouveau à Tombelaine et s’y

fortifièrent. En 1419, ils bâtirent sur ce rocher de hautes et fortes

murailles avec plusieurs tours, sans que la garnison du mont Tombe pût

les inquiéter, parce que le Couesnon changeant son cours ordinaire,

et joignant la Sélune et la Sée, coula entre le Mont-Saint-Michel et

Tombelaine. Depuis que les ennemis étaient maîtres d’Avranches, de

Pontorson et de toute la contrée, l’accès du Mont était difficile par

terre; d’autre part, une flottille surveillait la côte et s’avançait

dans le golfe autant que la marée le permettait. Dans cette extrémité,

une défection inattendue vint attrister les défenseurs de la citadelle.

Robert Jolivet, oubliant les devoirs que lui imposait son double

titre de capitaine et d’abbé, et «ne pouvant plus, selon l’expression

d’un historien, supporter les tintamarres d’une guerre continuelle,»

abandonna

[Illustration: Fig. 86.--Armoiries de l’abbaye, en 1417.]

son poste d’honneur, et se retira dans le prieuré de Loiselière; puis

il se laissa gagner par les promesses du roi d’Angleterre, devint

son conseiller, et accepta même la charge de commissaire pour la

Basse-Normandie. Il conserva dans sa retraite le titre d’abbé, et jouit

du revenu que le Mont percevait sur les prieurés, les églises et les

terres alors occupées par les Anglais; mais le prieur Jean Gonault

reçut du pape le pouvoir de gouverner les religieux en qualité de

vicaire général. Plusieurs causes expliquent cette défection, sans la

justifier. On était en 1420; depuis trois ans, l’ennemi occupait le

pays d’Avranches, il venait de se fortifier à Tombelaine et dans les

environs, il marchait de conquête en conquête, et les partisans du

pauvre Charles VI devenaient de jour en jour moins nombreux; depuis

l’avénement de Philippe de Valois, il semblait «à moult de gens,»

dit Froissart, que le royaume allait «hors de la droite ligne,» et

plusieurs pensaient que si le roi d’Angleterre était proclamé roi

de France, le plus grand de ses deux royaumes soumettrait l’autre

à sa domination; enfin Robert avait sous les yeux l’exemple d’un

grand nombre de seigneurs et de prélats, qui, pour sauvegarder leurs

intérêts, avaient juré obéissance à Henri V.

Le dauphin qui devait bientôt ceindre la couronne de l’infortuné

Charles VI, comprit le danger qui menaçait la cité de l’Archange, la

[Illustration: Fig. 87.--Sceau de Jean d’Harcourt, comte d’Aumale,

capitaine du Mont-Saint-Michel en 1420. Archives nationales.]

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 20 / 42 段